‹ Les avariésChapitre 16 sur 44 · LE P TIT NATUREL · texte numérisé non relu

LE P TIT NATUREL

Pierre, ayant sa mère dans les bras., avait dit à sa sœur :

-^ N'auras-tu pas pitié ?

Valentine, brisée, s'était effondrée la poitrine décliirée par les sanglots.

On demandait, à son pauvre cœur meurtri, d'avoir des trésors d'indulgence pour cette femme, pour cette mère, si peu mère jadis et qui ne devait qu'au mal terrible qu'elle éprouvait de comprendre enfin quelle atrocité elle avait commise et quels devoirs elle aurait dû remplir.

Avoir pité d'une mère bourreau!

Valentine, écroulée, ivre de douleur et l'âme bourrée d'angoisses, sentait mille pensées assiéger son esprit.

Et c'avait été d'abord de la colère, presque de la fureur, puis soudain., comme un écrasement de tout son être, et, tout à coup, une poussée de volonté que venait décupler un accès d'amour maternel exaspéré.

Alors^elle s'était levée ou plutôt, elle avait bondi.

— Pitié! Il faut que j'aie pitié, moi, moi l'esclave, moi la créature^ châtiée, moi, la fille de cette femme dont jamais je n'ai senti l'amour prodiguer à mon cœur les tendresses si douces à l'âge le plus tendre... Il faut que j'aie pitié ! Mais au nom de qui, en souvenir de quoi?... Allons, analysons, cherchons un motif, une raison... Mais nous n'en trouverons pas, c'est inutile...

Et se tournant vers madame de Vaudray :

— Vous, ma mère?... C'est faux, vous n'êtes pas mère..; On n'est pas

— ISon^ noù, ue lui donnez plus le sein je vous le défends. (Page 207.)

Lrv, 26.

Liv. 26.

seulement mère parce qu'on met au monde un enfant... on est mère par l'allaitement, par le dévouement, par l'esclavage, parles dangers qu'on court au chevet du berceau de l'enfant atteint de maladies graves. M'avez-vous allaitée? non; avez- vous été dévouée? non; vous êtes-vous rendue esclave de ma jeunesse? non; avez-vous couru des dangers à mon chevet? non; m'avez-vous aimée? non.

— Valentine!... s'écria madame de Vaudray.

— Non, non, vous ne m'avez pas aimée, jamais... Et alors, qu'êtespour moi? une ennemie, un bourreau. Vous me volez mon enfant, vous me mentez, vous l'abandonnez, sachant que la mort le guette, car ne venez pas me dire que vous ne saviez pas, vous saviez. Et aujourd'hui, on me demande d'avoir pitié; à moi, à moi votre victime, pitié de vous qui m'avez jetée dans les bras de n'importe qui... Je suis votre enfant, vous êtes ma mère! Et à ce titre je dois souffrir ce qu'il vous plaît, toujours. Oh! non, non!... Je suis femme, je suis majeure et je vous hais... Tout ce que je puis faire pour vous, c'est d'oublier que je vous dois le jour et que vous existez... Ne n'en demandez pas plus... moi, je vous réclame davantage... Je consens à ne pas vous traîner devant les gendarmes. Soit... mais je veux mon fils... je le veux... Rendez-le moi...

La jeune femme hurlait sa douleur et son ressentiment.

De ses mains tremblantes elle comprimait sa poitrine haletante.

Madame do Vaudray, effondrée^ ne répondit pas.

Ce fut Pierre qui prit la parole.

Il essaya de calmer sa sœur.

— Je t'en prie, Valentine, calme-toi...

La jeune mère, en proie à la plus aveuglante des exaspérations, s'écria :

— Je suis calme !

— Moi, je comprends quelle peut être ta douleur, et j'avais prévu ce qui arrive aujourd'hui... Je n'irai même pas jusqu'à discuter sur la valeur réelle des reproches que tu adresses à ma mère, mais je t'ordonne d'être non plus une fille, mais un juge. Je te supplierai alors de réfléchir et de songer à tout ce qui s'est passé depuis quelques mois.

— Qu'importe!

— Il importe beaucoup... Allons, rappelle-toi mon affection pour' toi, rappelle-toi que maintes fois j'ai été plus qu'un frère : un ami. Accordemoi ce titre, je le mérite, et récapitulons... Tu te maries.

— On me marie. *

— Soit. Ton mari se conduit comme un rustre. Nature tendre, cœur fragile, tu souffres et la vie te jette dans un désert. Ton cœur atteint cède à des prières sincères, tu prends un amant Tu devions mère, n'est-ce pas

grave, et ne l'est-ce pas d'autant plus que ton mari est une brute incapable de grandeur d'àme et de pardon ?

— Continue.

— Tu viens te confesser à mère.

— Qui paraît m'accueillir et vouloir me protéger.

— Et tu accoucbes d un enfant malade. Tu es atteinte d'une maladie grave, très grave, ignominieuse à tort, c'est vrai, mais nous sommes du monde qui la qualifie ainsi...

— Et après ?

— Après... Ne m'interromps pas...

— Tu n'as plus rien à dire qu'à me donner raison... Il fallait me dire la vérité...

— Mais, malheureuse enfant, tu n'aurais pas voulu te séparer de cet enfant malade ?

— Certes non !

— Tu l'aurais gardé près de toi... Et ton mari, qu'en fais-tu? Il aurait retrouvé à son retour cet enfant taré?...

— Il n'aurait retrouvé personne.

Pierre de Vaudray et sa mère eurent un haut-le- corps.

— Qu'aurais-tu fait?

— Je serais partie comme je pars aujourd'hui, tout de suite.

— Tu pars !... Où yas-tu?

— Rejoindre le père de mon enfant...

— Alors, c'est le scandale.

■ — Non, il n'y a dans notre monde de scandale que lorsqu'on le veut bien.

— Mais lorsque ton mari reviendca ?

— Vous lui direz la vérité.

— Jamais !

— Alors, c'est moi qui la lui dirai

— Valentine !

La mère et la fille échangèrent un regard terrible. Pierre, découragé, ne prenait plus part au débat...

— Ainsi, tu oseras dévoiler le secret de ta souillure...

— J'oserai tout... Il fallait ne pas me voler mon cîifant... j'étais obéissante, il ne fallait pas faire de moi une révoltée... Adieu...

Madame de Vaudray, vaincue, ne trouva rien à répondre. Et comme Valentine allait disparaître, Pierre s'écria :

— Sœurette, et moi ?

— Toi, Pierre, je n'oublierai jamais que tu m'as aimée.

Elle lui ouvrit ses bras.

Quelques secondes après, Valentine franchissait pour la dernière fois le seuil de la maison Lefort. Elle courut retrouver Gaston Richaud, en proie à la plus compréhensible des anxiétés.

A peine fut-elle devant lui que le malheureux s'empara de ses mains.

— Que vient-il de se passer?

— Je viens d'avoir avec ma mère une exphcation.

— Elle a avoué ?

— Oui...

— Et alors ?

— Alors, je viens à vous pour toujours. Richaud chancela en balbutiant :

— Vous venez à moi...

— Oui. Désormais nous vivrons la même vie... unis étroitement nous rechercherons notre fils...

— Ma vie et mon temps, je les mets au service de cette cause sacrée.

— Je vous ai aimé, j'ai été votre maîtresse, vous m'avez rendu mère tragiquement.

— Par pitié, ne me rappelez pas cela...

— Vous m'avez dit : je ne savais pas.

— Je vous le jure devant Dieu.

— Je vous crois. Vous m'avez dit aussi : je suis un galant homme. Je le sais, je le sens, et l'aveu terrible que vous m'avez fait le prouve.

— Valentine I

— Laissez-moi faire... Unis étroitement dans le malheur, nous ne devons pas être des amants... Soyons des amis, tendons-nous la main toujours, sans espoir immédiat de bonheur... Lorsque notre tâche sera accomphe, lorsque nous aurons retrouvé le pauvre petit être et que nous l'aurons sauvé, alors, seulement, nous nous souviendrons qu'il est des mots exquis qu'on peut prononcer, des heures très douces qu'on peut vivre, et dans le silence d'une retraite ignorée, au chevet du petit martyr, seul but de notre existence désormais, nous poursuivrons ces mots et nous vivrons ces heures.

Gaston Richaud fit, avec un tremblement dans la voix :

— Ma bien-aimée, que votre volonté soit faite...

