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GARE MONTPARNASSE

Dans quelques minutes, l'express emportera Georges vers la Vendée, en plein Bocage, où son éloignement d'Henriette revêtira, pour le besoin d'une cause effroyable, le simple caractère d'une cure d'air, d'un emmagasinement à outrance de libératrice énergie !

On l'a dit souvent : partir, c'est un peu mourir...

Quand, de manière usuelle, normale, par quelque impérieuse, inéluctable nécessité d'existence, on se confie pour un long trajet à la vapeur, laissant derrière soi les lieux bien-aimés entre tous, devenus un symbole, 011 s'opéra l'éternel recommencement, oii fut comblé l'abîme qui sépare des joies angéliques du berceau les satisfactions absolues de la chair, il est rare que ne résonne point, au plus profond du cœur, pour créer de la mélancolie, de la tristesse, la plus délicate des fibres.

On imagine donc sans trop d'effort ce qu'était, ce soir-là, le tourment, la torture de Georges.

Neuf heures allaient bientôt sonner.

Sur le quai de la gare, les adieux s'échangeaient entre les jeunes gens, et lui, le malheureux, ainsi déchiré, trouvait, néanmoins, la force perfide de sourire.

Car c'en était fait des belles loyautés d'antan I

Georges liait définitivement un pacte avec le mensonge — et quel mensonge 1

Un peu à l'écart de sa mère, de monsieur et madame Loclies, qui savaient trop la vie pour gêner les épanchements en cours, estimés si sincères de part et d'autre, l'infortuné avait passé son bras sous celui d'Henriette.

— C'est l'affaire de quelques semaines, de quelques mois, au plus... j'écrirai chaque jour, ma chérie... Courage!

Et elle, Henriette, si follement désirable, dans cette pureté profonde, mais éclairée cependant, produit d'une culture morale sans prix, s'égayait presque, malgré la solennité du moment^ de ce pauvre grand garçon connu si faible, d'un sentimentalisme tel, et qui parlait de résolution, de fermeté !

Souffle à souffle, les yeux dans les yeux, ils se prirent les mains...

Chez Henriette, alors, ce fut comme une sorte de recueillement sacré, et, ainsi, dans l'étreinte chaste qui suivit une fois de plus, elle se promit toute.

Son âme rayonna dans son regard.

Elle était belle, certes! mais, parallèlement quelle confiance l'emplissait!

Et, tout à coup, d'un bout à l'autre du train, les portières claquèrent.

On partait.

— Au revoir, mon Georges.

— A bientôt, mon aimée.

Alors, comme il était seul dans le compartiment, comme personne, à présent, ne le voyait, il se dépouilla de son masque — et ce fut l'un des plus poignants, des plus affreux sanglots qui aient jamais secoué un être humain.

Quel naufrage !

Comme il se méprisait!...

Par l'effet d'un mirage, là, devant ses prunelles, cependant aveuglées do ces pleurs, c'était l'oasis des lointains jours heureux, des années plus, récentes, dans le ravissement d'être jeune, riche, cette Mimi Pin^ son riant, dévêtue, au fond du nid d'amour, de toutes ses dents blanches, ou madame FrancœUr, un brin perverse — pas trop, — l'initiant, lui, Georges Dupont, à des ébats exempts de terre à terre.

Ainsi, fils d'une mère sainte, favorisé du sort de la fortune, il avait été comme prédestiné, pour les remplir de bonne heure, aux tâches nobles, viriles et fécondes.

Oui.

Mais en réalité, sans se payer de mots, qu'était-il maintenant ?...

Ce qu'il était ?...

Un imposteur formidable, sinistre, qui laissant espérer à une vierge l'irl-

traduisible orgueil du baiser souverain, sublime, créateur, ne pouvait, miséricorde ! l'y hausser qu'au prix d'une souillure monstrueuse, indélébile, — et ignorée d'abord.

Et, brusquement, sous la menace de cette infamie des infamies, inca^ pable de trouver le sommeil, la tète en feu, écroulé dans son coin de wagon, Georges, à travers la vitre, fixa les étoiles, fouilla l'infini du ciel, chercha Dieu...

Il supplia, gémit :

— Faites, du moins. Seigneur! que je ne l'aime plus!... 11 étouffa un autre sanglot...

Ne plus aimer Henriette ? quand il était encore tout imprégné de son parfum, quand la voix cristalline harmonieuse, de la jeune fille, avec ses inflexions de gravité si douce, lui chantait, malgré tout, ainsi dans le cerveau !

Mais, à la vérité, ce serait trop commode, cela, de distinguer, dans la mêlée des êtres, la jeune fille, la charmeuse, qui porte à son front immaculé le sceau vite reconnaissable, dontlarobe se vêt d'un sillon de lumière, puis, soudain, de l'ignorer, par caprice ou par nécessité !

Ne plus aimer Henriette? lui, Georges, allons donc!...

Toutefois, quand l'express eut dépassé Saumur, le voyageur put goûter un moment de repos, s'assoupir.

Comme il rouvrait les yeux, la nouveauté du décor l'impressionna.

