COMME DANS LA VIE
Nous venons de suivre Georges Dupont jusqu'à la minute précise où, d'un mot, le malheureux misérable inconscient venait de créer, pour celle qu'il adorait, un avenir terrible de larmes et de douleurs.
Hélas ! tandis que ce drame, sourdement s'échafaudait, un autre, tout aussi poignant, commençait à se manifester.
Valentine de Largohenec, épouse meurtrie, femme souillée, mère éplorée, allait le vivre ce drame dont Henriette Loches était menacée.
Nous avons vu Pierre, son frère^ atterré, anéanti, s'enfuir dans la campagne et chercher, dans le calme profond de cette merveilleuse vallée de Chevreuse, le moyen d'éviter à sa sœur les toutes premières angoisses que ne pouvait manquer de faire naître une révélation brutale, qui sait? peut-être fatale.
Pour Pierre de Vaudray, l'aveu que sa mère avait laissé tomber de ses lèvres où jamais n'avait erré une parole maternelle et touchante, tintait, à ses oreilles, comme un glas funèbre.
Qu'allait-il faire?... Provoquer Richaud? Non. C'était donner prise au scandale, peut-être ; en tous cas, compliquer une situation qui l'était déjà suffisamment.
Et soudain, Pierre décida de retourner immédiatement à Paris et de voir l'amant de sa sœur.
Lui seul pouvait être vraiment le maître de la situation.
Et puis une sorte de bon pressentiment flottait dans l'esprit de Pierre. Il lui paraissait impossible que Georges Richaud, un parfait galant homme, ait pu commettre sciemment un acte aussi abominable.
Pierre était décidé. Dans deux heures, il serait à Paris, il verrait Richaud.
A grands pas, il regagna la villa Le fort.
Madame de Vaudray était auprès de sa fille à laquelle elle finissait de rendre compte de sa soi-disant visite de la veille à la nourrice.
Tandis qu'elle parlait, la jeune mère ne la quittait pas des yeux.
La marâtre sentait ce regard peser étrangement sur elle, mais n'en con-
tinuait pas moins son récit, l'agrémentant de petites scènes d'attendrissement, visant le petit bébé, scènes si bien dépeintes, que Valentine finit par croire à la sincérité de ce récit.
La malheureuse ne soupçonnait pas la vérité. Et qui donc, à sa place, l'aurait pu soupçonner ?
Lorsqu'elle vit entrer son frère dans sa chambre, ses traits parurent s'illuminer. Elle lui tendit les mains.
Pierre, par un effort violent de très grande volonté, et malgré ses préoccupations extrêmement douloureuses, sourit à son tour et, prenant les mains de sa sœur, fit, d'une voix à peine altérée :
— Eh bien, sœurette, es-tu contente ?
— Mais oui. Mère vient de me donner de bonnes nouvelles.
— Dans quelques jours, tu seras rétablie, tu rentreras à Paris et tout sera oublié... Et maintenant, je vais te dire adieu.
— Comment, tu me quittes ?
— Oui, une aflaire m'appelle à Paris, tout de suite. Certes, si tu avais été plus souffrante, je serais resté à côté de toi, mais ton état ne m'inspire aucune inquiétude, et, je t'en prie, laisse-moi partir... Je reviendrai demain.
Le frère et la sœur se fixèrent pendant quelques secondes. Valentine devinait que Pierre se rendait auprès de Richaud. Aussi^ lorsqu'il se pencha sur elle pour l'embrasser, fit-elle à voix très basse :
— Tu vas le voir ?
— Oui, répondit le jeune homme dans un baiser. Ils se séparèrent.
Madame de Vaudray accompagna son fils jusqu'au seuil de la maison. Là, elle questionna :
— Que vas-tu faire à Paris ?
— M'occuper de l'avenir de Valentine...
Et, sans donner à sa mère le temps de formuler une nouvelle interrogation, il disparut très vite, presque en courant.
Deux cents mètres plus loin, il sauta dans l'omnibus des messageries qui fait le service entre Chevreuse et Saint-Rémy.
Deux heures après, il sonnait à la porte de Gaston Richaud.,
Gaston Richaud occupait, dans une maison de la rue Blanche, un coquet appartement de quatre pièces prenant vue sur des jardins.
Là, il vivait en compagnie de deux petites filles qu'il avait recueillies à la mort de leur mère, domestique chez sa mère.
Ces deux enfants, mignonnes créatures, Simonne et Ariette, Tadoraient comme un père.
Gaston Richaud ne vivait seul que depuis un an environ. Pendant deux années, il avait abrité sous son toit une de ces créatures banales comme il en pullule dans le quartier de Montmartre et qui, après avoir, pendant quelques mois, paru changer de conduite, n'avait pas tardé à retourner au bas-fond d'où l'avait sortie Gaston Richaud. Cette femme, Eugénie Grandoh, était partie pour l'Amérique. Gaston Richaud était donc hbre lorsqu'il s'éprit loyalement de Valentine.
Riche, de mœurs plutôt sévères, ne s'étant jamais galvaudé, l'amant de la sœur de Pierre de Vaudray se consacrait tout entier à l'éducation de ses deux pupilles qu'il aimait comme si elles eussent été ses enfants.
Grâce à elles, il avait la vie de famille qu'il désirait. Le matin, il les faisait travailler, — l'aînée avait huit ans, la plus jeune six^ — l'après-midi, il leur faisait faire un tour de promenade, et le soir, sous la lampe, ces trois cires bien unis offraient la plus exquise peinture familiale qu'on puisse rêver.
Gaston Richaud avait le cœur meurtri par un profond et muet chagrin. Il aimait, il adorait Valentine.
Lorsque celle-ci, soudain, après lui avoir permis quelques heures de bonheur, lui avait fermé brusquement sa porte, il avait été extrêmement affecté.
Pendant quelques jours, il avait essayé de revoir sa maîtresse, il avait écrit, supphé, puis, ne recevant aucune réponse, il n'avait pas insisté, mais avait éprouvé de ce mutisme une douleur violente.
Aujourd'hui, à l'heure précise oii Pierre allait sonner à sa porte, il était résigné.
Lorsque le frère de Valentine se fit annoncer chez lui, il allait se mettre à table. Il était huit heures.
Pierre fut immédiatement introduit.
Gaston Richaud sentit, lorsqu'il se trouva en présence du jeune homme, une violente émotion lui tenailler le cœur.
