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LA COURSE AU BONIIEUR

Le temps est bien loin déjà oii Montmartre, avec ses guinguettes, ses bicoques champêtres, ses champs de vignes et ses mouhns, était un coin exquis de banlieue parisienne.

Les guinguettes ont fait place à des cabarets soi-disant artistiques; les bicoques, aux murs couverts de lierres, de glycines ou de rosiers ont disparu peu à peu, les champs de vignes appartiennent à la légende et les moulins, depuis bien des ans, relégués au rang de ruines branlantes et peu intéressantes pour la masse, offrent, au vent, leurs ailes paralysées, déchiquetées, aux lamelles desquelles pourrissent, en guise de voile, des rubans de serpentins salis par les pluies et décolorés.

Quelques rues existent encore qui ont gardé un caractère et que bordent quelques jardinets au miheu desquels, logeant en de sommaires masures, grouille une population disparate de peintres, de sculpteurs et d'ouvriers.

Parmi ces artères mal pavées, à l'alignement douteux, dans les bordures de trottoirs desquelles poussent quelques brins d'herbe, une seule nous occupe : la rue de l'Abreuvoir.

C'est dans cette rue que demeurait la famille Martinot, braves bourgeois aux mœurs sévères, ayant, trente ans durant, amassé dans un commerce, une assez grosse fortune.

La maison occupée par les Martinot était une ancienne demeure historique bâtie dans le plus pur style Renaissance et réparée, remise en état, par un entrepreneur de second ordre qui n'avait pas hésité à bourrer de faïences aux tons criards la façade de ce petit monument aux lignes élégantes.

Tout autour de la maison, qui comprenait un rez-de-chaussée et deux étages, courait une sorte de petit parc fort bien entretenu, planté de vieux tilleuls, qui cachaient, aux yeux des passants, le reposoir où s'achevaient deux existences loyalement vécues et une jeunesse triste et languissante.

Berthe Martinot, petite, jolie, avec de grands yeux fiévreux, et comme voilés de mélancolie, traînait presque lamentablement une vie dont le printemps n'avait été qu'un long calvaire de souffrances.

Elle avait vingt-deux ans à peine et son pauvre petit corps chétif était malmené par une de ces atroces maladies nerveuses qui brisent les tempéraments les plus solides.

Sa sœur, Marguerite, belle et saine créature, était mariée depuis deux ans, nous le savons, à Julien de Norsay.

Berthe, elle, ne songeait guère à se marier, peut-être encore moins à aimer.

Et, cependant, lentement, maladivement, une évolution s'opérait en elle. Les choses de la nature, qui, jusque-là, l'avaient laissée indifférente, rintéressaient peu à peu. Son âme s'épanouissait comme une fleur de serre et son cœur, blessé par la souffrance, commençait à lui faire éprouver, au cours de rêveries ou de longues stations devant un paysage voluptueux, des sensations indéfinissables et attendrissantes.

Ce coin charmant de Montmartre, où, à Fombre de vieux arbres témoins de ses premiers cris d'enfant, elle avait passé sa prime jeunesse et son adolescence, lui apparaissait comme un délicieux refuge encombré de secrets qu'elle devinait avec une joie salutaire.

Au cours de longues soirées d'été, elle se plaisait sur la terrasse à l'Italienne de la vieille maison. Là, assise, disparaissant dans les profondeurs d'un fauteuil de bains de mer, pelotonnée dans la mousseline ou le foulard de ses robes élégantes, le regard chargé de volupté, le cœur serré par une de ces délicieuses angoisses romanesques, elle s'attardait à voir grandir la nuit dont le manteau d'ombre parait les choses de brouillards irisés.

Et, lorsque tout autour d'elle devenait invisible, elle fermait lentement les yeux, en se souvenant d'une page de roman parcouru jadis pour tromper l'ennui de journées inoccupées et stériles.

Lorsqu'elle s'était ainsi attardée sur la terrasse, elle dormait mieux la nuit.

Le lendemain, à son réveil, elle se sentait moins lasso, plus forte, et sur ses lèvres pâlies, errait un délicieux sourire.

Le docteur l'avait bien recommandé. La montagne, la mer, les stations balnéaires spéciales lui étaient nécessaires. Les parents multipliaient pour elle les distractions de toutes sortes, dépensant sans compter, se privant eux-mêmes des plaisirs paisibles que réclame la vieillesse, pour procurer à leur fille bien-aimée un peu de joie et de santé.

Hélas ! Leurs efforts avaient été jusqu'ici à peine couronnés de succès.

Ils n'avaient réussi qu'à prolonger cette existence maladive sans lui permettre de vaincre le mal qui la terrassait impitoyablement.

Que de fois leurs cœurs n'avaient-ils pas été étreints par de mortelles et affolantes angoisses.

Leur fille aimée, vingt fois, avait paru devoir s'éteindre et la mort souvent, l'avait effleurée de son aile.

Chaque fois, le dévouement d'une mère et d'un docteur, la tendresse d'un père, avaient arraché leur enfant à la grande faucheuse.

Depuis quelque temps ils avaient été témoins des améliorations qui s'étaient produites dans la santé de Berthe, et, à voix bien basse, ils avaient échangé une môme pensée : le mariage.

Ils s'en ouvrirent au docteur qui, tout de suite, les approuva. Bien mieux, le brave homme devant l'impuissance de sa thérapeutique, avait songé à conseiller le mariage comme étant seul capable peut-être de révolutionner, salutairement, cette pauvre nature souffreteuse.

Les parents parlèrent, en ces termes, de leur projet au docteur.

C'était après un déjeuner intime, pris sous la glycine d'une mignonne tonnelle.

Berthe, son tilleul pris, s'était éloignée et faisait son petit tour habituel dans les allées ombreuses du parc dont les bordures fleuries étaient son œuvre.

— Mon cher ami, fit M. Martinot au docteur, je voudrais vous entretenir d'un projet que nous avons esquissé, ma femme et moi, et qui concerne notre pauvre petite Berthe.

— Parlez, je vous en prie.

— Vous le savez mieux que quiconque, puisque c'est sur vos conseils que nous avons agi, tout ce que nous avons tenté pour guérir notre enfant.

— Je le sais, mes bons amis et je vous admire. La chère petite vous doit plus que la vie.

— Aujourd'hui, elle a vingt-deux ans, sa santé est toujours très chancelante et nous avons émis cette idée, ma femme et moi, que le mariage pourrait peut-être lui être salutaire.

— Vous n'avez pas eu tort de penser cela.

— Vrai, docteur?

— ■ Absolument. Ces natures-là, indécises et souffreteuses, ont quelquefois, le plus souvent morne, besoin, tout comme les peuples, de petites révolutions pour devenir fortes et saines. Moi-même, je dois vous l'avouer, je voulais vous en parler.

Un éclair de joie brilla dans les yeux des deux braves gens.

— Oh ! nous sommes bien heureux de vous entendre parler ainsi, docteur, fit madame Martinot. Alors, vous croyez que le mariage lui serait salutaire?

— Oui, je crois. Mais, attention ! Pour que le remède soit comme vous dites salutaire, il faut qu'il soit administré avec sagesse, clairvoyance et prudence. Il faut que le mariage de votre enfant se fasse sans banahté aucune. Votre fille aime-t-elle ?

M. Martinot se tourna vers sa femme. Le père et la mère échangèrent un regard interrogatif. Et madame Martinot répondit :

— Berthe ne m'a jamais fait ses confidences.

— N'avez-vous pas surpris, chez elle, quelques signes précurseurs?...

— Elle est bien un peu rêveuse depuis quelques semaines.

— Parmi vos relations ?

— Nous ne voyons personne, docteur.

— Enfin, inlerrogez-la comme une mère doit savoir. Et, si son cœur a fait choix d'un compagnon, s'il a son petit secret, arrachez-le lui et mariez-

la au plus vite. Je ne demande qu'à passer la plume à monsieur l'Amour qui im, écrira, j'en suis sûr, la plus juste et la meilleure des ordonnances.

— Merci, docteur. Vous venez de nous ouvrir des horizons nouveaux. Ah! si nous pouvions la voir mieux portante, plus allante, nous serions si heureux!... si heureux!...

Et les braves gens, des larmes plein les yeux, serraient à les briser les mains du docteur, qui se leva et prit congé, pressé qu'il était d'aller visiter ses malades.

Lorsqu'il fut parti, madame Martinot entraîna son mari vers un coin solitaire du jardin et là, émus profondément, les deux vieillards s'étreignirent.

— Ah ! père, vois-tu, si Berthe guérissait je serais la plus heureuse des mères.

Madame Martinot adorait sa fille.

— Tu vas lui parler tout de suite, n'est-ce pas ?

— Oui, tout de suite. Va m'attendre dans la salle de billard. Je vais la rejoindre et la confesser.