Il arrivait à destination.

C'était le pittoresque, original paysage de Vouvant, non loin des Sablesd'Olonne, à trois ou quatre lieues au sud-ouest de Fontenay-le-Comte.

La machine stoppa.

Georges descendit, composant de nouveau son visage, et presque aussitôt deux long bras frémissants de plaisir l'agrippèrent, l'écrasèrent sur une poitrine, où, vraisemblablement, battait un cœur d'excellent homme.

— Déjà de retour, monsieur le Parigot !... C'était l'oncle Erminy.

La petite ville vendéenne de Vouvant est dominéepar des coUines boisées du plus séduisant des aspects.

Entre son enceinte et ces collines, coule, serpente, une étroite rivière

bordée de hauts peupliers et décrivant un fer à cheval, ce qui ne laisse qu'une issue à la ville pour communiquer avec la campagne.

Les anciens remparts de Vouvant sont devenus des jardins ; mais, là, jadis, les Chouans firent parler d'eux, et les vestiges de plus de soixante tours n'en continuent pas moins l'évocation sur ce sol apaise et riant de l'ancien geste tragique, fratricide.

M. et madame Erminy, que nous revoyons ici pour la seconde fois, avaient connu une de ces douleurs qui font rechercher comme un bienfait, par tels qui furent citadins, les tête-à-tète que ménage, loin des vastes agglomérations d'individus, la libre et sereine nature.

Un fils de vingt ans, rejeton unique, engagé volontaire, était mort d'un accident de manège^ à Rambouillet.

Les pauvres gens n'avaient point hésité.

Le mari, négociant maroquinier, liquidant aussitôt, s'était arraché aux affaires, à leurs profits désormais superflus, et retiré là, dans le Bocage, son pays d'origine, avec sa digne compagne, sœur aînée de madame Dupont.

Tous deux y vivaient en sages, en époux exemplaires, touchants, désillusionnés pour toujours, mais appuyés l'un sur l'autre, avec une admirable confiance réciproque, pour achever, sans joie comme sans ambition^ la route commencée.

Georges, qui était un tendre, ainsi qu'il l'avait dit si bien à Henriette le lendemain de la nuit maudite, efTroyablement mémorable, Georges fut tout d'abord distrait quelque peu de ses angoisses, de ses terreurs, par l'émouvant spectacle du couple de vieillards.

Puis la contrée, si particulière, dissemblable d'autres, même proches, même voisines, aida à cette diversion heureuse.

Entre temps, l'oncle Erminy plaisantait le jeune homme sur le prétendu mal qui l'avait amené dans ce site béni.

— D'ici un mois, mon petit, tu m'en donneras des nouvelles de ta lésion pulmonaire!... Simple bobo, vois-tu; pas autre chose! Aspire-moi, boismoi, cet air miraculeux... Ça doit, j'imagine, te changer de celui du boulevard des Italiens !

Et tante Germaine d'approuver, d'ébaucher, dans l'agreste maison, perchée sur la hauteur, prodigieusement ensoleillée, salubre, propice à une guérison, un de ces sourires pâles, voilés, timides, qui semblaient toujours demander pardon au mort de se risquer.

Georges, réguHèrement, se médicamentait, dans un mystère dont la profondeur le disputait à la honte.

A ces moments-là, le malheureux était livide.

Un homme vit dans ce faubourg, ^l^age isy.j

Aux transes qui dccoulaienL pour lui de son élal physiologique, s'ajoutait l'effroi permanent des complications, des contingences les plus immédiates, dans l'éventualité de son lamentable secret, brusquement découvert par l'oncle ou la tante Erminy, ou leur servante.

C'est ainsi que, journellement, il changeait de place, de cachette, la boîte à pharmacie sur la nature de laquelle l'esprit le moins subtil Liv. 24. Les Avariés. Liv. 24.

186 LES AVAHIES

n'eùl pris le change qu'avec une bonne volonté indiscutable.

Si, d'aventure, il fût arrivé à Georges de laisser traîner la clé de sa valise, et que, soit curiosité affectueuse, soit simple désœuvrement, son oncle eut tiré parti de cette négligence, il est infinimen t probuble qu'il eut été fixé sur la valeur de la prétendue lésion pulmonaire.

Aussi cette clé ne quittait jamais le fiancé d'Henriette.

Il la portait sur lui, suspendue à son cou, comme autrefois, rue des Postes, chez les Révérends Pères, il faisait du scapulaire delà Vierge.

Quant à ses lettres à la jeune fille, elles étaient quotidiennes.

Il tenait parole avec d'autant plus d'aisance^ qu'il lui était doux, insignement, de se mentir à soi-même, de s'étourdir au moyen d'une phraséologie sans repos, à jet continu, et, d'ailleurs, tout à fait immatérielle, chaste, réservée, comme il coavenaitplus que jamais...

Sa correspondance n'était autre chose que le journal de sa vie à Vouvant ou dans les environs.