A l'entrée de Pierre, il se leva et marcha au-devant du visiteur ami, la main tendue.
Près de lui se trouvaient les deux petites filles.
Pierre ne refusa pas la main à Richaud. Une seconde d'attention avait suffi pour l'attendrir.
Cet homme venant à lui avec empressement, ces deux fillettes, présentes
et se pelotonnant contre leur bienfaiteur, cela Témotionna profondément. Si bien qu'il pensa :
Non... cet homme n'a pu commettre sciemment un pareil crime !
Et, tandis qu'il pensait cela, Gaston, très ému par celle visite à laquelle il ne s'attendait pas, questionna :
— Par quel heureux hasard, mon cher Vaudray... Mais Pierre ne le laissa pas terminer.
— Ce n'est pas un heureux hasard, Richaud... Je viens à vous le cœur très triste... j'ai un très profond chagrin... il faut que je vous parle... sans témoins.
— Est-ce donc si grave ?
— Très grave.
Richaud sentit un frisson d'angoisse faire tressaillir sa chair.
Il conduisit Pierre dans son salon.
Lorsqu'ils furent bien seuls, il désigna un siège à Pierre et dit :
— Je vous écoute.
Pierre, un instant, le front dans les mains, parut rassembler ses idées. Au bout de quelques secondes, il releva la tète et, fixant Richaud, commença :
— JRichaud, je quitte ma sœur... il y a deux heures, j'étais à son chevet... Valentine est mère... et vous êtes le père de son enfant.
Richaud, en entendant cela porta le corps en avant, tendit la main vers Pierre, prononça un mot inintelligible puis, la voix immédiatement mouillée de larmes, il balbutia :
— Je... suis... Elle a... un enfant de moi...
Et le brave homme, passant sa main sur son front, se prit à sourire, puis, pleura de joie en s'emparant des mains de Pierre.
— Ah! Vaudray, que vous me faites de peine... alors, vous savez...
— Je sais tout.
— Oh! pauvre femme... Ah! Voyez-vous... Vous me bouleversez.... je suis heureux, je suis navré... et c'est à la fois de la joie, de la douleur.. Mais c'est terrible pour elle... Son mari... Pierre.. Elle me hait... Non, elle est trop bonne pour me haïr... mais elle soutfre... Sa vie est brisée... Oh! mon Dieu... Je ne sais que dire... Un monde de pensées paralyse mon cerveau... Je... je... Oh! j'ai fait cela... Mais... Pierre, je vous en supplie... Je veux tout réparer... Dites-lui... Je ne sais pas... Enfin... Ah ! Pierre... Je l'aimais tant... Je l'aime encore si profondément... Je suis là... à nous deux, sauvons-la... Et l'enfant?...
Gaston Richaud, bouleversé, hachait les phrases sans les terminer. Il marchait comme un fou au travers de la pièce.
Vous m'accusez, moi? (Page 130.
Il pleurait, séchait ses lanûes, souriait... et la douleur^ le remords s'accusaient si loyalement sur ses traits, que Pierre sentit que c'était bien un honnête homme et qu'il allait terrasser d'un mot cet être vraiment digne de pitié.
Gaston Richaud vint s'écrouler près de lui.
Pierre^ alors, lui prit les mains, et dit :
Liv. 17. Les Avariés, Ltv. 17.
— Richaud, regardez-moi bien en face...
Richaud fixa le frère de ValenLine qui continua :
— Jurez-moi sur la tombe de votre mère que jamais vous n'avez commis dans votre vie une vilaine action.
L'amant de madame de Largohenec étendit la main.
— Je vous le jure sur la tête des deux innocentes que j'élève.
— Je vous crois...
Et, ne pouvant se rendre maître de l'émotion qui s'emparait de lui, Pierre de Vaudray continua :
— ■ S'il en est ainsi nous sommes bien malheureux et vous allez beaucoup souffrir.
— Valentine est en danger de mort?
— Non ! nonl Mais Valentine est...
Il ne put terminer sa phrase.
— Achevez ! s'écria Richaud.
— Valentine... enfin... Valentine a la syphilis et son enfant va mourir. Richaud se dressa d'un bond.
D'une voix inhumaine, il hurla :
— Vous m'accusez, moi?
— Ohl je vous en supplie, Richaud....
— Mais c'est une infamie!
— Je vous en supplie, je suis venu à vous le cœur meurtri, l'âme folle, lie vous révd^èz pas... unissons-nous... déchiffrons ce mystère... tendezmoi la main. Je vous considère comme un très galant homme... mais allons au secours de ma sœur, de ma pauvre sœurette... de ma pauvre petite Valentine...
Et Pierre, sans avoir la force de continuer, pleura, cachant dans ses mains son visage dont les traits étaient torturés parla souffrance...
Gaston Richaud, debout, iigé, la pupille dilatée le fixait.
Un brouillard de sang venait d'obscurcir sa vue...
Un affolement le paralysait.
L'horrible révélation venait de tomber sur lui comme un plomb. Au bout de quelques minutes, lentement, il recouvrit la notion des choses. Peu à peu, il vit Pierre sanglotant... La vérité lui apparut et la douleur du frère de l'aimée le rejeta dans la vie, péniblement...
D'une voix sourde, il appela :
— Pierre !
A cet appel, le jeune homme releva la tête. Richaud continua :
— C'est affreux ce que vous m'avez dit là... Mais, vous m'accusez?
— Mon ami, je viens à vous sans haine, balbutia Pierre, et je vous dis : le mari de Valentine est parti depuis un an, vous avez été l'amant de ma sœur, aujourd'hui elle est syphilitique... sauvons-la, sauvons l'enfant 1 Valentine n'a appartenu qu'à vous.
— Ainsi, vous me soupçonnez?
— Soupçonnez-vous Valentine de s'être donnée à un autre qu'à vous? Elle ,ne sait rien... nous lui avons caché l'horrible nouvelle...
— Mais c'est fou 1 Une telle maladie... je le saurais...
— Qui sait I
Richaud prit soudain une détermination.
— C'est bien, Vaudray... Je crois en votre sœur, je crois en elle parce que je l'adore... Je prouverai mon innocence... Donc, ami, prenons rendez-vous, nous irons chez un docteur... Je ne puis mieux vous dire... Acceptez-vous ?