M. Martinot se dirigea vers la maison, tandis que sa femme courait à la rencontre de leur fille.

Berthe était nonchalamment étendue sur un tertre gazonné.

Les yeux mi-clos, le visage baigné par la lumière tamisée d'un rayon de soleil, elle paraissait dormir.

Sans bruit, sa mère s'approcha d'elle.

Madame Martinot la contempla un instant, le regard chargé de tendresse et de compassion.

Son cœur était serré par une émotion violente. L'aspect du visage de sa fdle, que couvrait un masque ivoire, faisait courir sur sa chair, en vagues précipitées, un frisson étrange, douloureux et attendrissant.

Avec des précautions infinies, elle s'approcha de la jeune fille. Celle-ci ouvrit les yeux et, tout de suite souriante, se leva d'un bond et se pendit au cou de sa mère.

Madame Martinot étreignit son enfant, dévotement.

Avec, dans la voix, une câlinerie maternelle et touchante, elle demanda :

— Tu dormais, ma chérie?

— Non, mère, gronde-moi, je rêvais.

— Voyez-vous çà ! et à quoi rêvais-tu ?

— A bien des choses confuses, indécises. Le docteur Isambert est parti ?

— Oui, ma chérie.

— Il a encore écrit une longue ordonnance?

ir,3

Il me passe dans la tête des idées folles. (Page 154.)

— Non.

— Ah ! tant mieux. Vois-tu more, j'ai bien conscience de mon état et je commence à croire que tous les médicaments du bon docteur Isambert n'ont pas grande valeur. Le soleil et les (leurs, un air de musique ou une belle page de livre me font plus de bien que ses drogues sucrées.

— C'est peut-être bien aussi son avis.

Liv. 20. Les Avariés. Liv. 20.

Et la jeune fille, avec un geste délicieusement gamin, dit à sa mère :

— Maman, je crois que je vais devenir sentimentale. 11 me passe dans la loto des idées folles. Depuis que j'ai lu la Dame de Montsoreau, je ne rêve qu'échelles de soie, balcons vermoulus et princesses lointaines. Gronde-moi, j'ai commis des vers, des vrais vers avec des pieds et des rimes...

— Cela n'est pas mauvais pour la santé, cela distrait, occupe l'esprit.

— Il va falloir me surveiller étroitement^ mère chérie, mon cœur s'éveille !

Et, en disant cela, la jeune fille éclata de rire. Mais^ le rire, peu à peu, fit place, sur ses lèvres, au sourire et, soudain, son visage souffreteux devint sévère. Sa mère la fixait étrangement.

— Pourquoi me regardes-tu ainsi, mère? Ce que je viens de dire t'a peinée?

— Au contraire, ma chérie, crois-le bien. Nous serions même infiniment heureux, ton père et moi, de te savoir éprise...

— Éprise?... Et de qui, de quoi, grand Dieu?

— Ma chère mignonne, le cœur d'une jeune fille a toujours quelque secret qu'une mère doit connaître. Le tien n'en a-t-il pas?

Berthe, un peu surprise par cette question, regarda sa mère avec, dans les yeux, une lueur d'exquis étonnement. De sa voix la plus câline, elle balbutia :

— Je ne te comprends pas, maman.

Tu vas me comprendre, ma chérie. Ton père et moi commençons à

vieillir. Toi, tu vis à peine le printemps de ta vie. A ton âge, le cœur, s'il a ses raisons, comme a dit le poète, a aussi ses besoins et l'heure sonne bien vite oij la tendresse des parents ne suffit plus aux jeunes filles que la vie emporte dans son tourbillon. L'instant vient où, tout à coup, on se sent tout autre, avec des tendances particulières. Les lectures aidant, on devine quelques petits secrets de la vie et de l'àme et, lentement, la jeune fille, presque femme, a des désirs sains et respectables que les parents ont le devoir de satisfaire. L'àme maternelle de la femme s'éveille. On voudrait être maman à son tour et laisser errer sa main dans les bouclettes blondes de petits êtres adorables.

Sont-ce là les pensées qui occupent ton esprit et n'ambitionnerais-tu pas d'avoir à ton tour les bonnes heures de loyal bonheur que ton père et moi avons vécues devant toi?

La jeune fille, le regard obstinément fixé sur les fleurs qui eriibaumaient à ses pieds, resta quelques instants sans répondre.

Puis, soudain, elle leva vers sa mère son exquis visage qu'éclairait et

transformait un délicieux sourire. Gentiment^ précieusement, elle répondit :

— Oui, mère, je pense à cela depuis quelque temps et^ je dois te l'avouer, j'y pense avec, quelque tristesse. Pendant de longs mois, j'ai assisté "à l'éclosion du bonheur de Marguerite sans en être atteinte. Tu avais raison tout à l'heure, j'ai surpris quelques secrets que la vie paraissait avoir pour moi. J'ai cru, qu'à mon tour, l'heure sonnerait bientôt oià je pourrais vivre un roman. Hélas ! mon miroir m'a désillusionnée, je ne suis guère jolie avec mes grands yeux fiévreux et mon visage aux traits émaciés n'a pas beaucoup d'attraits et puis je suis malade, je le sais, je le sens et j'ai bien peur que me soient refusées les joies dont tu parles. Qui voudrait de moi, grand Dieu? Une garde-malade tout au plus, et un mari n'aime, guère à jouer ce rôle.

— Tu me fais beaucoup de peine, ma chérie.

— Oh! maman, pardonne-moi. J'ai dit quelques folies...

— Tu aimes peut-être déjà et...

— Non, mère, mais je voudrais aimer ; çà, je te l'avoue, du plus profond de mon âme. Mon cœur n'a point d'élu, mais je sens que j'aurais pour celui que j'intéresserais une tendresse infinie, une reconnaissance vraie.

— Crois-le, ma chérie, tu peux, tu dois être aimée. Veux-tu que nous cherchions ?

— Je veux bien, mère.

— Le docteur nous l'a dit encore tout à l'heure : le mariage serait pour toi comme une délivrance et la joie d'aimer transformerait tes douleurs en joies infinies.

— Alors, mère chérie, il faut me marier tout de suite, fît la jeune fille en riant.

— Nous allons en parler à nos amis, dès demain. A nous trois, nous chercherons. Tu as bien un idéal?

— Non, j'aimerai qui m'aimera, aveuglément. Je ne demanderai à mon mari qu'un peu d'affection, de loyauté et je saurai bien devenir une épouse presque précieuse au cœur qui m'aura choisie.

— Chère enfant! Ah 1 Tu mérites d'être heureuse et nous veillerons, ton père et moi, à ce que ta vie soit douce et paisible... Je vais retrouver ton père et lui annoncer la nouvelle de ton désir. Tu restes au jardin?

— Oui, le soleil est bon aujourd'hui.

— A tout à l'heure, ma chérie.

Madame Martinet embrassa sa fille et courut retrouver son mari. Martinet, lui, impatient de connaître le résultat de la démarche de sa

femme auprès de leur fille, s'était armé d'une queue et tentait de faire le tour du billard avec la série américaine.

Lorsque la porte s'ouvrit derrière lui et qu'il vit apparaître son épouse, il planta là, série, billes et queue et, tout de suite, demanda :

— Eli bien?

Madame Martinot s'empara des mains de son mari. En proie à une vive émotion, elle répondit :

— Eh bien, mon ami, je viens d'interroger Berthe.

— Dis vite, je suis ému comme un coupable.

— Elle n'a qu'un désir : se marier.

— Vrai?

— Oui, notre chère enfant a été touchée par le spectacle charmant qu'ont toujours offert à ses yeux, depuis deux ans qu'ils sont mariés, sa sœur Marguerite et son mari et elle demande, à son tour, à goûter aux joies du mariage. Si tu savais de quelle façon charmante elle s'est confessée !... Elle fait des vers!... La mignonne !...

— A-t-elle fait son choix? a-t-elle, elle-même, des projets?

— Non, mais elle ne demande qu'à aimer. • — Nous lui trouverons un mari.

— Je lui ai promis.

— Nous allons organiser des petites fêtes de famille, des soirées. Dans un mois, nous aurons son affaire.

— Toi-même, parmi nos relations, tu ne vois personne?

— Parmi nos relations... Attends, que je réfléchisse... Ah! si, je vois... parmi nos relations d'Étretat, un beau parti, même...

— Qui ça?

— Le fils des de Vaudray.

— Pierre de Vaudray ? questionna madame Martinot en faisant la moue.

— Oui... ça ne te dit rien?

— C'est un fêtard.

— C'est l'héritier d'un grand nom... un garçon de très bonne famille... bien de sa personne.

— Il a mangé sa fortune... Il a une réputation de noceur...