Quand il cessait de bénir, en sa duplicité, l'atmosphère bienfaisante oii il avait dû se transplanter momentanément, de mettre en relief particulier son retour imaginaire aux belles quiétudes de jadis, Georges passait, soudainement, à un détail futile, puéril, parfaitement banal, lequel était là pour dénoter, — avec quelle adresse ! — que, effectivement, renaissaient dans son moi le calme, le repos...

Au fond, sa tristesse était incommensurable, dès que personne ne l'observait plus.

Peu à peu, lé découragement prit chez lui une forme nette, assurée, décisive.

— A quoi bon ? murmura, un soir, l'infortuné.

Et il se relâcha dans le traitement jusqu'alors suivi avec une rigoureuse ponctualité.

Ici se place un événement dont l'intérêt s'impose.

Georges se rendait plusieurs fois la semaine aux Sables-d'Olonne, dont le Casino forgeait à ses terreurs muettes un précieux dérivatif.

C'est là que l'oncle Erminy le présenta, certain jour, au docteur Baze, sur le seuil de l'établissement hydrothérapique de l'endroit.

Ce docteur Baze composait un de ces types d'humanité qui sont malheureusement trop rares, qu'on ne saurait saluer ni trop bas, ni trop vile.

Molière n'aimait pas les médecins. Il l'a prouvé en immortalisant le ridicule auquel sa verve impitoyable dévolut la fonction.

Mais il est infiniment probable que si le grand satirique eût eu à étudier un praticien de l'école de celui qui nous occupe, son jugement, en fin de

compte, eût procédé d'une véritable admiration.

Comment Félicien Bazo, avec sa science profonde, ancien interne à Lariboisière, professait la médecine sur les bords de l'Océan, aux Sablesd'Oloune, ville de 13,000 habitants à peine? cela ne fait rien à la chose.

Ce qui est sûr, ce qui est bors de doute, c'est que les entrailles de femme qui avaient donné à la vie ce passant s'étaient, selon le mot de l'Ecriture, fait Ijénir.

Ceux de ces messieurs de la Faculté qui soignent les vapeurs des duchesses, ou, simplement, la neurasthénie des cocodettes que l'Europe nous envie quelquefois (en nous les prenant, par bonheur, de temps à autre), ceux-là, le nom du docteur Baze prononcé devant eux, ne se fussent pas, c'est à craindre, émus outre mesure.

Mais là-bas, dans les mansardes les plus pauvres, les plus nues, des quatre rues longues et parallèles qui se partagent la ville, bâtie sur la pointe sablonneuse qui s'avance dans la mer, et que défendent quelques batteries, là-bas, on vénérait cet homme.

C'était, dans toute la magnificence du terme, une conscience.

Au physique, Félicien Baze représentait l'homme de cette conscience.

Malg'ré ses soixante ans bien sonnés, il était droit, solide, et, dans ses yeux clairs, vifs, d'une mobilité extrême, curieux, chercheurs, inquisiteurs, il y ayait de la jeunesse encore.

De suite, il plut à Georges, et point seulement pour ces raisons.

D'autres occasions de se rencontrer, d'échanger des impressions, des propos courtois, cordiaux, s'offrirent.

Ils devinrent amis.

Georges avait atteint son but.

Désormais, placer la conversation sur le mal que charriaient ses veines, puis, feignant une tranquillité personnelle absolue, se renseigner, s'éclairer, pour son propre compte^ sous couleur d'apitoiement envers le prochain infecté, désormais, cette manœuvre était pour le fiancé d'Henriette Loches jeu d'enfant.

Le docteur Baze^ de son côté, ne se défendait pas d'une réelle sympathie vis-à-vis de Georges Dupont.

Il fit des avances, proposa au jeune homme de resserrer les rapports établis, et, un beau jour, tous deux se trouveront au chevet des malados l'un pour leur continuer ses soins inestimables, l'autre^ pour entrer plus avant dans une intimité qui ne pouvait que tourner à son profit, à son entière édification.

Et ce fut tout naturellement que fut abordé^ certain dimanche, le fameux sujet d'entretien.

Georges prit un air dégagé, imprima à sa badine un mouvement de ro-

tation qui, dans son cas, constituait une pure merveille, et, de front, attaqua.

— Le praticien remarquable, émérite, que vous êtes, a dû se passionner, j'estime, pour les accidents syphilitiques?...

— Au plus haut point, tant leur façon de se produire est terriblement variée. Avec eux, cher monsieur Georges, la monotonie n'est guère à craindre. Ah ! non.

— Vraiment?...

— Incroyable.

— En fait, mon cher docteur, la syphilis est vieille comme le monde?

— Et la débauche, dont elle est tout ensemble le fruit et le châtiment, oui. Quant aux étymologies qu'on donne de ce mot, tout ingénieuses qu'elles soient, j'incline à les croire plutôt imaginaires.

— Par la raison?...

— Par la raison que le mot Syphilis m'apparaît comme étant entièrement de fantaisie. Je suis de l'avis de ceux qui pensent qu'il fut créé par le médecin Frascator, lequel supposa qu'un berger du nom de Syphilus avait été le premier en proie à cette maladie. Mais ceci importe peu...

— A coup sûr.