— Oui, mon ami et j'accepte, non pas parce que je doute de vous, mais pour que, si, par malheur, vous étiez atteint sans le savoir, vous compreniez quels devoirs vous incombent,
— Dès à présent, j'en ai et de sacrés... cet enfant?
— Cet enfant a été abandonné.
— Abandonné... par qui?
— Par notre mère.
— Où?
— Elle seule peut le savoir.
— Mais c'est monstrueux!... on a laissé faire ça?...
— Valentine ne savait pas... l'enfant ne pouvait être reconnu par ma sœur... vous comprenez... Déclaré de père et de mère inconnus, il devait être confié à une nourrice, nourrice que devait procurer la sage-femme... mais, après l'accouchement, elle s'y est refusée... Alors notre mère a appris... elle a été aveuglée... elle a perdu la tête et elle a abandonné le petit être voué à une mort certaine.
— Et votre sœur...
-- Elle ignore tout...
— .Mais, une fois rétablie, elle va demander son enfant... elle voudra le voir, que répondra votre mère ?... Ah! Pierre! Pierre! tout cela est terrible... Et... Et je pourrais être le coupable, moi !... moi qui me suis toujours conduit comme un galant homme... moi qui ai fait le bien... Et je ne doute pas de votre sœur... alors, je suis le père... j'ai empoisonné votre sœur... mon enfant... ce petit être... je lui dois... tout... Et... mais c'est affolant!... Et moi! moi! je serais atteint I... mais je le saurais!... Je l'ignorerais?... Allons donc!... il y a des symptômes... toute maladie s'af-
firme... mais je serais un misérable!... un misérable! Je n'aurais plus qu'à me suicider...
— Richaud!
— Mais sij à me suicider...
Et le malheureux ajouta, pris d'une crise nerveuse que les larmes empêchèrent de dégénérer en syncope :
— Eh! non, je n'aurais pas ce droit-là... il y a derrière moi ces deux pauvres petites orphelines dont je suis la providence... qui n'ont plus que moi...
Il s'affaissa dans un fauteuil. Cette situation était terrible Après quelques minutes de désemparement, il s'écria, ayant, d'un coup, retrouvé toute son énergie :
— Non, je vivrai... il le faut... quittons-nous... à demain, ici, une heure, venez me chercher... je serai fort... je vous le jure.
— Ali! merci, Richaud, merci du fond du cœur, votre main... Sœurette, n'est-ce pas, nous la sauverons... ma pauvre sœurette !...
Et les deux hommes se séparèrent.
Lorsqu'il fut seul, Richaud courut s'enfermer dans sa chambre.
Une fois là, il s'arrêta devant une glace et se regarda.
Se dévisageant, il murmura :
— Serait-ce possible, oh ! mon Dieu !... Peut-on donc charrier dans ses veines, sans le savoir, un tel poison d'amour?... Si oui, c'est à perdre la tète, c'est à se fracasser le crâne contre une borne...
Il se jeta sur son lit, anéanti.
Vers dix heures, ses deux pupilles vinrent frapper à sa porte.
Il courut leur ouvrir.
Les petites, attristées, elles aussi, par son absence à leur côtés, se jetèrent à son cou. Il lés embrassa, longuement, serrant contre sa poitrine leurs deux petites têtes... Il pensa :
— Voilà le remède peut-être, si je suis coupable et si Valentine me maudit...
Au bout d'un instant, il les renvoya, ferma sa porte. Quelques minutes après, tout retomba dans le silence, tout reposait. La nuit égrainait le collier de ses heures... Lui seul ne dormait pas... Il vivait sa veillée de larmes...
Deux heures sonnaient lorsque, le lendemain, Pierre de Vaudray et Gaston Richaud furent introduits dans le salon d'attente du docteur Fraisier.
Le hasard avait conduit les deux hommes chez le grand spécialiste à la porte duquel Georges Dupont devait frapper quelques jours plus tard.
Deux consultants les précédaient.
Vers trois heures, le savant les reçut...
Lorsqu'ils eurent pris place dans les sièges qui leur furent désignés, Gaston Richaud, sur un geste du docteur, commença :
— Est-il vrai, docteur, qu'on puisse avoir la syphilis sans le savoir? Le docteur Fraisier, quelque peu étonné par cette question, répondit :
— Mon Dieu, monsieur, cela peut arriver mais c'est excessivement rare, pour ne pas dire impossible. La syphilis a des manifestations extérieures qui, parleur aspect, frappent l'imagination et inquiètent les malades. Le premier accident, il est vrai, suivant la force de la maladie et le siège qu'elle choisit pour se manifester, peut passer inaperçu, mais...
— Mais c'est impossible.
— Non... mais très rare, je vous l'ai dit... Croyez-vous avoir la syphiHs?
— Monsieur, j'ai eu l'honneur d'avoir pour maîtresse et de posséder une seule fois une malheureuse qui vient d'accoucher d'un enfant syphilitique. Cette malheureuse est mariée, son mari, officier de marine, est absent depuis un an, et j'ai été son unique amant, je le crois de toute mon âme et je le crois tellement que je suis prêt à assumer toutes les responsabihtés. Mais, d'autre part, je ne me crois pas, ou plutôt, je ne me croyais pas syphilitique...
Le docteur se leva, et s'approcha de Richaud.
Après une longue conversation, après un long défilé de questions et do réponses, il prononça :
— Monsieur, vous êtes syphihtique.
Richaud tressaillit. Il sentit un malaise le prendre tout entier. D'une voix lente, le docteur ajouta :
— Vous êtes syphilitique et vous avez sur les amygdales de légers, très légers voiles grisâtres qui ne laissent aucun doute. Vous êtes dans la période secondaire de la maladie.
Richaud passa sur son front une main humide de fièvre, et sanglota :
— C'est... c'est épouvantable... je ne le savais pas ! Je ne le savais pas !...
A ces paroles le docteur objecta :
— Notez bien, monsieur, que je ne veux pas vous faire l'injure de soupçonner votre bonne foi, mais, entre nous, c'est bien extraordinaire.
— Et pourquoi?