— Bah! ça, c'est de la chronique... 11 a fait la noce, c'est possible, mais il a trente-deux ans... Il a jeté sa gourme.

— Après la gourme, vient souvent la coqueluche... Et puis, il n'est pas de notre monde. Berthe tient de moi, c'est une petite bourgeoise.

— Ma chère amie, laisse-moi te le dire, dans toute petite bourgeoise, il y a l'étoffe d'une grande dame.

— Je ne dis pas, mais...

— Mais, quoi ? Je connais de réputation la famille de Vaudray depuis de longues années. Leur fille est fort bien mariée à un capitaine de vaisseau. Pierre de Vaudray n'a plus un sou, c'est vrai, mais je sais, par ce qu'on m'en a dit, que c'est un charmant garçon, très bien élevé... Nous en ferons un bourgeois... Je sais prendre les hommes...

— Il doit avoir des dettes.

— Nous les paierons... nous sommes assez riches pour cela...

— Ne crois-tu pas que nous ferions mieux de choisir parmi nos amis intimes?... Tiens, il me vient une idée... Georges Parmentier...

— Le fils de l'architecte?... Non, pas celui-là... il ne me plaît guère... Il n'est pas franc... non, non, pas lui... Et puis, il a eu plusieurs histoires fâcheuses... des histoires de femmes... Non, décidément, pas cet hommelà... Visons tout d'abord Pierre de Vaudray.

— Et puis, avoue-le, tu serais heureux de voir ta fille comtesse?

— Je l'avoue.

— Mon bon ami, je t'en prie, songe d'abord à son bonheur avant de satisfaire à ton orgueil de père.

— Je ne songerai qu'à son bonheur. Et pour te le prouver, je vais faire prendre des renseignements sur Pierre de Vaudray.

— Par qui?

— Mais par notre voisin, Sébastien Merlin. Il sera enchanté de gagner cinq cents francs, et je le crois, sinon mon ami, du moins suffisamment mon camarade pour ne pas me tromper.

— Fais comme tu voudras.

— Je vais même aller tout de suite le trouver. 11 est à peine deux heures, je le rencontrerai sûrement.

Monsieur Marlinot, quelques instants après, sonnait à la porte de Sébastien Merlin, lui exposait la situation et lui avouait :

— Moi, voyez-vous, mon cher voisin, je ne sais pas si je me trompe, mais j'ai une idée de derrière la tête. Je parie que si ma petite Berthe avait un bébé, elle ne serait plus la même... Et puis, ma fille aînée ne nous donnant pas de petits-enfants, ça nous chagrine, c'est si gentil ces petits ctres-là...

Sébastien Merlin avait promis les renseignements et nous l'avons vu faire chez Pierre de Vaudray.

Il n'avait pas quitté le frère de Valentine depuis une heure que les Martinot étaient persuadés par lui d'avoir le modèle des gendres.

En toute hâte, après qu'il eût expédié Sébastien Merlin, Pierre de Vaudray se rendit à la gare du Luxembourg et là, prit un billet pour Chevreuse.

Lorsqu'après deux heures presque do voyage, il pénétra dans la chambre de sa sœur, il ne fut pas quelque peu étonné de ne pas y rencontrer sa mère.

Sitôt qu'elle l'aperçut, Valentine lui tendit les mains et les deux jeunes gens se pressèrent dans les bras l'un de l'autre.

Pierre, après Tavoir embrassée ne pût s'empêcher de la contempler longuement.

La jeune mère avait les traits plus calmes, son regard était moins fiévreux, une légère teinte de carmin colorait ses joues.

Après quelques secondes d'une mutuelle contemplation, le frère et la sœur s'accablèrent de questions.

Pierre de Vaudray apprit ainsi que leur mère, depuis son départ, avait changé complètement d'attitude. Elle, jadis si sévère, si dure même, s'était montrée tendre sans phrases de drame, vraiment... caressante même. A l'heure oii Pierre était auprès de sa sœur, madame de Vaudray était à Paris près du bébé...

En entendant cela, le jeune homme tressaillit, mais ne laissa pas percer l'émotion que venait de lui faire éprouver cette nouvelle. La crédulité de sa sœur lui faisait encore plus mal maintenant. Une envie folle do lui crier la vérité le prenait. Mais il n'avait pas le droit de faire cela. Yalentine était encore bien faible et l'atroce vérité pouvait la terrasser, la tuer peut-être.

Et sa sœur, soudain questionna :

— Et lui ?

— Je l'ai vu, répondit Pierre... Et la nouvelle de ta maternité l'a frappé... Il déplore que tu ne l'aies pas prévenu mais il est en tout cas tout prêt à reconnaître son fils, à l'élever, à te le réserver et à t' aider dans ta tâche maternelle... Il t'adore avec dévotion. De cela tu ne peux douter...

En entendant ces paroles, Valentine sentit comme une très douloureuse, mais à la fois très bienfaisante angoisse lui griffer le cœur.

Elle pensa que la vie parfois est méchante, la Providence aveugle et qu'elle aurait pu être sans doute très heureuse si le hasard l'avait jetée deux ans plus tôt, dans les bras de celui duquel elle était à tout jamais séparée du moins légalement.

Une vision d'avenir, amena sur ses lèvres de pâle corail, un sourire exquisement mélancolique.

Gaston Richaud reconnaîtrait son fils, relèverait, lui ménagerait ses caresses, lui apprendrait à balbutier son nom, à aimer sa mère, sa pauvre mère vouée au rôle maternel le plus navrant... Et qui sait, peut-être qu'en un coin perdu de quelque lointaine province, la Providence lui réservait

des jours meilleurs de douce félicité à côté d'autres, vides des sourires et des caresses de l'enfant adoré comme on adore tout ce qui prend un aspect, une attitude de fruit défendu.

Et, vers la fin de ce rêve, elle prit les mains de son frère qu'elle pressa tendrement, le visage illuminé par un 'sourire d'espérance à peine mouillé de larmes de bonne souffrance.

Les deux jeunes gens, la main dans la main, le regard perdu, restèrent ainsi, immobiles et réfléchis pendant de longues minutes...

Et soudain, la porte s'ouvrit.

Madame de Vaudray apparut.

Au bruit qu'elle fit en entrant, Pierre retourna la tête. A peine eût-il regardé sa mère, qu'il lâcha brusquement la main de sa sœur et marcha à la rencontre de la jadis irascible nature, dont les traits accusaient quelque chose de mystérieusement douloureux.

Madame de Vaudray n'était plus la môme.

Ses paupières rougies disaient assez qu'elle avait dû pleurer. Sa tenue quelconque, le désordre de sa coiffure accusaient chez cette femme une préoccupation majeure qui avait triomphé des mille soins de coquetterie dont elle aimait à entourer l'automne de sa vie.

Elle embrassa son fils, sans mot dire, marcha vers le chevet de sa fille, sur le front de laquelle elle déposa un long baiser.

Puis^ se retournant presque aussitôt, elle dit à Pierre, d'une voix un peu troublée :

— Tu as fait bon voyage, Pierre?

— Oui, mère.

— Allons, tant mieux... Je descends dîner... tu m'accompagnes?

— Si tu veux...

Et Valentine questionna :

— Tu as vu mon fils, mère?

— Oui, ma chérie. Il va bien... Je t'en parlerai tout à l'heure...

Et, madame de Vaudray embrassa sa fille et se retira... Pierre fit un signe amical à sa sœur et suivit sa mère.

Ils descendirent au rez-de-chaussée, pénétrèrent dans la salle à man^-er où le repas était servi. La bonne ayant ajouté un couvert pour Pierre, ils se disposèrent à se mettre à table après toutefois que madame de Vaudray eût dit à la domestique de ne venir que lorsqu'elle l'appellerait.

La mère de Valentine se laissa tomber sur sa chaise et, pendant quelques secondes, resta immobile, le front baissé, le regard fixe.

Son attitude frappa son fils qui ne cessait de la contempler, cherchant, mais en vain, à deviner la cause de cette douloureuse transformation.

Enfin, elle parut revenir à elle. Elle releva la tête. Son regard mouillé rencontra celui de Pierre, inquiet...

Madame de Vaudray fixa le jeune homme un instant, puis, laissant tomber son front dans ses mains humides de fièvre, elle pleura sans bruit.

En voyant cela, Pierre se leva précipitamment et, en un bond, près do sa mère, lui saisit les mains et questionna :

— Qu'as-tu, mère?

Madame de Vaudray répondit, scandant les mots :

— Énormément de peine, mon enfant...