Ramon, le garde-barrière, Ramon le mari de la généreuse créature qui, dans un geste d'admirable pitié maternelle, avait recueilli le fils de Valen-

tine, pauvre petit abandonné voué aux pires misères et que la mort paraissait oublier, Ramon, ce soir-là, au moment du crépuscule remontait vers Belle ville, le regard obstinément fixé sur les hameaux épars dans le bas-fond de la verdoyante vallée.

Soudain, il s'arrêta.

Là-bas, au bord de l'Yvette, un moulin ; c'est là qu'habite celle qu'il a aimée et qu'il n'a pas pu épouser...

Non loin du moulin s'élève la ferme entourée de pâturages... où dix couples de vaches toutes primées paissent l'opulent gazon.

Il fait une merveilleuse fin de journée et lentement les choses disparaissent sous le voile d'un brouillard irisé qui peu à peu s'élève et bientôt gagnera les pentes boisées des collines environnantes.

Une cloche, au lointain, sonne l'angelus,

Ramon contemple, écoute et peu à peu devient la proie d'un attendrissement spécial dont il saisit mal la poétique et dont il sent maladroitement la caresse.

Un peu — beaucoup — de haine lui monte du cœur pour celle qui l'a empêché de vivre là-bas, aux côtés d'une belle créature désirée, dont il n'obtient les faveurs que rarement et qu'il aurait voulu posséder tout entière. Depuis trois années que son rêve de paysan goulu s'est évanoui, il n'a qu^une pensée :

— Si je pouvais me séparer de ma femme, et si Baptistine pouvait être veuve. Lamy est ben faiblard...

Un instant il avait cru que le mariage tuerait le rival. Mais non, l'autre « tient bon la rampe ». Le bon vin, l'argent et la bonne chère le conservent.

— Ah! si seulement j'étais libre...

C'est le rêve de sa vie, désormais.

Il y en a qui perdent leurs femmes en couches ; lui, n'a pas eu ce malheur-là. Cécile fait ses enfants dans un éclat de rire.

Il ne peut pourtant pas la tuer !

Ame basse et vénale, cœur féroce, brute cynique, Ramon en grommelant, ivre de rage, regagne la sapinière...

Et comme il va tourner le coin de la route sous bois qui mène à sa cabane, soudain, le docteur dans son cabriolet le croise.

— Ah! Ramon, justement j'allais vous voir.

— A quel propos donc, m'sieur le docteur?...

Le visage du docteur devient grave. Il saute à terre.

— Marchons un peu, voulez-vous?...

IQC> LES AVARIÉS

Le matin môme, vers six heures, Cécile Ramon avait prié un des palefreniers de la ferme du château d'aller demander le docteur pour son nouveau nourrisson... Le petit n'avait pas bonne mine et certaines parties de son petit corps étaient atteintes d'érosions qui, suivant l'expression de Cécile, n'étaient pas catholiques du tout.

Dix heures sonnaient à peine que le cabriolet du docteur s'arrêtait devant la maisonnette des Ramon,

Belleville n'est pas très éloigné de Chevreuse et ce fut Emile Dorsot, le même docteur qu'avait lait appeler la sage-femme chez laquelle avait accouché Valentine, qui allait avoir à examiner pour la seconde fois le petit être présentant aujourd'hui les symptômes graves de la syphilis.

Aussitôt qu'elle entendit une voiture s'arrêter devant sa porte, Cécile Ramon se précipita.

— Oh! docteur, c'est vous!... déjà!

— Oui madame Ramon. Vous avez quelqu'un de malade?

Le docteur et Cécile restèrent un instant sur le pas de la porte.

— Ben oui, m'sieur F docteur... oh! c'est pas un des miens, non, mais un pauvre petit gars... faut le dire à personne, — que j'ai recueilli. Un pauvre petit gars de rien du tout, qu'a l'air bien pâle et que j'ai trouvé au pici d'un sapin, il y a tantôt deux semaines... Y m'a fait pitié et je l'ai pris avec moi... C't'abandonné, il a un air touchant...

— Quelle brave femme vous êtes, ma bonne madame Ramon.

— Qu'est-ce que vous voulez, j' pouvais pas le laisser crever sur l'herbe comme un chien malade... et puis, j' sais pas, quelque chose m'a dit, quand je l'ai vu, que ça me porterait bonheur de le prendre avec moi ce p'tiot qu'on avait jeté au hasard.

-;r- Et votre mari ?

— Oh! il ne sait rien de tout ça... c'est la dame du château, qui fait le bien comme un saint, qu'a trouvé que j'avais bien fait et qui me paye les mois de nourrice et me fournit la layette... Seulement, à ce jour, me v'ià attristée... le petit n'a pas l'air de bien se porter.

— Où est-il?

— Dans le berceau... il dort c't ange.

— Allons le voir.

Le docteur, précédé de Cécile Ramon, pénétra dans la petite pièce oii dormait la nichée, père, mère, enfants.

Il s'approcha du berceau.

Mais, à peine eut-il jeté les yeux sur le malheureux petit être qu'il frissonna, en môme temps que de sa gorge s'échappait une exclamation de douloureuse surprise.

Il venait de reconnaître l'enfant de cette étrangère auprès de 'aquelle madame Lefort l'avait fait venir.

Voilà ce qu'on avait fait de cet enfant. On l'avait jeté au pied d'un arbre.

L'enfant, ses deux petits bras ramenés sur sa poitrine, dormait profondément.

Son visage, plus encore que précédemment, semblait couvert d'un masque de dégénérescence.

Cécile Ramon, qui ne se doutait de rien, la malheureuse, dodelinait de la tête en pensant :

— Pauvre p'tiot ! Mais qu'est-ce qu'il peut bien avoir?

— Voulez-vous me le démailloter, je vous prie... demanda le docteur. Avec des précautions mfinies, la nourrice s'exécuta.

L'enfant s'éveilla mais ne cria pas. Bien mieux, sur ses lèvres pâles, naquit un sourire.

Lorsqu'il fut nu sur le genou de sa nourrice, le docteur Dorsot se pencha sur lui.

Après l'avoir longuement ausculté, palpé, il murmura à mi-voix :

— Pauvre chérubin !...

En l'entendant formuler cette exclamation, la nourrice, qui ne le quittait pas des yeux, sentit son cœur se serrer douloureusement. Lentement, son regard erra du docteur au petit être qui s'é.tait rendormi et de grosses larmes jaillirent de ses yeux.

D'une voix presque mourante, elle demanda :

— C'est grave, alors, monsieur 1' docteur? ■ — Oui, brave femme, très grave.

— Ah!...

Et le docteur, doucement, réveilla tout à fait l'enfant qui, tout de suite, se mit à crier.

— Ne pleure pas, mon trésor, fit Cécile.

Et dans un geste merveilleux de maternité sublime, elle dégrafa son corsage et sortit son sein qu'elle allait donner à l'enfant. Mais le docteur, d'un geste et d'un cri, l'en empêcha.

— Non, non, ne lui donnez plus le sein, je vous le défends. La remplaçante parut ahurie.

— Mais celui-là, ce sein-là qui n'est pas malade, ça ne peut pas lui faire maU.

(( Ce sep-là qui n'est pas malade ! » Cette phyase avait frappé le docteur.

Aussi s'émpressa-t-il de demander :

— Votre autre sein est donc malade?

— Ben, j' dis malade, non, mais j'ai une crevasse qui ne se guérit pas.

— Faites voir.

Cécile Ramon montra son sein.

Dorsot pâlit... et pensa :

— La malheureuse!... elle est atteinte.

En effet la preuve terrible s'affirmait... A l'extrémité du mamelon, une érosion profonde se manifestait qui ne pouvait laisser aucun doute. Le docteur se sentit pris d'une émotion violente... Cécile Ramon, inconsciente, semblait attendre l'arrêt.

— Qu'est-ce que je vais faire ? demanda-t-elle.

— Laissez-moi réfléchir.

Le docteur se prit la tête entre les mains et pensa :

— Cette malheureuse est contaminée... Si je lui ordonne de ne plus donner le sein à cet enfant, je prive celui-ci de ses chances de guérison et je ne préserve pas pour cela la nourrice... Allons !

Et à haute voix il commença :

— Ma pauvre femme, ce que je vais vous dire est bien triste...

— Le p'tit va mourir ?

— Pour l'instant, il ne s'agit pas de lui, mais de vous...

— C'est moi qui sui malade ?

— Oui, vous êtes malade et par la faute de cet enfant...

— Par sa faute ?