— D'abord, parce que vous êtes un homme du monde, que vous jouissez sans doute, d'une certaine aisance qui vous permet un cabi-
net de toiletle et des accessoires d'hygiène peu connus dans le peuple, que vous avez été certainement initié par vos parents, dès votre plus tendre enfance, aux soins que doit prendre de sa personne tout individu bien élevé et qu'aux cours de vos diverses et plus intimes ablutions quotidiennes il est presque inadmissible que votre attention n'ait pas été mise en éveil par une écorchure, un bobo... La syphilis, sauf quelques très rares exceptions, se manifeste extérieurement ou sur les muqueuses, celles delà bouche, par exemple, facilement examinables... De plus, et en admettant môme que le premier accident ait été bénin, notez qu'il disparaît de lui-même dans beaucoup de cas. — Les ganglions qui lui sont voisins se prennent et, s'ils ne s'infectent pas, procurent en tout cas une douleur, une gêne qui ne peuvent pas ne pas être remarquées. D'autres manifestations le suivent de près. Les cheveux parfois commencent à tomber. Dos maux de tête violents s'affirment, et de préférence, le matin et le soir; sur la peau, principalement sur les cuisses, les avant-bras, les mains et la poitrine, apparaissent des myriades de petites plaques d'aspect cuivré dont la coloration persiste sous la pression des doigts et qu'un docteur attentif ne peut confondre avec la banale urticaire, c'est ce que nous appelons la roséole... Je sais qu'elle ne peut durer que quelques jours, on l'a vue ne persister que pendant quelques heures. Triais elle peut se manifester pendant une semaine ou deux... Vous voyez, — et je viens devons énumérer tous les symptômes généraux, — vous voyez qu'il est bien difficile à un homme soigné de ne pas s'apercevoir de tout cela...
Richaud dévisageait le docteur.
Son regard était fixe et paraissait interroger le passé.
Soudain, il balbutia :
— Mais, monsieur, j'ai eu tout cela... Oui... Attendez que je me rappelle... Oui, il y a un an environ, j'ai eu un petit bobo... j'étais, à ce moment-là, en ménage avec une femme dont j'avais fait connaissance à Montmartre... Oh! je me rappelle très bien maintenant... Mais, ce bobo était tout petit... à peine gros comme une lentille... je n'y ai attaché aucune importance... je me suis simplement lavé avec du permanganate de potasse dont ma maîtresse se servait pour son usage personnel elles soins de sa toilette intime.
— Et le bobo a disparu ?
— Oui, au bout de quelques-uns de ces lavages.
— Et après?
— Après, j'ai eu des petits boutons sur la peau, j'ai très mauvais estomac... Je suis allé chez mon docteur.
■ — Ah I et que vous a-til ordonné ?
— Je ne sais pas, j'ai Tordonnance chez moi...
— Mais, il a dû vous dire le nom de ces manifestations?
— Il m'a dit que ça provenait de restomac... J'ai fréquemment de ces éruptions, je me soignais pour l'estomac.
— C'est tout. Il a cependant bien examiné ces boutons ?
— Non... il a conclu tout de suite à de l'urticaire... C'était un ami, il connaissait ma vie, rangée, simple, ma liaison sérieuse ou plutôt que je croyais sérieuse...
— Et ces boutons?...
— Ont disparu tout de suite, en quelques jours... j'ai continué sa potion pendant trois mois, en l'interrompant toutes les quinzaines pendant trois ou quatre jours.
— Quel goût avait-elle, cette potion?
— Un peu salée.
— C'est vous qui l'avez fait faire ?
— Non, c'est ma maîtresse.
Le docteur eut un grand geste, et s'écria :
— Alors, je devine tout, monsieur.
— Que devinez-vous? questionna Richaud, avec une nuance d'anxiété dans la voix.
— Mon cher monsieur, vous êtes victime d'une coquine roublarde et renseignée. Votre maîtresse était sûrement syphilitique.
— Elle!... Mais elle venait de se séparer d'un jeune docteur lorsque je me suis mis avec elle en ménage.
— Cela ne prouve pas qu'elle n'était pas syphilitique. Et elle l'était, je vous en réponds, j'en ai la conviction profonde. J'ai déjà eu plusieurs fois des cas semblables au vôtre... Vous avez montré votre bobo à votre maîtresse?
— Oui.
— Et qu'a-t-elle dit : Vous souvenez-vous ?
— Oui, je me souviens. Gomme je m'inquiétais un peu, elle a souri... et, malgré cette érosion n'en a pas moins continué à être ma maîtresse... C'est elle qui m'a indiqué le permanganate de potasse...
— Et, malgré cette confiance louche, car remarquez bien que, toujours lorsque certaines parties du corps sont atteintes d'une érosion quelconque, le conjoint ou la conjointe éprouve tout de suite une appréhension... c'est instinctif pour ainsi dire... — et, dis-je, malgré cette confiance aveugle et ce mépris étrange, vous ne vous êtes pas inquiété?... Vous n'avez pas fait quelque troublante supposition ?
— Mais non, docteur. Ce bobo ne m'est venu qu'après six ou huit mois de vie commune, -étroitement commune. J'étais une providence pour cette
i36 LES AVARIÉS
femme, elle menait très bien la barque de mon ménage... Alors, moi... j'étais sûr de moi... de ma fidélité... Ah! Si je l'avais trompée- cette maîtresse... Mais non, jamais... j'ai horreur de ces liaisons d'un quart d'heure dans une chambre humide et puante... D'elle, j'étais sûr aussi... je ne la quittais pas une heure... Je suis sûr de mes amis... Alors, dans ces conditions, voyons, docteur, comment diantre ! voulez-vous qu'il me vienne à l'idée de penser à la syphilis?... Ah! si cette érosion avait persisté, oui je me serais ému... Si même elle avait eu mauvais aspect... Mais non... l'aspect d'une écorchure ordinaire et dont j'attribuais le ton grisâtre à la brûlure de l'acide urique...
— Votre maîtresse était très caressante ?
— Oui, très... c'était une nerveuse^ très amoureuse... une voluptueuse... très voluptueuse même...
— Elle aimait volontiers à agrémenter vos minutes d'abandons, de certaines caresses raffinées^ grâce auxquelles ces femmes-là s'assurent de la dévotion des hommes.
— Oui, docteur, c'est vrai...
— Alors, tout s'expHque... Votre maîtresse avait la syphilis .. elle a négligé de se soigner... et... ses baisers sont devenus dangereux et vous ont contaminé... elle avait dans la bouche des accidents secondaires qu'un demi-traitement laisse toujours et par intervalles subsister... ce qui explique tant soit peu le caractère, presque anodin, de votre première manifestation syphilitique.
— Alors, monsieur, c'est ainsi que j'ai été pris, par un baiser... disons spécial... une caresse outrée...