— ... Ce qui importe, mon cher monsieur Georges, c'est, je le répète, le caractère épouvantable, calamiteux, du mal dont nous parlons, avec ses effets multiples, qui, tantôt se particularitsent de la soudaineté de la foudre, et tantôt, par contre, sont comme ralentis à souhait.

— Extrêmement curieux, docteur, c'est bien certain...

— Et non seulement ralentis, mais si le malade se soigne avec quelque négligence, suspendus, pendant des années et des années... Suspendus, entendez- vous ? Suspendus !

— Ah! bah?...

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ce qui cominande, impose, suprêmement, l'intérêt attristé de l'homme qui fait métier de se pencher sur les misères, les détresses corporelles, pour en avoir raison, s'il est possible, ce n'est pas l'étude, déjà si curieuse cependant, des symptômes généraux de la syphilis, lesquels se montrent surtout à la peau, sur les membranes muqueuses et les tissus osseux. Non, mon cher monsieur Georges. Mais quand on se trouve en présence des ravages opérés, occasionnés, et, j'y insiste, de manière à laisser croire, quelquefois, qu'on s'affole à tort, qu'un temps considérable s'écoule entre les prodlromes du mal et ses conséquences extrêmes, on est confondu, confondu...

Le docteur Bazequi, par grâce d'état, se piquait volontiers, on le conçoit, d'observation, était à cent lieues, néanmoins, de soupçonner en Georges

'Dupont son interlocuteur, un comédien aussi typique, un enquêteur aussi original.

On l'eût, de toute évidence, inexprimablement surpris en lui faisant toucher du doigt la vérité navrante.

Une vit point la pâleur instantanée qui se répandait sur le visage du jeune homme.

Il ne remarqua pas davantage cet instructif battement de cils.

On pense si le fiancé d'Henriette était tout oreilles, les ouvrait larges, grandes, attentives !

Le docteur Baze reprit :

— J'ai été personnellement à môme de constater un cas si extraordinaire, bizarre, qu'il faut que je vous le conte,,. Je ne vous ennuie pas?...

Georges tressaillit.

S'il ne s'était point dominé suffisamment?... S'ilavait failli se trahir?... Mais non.

Rien ne justifiait, n'autorisait cette crainte.

Félicien Baze s'appuyait à son bras, dans la sereine ignorance de ce qui se passait.

— Vous disiez donc^ docteur !...

— Voici : vous voyez bien, là, en face de nous, sur ce rocher immense, le faubourg de la Chaume?...

— Alors?...

— Un homme vit dans ce faubourg, qui^ atteint voici longtemps déjà, est en voie de guérison.

— Certaine ?...

— Certaine. Et je vous recommande son cas. Écoutez. L'homme est graveur sur bois, réalise le type de l'ouvrier intelligent, actif, probe, estimable. Il se nomme Antonin Milleret, et je n'invente rien.

— Assurément^ docteur.

— Bon... j'ai dit que Milleret a toujours, en honnête garçon, vécu de son travail. Mais il a eu vingt-cinq ans lui aussi, et dame, il a juponné...

— Et déplorablement?

— Déplorablement, hélas ! Oui. Un jour, une drôlesse immonde inocule à Milleret la syphilis. Il se soigne sérieusement et en vient à se croire guéri parce qu'il n'a point d'accidents... Vous saisissez?...

— Fort bien.

— Deux années se passent... Toujours pas d'accidents! Une brave et robuste fille du peuple, comme Milleret, se rencontre sur son chemin.

rainie^, le lui donne à entendre. En route pour la mairie! Deux enfants' naissent au couple, à dix-Jiuit mois d'intervalle, et je vous prie de croire qu'ils sont beaux comme la mère est fièrement construite, si j'en crois, tout au moins les apparences... Attendez; ne m'interrompez pas, cher monsieur Georges... Il y a dix ans de cela, dix, et ce n'est pas un jour! Or, récemment, Milleret me fait appeler... C'est grave, fichtre! Il est atteint à'iriiis. Vous savez ce que c'est?

— Oui, une inflammation de l'iris, qui peut engendrer la cécité...

— Parfaitement. Du premier coup, je reconnais Viritis simple, mais accusée, se particularisant d'un œdème sous-conjecti val, d'un trouble léger de l'humeur aqueuse. La teinte de l'iris est terne et dépolie; la pupille est rétrécie, paresseuse et une exsudation plastique menace de déterminer, à bref délai, des synéchies. Alors, je demande : — « Mais, mon garçon, ça ne vous est pas tombé du ciel, cette iritis ? Comment diable ce cadeau plutôt fâcheux vous a-t-il été fait ?... » — « Je n'en sais rien, monsieur le docteur... », m'oppose le malade. Hum!... Je trouve ça joliment mystérieux, moi... Mais cette fois-là, je garde mes réflexions, je rédige l'ordonnance, je donne carrément de l'hydrargyre... etbonsoir !... Seulement, quand je reviens, je m'arrange pour que la bourgeoise soit absente, et, carrément : (( Dites donc, vous, voua m'avez l'air d'un brave homme qui ne sait pas mentir... Entre nous, là, le cœur sur la main, est-ce que dans le temps, vous n'auriez pas rapporté de Cythère le roi des souvenirs?... » Alors, parbleu ! mon Milleret se trouble, balbutie, finit par m'avouer le fait et n'omet plus un seul détail... Ainsi, mon cher monsieur Georges, voilà un gaillard qui est syphilitique à vingt-cinq ans, qui se marie après s'être, ou croyant s'être suffisamment traité, qui fait deux enfants à sa femme, enfants qu'il faut tenir pour bien constitués, et c'est seulement quand il frise la quarantaine que l'invasion du mal malheureusement pas suffisamment terrassé se révélera, et comment? Par une 2>*V/-ç/ Qu'est-ce que vous en pensez?...