— Hélas ! oui... Ce pauvre petit être est atteint d'une maladie grave que vous avez prise en l'allaitant... c'est une maladie très grave... il faut sevrer votre petite fille...

— La sevrer!...

— Tout de suite... sans perdre une minute...

— Mais, monsieur le docteur, c'est impossible^ ça va la rendre malade... Attendez qu'elle ait deux dents, au moins.

— Non... je vous ai dit tout de suite...

— C'est pas possible... je ne ferai pas ça... j'ai pas envie de la perdre...

— Écoutez, ma brave femme, si vous ne sevrez pas votre enfant tout de suite, vous lui donnerez votre maladie et la pauvre enfant ne résistera pas au mal...

Cécile Ramon regardait le docteur, hébétée... D'une voix larmoyante elle questionna :

— Mais qu'est-ce que c'est donc que ce mal que j'ai ?

— C'est un mal très grave...

— Et c'est le p'tiot qui me l'a donné...?

— Oui...

Ah! elle a c'te maladie-là! Ah ! elle a... Et plantant dans les prunelles du docteur... (Page 215.)

— Mais vous allez me soigner...

— Dès aujourd'hui...

— C'est à lui que je ne vais plus donner à téter, n'est-ce pas? Au contraire... c'est à lui seul qu'il faut donner le sein.

— A lui 1 ... Ainsi, voilà un gars qui me rend malade ; grâce à lui je peux plus donner le sein à mon enfant et c'est lui qui va profiter de mon lait?

Liv. 27. Les Avariés Liv, 27.

— En continuant de l'allaiter vous pourrez lui sauver la vie.

— Et si je m'y refuse ?

— Vous le condamnez à une mort à peu près certaine.

— Et pourquoi que je le sauverai en lui donnant le lait qui ferait du bobo à ma (ille ?

— Parce que, ma brave femme, votre lait sera saturé des médicaments que je vais vous ordonner d'absorber et qu'en vous soignant, vous soignerez ce malheureux en môme temps.

Cécile Ramon regarda le petit être avec, dans le regard, une nuance de profonde tristesse.

— Allons, si c'est ça, je continuerai à lui donner moulait... C'est ça qu'il faut faire ?

— Oui... vous commettrez une bonne action.

— Je lui donnerai à téter...

Mais, instantanément, les traits du visage de la pauvre créature se couvrirent d'une marque de poignante douleur. Son regard se dirigea vers sa petite fille. Ses yeux se remplirent de larmes.

— Quant à elle... faut plus...

— Non.

— Ma pauvre petite nononne... ça va la rendre bien malade...

Et, dans un geste touchant et maternel, Cécile Ramon prit sa fille dans ses bras et la câlina en pleurant.

— T'auras plus ton tété... pour t'endormir... le soir... ni pour te consoler quand t'as tes petites coliques... Le docteur dit... que ça te ferait bobo... alors... alors... faut pas on te donnera la chèvre... à toi... parce que le petit abandonné prendra tout... Ma pauvre petite nononne!... ma pauvre petite nononne...

Et Cécile Ramon sanglota...

Et c'était un tableau bien triste pour le docteur : cette femme, éclatante dosante, jeune, forte, le corsage ouvert, laissant apercevoir, gonflés, à crever, de lait, les seins dont un portait l'empreinte du mal terrible...

Cécile Ramon continua de sangloter... Et ses deux autres enfants, voyant leur mère pleurer, pleurèrent aussi.

Le docteur sentit une émotion indéfinissable lui serrer le cœur.

Au bout de longues minutes, cependant, Cécile Ramon releva la tôle, essuya ses yeux avec la paume de ses mains, s'excusa d'être faible à ce point.

— Faut me pardonner, m'sieur le docteur... je me fais peut-être des idées...

— Je prends, de tout cœur, part à votre douleur.

— Je me fais des idées, n'est-ce pas?... On n'en meurt loujours pas de ce mal-là?

— Non ! non !... mais il faut bien se soigner.

— Je me soignerai bien, je vous le promets... Came durera longtemps? Une seconde, le docteur éprouva comme une faiblesse angoissante.

Il manqua presque de courage pour dire la vérité... Il sentait le regard anxieusement interrogateur de la nourrice peser sur lui...

— Oui... longtemps...

— Des mois?

— Au moins trois ans.

Cécile Ramon sursauta.

— J' vais être malade trois ans ?... moi!... J' vais souffrir trois ans?

— Vous ne souffrirez pas...

— Et qu'est-ce que je vais faire pendant trois ans?... Le docteur songea :

— C'est affreusement pénible de briser le cœur de cette malheureuse. Puis, à haute voix, il répondit :

— Pendant trois ans, vous vous soignerez... je vais vous ordonner des médicaments, vous prescrire un régime...

— Mais je pourrai avoir des enfants?

— Non...

— Faudra pas... Alors ça fait trois années de lait perdues.

— La prudence exigera mejme que vous ne nourrissiez plus... Du reste... il ne faudra pas être la femme de votre mari.

Cécile Ramon, stupéfaite, dévisageait le docteur.

— Pas être la femme de mon mari... mais qu'est-ce qui empêchera ça ?

— La prudence le commande...

Elle suffoqua :

— C'est ma vie que vous brisez, monsieur le docteur... S'il faut plus que j'allaite mes petits, s'il faut plus que j'en aie, s'il faut plus que je sois à Ramon... c'est donc que c'te maladie-là me rend nuisible comme les mauvaises bêtes ?

Et la pauvre femme entrecoupait ses phrases de hoquets et de sanglots...

Le docteur était infiniment touché par ce spectacle de douleur immense et sincère.

Affectueusement, il s'empara des mains de la nourrice.

— Voyons, voyons, madame Ramon, du courage... Il ne faut pas vous

212 T,ES AVAniÉS

désespérer. Ce que je viens de vous dire est très triste... Mais encore une fois, le mal dont vous êtes atteinte est guérissable, ça je vous le jure... Et si je vous engage à prendre beaucoup de précautions, c'est dans l'intérêt de votre mari, de vos enfants. . Dans trois années vous pourrez reprendre votre rôle de mère...

— Vous allez me séparer de mes enfants ?

— N'avez-vous pas une tante à Limours?

— Si, mais pourquoi?

— Ne vous emportez pas et écoutez-moi bien... Je vous parle à cœur ouvert, j'ai beaucoup de sympathie pour vous... d'admiration même... La Providence vous a desservie ; il faut lutter et vaincre... Vous allez prendre votre petit nourrison et vous allez partir pour Limours.

— Seule?

— Oui, il le faut.

— Vous voulez que je laisse mes enfants ici, eux qui sont si petits et qu'ont besoin de leur mère!

— La maman de Ramon s'en occupera et la petite vous la mettrez en nourrice.

— Mais c'est delà folie, monsieur le docteur... avec quoi voulez-vous qu'on la place en nourrice? Nous sommes des pauvres gens... non, non, c'est pas possible et Ramon ne voudra jamais... et puis je les aime tous, mes gosses, et j'aime mieux mourir que de m'en séparer, ça me crèverait le cœur... Et puis, et puis, il y a mon homme. Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise à mon homme?... Moi, je l'aime beaucoup, mais lui, ne m'aime déjà pas tant... Il voudra savoir le pourquoi et le comment de la chose... Je serai malheureuse comme un pauvre chien... Et puis j'ai que mes enfants, je peux pas m'en séparer.,. Trouvez quelque chose, vous (jui êtes savant... trouvez pour que j'aie moins de peine...

Et, la pauvre femme, courbant la tête, se mit à sangloter plus fort...

Hélas, Norsot, malgré sa science, ne pouvait rien trouver... Devant le fait brutal il était désarmé... Ce n'était qu'une question d'hygiène et non de sentimentaUté.

— Ma pauvre madame Ramon, ma science ne me permet pas de trouver rien qui puisse vous éviter ce gros chagrin... Vous l'avez dit vous-même, vous êtes mère et bonne mère ; si vous restez ici aurez-vous le courage de vous priver d'embrasser vos enfants?

Oh! à ces mots, Cécile Ramon se redressa tout d'une pièce...

— Vous me défendez de les embrasser!... Non, j'ai malentendu... Ne pas embrasser mes enfants!... mais vous n'avez donc pas d'entrailles, vous!... On voit bien que vous n'en n'avez pas de gosses, vous!...

— Je vous en supplie...

— Non!...

Et la malheureuse hurla ce non avec la dernière énergie. Norsot sentit qu'il fallait entamer la lutte presque brutalement; son cœur, son âme d'honnête d'homme voulaient la victoire.