Et, comme éprouvant soudain le besoin de se confesser et de tout dire ce qui lui causait le plus angoissant tourment, elle dit, avec volubilité :

— Pierre, je suis affreusement inquiète... J'ai beaucoup réfléchi pendant ces trois jours qui viennent de s'écouler et surtout pendant les deux heures qui ont suivi ton départ... J'ai réfléchi à tout ce qui s'était passé... et ce n'est pas sans une certaine angoisse que j'envisage l'avenir... J'ai commis un acte de folie... Je le sens... je n'aurais pas dû abandonner cet enfant... Non. Je n'aurais pas dû... Je n'avais pas le droit...

— Ah! mère... tu sens enfin tout ce qu'a de terriblement douloureux ton acte irraisonné.

— Oui... oui, je sens... Depuis trois jours, je suis comme folle... Il y a des moments oii je ne suis plus maîtresse de ma pensée ou de mes actions...

— Calme-toi...

— J'essaye... je ne peux pas... quand je songe à ce qui peut arriver...

— Il n'arrivera rien de mauvais... Mais, pour cela, il faut retrouver lo petit être.

— Je l'ai cherché...

— Et alors ?

— Je ne sais plus où je l'ai abandonné.

— Que dis-tu là?

— Hélas! Mon pauvre enfant, la vérité, la triste vérité... Sois-en sûr, si j'avais pu retrouver ses traces, il serait ici à cette heure... Voici trois nuits bientôt que j'erre par la campagne, trois nuits que je longe des routes, des sentiers, que je traverse des villages... je ne me rappelle pas... Je ne peux pas me rappeler. J'étais hors de moi, le soir où j'ai jeté au hasard cette pauvre créature...

— Est-ce possible, mère!... Voyons... veux-tu que je t'interroge...

— Non, c'est inutile... Je me rappelle avoir pris le train jusqu'à... jusqu'à Courcelles, oui, c'est ça, Courcelles... Là, je suis descendue... j'ai traversé la voie du chemin de fer... la nuit était profonde... les routes désertes... alors, j'ai marché, marché jusqu'à l'aube... et, au jour, je me suis

Liv. :2i.

Trenle francs!... t'es pas honteuse!... trente francs... (Page 168.

Liv. 21,

retrouvée à Boulay-les-Trous... exténuée, morte de fatigue... là, j'ai repris le train et je suis rentrée ici... c'est tout... c'est tout...

Pierre se sentait pris à la gorge par une angoisse de plus en plus violente... Il resta un long moment atterré...

Puis, la gravité de la situation aidant, la nécessité absolue dans laquelle ils se trouvaient tous deux de retrouver l'enfant lui rendit quelque courage... un peu de vaillance.

Et comme pour se donner un coup de pied, pour se stimuler davantage, il fit :

— Voyons, voyons, ce n'est certes pas le moment de se laisser abattre... Mais, dis-moi... tu te rappelleras bien cependant si ce fut sur une route, à la porte d'une maison ou dans un bois que tu abandonnas cet enfant?...

— J'ai marché longtemps dans les bois...

— Oh ! ce n'est pas en plein bois que tu aurais abandonné le pauvre mignon... dans un bois !... dans un bois, si loin de toute main charitable... cet être doublement intéressîlnt, si malheureux, si souffrant... si près de la moi't et de la vie tout à la fois.

Pierre sentit un frisson courir dans ses moelles, et, dans un cri vraiment sincère, il ajouta :

— Non, ce n'est pas possible, ce serait un assassinat....

Madame de Vaudray se dressa, l'œil hagard, le visage livide, la lèvre puissante. Elle saisit les mains de son fils en balbutiant d'une voix étouffée :

— Tais-toi 1... tais-toi !... ne dis pas cela... c'est ce dont je m'accuse depuis cette nuit... Mais ne le dis pas, toi mon fils !... Je te le défends !... je te le défonds !

Et elle gémit dans un lioquet de sanglots :

— Je t'en supplie!...

Elle retomba sur sa chaise, écrasée, pantelante...

Pierre la regarda à la façon d'un hébété.

S'étant reculé de deux pas, il la contemplait sans parvenir à trouver un mot à lui dire qui aurait pu sinon la consoler, — ce n'était pas possible, — mais du moins l'aider à mieux supporter le poids de sa faute immense.

La nuit se faisait dans son cerveau peu fait pour de semblables secousses.

Lui, le dévoyé, non incapable d'un bon mouvement ou d'un bon sentiment, mais d'un effort violent et durable de volonté, reculait, malgré son désir ardent de foncer sur la douleur, devant l'âpreté de la tâche à remplir et de la gravité de la situation.

Que faire? Ce fat la question qu'il se posait à chaque seconde sans pouvoir la résoudre, sans trouver une issue...

Et, après avoir beaucoup pensé, sans rien décréter, il demanda à sa mère :

— Que comptes-tu faire?

Madame de Vaudray parut rassembler ses pensées. Puis, elle répondit :

— Je ne sais pas encore... J'attends dimanche avec impatience...

— Pourquoi dimanche?

— Les journaux de la région m'apprendront peut-être...

— Et alors ?

— Alors, j'irai reprendre l'enfant.

— Et le scandale éclatera en coup de foudre... on t'interrogera, tu devras répondre et initier la gendarmerie au secret de Valentine que l'on rendra responsable... Elle n'avait pas le droit de consentir à ce que son enfant soit déclaré de père et mère inconnus... on poursuivra Valentine, on reconstituera Fétat-civil de l'enfant... Et lorsque ton gendre reviendra, tout lui sera révélé... la maladie de ma sœur et sa faute, sa faute si grave... Ah! mère! mère!

Et, soudain, Pierre s'écria :

— - Oui, il faut attendre dimanche, et, lorsqu'on saura, — si jamais l'on sait, — oiî est l'enfant il faudra le surveiller, veiller sur lui anonymement... Oui, ceci est bien pour nous et encore !... non, car on enquêtera... on apprendra par les registres de l'état civil qu'une femme a accouché d'un enfant à Chevreuse, dans cette maison, que l'enfant n'a pas été reconnu... Savoir si la sage-femme ne sera pas rendue responsable... Qu'aurait-elle du faire en pareil cas?... Ah! je ne sais plus^ moi! ma tète tourne... Et Valentine, dans tout cela?.... Il faudralui avouer... ma pauvre sœurello.

Et puis, tu sais que j'ai vu un docteur.

— Ah!... quVt-il dit?

— C'est très grave... on n'en guérit pas en six mois, c'est faux. Il faut au moins trois ans...

— Alors ?

— Alors, il faut que Valentine sache aussi...

— Ah! mon Dieu!... Mais qu'avons-nous donc fait pour être ainsi affligés...

— Oh! ce que nous avons fait... ce que nous avons fait!,., dis : ce que tu as fait... car vois-tu, mère, si tu avais un peu plus aimé Valentine, tout cela ne serait pas arrivé. Si elle avait eu un autre mari nous n'en serions pas à ce point-là...

Et, dans un cri de révolte d'être acculé, madame de Vaudray déclara :

— Oui, c'est vrai... j'ai compris tout cela... tais-toi!.. Je puis dire aussi que si Valentine n'avait point commis de faute...

dG4 LES AVARIES

— C'est toi qui en as commis une en la mal mariant... Tiens, tu ressembles à oes parents éplorés qu'on voit marchant, terrassés derrière le cercueil de leur enfant, qu'ils ont poussé vers la mort en lui refusant d'être aimé, et qui baragouinent dans leurs larmes : Ah ! si j'avais su ! si j'avais su !...

— Soitl... Eh bien! alors, c'est la faute de l'être ignoble qui a abusé d'elle.

— Ce n'est pas un être ignoble... je le connais et c'est aussi une victime... Après tout, il n'y a que des victimes parmi ceux des nôtres qui souffrent et tu les as traités en coupables... jusqu'à ce pauvre petit être, peut-être mort à cette heure, lui, lui qui peut vivre.

— Si, je le sais, il peut vivre. Pris à temps on pouvait le sauver... et il n'aurait pas été la masse de chair répugnante que tu crois... Son père le veut cet enfant, il faut le lui rendre, ou alors, il viendra le prendre et te le réclamer.

— Cet homme aurait l'audace !...

— Dis le courage... oui, le courage de venir ici... te demander son fils... il aura bien le courage de dire la vérité à celle qu'il adore...

— 11 dira à Valentine...

— Oui, il lui confessera son malheur... et nous verrons si ta fille n'accepte pas la main loyale qu'il lui tendra et si, envers un semblant de coupablcj elle se montrera aussi cruelle que tu l'as été envers des innocents... Oh ! je sais bien que ça te paraît bizarre qu'un fêtard de mon espèce parle comme je fais...