— Oui, monsieur. Tout homme devrait se méfier de ces caresses-là... Gaston Richaud ne songeait même pas à répondre.
Pierre de Vaudray, lui, sentait une émotion nouvelle le prendre tout entier.
Ce fêtard. endurci venait de bifurquer...
Toute sa vie d'inutile et de noceur lui apparaissait mauvaise et sotte.
Il venait d'entrevoir une existence nouvelle, la possibilité de vivre autrement, et, devant ses yeux, flottait comme l'ombre d'une déité inconnue, comme le fantôme d'un idéal à trouver...
Le docteur, après quelques secondes de silence, reprit :
— Allons, monsieur, parlons de vous. Je vais vous sauver et vous permettre de moins souffrir. Donnez-moi la main, jurez-moi d'être un honnête homme.
Gaston Richaud, brisé par l'émotion, tendit sa main.
— Oh ! je vous le jure... Aidez-moi, oui, aidez-moi... puisque je suis victime, ayez pitié, j'ai confiance... montrez-moi l'avenir.
— Mais, monsieur, c'est la vie que vous me rendez... (Page 139.)
— L'avenir est bon. Vous guérirez.
— Oui?...
— Je vous en donne ma parole d'honneur sacrée. Mais, écoutez-moi bien. Je vais vous prescrire une hygiène, un traitement, vous le suivrez religieusement ?
— Je vous le jure.
Liv. 18. Les Avariés. Liv. 18.
— Pendant trois années ? .
— Oui.
A ces mots, Pierre questionna :
— Faut-il donc tant de temps?
— Oui, monsieur.
— Mais alors, ces docteurs qui promettent la guérison en quelques mois?
— Ce sont de misérables charlatans!
Et, se tournant vers Gaston Richaud, le savant continua :
— Pendant trois années, vous serez chaste afin d'éviter tout nouveau malheur.
— J'y consens de grand cœur.
— Alors, vous êtes un homme sauvé.
— Mais, la pauvre femme que j'ai... ?
— Ah! voilà 011 votre tâche devient rude.
— Elle est mariée, je vous l'ai dit.
' — Pauvre femme!... Eh bien, vous allez aller la trouver... Vous lui direz la vérité et vous me l'amènerez.
— Je ferai cela...
— Ni vous, ni elle, n'êtes en danger de mort et si vous étiez hbres, si vous pouviez vous marier, je vous dirais : mariez-vous, mariez-vous^ parce que vous êtes syphilitiques tous deux...
— Mais..., les enfants?
— En vous soignant comme de braves gens, vos enfants naîtraient sains, entendez-vous SAINS... Oh ! voilà ce qu'il faut proclamer... Voilà ce que les maris atteints devraient bien savoir... Oh ! j'excuse tout... à condition qu'on soit un galant homme... Ainsi, prenons un exemple... Un syphilitique, sain en apparence, n'ayant aucun accident, se marie... il s'abandonne, fait un enfant, vient me trouver, m'avoue s,a faute ; je sauve la mère et l'enfant... Comment...? ce serait trop long à vous dire maintenant, il suffit que je vous l'affirme. Oui, je sauve la mère et l'enfant... Doux êtres sont syphilitiques, ont un enfant : syphilis congénitale, faussecouche, contamination de la mère. Second enfant : enfant mort-né ou autre fausse-couche. Ils se soignent : enfant sain. Voilà, monsieur, ce qu'il faut clamer par les villes. Ce qu'on devrait hurler par-dessus les toits... Nous sommes les maîtres de la syphilis, elle ne nous résiste pas cinq fois sur cent... Nous la matons... Mais, pour Dieu, qu'on ait le courage, la
. loya^uté de nous prévenir, pas de fausse honte !
.^ — Aii>si, up homme qui se soigne, qui a'a pas d'accidents apparents peut, par la procréation, contaminer une femme ?
— ' Oui, monsieur, et notez ceci, c'est, qu'en ce cas, ce n'est pas l'amant,
LES AVAUIES 139
ce n'est pas le mari qui contamine précisément, c'est l'enfant qui contamine la mère, et c'est pour cela que si le mari, si Tamant vient nous trouver, nous soignons la mère qui, naturellement, soigne son enfant, lequel arrive à terme sain et sauf...
— Mais, monsieur, c'est la vie que vous me rendez, c'est le bonheur en perspective... c'est le jour dans la nuit... Mais je veux vivre !...
— Ille faut !...
— Ah ! je vous le jure, j'irai trouver ma pauvre victime... N'est-ce pas, Pierre, vous viendrez avec moi, j'avouerai tout, et si elle me maudit...
— Elle ne vous maudira pas... je serai là pour lui prouver, si vous faites ce que vous dites, que vous êtes un honnête homme. L'amour résiste à un aveu semblable. Si cette femme vous aime, elle aura pitié, elle vous saura gré, de tout avouer... et, peu à peu, sa douleur s'effacera et qui sait?... vous pourrez peut-être être parfaitement heureux... Quant à la coquine qui vous a contaminé... sa conduite se devine... Elle n'a pas fait faire l'ordonnance que votre docteur peu clairvoyant vous adonnée... Elle a pris une des siennes et vous a fait absorber la solution d'iodure de potassium et de biodure d'hydrargyre que l'on ordonne à tout syphilitique.
— Oh ! est-ce possible, grand Dieu !
— C'est ce qui s'est passé..: croyez-moi... Elle était ferrée sur les manifestations de la syphilis... Sa cohabitation avec un docteur et sa maladie lui permettaient cette érudition... Vous avouer sa faute, c'était vous perdre, sacrifier sa position ; alors, elle a préféré l'ignoble tromperie. Vous, vous avez absorbé le médicament sauveur, les accidents ne se sont pas manifestés, mais, vous portiez en vous le poison, sans le savoir, sans douleur. Vous avez pris votre maîtresse, un enfant est né de cette étreinte et la catastrophe la plus épouvantable s'est produite... Cet enfant est vivant?
— Oui...
— Amenez-le-moi immédiatement, je le sauverai, amenez-le-moi tout de suite, amenez-moi la mère, venez... Ah! monsieur, je vous en prie, ne perdez pas une minute... Je serai si heureux de sauver trois êtres humains, j'en ai le pouvoir presque divin... où est l'enfant?
En entendant cette question, Pierre et Gaston se regardèrent, s'interrogèrent.