Silence.

Le docteur conclut :

— Voilà pourquoi j'estime que, dès qu'un malade résiste à toutes les médicamentations, bien qu'il nie la syphilis, par le plus condamnable des travers, sans doute, le devoir du médecin est d'instituer le traitement antisyphilitique. Mon graveur, je le répète, est en voie de guérison certaine... Dans six mois, il pourra reprendre son métier... Encore une fois, voyons, qu'en pensez-vous ?

Georges se taisait toujours.

Mais une question lui brûlait la lèvre.

Finalement il n'y tint plus.

Et, posémeni, sans apparence d'émotion, sans qu'un seul muscle de sa face ne bronchât, d'une voix qu'il s'appliquait plus que jamais à rendre indifférente :

— Mais alors, docteur, on guérit presque tous les accidents?... Baze laissa tomber :

— Oui.

Qa'as-tu dit? ô grand homme de bien ! visible providence des petits qu'assiège la douleur physique! médecin des pauvres, des sans le sou? prêtre obscur et sublime, à force de bonté, d'abnégation, de sacrifice, de la science la plus haute, la plus sacrée qui soit?

Qu'as-tu dit? Baze!

Mais si tu lisais dans ce cœur, si tu y descendais, comme, à ton habitude, dans l'enfer de la souffrance humaine, si lu pouvais savoir l'usage qu'on va faire de ton affirmation, le parti qu'on va tirer de ton arrêt, tu t'épouvanterais, tu frémirais!

Malheureux Georges!...

Le bandit, l'escarpe, qui égorgea, tua, pour quelques francs, de quoi s'ofiVir, dans un estaminet de barrière, un saladier de punch, mais dont la tête blafarde, hideuse, est inopinément sauvée,' et qui l'apprend de cette robe rouge, ramené au plus redoutable des prétoire se sent visité, c'est certain, d'une allégresse impossible à traduire : c'est la vie !...

Georges, lui, qui songe mal à se mettre en garde contre les accidents syphihtiqucs, dont l'ânie est bien toujours celle qu'on lui connaît si faible, inconsistante, flottante, pusillanime devant le devoir — qui serait le calvaire, évidemment, et le plus effroyable, certes, oii des pieds, des genoux, se soient ensanglantés — mais, du moins, mériterait à l'innocente victime, à l'unique martyr tout le baume attendri de toutes les pitiés, Georges se hausse à une béatitude innommable de dégradation et d'infamie : c'est l'amour !...

Lâche! lâche! lâche!... Misérable!

La pensée qui se fait jour dans son esprit, la voici :

— Soyons logique: puisque le docteur Baze l'affirme, et puisqu'il faut l'en croire, du moment que l'on guérit si bien, pourquoi diable nemesuisje point marié?...

Il se dit cela, Georges...

Et, mûr pour une flétrissure capable de le faire mettre à l'index par toutes les multitudes de tous les bagnes réunis, il entrevoit, dans l'iiymen, le mariage, le festin paradisiaque du corps, éclatant de jeunesse, de beauté, à l'abandon joyeux, suprême, magnifié par la chaste passion, de la pure Henriette Loches I

Il l'entrevoit — et il le veut.

Mais le docteur Baze reprenait :

— Je n'en finirais pas, mon cher... Et, tenez, puisque nous sommes, j'y songe, à deux pas de sa demeure, je vais vous conduire chez Victoire Baissant, une nourrice, une « remplaçante »... Ah! je vous en préviens: c'est du document humain peu flatteur pour l'espèce!... On n'est guère fier, allez, quand on s'y plonge...

Le docteur Baze entraînait doucement Georges Dupont.

Hélas ! quelle est-elle, au juste, cette Victoire Baissant? et quelle turpitude, quelle tare, s'étale, exagérant l'odieux, chez cette femme qui vit de la transmission de son lait?

Nous verrons bien...

MKRE ET FILLE

Revenons à Chevreuse.

L'explication, l'entrevue, après l'aveu de Richaud entre la mère et le frère allaient être terribles.

Le coup avait frappé Valentine en plein cœur, mais ne l'avait pas terrassée.

L'amour et le feu sacré maternels avaient eu raison des nerfs de la dé • licate Parisienne.

Qu'avait-elle fait à Dieu, la si douloureuse créature, pour avoir de la sorte, en partage, les affres suprêmes qui la martyrisaient?