C'est que vois-tu. Mère, je ne suis plus le même homme... plus du tout le même depuis mon retour ici, depuis hier même... Je suis avec les vrais bons, avec les charitables... c'est honteux de repousser de pauvres êtres malades, d'en faire des parias et de les couvrir d'opprobre... Après tout, quoi! ce sont des malades, rien que des malades... Ma pauvre sœurette!... Sale société... tas de bourgeois que nous sommes... Ce n'est pas la lèpre, la syphiUs, ce n'est même pas la tuberculose, puisqu'on en guérit... puisqu'on n'en meurt plus... Oh! si, si, on en meurt, lorsqu'on a affaire à des parents comme toi qui vous repoussent au lieu de vous prendre plus près d'eux... alors on s'affole, on s'égare et le suicide devient le seul remède. Peut-être bien que le jour où les jeunes gens, qui seront atteints, pourraient être sûrs de pouvoir, comme lorsqu'ils eurent la typhoïde, se réfu- 'ner dans le giron de leur maman, peut-être bien alors que cette maladie seia moins à craindre... et qu'elle fera moins de victimes qui ne sont après tout que les victimes de notre morale de quatre sous!...

Et Pierre, lancé, parlait, parlait avec fièvre... avec sincérité... Et soudain, il se tourna, tout d'une pièce, vers sa mère.

— Ah ! tu sais, je me marie.

Et comme sa mère ne paraissait pas l'avoir entendu, il répéta sa phrase. Madame de Vaudray releva la tête.

— Ah! fit-elle, indifférente presque...

Et elle ajouta :

— Avec qui ?

— La fille des Martinot, nos voisins d'Étretat... Tu ne t'y opposes pas, j'espère ?

— Non.

— Ça va hien...

Puis, cet esprit changeant, bizarre qu'était de Vaudray, retomba d'un cri presque joyeux dans l'atroce réalité du moment.

— Qu'est-ce que tu décides?... Je vais télégraphier à Richaud...

— Richaud!... le cousin de Largohenec?

— Oui, c'est lui l'amant de Valentine.

— Lui I... un si gentil garçon... un si galant homme ! Lui !... lui, c'est lui!...

— Oui, je vais lui dire de venir... Il ne faut pas perdre une minute... Tu comprends, c'est une maladie très grave... il y a des comphcations terribles... 11 faut que Valentine soit prise à temps... Pour ça, il est nécessaire qu'elle sache...

— Oh! non, non, pas en ce moment... elle est à peine rétablie... ça pourrait la tuer.

Et je veux qu'elle vive!

Alors, Pierre, prenant les mains de sa mère murmura :

— Pour te faire pardonner?

— Oui ! murmura madame de Vaudray en pleurant...

— Allons ! allons ! ne pleure pas... Je te reste, je vous reste à tous et je vais peut-être enfin servir à quelque chose... Mange un peu... mange un peu... mangeons, demain matin, je télégraphierai à Richaud... A nous trois, nous conviendrons de quelque chose... viens...

Et il entraîna sa mère qui vint reprendre place à la table.

Pierre sonna la domestique et fit servir le dîner...

Hélas ! il ne se doutait pas que là-haut sa sœur devenait la proie du mal terrible et qu'il était déjà trop tard pour lui épargner certains des plus atroces symptômes de cette grave maladie qu'est la syphilis.

Ces manifestations n'auraient pas eu lieu si, dès les premiers mois de sa grossesse, on l'avait soignée.

Que ce qui va suivre serve d'enseignement aux maris atteints, qui, après avoir eu la lâcheté de se marier, l'insouciance de rendre leurs femmes mères, n'ont pas eu le courage, l'honnêteté, la loyauté, de mettre un docteur dans la confidence de leur œuvre misérable...

LA « REMPLAÇANTE

A quelques centaines do mètres do Bures, sur la grande route, en pleine vallée de Ghevreuse, une trouée d'ombre : un chemin de chèvres vous conduit en traversant le lieu dit « TAhbaye » à Belleville^ petit hameau au centre duquel s'élève une assez jolie et ancienne construction mal restaurée : le château.

Une immense allée de peupliers conduit à ce château. Lorsqu'arrivé devant l'antique demeure on tourne à droite, on rencontre une splendido allée de sapins hauts de quarante mètres peut-être et, soudain, à peine engagé sous les ramures odorantes de ces grands bâtons à plumets, une exquise trouée de lumière apparaît laissant apercevoir, comme par le petit côté d'une longue vue, des hameaux, des carrières, un fouillis champêtre. Damiette, Gif, Bures et Gourcelles, l'Yvette, petite rivière étroite et zigzagante, avec ses aulnaies au feuillage comme saupoudré de poussière d'argent.

Le panorama est joli, reposant et curieux.

En descendant vers Gourcelles par les bois, on rencontre, perdue dans les branchages, une petite maison basse^ au toit de chaume et qu'entoure une miniature de métairie.

C'est là qu'habite Gécile Ramon dont le mari, garde-barrière, s'absente dès l'aube et ne revient que tard dans la nuit à cause de son service.

Gette situation de garde-barrière, n'habitant pas contrôla voie du chemin de fer, n'est due qu'au mauvais état de la maisonnette-poste qu'on répare et qu'un ébouloment a failli renverser lors du dernier hiver.

Cécile Ramon, magnifique créature au regard franc et loyal, a trois enfants, trois- beaux enfants : deux filles, un garçon, La petite dernière, Jeanne, a trois mois.

Cécile Ramon prend des nourrissons. Son lait fait prime dans la contrée

et son exil au milieu des sapinières plaide en sa faveur. Au milieu des bois, les bébés poussent mieux.

Mariée depuis trois ans, elle en est à son troisième enfant. Ramon, son mari, une brute robuste au regard fuyant, aime ses aises... Il appartient à cette race de paysans lourdauds et grippe-sous qui se marient en pensant : J'épouse dix ans de lait, à cinq cents francs l'année, ça fait cinq mille francs sans compter les allaitements secs. Ramon n'aime pas sa femme.

Fils de cultivateur vendant bien ses récoltes, ayant quelques prétentions, Ramon n'a épousé Cécile que contraint et forcé par le père de celle-ci qu'un moment d'aveuglement avait poussée dans les bras du bellâtre qui lui avait donné un enfant.

Ramon avait en tôle, lorsqu'il devint l'amant de Cécile, un autre projet de mariage avantageux : la fille du maire de Courcelles, Baptistine, de laquelle il se savait aimé. Il avait fallu abandonner ce projet, épouser Cécile. Baptistine, elle, de dépit avait pris pour époux un cultivateur de second ordre^ Cbarles Blot, dit « Lamy »...

Six mois après son mariage, elle était la maîtresse de Ramon. Et dès lors, Cécile fut très malheureuse. Battue, négligée, insultée presque, la pauvre femme se fît nourrice avec bonheur.

L'amour naïf des petits êtres dont elle se faisait la maternelle providence lui permettait d'oublier un peu la douleur poignante que la trahison connue de son mari lui faisait ressentir.

« Remplaçante » dévouée, probe, honnête, elle vendait son lait dans de bonnes conditions.

Ce métier de nourri^ie est un des plus dangereux et des plus magnifiques. En effet, les parents, toujours, exigent de ces bonnes créatures des certificats de santé faits en règle et souvent, gâchent cyniquement celte santé en leur confiant des nourrissons plus que douteux.

Mais, pour l'instant, cette question ne nous occupe pas. Nous la traiterons plus loin avec tout le soin qu'elle exige et nous dévoilerons les atroces menus faits qu'elle comporte.

Cécile Ramon possédait l'enfant de Valentine.

C'était à une vingtaine de mètres de sa maisonnette que madame de Vaudray avait abandonné le petit être.

Et ce fut, le matin^ vers six heures, que «Loulou, » le chien des Ramon,

un « berger » de race, en fouinant, en furetant découvrit le petit paquet

silencieux. La bonne bête se prit à hurler tant et si bien, que sa maîtresse

accourut.

La brave femme se pencha vers l'amas de couvertures et quelle ne fut

pas sa stupéfaction d'apercevoir le malheureux petit être tout engourdi et sommeillant.

Elle le prit dans ses bras, regarda sa petite frimousse souffreteuse et, comme le mignon ouvrait ses yeux qui ne voyaient pas encore et sa bouche goulue, la bonne créature, instinctivement, tendit son sein que l'enfant épuisa d'une traite.

Et, tandis qu'il tétait, Cécile Ramon regagna sa demeure.

Elle se sentait toute angoissée.

Ce pauvre petit abandonné lui tirait les larmes des yeux.

— C'est-y possible, grand Dieu ! murmura-t-elle, qu'on puisse avoir le cœur de jeter dans un bois une pauvre petite créature comme ça. Quel âge qu'il peut bien avoir?

Quelques petits gestes de la main faits devant les yeux de l'enfant, son expérience, lui permirent de deviner qu'il avait à peine quelques jours.

Et le petit tétait toujours et soudain, sa tête se renversa. Sa mignonne petite bouche pleine de lait resta entr'ouverte : il dormit.