— Écoutez-moi bien, madame Ramon... Je vous le dis une dernière fois, vous êtes gravement atteinte, par un mal certainement contagieux... Il faut, je vous ordonne dans l'intérêt des vôtres de faire ce que je vous dis... Cette séparation de quelques mois vous coûte, mais qu'est-ce que c'est auprès des malheurs que vous pouvez provoquer en ne m'écoutant pas... Allons, du courage, partez pour Limours... et trouvez le moyen d'avoir pitié du pauvre petit être innocent qui est là, qui n'a que vous et qui vous devra la vie... Si vous partez, dans trois ans vous retrouverez votre foyer intact et vous aurez fait cette chose admirable de permettre à une créature de vivre... Vos enfants, vous les retrouverez, vous les verrez parfois, votre mari leur parlera de vous... vous auriez tant de peine de leur faire du mal, à vos enfants...

Cécile Ramon pleurait à chaudes larmes.

— Vous voulez bien?

La nourrice branla la tête en signe d'assentiment...

'— Je vais vous faire l'ordonnance...

Le docteur s'assit devant une table, prit son bloc-notes, un crayon et écrivit ses prescriptions.

L'enfant de Valentine se mit à crier. Il tendit ses petits bras...

Cécile Ramon, le visage inondé de larmes se leva et, à pas un peu chancelants, marcha vers le berceau.

Elle prit le bébé, le berça machinalement et lui donna le sein.

L'enfant se tut.

La malheureuse vint s'effondrer près du docteur et la tête dans la main, le regard fixé sur son nourrisson, elle parut se recueillir ou s'abîmer dans une très profonde et très douloureuse rêverie...

Soudain, elle s'écria :

— Et dire que c'est à ce p'tiot-là que je dois tout ça... Si j'avais pas été si bonne... si bête... j'ai eu pitié... Le bon Dieu n'est pas juste de me causer tant de larmes...

Et comme avec un geste de révoltée :

— Et si je le conduisais aux gendarmes, à c't'heure, fit-elle en regardant le docteur.

— C'est votre droit...

Un silence se produisit ;

Résignée, admirable :

— Ça me guérirait pas... et il mourrait peut-être... Alors c'est ^las la peine... Mais c'est Ramon!

Elle cria cela avec, dans le regard, un éclair de terreur.

— Vous allez lui dire, vous^ n'est-ce pas, m'sieur le docteur... Moi, j'oserais jamais... Mais diles-lui bien toute la vérité... Faites qu'il soit pas trop furieux.

— Je vous le promets... Je passerai le voir ce soir, vers six heures... et j'en profiterai pour vous apporter vos médicaments...

Ému, le docteur contempla un instant le groupe douloureux que formaient Cécile Ramon et son nourrisson.

Puis, il tendit la main à la brave femme.

— A ce soir... et du courage... ne pleurez pas... • — Ça sera bien difficile...

Quelques instants après, le cabriolet du docteur, emporté par son excellent cheval, se perdait dans un nuage de poussière.

Le docteur, nous l'avons dit, emmena Ramon et s'engagea avec lui dans une allée du bois...

— Mon bon Ramon, ce que j'ai à vous dire est triste.

— Il y a quelqu'un de malade chez moi?

— Oui, le dernier nourrisson de votre femme... Le pauvre petit est très gravement atteint et il a contaminé votre femme... La malheureuse a beaucoup de chagrin et il faut être très bon avec elle et d'autant plus, qu'elle est victime de son bon cœur... Ce petit nourrisson, elle vous l'avait caché jusqu'ici, est un malheureux abandonné qu'elle a recueilli avec l'aide de la propriétaire du château. . .

— Oh ! la gueuse!... elle m'avait menti...

— Elle n'a pas eu le cœur de déposer à la gendarmerie ce petit être, et puisque les mois de nourrice étaient payés, tout le monde y trouvait son compte...

— Et alors, m' sieur r docteur?

— Alors, aujourd'hui j'ai défendu à votre femme de continuer à allaiter voire petite fille et je lui ai conseillé de partir chez sa tante de Limours, en attendant sa guérison.

— Comme vous y allez, vous!... Et qu'est-ce qui soignera les gosses à la maison?

— Votre mère vous viendra en aide...

— Ma mère... ma mère... Et la petite... j' vas pas lui donner d' nourrice, tout de même!... avec quoi que je la paierais?

— Vous avez une chèvre.

— Ma chèvre... ma chèvre... elle rapporte vingt-huit sous par jour, ma chèvre...

— Faites un petit sacrifice...

— Oh ! vous êtes bon, vous... les sacrifices, c'est bon pour les richards... Et cette manchote qui s'en va recueillir des gosses... qu'est-ce qu'il a donc ce gosse-là?

— Une maladie grave.

— J'peux bien savoir laquelle, j'crois.

— La syphilis.

Ramon s'arrêta de marcher...

— La syphilis !... vous dites que c'est ce qu'il a?

— Oui.

— Alors, ma femme... c'est ça qu'elle aurait?

— Oui...

— .T'sais ce que c'est... au régiment on mettait sur un tableau les noms de ceusses qu'avaient c'te pourriture dans le sang...

Et, soudain, très réfléchi, clignant des yeux, branlant la tête, Ramon répéta plusieurs fois :

— Ah! elle a c'te maladie-là !... Ah! elle a...

Et, plantant dans les prunelles du docteur son regard faux et mauvais :

— Mais, si elle reste à mes côtés j'peux l'attraper, moi, c'te maladielà... et mes gosses aussi, vu qu'on peut boire dans le même verre... on défendait ça au régiment, je me rappelle...

— C'est pour cela que j'ai engagé votre femme à aller à Limours.

— Oui, par prudence... et... elle a accepté?

— Elle a accepté.

— Et ça lui durera longtemps?

— Trois ans. •

— Trois ans... c'est joli... on peut pas avoir d'enfants... ça fait au moins seize cents francs de perdus et les frais par-dessus le marché... Ah! elle a c'te maladie-là... Ah! elle a... Eh bien m'sieur, le docteur, je vous remercie, on va faire le nécessaire...

— J'ai conseillé à votre femme de partir demain...

— J'conduirai tout à l'heure les enfants à manière... C'est l'malheur qui s'abat sur la maison... faut avoir du courage... on en aura tant qu'il en faudra... Au revoir, m'sieu le docteur... et merci...

Le docteur serra la main que lui présentait Ramon et celui-ci partit en

courant... Dorsot le regarda s'éloigner... en pensant : — Je viens d'annoncer à cet homme une chose terrible et il n'a presque pas montré de colère, ni de douleur... Il part, pressé, et son regard était étrange... Mauvais homme!...

Le docteur, à pas lents, regagna sa voiture, assiégé par de mauvais pressentiments.

Ramon, lui, lorsqu'il n'aperçut plus le docteur, s'arrêta et s'assit au bord de la route pour réfléchir.

Son regard était atroce et dans ses yeux brillait un éclair de joie malsaine.

Le menton dans ses mains, il murmura :

— Ah! elle a chopé c'te maladie là !... Ben, v'ià p't'être mon affaire pour le cas ou je voudrais me séparer d'elle... C'est pVêtre ben un cas à divorce, ça... Ça m'rendrait toujours libre, moi... Après ça, Baptistine... on s'arrangerait toujours avec des idées et d'ia patience. Oui, l'divorce... pour c'te maladie-là... Faudra que je voie ça, avec l'ancien homme d'affaires d'Chevreuse... qu'est un malin, lui...

Et, se levant pour reprendre sa route :

— J'vas toujours rentrer et préserver les gosses... et expédier Cécile à Limours... Ah! ma belle, t'as c'te maladie-là!...

Le misérable se remit en marche.

— Mais faut qu'j'aie tout de même l'air pas content... et que je crie un peu, sans ça ça l'étonnerait... Non, ben, vrai !.,. ça va pYêtre ben être une bonne affaire dans le fond...

Et il continua de monologuer de la sorte...

Dix minutes après, la petite clochette de la porte rustique qui donnait accès dans la petite métairie annonçait à Cécile l'arrivée de son mari.

La pauvre femme, son nourrisson sur les bras, courut au devant de Ramon. Celui-ci s'approcha lentement, passa devant sa femme anxieuse, pénétra dans sa maison, jeta sa casquette sur la table et se laissa tomber sur une chaise.

Sa femme s'était approchée et se taisait, tremblante, près de lui.