On lui avait abandonné son enfant, ce pauvre petit être. Ah ! son instinct maternel lui prêtait des forces invulnérables et lui criait, des profondeurs de l'être : « Va, va, il n'y a rien au monde pour toi que ton enfant, cette chair do ta chair, cette âme de ton âme ! Va. »

Pauvre femme ! Pauvre Valentine! quelle destinée !

Et c'était, brusquement, la vision d'amies, de compagnes de couvent, qui, elles, couronnées, auréolées des orgueils les plus tendres de la via, avaient trouvé dans le mariage les bonheurs infinis.

Quelques .iiètres à peine la séparaient du seuil de madame de Vaudray que cette vision persistait, s'obstinait, encore.

La porte du salon s'ouvrit avec fracas, (Page 199.)

Ah ! que ce devait être doux, sur les chemins, les routes de la terre, le trop court trajet qu'on fait à deux, la femme appelant, — être de faiblesse adorable, — cette protection, et pour en payer, récompenser l'homme, n'ayant qu'à faire sous le ciel, dans le mystère de ce nid, le bruit ineffable du baiser, l'emparadisant geste de nature !

Liv. 2b.

Liv. 25.

Dans le cerveau de Valentine des souvenirs se précisaient.

Il n'y avait pas si longtemps, quelques semaines après être devenue, pour son mallieur, madame Henri-Marie de Largoliénec^ et comme tous deux erraient, par cette printanière journée, dans le jardin du Luxembourg, c'avait été, soudain, une délicieuse apparition.

Une jeune fenune, illuminée de joie et de fierté, lui avait sauté au cou, gazouillé gentiment, oiselle bienheureuse, de sa voix de musique, de fraîcheur : »

— Je te retrouve enlin, Valentine !

Les présentations avaient suivi.

Et Marcello, la blonde, déhcate, svelte pensionnaire d'autrefois, Marcelle, qui avait eu ses confidences, souri à ses espoirs, exalté sa poétique ambition de vierge plus pressée de vivre, Marcelle montrait à quelques pas, culbutant sur le sable de l'allée, dans ce soleil, ces rires, cette ingénuité, cette innocence, un enfant magnifique !

Valentine entendait encore la jeune mère glorieuse s'écrier, s'exclamer :

— Est-il assez mignon, le chérubin !...

Oui, ce jour-là, Valentine, elle, avec ce marin glacial pour époux, cette femme hautaine pour mère, et ce dissipateur, ce noceur, pour frère, Valentine avait mesuré l'abîme creusé entre son sort de disgrâce et les destins de joie, dans la caresse qui, tout à coup, ô miracle î fait de la vie et du souffle !

Cependant, elle avait été aussi TÈve trois fois sacrée de cet inetïable transport.

Oui. Mais comment?...

Oui, un homme était venu à elle, qui l'avait comprise, aimée — et fécondée. Assurément.

Mais ce petit être, né dans la honte, fait de salissure, de souillure, — malade, par surcroît, de ce mal effroyable, — cette mère ne savait même pas o\!i il était !...

Et plus la pauvre Valentine se pénétrait de l'horreur de la situation, plus elle se persuadait que, fût-il cent fois, mille fois, l'enfant de la faute, du crime, aucune puissance, aucune, ni dans le ciel, ni en ce monde, ne pouvait faire, que son enfant ne fût point son enfant !

Elle le voulait. Il le lui fallait.

Ah ! on allait bien voir !...

Quand madame de Vaudray viteuLror, dans le salon de la Maison Lefort, Valentine, dans cet état d'exaltation, il lui apparut immédiatement, et clair comme le jour, que le choc allait être rude.

Elle comprit que son secret ne lui appartenait plus.

Les deux femmes, debout, rigides, l'une en face l'autre, se fixèrent une seconde.

Et, madame de Vaudray sembla infiniment près de se montrer véritablement mère.

De douces paroles montaient de son cœur attristé pour effleurer ses lèvres.

L'impatience de Valentine perdit momentanément tout.

Venue pour réclamer son enfant, elle s'hypnotisait sur cette pensée, ne voyait plus que le pauvre petit être que sa mère à elle avait volé à son baiser.

Et Valentine, semblable aux tigresses des jungles qui cherchent en vain leurs petits dans le repaire où elles les ont laissés, donna toutes les marques de la fureur la plus insigne.

Elle rugit :

— Mère, vous avez commis une monstruosité, une infamie ! Madame de Vaudray chancela sous le soufflet.

Tout son sang lui afflua au cœur et sur son visage réapparut ce masque de cruauté dont ses traits s'étaient parés quelques semaines, quelques jours avant.

D'une voix coupante, sifflante, Valentine questionna :

— Mon enfant ?

Ah! ce cri, combien expressif et empreint de quelle éloquence poignante !

— Mon enfant ?

Ce fut si tragique, ce cri d'angoisse noble que, d'instinct, madame de Vaudray blêmit.

Depuis quelques heures elle avait certainement flairé, cliez Valentine, du ressentiment, de la colère éclatant à la minute suprême où se révélerait la vérité, mais il lui fallait bien s'avouer être restée au-dessous des prévisions.