Cécile Ramon le coucha sur une paillasse autour de laquelle, gravement, vinrent se poster ses deux aînés.

Et la digne créature, le cœur navré, l'àme atteinte par une poignante angoisse, se remit à l'ouvrage.

Pour cette nature simple et primitive, cet enfant, tombant du ciel, cet événement de la plus haute gravité ne parut pas devoir l'embarrasser outre mesure. Elle avait du lait, elle le donnait et voilà tout.

La journée s'écoula et suffît à Cécile pour se vouer et aimer cet enfant.

Mais, lorsque, le soir, Ramon rentra et qu'il vit le petit étranger, il questionna tout de suite :

— Tiens, t'as un gosse?

La nourrice répondit sans trop d'assurance :

— Oui.

— Qu'est-ce qui te l'a apporté?

— Une sage-femme... d'Orsay,

— Combien le mois ?

— Trente francs.

Et, en répondant cela, Cécile avait pensé :

— J'intéresserai bien la dame du château à ce pauvre p'tit gars, et comme elle est bonne, elle me donnera bien une layette et trente francs...

Mais Ramon s'emporta.

— Trente francs!... t'es pas honteuse!... trente francs, alors que ton dernier lait t'en a valu cinquante...

Cécile continua de mentir.

D'un geste violent, elle porta ses mains à sa gorge. (Page 175.)

— C'est trente francs pour le premier mois. Seulement... après, ce sera plus...

— Une autre fois, tu me feras le plaisir de m'en parler avant... Si c'est possible, vendre son lait à ce prix-là !...

Et, tout en grommelant, la brute s'était endormie.

Cécile, elle, ne dormait pas... Elle était bien trop occupée du men- Liv. 22. Les Avaiués. Liv. 22.

170 LES AVAUIÉS

songe qu'elle venait de faire... Ah ! si elle avait eu le malheur de dire la vérilé ce n'aurait pas été lonjj:... des gifles, peut-être et, le lendemain, le petit porté à la gendarmerie... Pauvre mignon... Et puis, Cécile était une superstitieuse. Elle pensa :

— Qui sait? c'est peut-cire pour, m'éprouver que le bon Dieu a voulu que cet enfant soit mis à ma porte... Si ça pouvait nous porter bonheur!...

Lui porter bonheur, pauvre femme ! Elle ne se doutait pas de ce que lui réservait la vie, ni quelles souffrances, ni quelles douleurs elle allait éprouver.

Mais elle s'endormit bien heureuse de sa bonne action.

Dès l'aube, Ramon partit. Le petit cria, la maisonnée s'éveilla au chant du coq et la vie se reprit à couler, pour ces exilés, simple et tranquille.

Vers neuf heures, Cécile, accompagnée par tout son petit" monde, se rendit au château où elle avait ses grandes et ses petites entrées.

Le château appartenait à une de ces délicieuses américaines, femme de ctrur, jeune et charmante, bonne et prodigue, miss Maud O'Ketty.

Elle aimait beaucoup Cécile Ramon qui avait nourri un de ses neveux.

Lorsqu'elle vit apparaître la paysanne, les bras occupés par ses deux marmots, elle ne put retenir une exclamation de joie.

— Ma bonne Cécile ! un nourrisson ?

— Oui, ma bonne mademoiselle... Mais un pauvre petit gars de nourrisson... qu'a l'air de pas avoir eu d'ia chance, vu que c'est le bon Dieu qui me Ta apporté et que je l'ai trouvé dans la sapinière auprès d'un arbre.

A ces mots, les traits de la belle Américaine accusèrent un émoi facilement compréhensible, et, d'une voix au délicieux ton plaintif, elle balbutia :

— Oh!... oh! le pauvre petit!... Mais alors, c'est un. abandonné... par do vilaines gens... I] faut le garder, Cécile, avoir pitié, beaucoup pitié de ce pauvre petit mignon...

— C'est bon mon intention et je vas vous dire le pourquoi. C'est que si je le porte à la Mairie, on ne me le laissera peut-être ben pas, et dans l'état de faiblesse oià il se trouve ça me fait de la peine... Seulement, voilà, faut pas que Ramon sache; alors, hier soir, dans l'intention, j'y ai dit que c'était un nourrisson. Il s'occupe pas plus pourvu que l'argent rentre... Vous savez ben comment il est... Alors, j'y ai dit que c'était un nourrisson ilo trente francs et je viens demander à mademoiselle si quelquefois elle voudrait pas, olJe, me les donner ces trente francs pour que je g'arde le petit.

— Mais je crois ça, ma bonne Cécile... Je vous les donnerai... Mais ne

croyez-vous pas qu'il conviendrait tout de mcmo mieux que vous alliez aux gendarmes?

— Les gendarmes!... Ah! non!... Et puis si qu'ils viendraient, Ramon saurait tout et je serais sûre de ma volée... Y tape ferme, le gars!... Et puis, à quoi que ça servirait-il ? Si le petit était dans la sapinière, c'est qu'il n'y est certainement pas venu tout seul; pas vrai?... et que ses parents n'en veulent pas.,. Vaut ben mieux que je le garde et que j'y donne la vie, pis que vous voulez ben m'donner les trente francs...

— Vous avez peut-ôtre raison, Cécile... Gardez-le, comme ça... gentiment...

— Le pauvre petit... que l'air frais y a déjà fait du bobo, vu qu'il a son petit nez qui coule...

En effet, le mignon était atteint de coryza, signe probable de la syphilis chez les nouveau-nés.

Cécile Ramon remercia l'Américaine et, suivie de sa nichée, regagna son coin de bois, asile où devait végéter le fils de Valenline, de Valentine au: tour de laquelle, sombrement, s'écliafaudait le drame le plus poignant.

Et, puisque nous venons de voir le fils, que devenait la mère?

Madame de Vaudray, un peu réconfortée par son fils, après avoir dîne, remonta en compagnie de Pierre dans la chambre de sa fille.

A leur entrée, la malade, gémissait dans son lit et ses traits accusaient une violente douleur.

Sa mère courut vers elle.

— Qu'as-tu?... Tu souffres?

Valentine répondit faiblement :

— Oui, je souffre, je so-uffre atrocement.

Le mal se révélait sous une de ses formes les plus cruelles.

— Oii souffres-tu? questionna madame de Vaudray, le regard plein d'angoisse.

— C est un malaise général, une douleur étriinge... Dans les os... il semblerait que l'on m'enfonce des aiguilles dans les os ou qu'ils se brisent... C'est surtout la nuit que je souffre de ça... Vers le soir, j'ai des douleurs de tête épouvantables et, lorsque je suis endormie, mon sommeil est brusquement interrompu par des crises de douleurs atroces dans les jointures... Puis... en ce moment... tiens... oh!

Valentine laissa échapper une plainte.

La pauvre jeune femme était atteinte d'ostéite. Cette manifestation de la syphilis est on ne peut plus douloureuse et très caractéristique.

Mais, liàtons-nous de le dire, elle n'est pas le signal daccidents dangereux. Ce n'est qu'un symptôme de la grave maladie, rien que cela.

Néanmoins, ce symptôme, dont Pierre et madame de Vaudray ignoraient la valeur, les effraya considérablement.

Et, lorsque Valentine, assoupie, ne parut pas devoir les entendre, lo jeune homme se pencha à l'oreille de sa mère et murmura :

— Il faut absolument qu'elle sache... au plus vite et quoi qu'il puisse nous en coûter...

Le lendemain môme, Pierre de Vaudray télégraphiait à Richaud, qui, quatre heures au plus après l'envoi du télégramme, accourait à Chevreuse.

Valentine, avec la permission de la sage-femme, s'était levée pour la première fois.

Bien faible encore elle pouvait, cependant sans danger, étant donné sa constitution robuste et sa force de volonté, affronter, après six jours de repos, les premières fatigues des relevailles.

Et puis, elle avait hâte de se remettre, de marcher, de revivre en un mot et de voir son enfant.

Lorsqu'on l'eut aidée dans sa toilette, on installa près de la fenêtre une chaise-longue oii elle s'étendit.

11 faisait ce jour-là un radieux soleil.

Comme une heure sonnait et que Valentine finissait de sucer une côtelette dans une pièce attenante à sa chambre, la clochette de la grille de la vilhi tinta : Richaud franchit le seuil de la maison.

Pierre, qui l'attendait, courut à sa rencontre.

Les deux hommes se serrèrent les mains. Celles de Richaud tremblaient. Les traits de son visage disaient assez quel était son état d'àme et quelle souffrance le torturait. Mais il était fort et prêt à remplir son devoir, hautement.

Pierre le conduisit tout de suite au salon oii se tenait madame de Vaudray, vibrante et confuse, et apeurée.

L'accueil qu'elle réserva au malheureux ne fut pas celui qu'on pourrait croire.