Elle ne le quittait pas des yeux et, le cœur étreint parla peur, attendait qu'il lui adressât la parole.

Au bout d'un instant, Ramon leva les yeux sur sa femme. La voix dure, il dit :

— J'ai rencontré le docteur Norsot...

Cette phrase tomba comme un plomb sur la tête de la nourrice... qui balbutia :

— Il t'a dit?...

C'était Philippeau qui donnait son opinion en matièi'e d'équilibre budgcUire.

(Page 223.)

— Tout, T'as menti... T'es punie... Sers la soupe.

Cécile Ramon déposa son nourrisson dans son berceau et, les larmes aux yeux, mit le couvert, servit la soupe, appela ses enfants.

Le repas commença et ne dura que quelques instants.

Pas un mot ne fut échangé. Apres avoir bu un dernier coup de cidre, Ramon se leva et toujours avec la même voix rude ordonna :

Liv. 28. Les Avariés. Liv. 28.

— Habille les enfants... J'vas détacher la clièvre...

Cécile, vaillante cependant, resta comme médusée. Une angoisse lu terrassait; l'heure pénible allait sonner... Une révolte éclata en elle, mais elle se contint...

A quoi bon récriminer? C'était aller au devant d'une scène violente, s'exposer aux brutalités d'un homme outré, furieux, et dont la colère sourde n'attendait qu'un mot d'elle pour se déchaîner.

Mieux valait obéir. Quel crève- cœur!...

Mais les paroles consolatrices du docteur tintèrent à son oreille...

Elle habilla ses enfants... retenant ses larmes.

— Où que nous allons, p'tite mère?

— Chez grand-mère Ramon.

— Oh ! chic ! ... On va manger d'ia crème...

— On va y coucher, mère?

• — Oui... Vous n'oublierez pas votre prière...

— Non, m'man...

Ramon parut dans l'entre-bàillement de la porte...

— On est prôt? J'voudrais être revenu avant la nuit tombée;.. Enveloppe la petite... et ne l'éveille pas...

Cécile prit un gros chàle, entortilla sa fille dedans... et la tendit à Ramon qui la reçut gauchement.

Puis, elle embrassa ses enfants dans les cheveux. . La clochette linla.

— Au revoir, m'man !

La malheureuse eut encore le courage de sourire et de regarder partir ses « petits... »

Et lorsqu'ils se furent engagés dans le chemin creux qui conduit à Saint-Clair, alors, seulement, elle permit à sa douleur d'éclater. Elle fondit en larmes, tomba à genoux.

La tête cachée dans son tablier, elle supplia :

— Mon Dieu ! Mon Dieu !... Ayez pitié de moi. Longtemps, elle resta ainsi écroulée, sanglotant.

Lorsqu'elle se releva, la nuit commençait à envelopper les choses de» son manteau d'ombre et de la vallée silencieuse montait comme un brouilkrd étrange et qui donnait à tout un aspect mélancolique...

Un cri d'enfant se fît entendre...

Les événements que nous venons de relater s'étaient passés quinze jours environ après le départ de Chevreuse de Valentine de Largoliénec et de Gaston Richaud...

Valentine avait pris une résolution inébranlable : celle de ne plus revoir sa mère, d'abord, et de ne plus rien avoir de commun avec son mari qu'elle rendait moralement responsable de tous ses malheurs.

Aussi, dès son retour à Paris, avait-elle loué rue Ballu un petit appartement dans lequel elle avait fait transporter ses alfaires personnelles.

Sa vie était organisée. Elle chercherait son fils, et, sitôt qu'elle l'aurait retrouvé, s'enfuirait avec, loin de tous.

Gaston Richaud, lui, après avoir conduit Valentine chez le docteur Fraisier, qui rendit définitivement le courage à la malheureuse jeune mère, atteinte si dramatiquement dans son amour maternel, Gaston Richaud, disons-nous, revint à Chevreuse et, par acte notarié, reconnut l'f^nfant de Valentine, déclaré de père et mère inconnus. C'était son droit...

Et tous deux, Valentine et Gaston, commencèrent leurs démarches, dans le but de retrouver leur fils...

Leur tâche était rude et les événements que nous savons n'étaient pas pour la leur rendre plus facile.

Quant à madame de Vaudray, après le départ de sa fille, découragée, atteinte et repentante^ elle décida de quitter le pays sur le champ.

Elle solda la note de la sage-femme et, en compagnie de son fils, renlra à Paris. Durant le trajet en chemin de fer, Pierre s'ouvrit à sa mère de ses projets de mariage avec Berthe Martinot.

Madame de Vaudray ne fit aucune objection, trouva le parti excellent et d'avance, sans la connaître, la jeune fille exquise...

Son fils la prévint qu'elle aurait sous peu à se rencontrer avec les Martinot. Elle accepta tout, tout...

A peine arrivée à Paris, elle se fît conduire chez elle, et pria son fils de la laisser seule... Pierre n'insista pas et lui-même rentra chez lui.

Une lettre de Sébastien Merlin l'attendait, déjà!...

« 3Ion cher comte,

» Faites-moi l'honneur de venir chez mol vendredi. Vous y rencontrerez la charmante jeune fille dont je vous ai parlé. )) Les parents sont ravis.

» Votre serviteur dévoué,

» Sébastien Merlin. »

VERS LA DOULEUB

Plus de deux mois, trois mois presque se sont écoulés.

Pierre de Vaudray est officiellement le liancé de Berthe Martinot, Maurice de Serres va épouser la « jeune petite fille des concerts Colonne. »

Seul, Georges, réfugié dans le fond de sa province, n'éprouve pas de joies.

Sa mère, quelques jours après l'arrivée de son fils à Vouvant, est venue le voir. Elle est restée trois semaines, puis estparlic...

Et la vie coule, pour l'avarié, monotone et triste.

Cliaque matin, il se lève tôt et va, sur sa bécane, faire une excursion.

Très rarement, maintenant, il accompagne le docteur Baze. La dernière visite qu'il fit, en compagnie du brave homme, au chevet de Victoire Baissant., nourrice contaminée par un fils de Parisien misérable, l'a ti'op impressionné.

De voir cette malheureuse atteinte de paralysie syphilitique, paralysie mortelle dans ce cas, et de rencontrer à son chevet son mari dont la face offrait un spectacle atroce, cela lui causa une peur étrange, une terreur telle que pendant plusieurs nuits de suite, il eut des cauchemars effroyables.

Evidemment, le docteur lui avait dit : ces pauvres gens ne se sont pas soignés.

Malgré cela, Georges vivait mal et son sommeil était hanté par d'atroces visions de cliniques.

Son oncle, qui avait remarqué sa misanthropie, avait bien essayé de l'aider à réagir. Mais ce fut en vain.

Alors, l'ancien commerçant avait repris sa vie de jadis, laissant à son neveu toute latitude et ne lui offrant jamais de sortir avec lui.

Chaque jour, au lever du soleil, l'oncle Erminy arpentait la route, attendant l'heure du facteur.

11 était rare qu'une lettre d'Henriette Loches n'arrivât point au bureau de poste de Vouvant, à l'adresse de Georges.

Puis cela amusait Erminy de voir se détacher tout là-bas, sur le chemin, le point infinitésimal qu'y formait brusquement l'apparition du père Piiilippeau. C'était le nom du facteur de Vouvant. Un type!

Erminy le faisait jaser volontiers. Les deux hommes sympathisaient — à beaucoup de points de vue, — à deux surtout, essentiellement différents,

l'un pour sa gravité, l'autre pour le léger travers, plutôt fort trivial, qu'il dénotait.

En politique, Erminy et Pliilippeau s'entendaient comme larrons en foire, sans préjudice pourtant de l'affection touchante dont leur tabatière respective était le quotidien objet.

Chaque matin, dès qu'ils s'abordaient, Erminy, un peu protecteur en sa qualité d'ancien négociant retiré des affaires, de gros bonnet de la contrée, Philippeau ruisselant de déférence, le ministère avait son compte.

Précisément, la dernière combinaison n'avait pas eu le privilège de flatter leurs communes sympathies. La part octroyée, au dernier moment, contre toute prévision, à l'élément collectiviste, les inquiétait ferme. Mais il n'est que loyal de l'indiquer : si l'identité merveilleuse de leurs convictions centre gauche leur évitait jusqu'à l'ombre même des prises dites « de bec », les autres, régulièrement, se mettaient de la partie do l)avardage avec un entrain formidable.