L'œil en feu, les bras croisés, dans cette attitude de courroux si légitime, noble, la mère douloureuse avait une indicible majesté.

L'autre n'avait pas répondu.

Alors, une troisième fois, dans ce silence lourd, oppressant, ce cri sourd jaillit du tréfond des entrailles, où Valentine mettait toute sa pauvre âme de supplice :

— Mon enfant !

Force était cependant d'opposer quelque chose...

— Mon enfant ! qu'avez-vous fait do ce mallieureux dont le malheur ne vous a pas touchée, vous, dont le co3ur est resté insensible à ma détresse et

dont j'ai subi depuis quelques jours les caresses mensongères, paravent derrière lequel se terraient les plus atroces sentiments et l'action la plus lâche !...

Ah! madame de Vaudray, comme en cette minute tragique, d'un mot, d'un geste vous auriez pu tout réparer !

Gomme un de vos sanglots aurait permis à la grave explication d'avoir lieu dans une atmosphère moins pleine de presque haine.

Mais non, la femme, la victime d'orgueil stupide, reprit le dessus.

Comme espérant s'éviter de plus sanglants reproches en prononçant des mots propres à coudre la bouche d'une fille ou d'un fils, et à rappeler au respect, elle s'écria :

— Je suis ta mère !

Madame de Vaudray avait prononcé ces mots bien théâtralement, de manière à en imposer, mais on sentait que c'était faux et de convention et qu'ils n'évoquaient rien dans la bouche de cette femme.

Elle faisait moins bon marché, à cette heure, des plus directes, étroites attaches que puisse créer le sang.

On l'aurait crue transformée.

On sait que l'enfance de Valentine n'avait pas été marquée des plus attendrissantes explosions de tendresse maternelle.

Mais, certes, maintenant, là, au cours de cette scène comme en fournit assez peu le théâtre de la vie, on eût pu, raisonnablement, supposer que madame de Vaudray s'était surpassée dans l'art instinctif de chérir su progéniture.

Seulement, Valentine se rappelait le contraire.

Elle riposta, ce fut cinglant.

— Tune m'as jamais aimée...

Et, comme du regard, de ce haut-le-corps brusque, hypocritement indignée, son interlocutrice protestait, Valentine insista, appuya.

— Non, non.

Puis, ses yeux dans les yeux de madame de Vaudray .

• — D'ailleurs, ce n'est pas la question.

En effet.

Si la coupable grand'mère s'était intérieurement, secrètement, flattée de détourner Valentine de son but, de la revendication qui l'amenait, elle en vint bientôt à une conception beaucoup plus exacte de la réahté.

— Pour la troisième fois, oîi est mon enfant? El elle ajouta :

— Je le veux. Tu vas me le rendre... Je le veux. Ce lut derechef le silence.

Mais Valentine :

— Mère, je t'en préviens : Je ne sortirai d'ici que lorsque j'aurai de nouveau, pieusement, saintement, posé ma lèvre au front du pauvre petit être. Cela, j'en réponds.

Elle était superbe ainsi.

Pourtant, Tautre ne sortait pas de son mutisme.

— Mère, prends garde...

A ces mots, madame de Vaudray tressaillit.

— Des menaces?

— Non, une sommation, encore, toujours la même, mais la dernière. Au nom de toutes les lois divines et humaines, tu me dois des comptes. Il faut m'en rendre... Forte de mon droit, j'entends que ce droit soit exercé, triomphe. Tu as commis un rapt, un vol d'enfant... Répare : restitue... Ah! je sais que tu penses peut-être avec cette ironie qui t'est propre que je fais en ce moment du drame, mais c'est aussi de la douleur, de la souffrance, au point que j'ai peur de sombrer dans la folie.

Tu avais cependant promis, après((ue je t'eus fait, agenouillée, en larmes, l'aveu de ma faute, ta protection à l'enfant qui lui devait la vie... Tu m'avais dit — ah! je m'en souviens bien, va — textuellement, littéralement : « Tu ne seras pas seule à t'occuper de l'innocent. » Misère! Tu t'en es occupée, oui, mais pour le ravir à mes baisers.

— Je n'avais pas d'autre moyen à ma disposition de t'éviter la Iionte publique, la réprobation de tous...

— Je m'attendais à l'argument.

— Il est en effet de ceux qui comptent.

— Il est surtout de ceux que tu affectionnes, quand il s'agit de donner à ta conduite qui révolte un semblant de justification... Que j'aie connu la honte, moi^ par l'adultère librement consenti, en foulant aux pieds les serments de l'autel, je ne le nie pas, je m'en accuse. Mais toi, mère, en me volant mon enfant, tu as glissé, je te le dis en face, à une infamie autrement caractéristique, horrible, que la mienne...

— Valentine !...

— Tu m'écouteras.

— Soit. A ton aise. Je te plains.

— Tu me plains?... c'est généreux! Mais comment appellerai-je, moi, alors le sentiment que tu m'inspires?

— Comme il te plaira.

— Tu railles toujours... C'est plus facile, paraît-il, que de reconnaître ses torts!