Elle n'était })lus juge : elle voulait être mère.

Lorsque Richaud eut pris place sur le siège qu'elle lui indiqua, elle fit, d'une voix pleine d'émotion :

— Je ne vous connais pas monsieur, mais votre empressement à venir et votre conduite m'ordonnent de vous tendre la main...

Et elle tendit la main à Richaud qui, incapable de dire un mot, ne put pas rester maître de lui. Le malheureux fondit en larmes... Madame de Vaudray continua :

— Je comprends votre douleur, monsieur... Hélas! ici, nous sommes tous des victimes et des malheureux... Mais votre tâche est la plus rude... Je prie Dieu que ma fille vous pardonne et qu'elle m'excuse... Montez tout de suite auprès d'elle et comptez sur nous... Désormais, assis au même chevet, nous vivrons la même vie de douleurs... A tout à l'heure, monsieur, et courage...

Madame de Vaudray quitta les deux amis. Richaud, la tête entre les mains, pleurait éperdùment. Pierre, remué par le spectacle de cette douleur immense, saisit une des mains du pauvre homme et lui dit :

— Allons, Richaud, ne pleurez plus... montons...

— Oui, montons près d'elle... ou plutôt, montrez-moi le chemin... je veux y aller seul...

Pierre donc ouvrit la porte du salon et conduisit Richaud. Lors({ue celui-ci fut devant la porte de Valentine, le jeune homme, après avoir une dernière fois serré la main de son ami, redescendit.

Quelques secondes s'écoulèrent...

Un cri retentit.

Gaston Richaud était devant sa victime.

Valentine, en l'apercevant, se dressa comme mue par un ressort. Son frère lui avait bien dit que Richaud désirait la voir, mais elle no s'attendait pas à sa visite, à Chevreuse.

— Gaston, vous !

Richaud courut à elle et lui saisit les mains en balbutiant, la gorge encore déchirée par les sanglots :

— Oui, Valentine, moi, moi qui viens à vous, le cœur navré, l'àme affolée...

Et le malheureux se jeta à ses genoux.

La jeune femme, pendant quelques secondes, resta comme médusée. Puis, insensiblement, elle revint à elle.

Elle laissa tomber son regard étonné, presque stupéfait sur celui qui était à ses pieds, effondré, sanglotant, éperdu...

Et de voir s'accuser cette douleur si dramatiquement, elle sentit un sentiment indéfinissable lui enlianerlecœur et lui procurer une émotion tendre...

Elle se laissa tomber sur sa chaise longue.

Du fait de ce mouvement, la tête de Richaud roula dans son giron. Alors, doucement, avec ce ton de voix maternelle dont toute femme connaît le charme et la valeur, elle demanda :

— Pourquoi pleurez-vous, mon ami?... Voyons, je vous en supplie, répondez-moi, parlez-moi... comment se fait-il que vous soyez ici... ma mère saurait-elle ?

Richaud se releva, et, le regard droit et franc, répondit :

— Oui mon amie, oui, elle sait... Et si je suis venu ici, si j'ai presque forcé votre porte c'est que j'ai, envers vous, un cruel devoir à remplir... Il me faut vous faire une révélation pénible...

— Que dites-vous là ? fit Valentine d'une voix éteinte...

— Valentine, à la minute presque suprême où vous êtes devenue ma maîtresse^ j'ignorais qu'iL m'était interdit d'être un amant, que j^e pouvais ternir l'éclat de votre jeunesse et souiller votre vie... Je ne savais pas que j'étais atteint et miné par une maladie très grave, mais dont on guérit, je me liàte de vous le jurer...

Richaud, brisé par l'émotion, fut obhgé de s'arrêter... Valentine, elle, sentit une sueur froide inonder son front sur lequel elle posa sa main fiévreuse en balbutiant :

— Que dites-vous; mon Dieu ! que dites-vous ? Dans ses yeux brilla soudain une lueur d'affolement. Une sorte d'instinctive terreur se peignit sur ses traits. Lentement, en dévisageant Richaud :

— De quelle maladie suis-je donc menacée et que signifient vos paroles?

— Elles signifient, Valentine, que je suis le plus misérable des hommes. Vous savez mieux que personne ici de quel amour respectueux je vous ai entourée, quelle est ma vie et quel emploi généreux je fais de ma fortune... Vous savez que je me suis bien conduit envers ma mère, pauvre chère infirme dont je vous ai si souvent parlé; je suis bon avec mes deux petites orphelines... J'ai essayé de vous consoler... je vous adore, Valentine... je suis un galant homme, vous le comprenez...

Une nouvelle crise d'émotion secoua le malheureux.

Valentine était haletante.

En quelques secondes elle fit les pires suppositions, et soudain s'écria :

— Mais parlez donc !...

Richaud leva vers elle ses yeux noyés de larmes et brillants de fièvre.

En s'essuyant les paupières d'une main tremblante, il balbutia :

-7- Oui, oui, je vais parler... mais... mais soyez charitable," ayez pitié de

moi... jurez-moi da ne pas être impitoyable... de ne pas me maudire... je ne le mérite pas, non, je ne le mérite pas !...

— Mais parlez !... au nom du ciel, parlez donc ! Richaud poussa un profond soupir...

Ah! l'horrible aveu !.,. combien terrible et difficile à formuler...

Mais le pauvre homme fit un violent effort et, rassemblant toutes ses forces, il avoua d'une voix mourante, dans un hoquet, dans un spasme, au travers d'un sanglot :

— Je suis atteint de syphilis...

Il s'écroula sur un siège.

Quelques minutes de silence s'écoulèrcat.

Ce mot : sy.jjhills, pour la jeune femme n'évoquait rien...

Valontine de Largohénec, comme beaucoup de femmes, malheureusement, ignorait de ce mal et le nom et la nature.

Elle resta donc perplexe, l'âme néanmoins inquiète par le pressentiment douloureux dont l'attitude de Richaud permettait la présence dans son cœur éploré, déjà tant atteint.

Lentement, elle leva son beau regard vers le malheureux coupable.

D'une voix altérée, elle avoua :

— Je ne comprends pas, mon ami... Quel est ce mal? Ricliaud eut un haut-le-corps.

Elle ne savait pas I

Ah! comme en cette minute suprême cet homme aurait pu devenir le pire des lâches.

Initier Yalentine, c'était aller au devant du désastre redouté, faire un pas décisif vers l'abîme oià devaient sombrer un amour, des espérances, s'abîmer toute une vie d'espoirs et de félicité.

Il aurait pu la tromper sur la véritable nature du mal, se ménag-er des joies, encore.

Mais non. La loyauté extrême de cet être généreux et bon voulait l'aveu, l'aveu terrible mais nécessaire.

Et, à cette minute atroce de sa vie présente, Richaud sentit un couraj^e bienfaisant lui envelopper le cœur.

Lentement, pesant ses mots, dictant lui-même le terrible arrêt de sa condamnation :

— Génial, fit-il, est le plus grave dont une créature humaine puisse être atteinte. C'est le poison coulant dans les veines, pis que la mort si l'on ne se soigne pas...

Yalentine, à ces mots, se dressa soudain.

D'un geste violent, elle porta ses mains à sa gorgo.

Elle étouffait.

Elle se précipita vers Richaud.

Puis, chancelante, rejetant la tôte en arrière comme pour essayer de se débarrasser d'une pensée terrible ou d'un poids écrasant, elle s'écria :

— Alors, ce mal... ce mal vous me l'avez donné... vous? Richaud tomba à genoux.

S'emparant des mains de la jeune femme, il sanglota :

— Oui... oui... Mais j'ignorais... je ne savais pas... je vous le jure sur la tète de notre enfant...

Valentine, éperdue, laissa tomber son regard sur lui. D'une voix mourante, elle balbutia :

— Vous pardonner!...

— Oui... Ah! Valentine, de grâce ne me condamnez pas avant de m'avoir entendu... Je suis un malheureux.... si malheureux!... Votre frère peut tout vous dire. Un instant, la mort m'est apparue... Mais non, je n'ai pas le droit de me tuer... Je ne suis qu'une victime coupable de sa propre ignorance et je veux vivre, pour vous et pour l'innocent que j'adore déjà comme un homme aussi follement épris peut adorer le symbole vivant de son amour... Ah! laissez-moi vous le dire : c'est vrai, j'ai empoisonné votre vie, mais ce n'est pas pour toujours. Vous guérirez, moi aussi, et plus tard, la vie ne nous ayant qu'à peine séparés, notre amour nous ayant permis, à vous la miséricorde et la charité, à moi la force et le courage de vivre, la vie nous autorisera à nous tendre la main et à nous unir dans une alliance vraiment belle pour nous consacrer au petit être que Dieu nous a donné...