Rien n'était plus drôle que Philippeau, coiffé de ce képi sans âge, avec ce faciès malicieux, cet air linaud, sentencier, après l'éternument : « Moi, monsieur Erminy, eh bien, si j'étais Loubet... »

Ce jour-là, fidèle à sa coutume, du plus loin qu'il aperçut l'oncle de GeoTges, il agita, bien visiblement, un pli.

— Bon, se dit l'autre, mon Parigot a quelque chose.

Philippeau, pour être guetté, attendu, n'imprimait jamais à son allure, nonobstant, plus de rapidité. C'était un principe chez lui.

Ça se voyait qu'il était centre gauche !,..

Par contre, arrivé à quelques pas d'Erminy, après le bonjour, où se traduisait une considération toute particulière, rendu cordialement, le facteur de campagne tendait sa « queue de rat », le bon tabac tout Irais, en homme qui sait vivre, — et qui n'y perdra rien, par-dessus le marché.

Dans le mutuel échange de procédés aimables, Philippeau, toujours, prenait les devants, non sans loucher vers le récipient cossu, en argent, et ciselé avec finesse, qui, déjà, émergeait du gousset d'Erminy.

— Pour M. Georges, annonça le postier.

— Très bien.

Or, justement, le neveu, en costume « dernier cri » de fervent de la bicyclette, s'avançait dans la direction des deux amis.

Il prit la lettre, et, cependant que son oncle enfourchait son dada, recommençait, — pour cause, — l'habituelle diatribe contre l'impôt sur le revenu, il lut, à l'écart.

Les lignes étaient de Maurice de Serres et disaient ceci :

« Mon vieux Georges,

» Tu vas me faire le plaisir de rentrer à Paris dare-dare. » Jo me marie après-demain, et tu sais nos accords. » Comme c'est convenu, mon vieux, tu seras mon premier témoin )) Je nage, avant la lettre, dans la béatitude. Juge de ce que sera, après, la félicité de ton copain.

» J'ai des ailes!...

» Toutes les femmes sont jolies, mais moins que mon Yvonne. Tous les hommes sont heureux, mais moins que moi.

» Ma roturière a des pieds de marquise, des cheveux d'ondine, un buste de déesse, et le Prince Charmant, le gaillard qui met l'embargo sur cette perle obscure, c'est Maurice de Serres, qui, parmi ses aïeux, compte un fermier général, un président à mortier, un gentilhomme de la chambre du Roi-Soleil... Excusez du peu, mes seigneurs ! chapeau bas, croquants! 0 Parfaitement, j'épouse la fille d'un rond de cuir. » Une mésalliance dans les prix forts, quoi !

» Ils vont en frémir, les aïeux!... Moi aussi, du reste, mais différemment, je présume. Non, mais la vois-tu, après la noce, la tête de madame de Serres, née Yvonne Régnier, pénétrant^ au bras de son époux, dans sa villa d'Ausancé?...

» Je t'écrirais plus longuement, mon vieux, mais, j'ai promis à Yvonne des vers que je lui lirai tout à l'heure... Respect à la Muse, et flûte pour les conventions sociales, ces raseuses !

» Je te lâche, dans l'ivresse ineffable de reprendre ma lyre ! pour •faire rimer joti?' avec amour, de toute l'ingénuité de mon cœur. ' » Ah ! j'oubhais...

» Saute dans le premier train en partance. J'ai longuement parlé de toi à mes futurs beaux-parents, et ton couvert sera mis demain soir, chez eux, rue du Temple 33, au troisième, la porte au fond du couloir.

)) Si quelque larbin galonné répond à ton coup de sonnette, c'est qu'il sera indiscutablement tombé du ciel I...

» Mais, à défaut, ma fiancée viendra toujourst'ouvrir. Ça vaudra mieux... Tu parles !

» Et nous n'admettons aucune excuse, aucune raison d'empêchement. » Je te prends les deux mains, mon vieux, littéralement fou de joie.

» Maurice. »

NoT.v : De Vaudray se marie le même jour que moi, et les deux noces se feront ensemble, ainsi que nous l'avons décidé.

C'est, dans la vie, une chose courante, inévitable, que le malheur de l'un, du chef de la prospérité, de l'idéal contentement, de l'autre, devienne plus insupportable, reçoive une aggravation particulière.

Georges en faisait, à cette heure, la cruelle expérience.

Ses doigts fufent pris d'un tremblement soudain.

— Heureux Maurice ! . . . soupira-t-il .

A quelques mètres d'Erminy et de Philipeau, qui occupaient le milieu de la route, lui tout au bord, le fiancé d'Henriette se remémorait sa rencontre^ rue du Rocher, avec de Serres, et la conversation qui l'avait suivie.

Celui-là, selon toute vraisemblance, était en passe d'amener à la loterie de l'hyménée un numéro de premier choix !

Cette lettre, Georges la relisait^ ne pouvant comprendre, admettre, que la vie eût pour celui-ci les plus enchanteurs des sourires, quand celui-là, également jeune, riche, distingué, connaissait les désespérances sans rivales...

Il s'absorba dans une courte rêverie...

— Moi, vous savez^ au fond, monsieur Erminy, l'impôt sur le revenu, je m'en f...

C'était Philipeau qui donnait son opinion en matière d'équilibre budgétaire, non sans savourer, pour la dixième fois, les titillations dévolues à sa muqueuse nasale.

Et le propriétaire terrien, en se doublant du solide rentier, de déclarer :

— Je crois bien !

Tous deux partirent d'un éclat de rire franc, sonore, qui les secoua gentiment.

Georges revint à la réalité des choses.

— Je repars ce soir, mon oncle.

— Parce que?...

— Parce que cette lettre d'un ami me rappelle un engagement, et, d'ailleurs, agréable, que le moment est venu de tenir. Mon ami de Serres se marie et j'ai, voilà pas mal de temps, promis d'être son témoin.

— C'est différent... D'autant plus que ton tour à toi ne tardera guère, à présent, j'imagine...

Et l'excellent Erminy ajouta :

— Rentrons au logis pour prévenir ta tante... Dites donc, père Philippeau, puisque mon neveu quitte Vouvant, il faut trinquer.

— Voilà qui n'est pas de refus.

Tous trois disparurent dans la maison, contre le mur de laquelle avait attendu la bécane de Georges.

— Germaine! Eh! Germaine! il y a du nouveau... fit Erminy. Notre neveu se trouve mal chez nous, et, dans quelques heures, plus personne I Envolé, le joli damoiseau 1

— Pas possible !...

— Mais oui, ma bonne tante, c'est ainsi... Raison majeure ! Un devoir à remplir!... mais je ne pars que pour deux jours.

Madame Erminy hocha la tête, de l'air de quelqu'un qui sait par expérience à quelles obhgations assujettit l'honneur d'être, à Paris, une façon de personnage, esquissa une moue de regret, et décida :

— Je vais te préparer ta malle, Georges.

— Ne vous donnez pas cette peine, je vous en prie... Je la ferai moimême... Cela m'occupera.

On n'ignore pas pourquoi le fiancé d'Henriette tenait expressément à prendre le soin en question et que certains objets, — livres, brochures, Holes, — s'accommodaient fort bien de la seule manipulation de l'intéressé discret.

— Je descends à la cave, et j'en remonte, vous verrez ça, avec un petit vin blanc qui vous a un bouquet, un bouquet ! Ah ! là ! là !...

Tante Germaine approuva de son sourire toujours grave, mais accueillant, et passa dans la pièce voisine.

Georges et le père Philippeau restèrent seuls.

Le vieux facteur, correct, poli, flatté, son couvre-chef vétusté, légendaire dans ce pays breton, posé près de lui, sur un siège, se livrait à des boutades qu'il croyait amusantes, que l'autre feignait de goûter, qui l'obsédaient, l'excitaient, sinon plus...

— Parlons bas, à cause de madame Erminy, votre vénérable tante, monsieur Georges... Ah! vous vous marierez bientôt ! Parfait. Il n'y a que ça de vrai, voyez-vous... Une bourgeoise bien robuste, bien saine, et qui pond en conséquence.

Philippeau s'enfilait une prise, et reprenait :

— Ainsi, moi, je suis un pauvre diable, je suppose ?... Eh bien, devinez combien j'ai eu d'enfants?

— Dame, comment puis-je deviner?...

— Dites toujours un chiffre, en l'air, au hasard comme ça...

— Quatre? Cinq?...