Ce fut Pierre qui répondit :
— Nous ne savons pas où est l'enfant.
— Comment, vous ne savez pas!
— Non, ma mère, dans un moment de folie. Ta abandonné elle ne sait où.
— Malheureux!... Et si cet enfant est confié à une nourrice, la pauvre femme est perdue... Et votre sœur, monsieur, est-elle au courant?
— Non.
— Vous n'avez pas été le complice de votre mère, j'espère?
— Non, monsieur.
— Il faut prévenir madame votre sœur et retrouver l'enfant, si vous voulez qu'il vive.
— Oh! oui, Pierre, s'écria Richaud, retrouvons l'enfant, mon enfant... ce pauvre chérubin...
Les deux jeunes hommes se serrèrent les mains.
Le docteur écrivit son ordonnance, qu'il tendit à Richaud en disant :
— Voici mes prescriptions, monsieur. Suivez-les bien et revenez me voir. Nous causerons encore.
Et, soudain, Richaud s'écria :
— Monsieur, j'ai quarante mille livres de rentes, j'en dépense dix. Il doit y avoir de bonnes œuvres à faire en faveur de la syphilis.
— Oui, monsieur.
— Je mets un million à votre disposition...
Le docteur le regarda, ému, effaré... et balbutia :
— Mais, monsieur...
— Acceptez-vous ?
— Certes... mais... oui, j'accepte...
— Mon temps, mon courage, sont aussi à votre disposition...
Le docteur Fraisier resta quelques secondes sans pouvoir prononcer un mot. Puis, il s'écria :
— Je ne sais comment vous dire... tout... ce que j'éprouve... Votre main, monsieur, votre main... votre main... à bientôt... revenez... Ah! oui... des braves gens riches, il en faudrait beaucoup pour que nous puissions parler sans fausse pudeur, guérir au grand jour les malheureux atteints d'une maladie que l'hypocrisie sociale a qualifiée de maladie honteuse... Monsieur, vous êtes un homme de cœur... un galant homme... je ne sais que vous dire... je suis troublé... merci... merci...
Et les trois hommes, remués jusque dans les sources les plus profondes de leur être, se séparèrent...
Lorsqu'ils eurent franchi le seuil de la maison du docteur Fraisier, Pierre de Vaudray et Gaston Richaud, à pas lents, s'engagèrent dans une des très belles allées ombreuses de cette splendide « Villa Médicis ».
Gaston Richaud s'appuya sur le bras de Pierre.
Et, tous deux, le front courbé, le regard vague, marchèrent quelques minutes sans prononcer une parole.
Gaston Richaud, lui, avait vraiment, hautement conscience de la noble, mais très pénible tâche, qui lui incombait.
Son courage n'avait à subir aucune défaillance.
Au contraire, plus il s'attardait à contempler, comme dans un rêve, la sorte de vision qu'il avait de sa victime adorée, plus il avait de hâte de se trouver à ses côtés et de lui avouer ce qui était loin d'être un crime.
Il était fier de sa loyauté.
Une autre vision, plus angoissante encore, lui apparaissait ! Celle du pauvre petit être, celle de son enfant que la main bêtement criminelle de madame de Vaudray avait jeté au hasard, sur la route de la vie.
Il lui semblait le voir, ce chérubin, si faible, dont la chair empoisonnée palpitait, tendre ses menottes vers l'inconnu, vers l'étranger apitoyé par son aspect sans doute lamentable de petite victime innocente, dont le poison d'amour avait fait presque un paria.
Richaud frissonnait, le corps secoué par la plus sincère des émotions.
S'arrêtant soudain, fixant Pierre et, du geste et de la voix accusant une volonté inébranlable, il décida :
— Pierre, nous n'avons pas une minute à perdre. Je vais vous demander de retourner auprès de madame votre mère.
— Je ferai ce que vous déciderez, Richaud, fit le frère de Valentine en serrant la main de son ami. je sais plus encore que jamais quel être loyal et bon vous êtes, je suis à vos ordres.
— Merci, mon ami. Eh bien! donc, retournez auprès de madame votre mère. Il faut absolument que nous retrouvions mon fils.
— Oui, il le faut, fit Pierre en hochant la tête et en devenant subitement songeur, mais le retrouverons-nous ?
— Il le faut! vous avez entendu ce qu'a dit le docteur, vous savez, grâce à lui, tout ce que ce pauvre petit ange a de dangereux pour les autres et nous ne devons pas plus longtemps l'exposer à la mort, exposer les inconnus qui peuvent avoir eu pitié de lui.
— Dans deux heures, je serai à Ghevreuse et j'interrogerai ma mère. Mais consentira-t- elle à répondre dans le sens que nous désirons?
— Au besoin, exposez-lui brutalement la situation mais, ne lui dites pas encore que vous m'avez vu ni que vous connaissez le nom du coupable que je suis.
— Je vous le promets.
— Ne dites rien non plus à votre sœur. G'est à moi seul qu'il appartient de lui tout révéler... Mon amour pour elle me prêtera la force de trouver
i42 LES AVARIES
des mots pour lui faire, le moins douloureusement possible, cet aveu terrible mais nécessaire...
— Ma pauvre sœurette ! g^cmit Pierre.
— Oli ! oui ! balbutia Richaud, pauvre et chère créature ! tendre victime !...
— Oh ! voyez-vous, Richaud, quand je songea l'avenir, une sorte de vertige me prend, me secoue... Depuis que nous avons quitté le docteur je suis plus follement inquiet et je pense au retour de mon beau- frère... Je connais ma sœur, je sais quel cœur loyal est le sien, elle suivra religieusement les prescriptions du docteur ou... ou se tuera.
— Non, Pierre, elle vivra... vous oubliez qu'elle est mère... elle nel'oubliera pas... Mais, séparons-nous. Allez trouver votre mère, et télégraphiez-moi.
— Si elle refuse ?
— Alors, c'est moi qui irai la trouver... A votre sœur, dites-lui que vous m'avez vu et que je désire lavoir... dans l'in'érêt de notre enfant... AUez^ mon ami, allez... et à bientôt, à très bientôt...
Richaud tendit la main au frère de Valentine.
Les deux hommes se quittèrent.
Pierre sauta dans une voiture et se fit conduire chez lui, d'abord.
Richaud, lui, lentement, regagna la rue Blanche où l'attendaiient les deux petites orphelines... dont la vue lui donna, bientôt, plus de courage encore.