Et Richaud s'abîma dans la douleur.

Le bruit de ses sanglots épei'dus brisa le cœur de Valentine.

Sa voix avait un tel accent de sincérité, son regard avait imploré si loyalement que la jeune femme anéantie cependant, mais noble et bonne, ne put se défendre d'un sentiment complexe de pitié maternelle presque, que venait à peine ternir une coulée de colère et d'amère rancune...

Elle se laissa toucher...

Et, d'une voix encore tremblante, elle dit :

— Et puisque je peux guérir, que vous êtes une victime et que vous savez quel amour profond, à peu près inaltérable j'éprouve pour vous, pourquoi vous alfoler ainsi et me donner le spectacle d'un tel effondrement?

— Hélas !

— Vous m'aurez fait bien du mal...

— Mon Dieu!... Mais vous me {fardonnerez?...

— Vous dites que ma mère a abandonné mon enfant !... (Page 181.)

— Si vous avez dit vrai, oui.

— Oh! Je n'ai pas menti... Et si je suis la proie d'une telle inquiétude, c'est que j'ai eu peur...

— Peur de quoi ?

— J'ai eu peur que vous ne puissiez pas trouver la force de pardonner la honte.

Liv. 23.

Liv. 23.

178 LES AVAllIÉS

— La honte !

— Oui la honte, dont ma révélation pouvait faire monter la rougeur à votre front.

— Vous dites la honte!... voyons, vous êtes malade, votre maladie est contagieuse, vous mêla communiquez... Vous vous soignez^ moi aussi... où est la honte?... Est-ce donc infamant d'être malade?

— Ah I Valentine !... Il faut avoir comme vous un esprit éclairé, une âme digne et belle... Hélas! tout le monde ne raisonne point ainsi... d'autres que vous m'auraient maudit, chassé loin d'elles... et c'eût été la haine qui aurait coulé sur leurs lèvres...

— J'ai trop souffert pour ne pas plaindre ceux qui souffrent...

Et Valentine, dans un geste merveilleux de haute portée sociale et morale, tendit la main à Richaud, qui s'en empara dévotement. Puis, elle décida :

— A mon retour à Paris vous me mènerez chez votre docteur.

— Oh ! oui... oui...

— Nous sommes, vous l'avez dit, deux malheureux, deux victimes puisque vous l'affirmez et que mon amour ne peut pas me permettre de douter de vous, tendons-nous la main... et pleurons ensemble...

Les deux jeunes gens, les yeux mouillés de larmes, se contemplèrent un instant.

Soudain, une force invisible les poussa l'un vers l'autre.

Ils s'étreignirent, et leurs têtes, mutuellement, roulèrent sur leurs épaules.

Ils s'abandonnèrent dans un geste délibérément chaste,, .

Mais, soudain, l'âme de la mère s'éveilla. Valentine s'écria ;

— Ainsi, je ne cours aucun danger de mort?

— Non ! non !..

— Et mon enfant?... Mon enfant n'est pas atteint, lui ?

— Si... malheureusement...

— Lui aussi !... Mais au moins, il ne court aucun danger?...

— Si...

— Il court quelque danger... Il est mort peut-être?

— Non... mais il lui faut des soins... de grands soins. Valentine s'écroula sur une chaise.

— Mon enfant !... lui aussi ! Dieu n'a pas épargné ce pauvre petit être... Ah ! c'est atroce... Mais lui, à son tour, n'est-il pas dangereux... pour sa nourrice ?

— Si...

— Oh!... oh! l'affreuse chose... une mignonne créature... un être frêle

LES AVARIÉS ilO

et faible pour lequel on ferait tant de sacrifices, qui est tout de charmes... devient un objet de répulsion peut-être, en tout cas, un être dangereux... Ah ! mon Dieu ! . . . mon Dieu ! . . . Mais, alors moi aussi, je suis dangereuse. . . dangereuse pour les miens sans doute... Ah ! que vais-je devenir!... Et c'est vous, vous que j'adorais ! Vous qui m'avez à ce point brisé ma vie... C'est... je... Ah! mon Dieu! j'étouffe.,, à moi...

La malheureuse se débattit soudain...

Elle poussa un grand cri, ses yeux s'ouvrirent démesurément, elle toinl)a comme une masse dans les bras de Richaud, qui la déposa précieusement sur la chaise longue et courut à la porte de la chambre qu'il ouvrit fébrilement, en appelant Pierre de Vaudray.

— Pierre ! Pierre !

A cet appel, Pierre, sa mère et la sage-femme accoururent et s'empressèrent auprès de la jeune femme tombée en syncope.

Tandis que madame Lefort, aidée de madame de Vaudray, essayait de ranimer Valentine, Pierre, sur un signe de sa mère, emmena Gaston Richaud.

— ■ Venez, mon ami, je vous en prie.

Le malheureux, après avoir jeté un dernier regard sur celle qu'il adorait, se laissa emmener. Lorsqu'ils furent descendus, Pierre demanda :

— Vous lui avez tout avoué?

— Oui, tout, et elle ne m'a pas repoussé. Ah ! mon ami, mon ami, je remercie Dieu de m'avoir assisté, et prêté la force de tout dire... Mais hélas, je n'ai pas encore pu lui parler de notre enfant, comme il le faudrait.

— Elle ignore encore quel sort est réservé au pauvre petit être ?

— Oui.

— Mon Dieu !... quand elle saura l Pierre haissa la tête, accablé.

Au bout de quelques secondes, il conseilla à Richaud :

— Mon ami, écoutez-moi. Ma sœur est encore bien faible... Une nouvelle et plus poignante émotion pourrait lui être funeste... Partez... prenez une chambre dans une auberge et attendez des nouvelles.

— Oui, Vaudray...

Et Richaud, lentement, sortit de la maison, traversa le jardin et s'engagea sur la route.

Un quart d'heure après, il s'enfermait dans une chambre meublée et donnait libre cours à sa douleur.

Le soir, après avoir envoyé son adresse à son ami, il dîna à peine.

La nuit, il la passa sans sommeil... Il ne vivait pas.

La journée qui suivit n'apporta nul calme à son esprit torturé.

Pierre de Vaudray ne vint pas.

Gaston vivait une angoisse folle. Et le soir vint encore et la nuit fut horrible.

Le lendemain, vers dix heures, on frappa à sa porte.

Richaud, terrassé par la fatigue, dormait profondément. On frappa plus fort. Il se réveilla en sursaut et demanda :

— Qui est-ce?

Une voix de femme répondit :

— Moi,

Richaud reçut un coup au cœur. Il bondit hors du lit, enfila son pantalon, mit son pardessus et courut ouvrir.

Il avait reconnu la voix de Valentine, il ne s'était pas trompé.

Lorsqu'il eut ouvert la porte^, la jeune femme se trouva devant lui, pâle, se tenant à peine ; il la conduisit à un fauteuil oii elle se laissa tomber.

Puis, ayant refermé la porte, s'étant emparé de ses mains, il balbutia:

— Vous ! vous ! Valentine !

— Oui, moi, mon ami, fit Valentine d'une voix blanche. Je me suis traînée jusqu'ici parce qu'il faut que je vous parle... de notre enfant.

Cette phrase tomba comme un plomb sur le cœur du malheureux qui resta sans force, sans courage soudain, pour apprendre à l'aimée la lugubre vérité.

Et Valentine continua :

— Depuis deux jours, j'ai bien réfléchi. La gravité du moment m'apparaît... Je vais vous demander de partir ce soir même et d'aller prendre notre fils... La sage-femme, avec laquelle j'ai eu une conversation atrocement édifiante, nous fournira une chèvre qui allaitera notre enfant. N'est-ce pas, vous allez partir tout de suite ?

Richaud, au lieu de répondre, courba le front. Valentine se méprit sur son attitude.

Anxieusement, elle questionna :

— Vous refusez?...

Mais Richaud se récria :

— Oh! non! non!... mais...

— Mais quoi?

— C'est impossible.

— Impossible I... et pourquoi ?... Mon fils est à Paris, où l'a conduit ma mère...

— Votre fils n'est pas à Paris...

— Que dites-vous là...

— Votre mère, affolée, vous a menti... dans un moment d'aberration elle a... elle a abandonné ce pauvre petit être... on ne sait oii.

Valentine se dressa d'un bond.

En une seconde ses traits furent bouleversés,

— Vous dites que ma mère a abandonné mon enfant ! hurla-t-elle.

— Oui...

Elle resta un instant comme anéantie.

Puis, soudain, sans mot dire, elle courut à la porte, l'ouvrit, et poussée par une force presque surnaturelle disparut en bondissant.

Richaud courut après elle, l'appela. Ce fut en vain.

La malheureuse, égarée, avec des regards de folle, la tête bouillonnante, était déjà loin.

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