— Douze, monsieur Georges. Douze 1 Là-dessus, autre prise. Puis :

— Et tous vivent. C'en est une nichée, hein?... Chacun son goût, que diable!... Ma grosse Sidonie adore la besogne!... D'ailleurs, quand on s'épouse, serait-ce pour des prunes? tiens!.,. Un peu de plaisir, beaucoup

Ce fut bien Yvonne qui ouvrit!... (Page 227.)

de peine, une conscience droite où tout le monde regarde volontiers, je no sors pas de là, moi, Nicolas Philippeau... Je ne vous en offre jamais, monsieur Georges, parce que l'herbe à Nicot dans ce compartiment, reniflée do la sorte, ce n'est pas fait pour un jeune, élégant, beau monsieur comme vous... Une, deux, trois, ça y est!... Passez, muscade! Je reviens à mes moutons... Il y a des citoyens qui m'intéressent beaucoup, moi... Ce sont Liv. 29. Les Avariés. Liv. 29.

les fumistes, qui s'arrangent de manière à n'avoir pas d'enfants... Ce doit tHre du propre, leurs manigances!... Non, je ne me chauffe pas de ce boislà... Une, deux, trois, ça y est! Ah...cii !... Ah...ch!...

— Dieu vous bénisse, père Piiilippeau.

• — Merci, monsieur Georges... Je vais peut-être vous étonner, mais quand je me suis mis en ménage, j'étais neuf comme Un fifre... Oui, la moindre particulière ne m'était jamais tombée entre les pattes... J'avais un ami, Mandine, du Plan-Rousset, à quatre lieues d'ici, qui se tordait.,. Le jour des. épousailles, il me glisse : — « Dis donc^ Pliilippeau, comment que tu t'y prendras pour être à la hauteur?... «Je lui en ai servi de la hauteur, je crois, au camarade... Il est mort. Ce serait un sacrilège d'en rire... Et savez-vous, monsieur Georges, comment il est mort, le mallieureux?... Pourri, pourri en plein comme un fruit mangé des vers... J'ai assisté à sa fin. Je n'y pense jamais sans épouvante : il était chauve à trente ans, pas même, et il crachait ses dents... Ah! voici monsieur Eriliiny et sa bouteille... Trinquons... A la vôtre, patron!... Bon voyage, monsieur Georges!

Et, content de lui, sûr de son petit succès, Philippeau, ayant bu, tendit respectueusement la main.

Par quel miracle celle du fiancé d'Henriette, du syphilitique Georges Dupont, le client de passage — oh ! combien ! — du spéciahste Firmin Foxat, 163, rue Bréda, restait-elle calme, ne tremblait-elle pas du plus convulsif des tremblements?..

Présentons-la :

Mademoiselle Yvonne Régnier, dix-sept ans, blonde, sans profession, chez ses parents.

Une perle, en effet. Un bijou.

Qu'on aille droit à l'idéal jardin de pureté humaine, et que, là où ses fieurs sont le plus éclatantes, belles, prestigieuses, ou prenne, pour les amalgamer, la blancheur de ce lis, le parfum de cette rose — et l'on aura Yvonne, la fiancée de Maurice de Serres.

Elle incarnait la jeunesse enjôleuse, triomphante.

Elle était, dans toute la sagesse, tout le charme, toute la séduction.

Son père, Félicien, chef de bureau à l'Intérieur, on le sait, avait, un jour, dit à sa vertueuse, à sa bonne compagne : « Vraiment, lorsqu'il pleut à torrents, et qu'Yvonne sourit, je lui vois une ombrelle! ».

C'était poétique, cela, un peu outré, sans doute, mais exagération à part, cette vierge existait pour le plaisir et la fête des yeux.

Quand Paris-Babylone voulait se faire pardonner ses coquines, ses gueuses, ses prostituées de tout rang que prend l'apothéose, et celles dont la faim torture les entrailles-, il songeait à Yvonne Régnier, lui suggérait l'idée de cette promenade, avec sa mère sur les grands boulevards, et les passants jugeaient délicieuse l'apparition de cette chaste.

Ce soir-là, veille du grand jour, quand le premier témoin de Maurice de Serres eut appuyé sur le timbre, au seuil de la maison joyeuse et d'une modestie si manifeste, ce fut bien Yvonne qui ouvrit.

— Monsieur Georges Dupont, n'est-ce pas ?...

— Lui-môme, mademoiselle.

— Que c'est gentil à vous!... Nous craignions une déconvenue.

Il était sept heures du soir, mais il n'en sembla pas moins au jeune homme que cette voix charmante, musicale, tout à coup venait de lui parler dans du soleil.

Georges en fut comme mordu au cœur.

~ Une jalousie le prenait.

Non que la ravissante demoiselle fût susceptible de détrôner dans son adoration Henriette Loches.

Son culte restait intact.

Mais, forcément, fatalement, il procédait sans cesse par comparaison, ramenait tout, dans une pensée fixe, obsédante, impossible à chasser, au déchirement intérieur.

A présent, Maurice lui sautait au cou.

Il pénétrait dans le sanctuaire que cette famille d'humbles s'était créé, composé.

La jolie simplicité ne pouvait que l'impressionner.

Félicien Régnier n'avait pas toujours connu cette confiance dans le lendemain, cette quiétude, que l'on devinait assise depuis nombre d'années, dans ce foyer de petites gens.

Une déception formidable s'était attaquée à ce brave homme.

Fils d'un professeur de musique de Toulouse qui, depuis longtemps, dormait le grand sommeil, Félicien présentait une particularité point banale.

Ce bureaucrate, cet employé ministériel avait, dans le temps, montré une antipathie véritable pour la carrière ingrate, terre à terre, monotone, qui, finalement, l'avait reçue.

Féhcien, autrefois, dans la patrie du cassoulet, terre intéressante, oij les chanteurs abondent, où d'illustres précédents excitent, chaulFent les ambitions d'artiste, Félicien avait rêvé la gloire.

A vingt ans, il possédait un de ces organes puissants, généreux électrisants, qui font époque.

Sa voix remarquablement timbrée, lar^e, étendue, de fort ténor, constituait un don rare, précieux, béni, qui pouvait tout entraîner après lui : la gloire, la fortune, les honneurs.

Le père, chargé du cours d'harmonie au conservatoire de sa ville natale, avait quitté la vie, dans la plus douce des visions : Félicien débutait à l'opéra.

Hélas ! le père futur d'Yvonne avait compté sans la guigne, le mauvais génie, qui tient dans certaines existences une si grande place.

Un jour, la maladie s'était abattue sur le chanteur, et quel mal ?...

Une typhoïde!

Pauvre garçon !

Ah ! ça n'avait pas traîné !

On l'avait sauvé.

Mais adieu le « galoubet » superbe, retentissant, et savamment conduit aussi, qui autorisait tant d'audacieuses espérances, qui avait, tel un clairon de bataille, sonné dans tout le Languedoc !

Colle douleur-là avait été de celles qui transforment à jamais.

Il avait fallu vivre.

Alors, un ami fixé dans la capitale s'était entremis en faveur du désillusionné, elle candidat à la célébrité, aux lauriers du théâtre, s'était réveillé commis d'ordre place Beauvau. Il y avait de cela vingt-sept ans.

Et, bien malins eussent été ceux qui eussent reconnu, deviné, dans ce fonctionnaire modèle, affable, débonnaire, mais coquet, toujours tiré à quatre épingles, l'ancien chanteur de Toulouse.

Une consolation inexprimable était venue trouver Féhcien.

Un amour pur avait fleuri en lui, parfumé, enfiévré sa lèvre de brave homme, puis, dans l'humble logis, le berceau de l'angélique Yvonne avait mis cet orgueil.

Le jour où la chère petite s'était couronnée de sa quinzième année, exactement, on avait décoré le père.

Cela, c'avait été, dans la vie sans fracas, sans bruit, sans idéal, devenue la sienne, depuis un quart de siècle, le point culminant, pour les satisfae lions reçues.

Quand le ministre, qui était de par là-bas également, lui avait remis la croix, Félicien avait eu un joli mot, un peu présomptueux, mais si bien jailli du cœur :

— Ma joie est grande, monsieur le ministre, mais ce ruban, j'eusse préféré l'avoir comme ténor !

On voit que l'ambition terrassée, tuée, n'avait guère été mince, et qu'à cette occasion, Félicien Régnier se montrait suffisamment pourvu de cette

vanité naïve, enfantine, qui, avec la bonté, fait partie intégrante de l'âme du Midi.

Caria bonté, ça connaissait bien, comme de raison, le père de l'adorable Yvonne.

Georges Dupont s'en aperçut bientôt.