Une fois seul, accoudé sur les coussins de la voiture, Pierre de Vaudray se prit à réfléchir.
— Cristi, murmura-t-il, sacrée syphilis!... en voilà une sale maladie, et moi qui croyais que ce n'était rien du tout... brrr ! C'est à vous dégoûter de la noce...
On le serait à moins, avouons-le.
Ce drame de l'amour auquelil assistait^ dont il était témoin des moindres péripéties lui avait donné un grand coup.
Ce qu'il avait entendu chez le docteur le terrorisait presque.
La lamentable aventure de Richaud l'avait déplorablement impressionné.
Disons-le, Pierre de Vaudray avait ce qu'on appelle vulgairement un trac fou.
Les sombres peintures du savant et ce qu'il savait déjà sur cette grave
maladie n'étaient certainement pas pour l'encourager à continuer plus longtemps sa petite existence de fêtard goûtant à tous les plats frelatés que lui réservaient ses frasques amoureuses, et susceptible de se trouver atteint par ce mal étrange et terrible.
Cette consultation avait été pour lui un véritable remède d'amour.
Et soudain, il songea au mariage, l'appela en quelque sorte à son secours...
Pierre de Vaudray prit immédiatement une résolution énergique et inébranlable. Il se fit une manière de serment : dans deux mois, je serai marié. Il trouva séance tenante qu'il en savait assez de ce qu'on appelle la vie de garçon.
Oui, mais il ne s'agit pas toujours de se faire de telles promesses il faut, matériellement, pouvoir se les tenir. Le frère de Valentine n'avait personne en vue. Ses relations mondaines n'étaient pas très étendues depuis quelques années qu'il faisait partie d'une bande cosmopolite déjeunes hommes fortunés qui, pour se jeter dans le monde spécial des fêtards, donnent du pied dans toutes les vieilles traditions, se séparent de leurs familles, cessent de fréquenter chez les amis de leurs parents et n'ont pour toutes relations que des filles, des bookmakers, des jockeys ou des courtiers en vins de Champagne.
Les familles sérieuses hésitent, lorsqu'elles ne refusent pas tout net, à donner leurs enfants à de pareils prétendants ; ce qui explique l'exode de certains de nos blasonnés vers de lointaines Amériques ou de toutes proches arrière-boutiques de commerçants, parvenus.
Pierre, à peu près décavé^ — pour ne pas dire tout à fait — ne goûtait pas beaucoup ce moyen de sortir de l'ornière où ses prodigahtés l'avaient jeté.
Il ne se voyait pas du tout le gendre d'un ancien marchand de mélasse venu à Paris en sabots et dont il serait obligé de subir les manies grossières de bourgeois surfait et les récits de découvertes alimentaires d'un intérêt qu'il jugeait, à l'avance, très relatif.
D'un autre côté, sa situation financière, elle aussi, plaidait en faveur du mariage et ne lui permettait pas de perdre de longues heures à feuilleter le Gotha Parisien.
Le mariage étaii, pour ce dévoyé, une sorte de terre promise qu'il parut entrevoir.
Comme il pénétrait dans sa garçonnière, son valet de chambre courut au-devant de lui et lui fit part de la visite de sa vieille connaissance, Sébastien Merlin, l'usurier. >..
Il est à remarquei" que tous les jeunes gens qui se disent un peu chics,
ont un représentant de cette espèce-là dans leurs connaissances.
— Quand est-il venu? demanda Pierre de Vaudray.
— Tout à l'heure, monsieur. Il a dit qu'il reviendrait dans une heure. Il a quelque chose de très important à dire à Monsieur.
— C'est bien. Sitôt qu'il arrivera, vous me préviendrez.
Pierre de Vaudray achevait à peine ces mots, que la sonnerie électrique de la porte de son appartement retentit.
Il se dirigea vers sa chambre, tandis que son domestique courait ouvrir.
Ce visiteur n'était autre que le « père Merlin. »
Le valet l'introduisit dans le salon de Pierre et alla prévenir son maître.
Sébastien Merlin, ancien officier de santé interdit,' ancien préteur sur gages, devenu maître usurier, avait soixante ans environ. Grand, très correctement vêtu, le visage encadré par de légers favoris tout blancs, l'œil aux aguets derrière les verres de ses lunettes massives, le louclio personnage n'avait aucun point de ressemblance avec ses confrères, usuriers de bas étage.
Très mondain, fréquentant les salons les mieux achalandés, beau parleur, spirituel à ses heures et lorsqu'il le fallait, Sébastien Merhn, craint par tous, initié à bien des secrets, fonçait impitoyablement siir ce monde snob dont il vidait les poches avec un art parfait.
Pierre de Vaudray était, depuis cinq ans environ, devenu sa meilleure proie.
Était-ce donc pour essayer d'enferrer un petr plus le frère de Valentine que le vilain homme était venu? Non... Sa visite avait, comme on va le voir, un but fort intéressant pour l'ami de Richaud.
Merlin était à peine assis depuis quelques minutes, lorsque Pierre entra dans le salon où l'attendait sa vieille connaissance.
— Ah! ah! fit-il en tendant la main au visiteur, c'est vous, Merlin, homme providence ! Qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite ? Encore quelques vieux crocodiles que vous allez vouloir me glisser en douceur?
L'usurier cligna de l'œil et se prit à sourire mahcieusement en faisant, de la tête, signe que non.
— Ce qui est sûr, continua Pierre, c'est que ce n'est pas la fortune que vous m'apportez.
— Peut-être, fit le vieillard en prenant un petit air mystérieux très réussi.
— Hein ! s'exclama Pierre.
— Oui, mon petit... J'ai une bonne affaire à vous proposer. Mais avant, il sied que je vous fasse entrevoir votre situation financière.
Alors, fit riiomme en tirant un billet tout préparé de sa poche... (Page 146.)
— Je la connais.
— Pas autant que moi. Vous n'avez plus un sou... Ah! si, pardon, il vous reste chez M* Astier votre notaire, quatre mille six cents francs en tout et pour tout.
Pierre de Vaudray fit un bond en arrière. D'une voix étranglée, il balbutia :
Liv. 19. Les Avariés. Liv. 19.
— Vous dites, quatre mille six cents francs ! J'aurais mangé trois cent mille francs en cinq ans!... quatre mille francs 1...