— Je te défends de me juger.

— Pourquoi cela?

— Pour deux raisons.

— Lesquelles?

— La première, à la rigueur, pourrait suffire: je t'ai donné le jour et porto dans mon sein.

— J'en fus pénétrée sans cesse, malgré ta froideur à mon égard... Et la sc>'onde?

— La seconde, c'est que je suis une honnête femme, moi. Valentine se récria :

— Une honnête femme, toi, certes, mais ce n'est pas ta faute.

— Valentine !

— Ah ! au point où nous en sommes, il n'y a plus ici ni mère, ni fille, il y a deux femmes dont une a trop souffert depuis sa plus tendre enfance par la volonté de l'autre. J'ai pour ne point arrêter sur mes lèvres les plus atroces paroles, le souvenir de mes larmes d'enfant, de jeune fille et de femme, j'ai mes désillusions, mes martyres, j'ai le souvenir de ta rudesse et des soufllets que ta main étrangère a donnés à mon front de gamine... Mes caresses mignardes et puériles n'ont jamais fait sourire ta bouche où ne peuvent errer que les paroles de haine, ni tressaillir ton cœur insensible à tout.

Une honnête femme, toi !... oui, certes, mais comme il y en a tant, parce que ton âme sans idéal et ton cœur incapable d'aimer se sont contentés du plat quelconque que la vie leur a servi.

Je ne suis pas une honnête femme parce que j'ai pris un amant? Non, ce n'est pas pour cela, car tu reçois à ta table de bourgeoise des femmes dont tu facilites les liaisons en accueillant dans les coins de ton salon les amants quelles choisissent.

Je ne suis pas une honnête femme à tes yeux, parce que ma faute a pris corps, parce qu'un enfant est né...

Eh bien, moi, je hurle ma douleur, je veux mon fils et je l'aurai. S'il le faut je m'adresserai à la justice... et je te poursuivrai...

— Valentine !

Et madame de Vaudray tendait les bras à sa lille. Mais celle-ci la repoussa.

— Non! non!... Mon enfant!... Je veux mon enfant... je veux... je veux...

Et la malheureuse suppliciée, étouffant, clamant sa douleur, battit l'air et tomba, telle une masse, dans les bras de sa mère en larmes, et qui cria :

— Vite ! vite ! Au secours !... Ma lille se trouve mal ! mon enfant !

Ahl premier cri vraiment sincère.

La rédemption s'opérait définitivement...

La porte du salon s'ouvrit avec fracas, Pierre apparut, suivi de la bonne et de la sage-femme affolée par ce drame qui se vivait depuis huit jours en sa maison.

Mais ce n'était pas une syncope, et Valentine rouvrit les yeux.

Les flots de sa colère déferlèrent à nouveau sur ses lèvres.

Ce fut d'une voix éteinte mais dans le ton de laquelle la fureur malernelle laissait encore flotter comme des traînées de colère, qu'elle gémit :

— Mon enfant!... Mon fils !...

Et tournant ses yeux pleins de larmes vers la sage-femme, elle implora :

— Mon enfant !...

Madame de Vaudray risqua :

— Valentine !...

Mais sa fille, se redressant à demi, lui imposa le silence.

— Taisez- vous, madame... je ne vous connais plus... vous n'êtes plus ma mère !

Madame de Vaudray s'aff'aissa...

Pierre vint à son secours.

— Sœurette, je t'en supplie...

— Pierre, toi... tu savais la vérité.

— Eh bien oui, je ne veux pas mentir, je savais, oui je savais... mais j'ai songé, pensé et pardonné.

— Tu n'as pas mon âme, ni mon cœur... je suis mère, moi!

— Et cette femme avant tout, malgré tout, cette femme que tu viens de briser, est ta mère, entends-tu, Valentine, et tu dois lui pardonner surtout, parce que tu sens plus qu'elle et que ton cœur si plein d'amour doit être de ce fait plus accessible à la pitié... Il faut savoir excuser ceux qui ne savent pas aimer lorsqu'ils se repentent et qu'ils souff"rent...

— Ah ! mon fils ! s'écria madame de Vaudray. Et la malheureuse pleura sur l'épaule de Pierre.

Le jeune homme, ému jusque dans les sources les plus profondes de son être, enveloppa sa mère de ses bras tremblants. Puis, s'adressant à Valentine :

— Je crois, Valentine, que ceci n'est point de la comédie... notre mère sanglote et soufl"re. . .

Valentine, ô cœur incomparable! se sentit touchée... Elle éclata en sanglots convulsifs.

La sage-femme, agenouillée près d'elle, sentait, elle aussi, son émotion se traduire par des larmes...

Quel drame!... Quelle tragédie !...

La bonne, seule, avec son regard aigre de campagnarde roublarde et fausse, ne se sentait pas émotionnée par cette scène...

Avec cette haine native du bourgeois qu'ont les âmes viles de domestiques,- elle pensait :

— N'en v'ià des gens qu'on pourrait faire craclier de l'argent, si l'on était intelligent !

Cette fille avait l'intelligence des mauvais génies.

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