— Pas un sou de plus, pas un de moins. Or, je vous ai prêté dix mille francs voici tantôt deux mois, vos parents sont en parfaite santé, il ne serait donc pas sérieux de ma part de croire à un héritage prochain. La vie que vous menez vous coûte environ trois mille francs par mois, à partir d'aujourd'hui je ne vous prête plus un liard... Il faut virer de bord, mon jeune ami, et vous marier.
— Ah ! mon bon Merlin, c'est mon rêve le plus cher, depuis une heure... et surtout depuis cinq minutes...
— Ça tombe à merveille. J'ai un parti convenable à vous proposer.
— Dites vite.
— Tout doux, tout doux, mon jeune ami, laissez-moi vous expliquer, ne nous emballons pas. Oui, j'ai un parti. La jeune fille est jolie, fille d'anciens commerçants, cinq cent mille francs do dot, un château en Touraine, des espérances égales au moins à la dot... et des beaux-parents modèles.
— Mais c'est superbe 1
— C'est superbe en effet. Seulement. — Ah! il y a un seulement, il mo faut ma petite commission. Trente mille francs... payables le jour du mariage.
— S'il n'y a que ça !
— Il n'y a que ça. Acceptez-vous?
— J'accepte.
— Alors, fit l'homme en tirant un billet tout préparé de sa poche, signez ceci, un billet de quarante et un mille francs... trente mille de commission et onze mille que vous me devez... intérêts compris...
— Pardon, pardon, père Merlin, mais avant de signer comme ça, ce billet, je voudrais bien avoir de plus amples renseignements.
— Vous n'avez pas confiance en moi?
— Si, si, mais, vraiment j'ai un peu le droit de vous demander à mon tour, des garanties, le nom de la famille dans laquelle je dois entrer, les conditions dans lesquelles se feront ce mariage... Et puis... la jeune fille peut ne pas me plaire...
— J'en doute... une jeune fille qui a une dot de cinq cent mille francs plaît toujours... Quanta la famille, elle est très honorable. Je connais lepère de longue date... Nous avons fait un peu de Bourse ensemble, il est un de mes voisins et je l'estime beaucoup, la future est, croyez-le, sans tache aucune. Signez-vous?
— Mais je ne leur plairai peut-être pas, à ces gens-là?
— Recommandé par moi, vous leur plairez...
— Rien ne me le prouve... faut^il encore qu'ils fassent ma connaissance.
— Ils vous connaissent et le père m'a demandé des renseignements sur vous... notez qu'il a en moi la confiance la plus aveugle et qu'il suffirait que je lui dise un seul mot pour vous l'aliéner àjamais...
— Soit, mais la jeune fille.
— En vous y prenant adroitement, vous lui plairez également... Vous n'êtes pas mal de votre personne... vous saurez parfaitement vous faire aimer...
— Mais, ces gens-là sont de mon monde?
— Signez-vous ?
Pierre de Vaudray, — on l'eût été à moins, — était lort intrigué par le ton mystérieux et l'assurance du bonhomme.
Ce mariage, proposé de but en blanc, dans des conditions si particulières, lui apparaissait comme une chose un peu féerique.
Elle paraîtra féerique aussi à nos lecteurs. Et cependant, c'est ainsi que s'est fait un mariage très parisien, celui d'un représentant de notre vieille noblesse française, avec une très riche étrangère. Et l'intermédiaire, alors, ne fut pas un usurier mais un banquier très réputé pour ses opérations à scandale et ses goûts artistiques.
Pierre de Vaudray, intrigué, alléché, s'écria :
— Oh ! ma foi, tant pis ! Je signe. Je vous verrai bien venir.
Et, ce disant, il courut à son bureau, saisit une plume et signa le billet, qu'il tendit ensuite à Merlin en souriant et en criant :
— Et maintenant, me direz-vous?
— Mais, parfaitement. Votre fiancée se nomme Berthe Martinot, car vous pouvez la considérer comme telle.
A l'énoncé de ce nom, Pierre de Vaudray sursauta.
— Martinot! attendez donc... ne sont-ce pas des anciens fabricants de toiles de Rouen ?
— Eux-mêmes.
— Mais, je les connais, ma famille aussi les connaît... Ils ont une villa à Étretat à côté de la nôtre.
— Je le savais...
— Leur fille aînée est mariée à Julien de Norsay, le neveu d'un ancien ambassadeur.
— C'est ça même.
— Ah ! celle-là, par exemple, est un peu forte... Mais leur fille Berthe est souffrante,- on la disait très malade.
— Elle n'est que souffrante. Le mariage ne peut lui faire que du bien, c'est du moins l'avis du père. Ça vous va?
— Ça ne me déplaît pas.
— Alors, en ce cas, je verrai Martinot ce soir et je lui dirai que vous êtes le meilleur garçon de la terre. La première entrevue aura lieu chez moi. Les Martinot sont mes voisins à Montmartre. Et, dans un mois ou deux, vous aurez fait d'une petite bourgeoise une comtesse... Je vous l'ai dit, c'est ce brave père Martinot qui a pensé à vous, vous l'avez impressionné sans doute à Étretat... Il m'a fait part ce matin de ses intentions et, comme je vous l'ai dit, il, m'a chargé de lui fournir sur vous des renseignements... Ils seront excellents, croyez-moi.
Pierre de Vaudray n'en revenait pas...
Et, comme Sébastien Merlin se levait pour prendre congé, il lui dit en lui serrant la main :
— C'est un peu canaille ce que vous avez fait là?
— Mon petit, les affaires sont les affaires et je vous conseille de ne pas vous plaindre. A demain, des nouvelles. Et maintenant, je me sauve.
L'homme, en trottinant, s'éclipsa...
Il venait, non pas de commettre une canaillerie, mais une infamie.
Il s'était bien gardé de dire à Pierre de Vaudray que M. MarLinot, son voisin, escomptait pour sa fille une maternité peut-être salutaire. Or, Merlin, rebouteur, usurier, tout ce qu'on voudra, avait, en sa qualité d'ancien officier de santé, quelque dix mois auparavant, aidé Pierre de Vaudray à se guérir d'un accident qui^ s'il permet à un homme de se marier, lui interdit à tout jamais d'être père, ainsi que nous le démontrerons plus loin.
Pierre de Vaudray ignorait que les joies de la paternité lui étaient à jamais interdites.
11 était à cent lieues de se douter des douleurs que lui réservait la vie.