Placé à table, en face de Félicien, il était sous le charme que répandait cotte nature honnête, communicative, expansive.

Madame Régnier, toute à ses devoirs de maîtresse de céans, multipliait les attentions.

Yvonne avait la gaîté des pinsonnes.

De Serres n'avait jamais eu autant d'esprit, dans ce fier dédain du convenu, du banal, que permettent un cœur élevé, d'abord, et cent mille livres de rente ensuite.

Le repas terminé, on fit un peu de musique.

Yvonne se mit au piano, dont elle touchait avec intelligence, sûreté, et rien n'était plus gracieux que de voir ce grand beau garçon de Maurice, aussi brun qu'était blonde la fiancée, accoudé à l'instrument, dans cette pose de victoire, et, au moment voulu, tournant la partition.

En l'honneur de Georges, Félicien modula du Gounod, mezza voce, de sa voix bien finie pour l'éclat généreux, si légère, menue, écho si faible de l'organe d'antan, mais qui berçait, caressait l'auditoire.

Tableau charmant que le fiancé d'Henriette détaillait, admirait, souriant — et poignardé 1...

L'église Saint-Nicolas-des-Ghamps.

Deux robes blanches.

Deux fracs de mariés.

Ici, c'est Yvonne Régnier.

Là, c'est Berthe Martinet.

De Serres a le rayonnement qui marque les félicités bien profondes, complètes, absolues, — sans calcul.

Pierre de Vaudray, heureux, évidemment, aussi, mais point de la même manière, fait une fin, et, pour le moment, n'est pas à plaindre.

Les deux mariées forment un contraste qui frappe.

Yvonne a poussé au soleil de la création, comme ces fleurs splendides, qui, en plein air, toutes baignées de rosée, sous la caresse des brises matinales, n'ont rien à souhaiter, à envier. Elle est plutôt belle que simplement jolie. Demain, elle sera la Femme, dans toute la magie que ce doux

mol l'ail évoquer, dans louL 1 épanouissement qui esl le loi de cel être do charme, à travers les âges et les générations.

Berthe, que, à diverses reprises, la Camarde frôla, est mignonne, lluette, apparaît chétive. C'est la créature frôle, que le Baiser transformera tout à son avantage, pour de nouvelles voluptés...

Et c'est la poésie du lieu saint, pour les couples côte à côte.

Quand le prêtre, un vieillard, a distingué sous le voile d'Yvonne, qu'enguirlande l'oranger symboli(jue, ce visage divin de régularité, de fraîcheur, il a tenu pour extrêmement douce sa mission. Puis, de s'appeler, désormais, madame la comtesse Pierre de Vaudray, l'autre s'émeut si agréablement !

L'homme de Dieu consacre, bénit, lie, selon le rite.

Oii la Loi vient de poser son sceau, il met du rêve, paraphrase l'Évangile, l'amplifie.

Il dit la sainteté du mariage, de la pudeur, du devoir de nature, dans le jeune foyer; l'homme tutélaire à sa compagne, la femme se couronnant surtout de sa fidélité.

Il parle de l'enfant qui viendra, du vagissement qui, tout à coup, de cette alcôve de plaisir, et de souffrance, hélas ! fera une chose si grande, un lieu sacré comme ce temple !

Et, près de ce pilier, auquel, s'il l'osait, il s'adosserait volontiers, pour risquer moins de se trahir, Georges écoute.

Il ne retient ses larmes qu'au prix des efforts qu'on devine.

Ce qu'il souffre ne se raconte pas.

Georges imagine dans un décor semblable l'élu radieux, bienheureux, (ju'il eût été, lui, avant Maurice de Serres, avant Pierre de Yaudray, sans la satanique Margot.

Yvonne est belle, Berthe est mignonne. Mais Henriette a son amour, et dans cette jeunesse, cet attrait, qui dès lors, à ses yeux à lui, la veulent sans jivale, Henriette lui apparaît, portant la même toilette nuptiale.

Ils se sont agenouillés tous deux pareillement, voilà six mois, et si c'est un autre prêtre qui solennise l'acte, il y met la même gravité attendrissante...

Ali ! comme c'est doux, doux!...

Malheureux Georges !

Quand la vision s'évanouit, quand la chimère s'envole, son regard rencontre, croise celui de Serres, qui contient tout un monde, et signifie : « Dépêche-toi d'en faire autant, mon vieux ! »

Car Georges s'est donné pour pleinement rassuré.

« Tu avais raison. Maurice, par bonheur* c'était un bobo ».

Tel avait été son premier mot, la veille, en descendant l'escalier des Régnier.

11 avait appuyé, même, sur la chanterelle, souligné certains détails tout spéciaux, fourni à de Serres des indications particulières.

Tel symptôme, n'est-ce pas ? l'avait alarmé, terrifié.

Blague amère !

Où diable avait-il été trouver que la syphilis l'envahît...

« C'était fou, idiot, mon vieux ! » : C'avait été sa conclusion.

Enchanté, de Serres s'était empressé d'insinuer :

— A. quand les violons ?

— A bientôt, sans doute.

Et il se savait bien contaminé, bien atteint, certes!

Là-bas, à Youvant, une nuit, il s'était réveillé en sursaut.

Presque aussitôt, c'avait été un mal de tête extrêmement violent.

A ce point que jamais, jamais, il n'avait été pris d'un tel malaise.

Ne pouvant se rendormir, il s'était levé, dans le grand silence de la nuit, avec d'infinies précautions, l'oncle et la tante Erûiiny reposant de l'autre côté de la cloison.

Le mal de tête persistait.

Une sueur froide avait perlé au front die Georges...

Est-ce que, voyons, c'était là une suite naturelle du bobo (comme avait dit Foxat, l'empirique sinistre), de l'écorchure?...

A la lueur de cette bougie vivement allumée, il s'était regardé à ce miroir... Quelle décomposition, quelle altération des traits !

11 était pâle, tout pâle.

Et, soudain le pauvre avait gémi :

— Miséricorde !...

Quoi? Qu'était-ce? Qu'y avait-il ?

Sur son corps fourmillaient de petites taches d'aspect cuivré, dont la coloration persistait sous la pression du doigt. Il y en avait! Il y en avait !...

Blême à présent, Georges s'était, d'épouvante, abattu sur son lit. Qu'était-ce encore?...

L'infection toujours.

Les mêmes taches effrayantes se reproduisaient sur la poitrine, les avant-bras...

Et, alors, bien entendu, Georges, derechef, avait pleuré, incapable d'autre chose, d'une résolution d'homme, d'un aveu courageux, net, entier, à ce grand brave homme de docteur Baze.

Et c'était le môme malheureux, syphilitique, qui, interrogé par de Serres,

sur l'époque exacte à laquelle allait être fixé, irrévocablement, son mariage, répondrait : « A bientôt » .

Quelle criminelle, monstrueuse démence !

Margot, assurément, avait été l'infamie faite femme, mais lui, s'il no s'arrêtait pas... de quel nom le faudrait-il flétrir?

Revenons cà Pierre de Vaudray,

Celui-là, pour le moment, n'avait qu'à se louer de l'intervention obligeante, dans ses affaires joliment embrouillées, de Sébastien Merlin, l'ancien officier de santé !

Tout allait bien.

Le blason était redoré.

Merlin allait toucher sa commission.

Monsieur et madame Martinot ne juraient déjà plus que par leur g-endre.

Quant à Berthe, devenue comtesse de Vaudray, elle promettait une petite femme empressée, câline, caressante.

Le rêve pour le frère de Yalentine de Largohénec!

Evidemment, il se mariait sans amour, mais cette considération, tout à fait inutile à ses yeux, ne diminuait en rien le bénéfice attaché au nouvel état de choses.

Madame de Vaudray, au surplus, n'avait pas vu sans plaisir son fils s'arrêter au sage parti de cette union lucrative.

Pour elle, il avait un double mérite.

D'abord, Pierre rompait ainsi, vraisemblablement, avec son existence de libertinage, d'excès, voir même de scandales, et ensuite la dot de Berthe rendait au mari d'autres services extrêmement urgents...

Madame de Vaudray était fixée sur le point exact, où en étaient les embarras d'argent de son fils

De tout côté, donc, la situation de Pierre devenait présentable.

Quant à Madame de Vaudray jeune, elle entrait dans le mariage honnêtement, sans se douter qu'elle était l'objet d'un marché, et toute prête, toute disposée à montrer une sincère tendresse conjugale.

Si Berthe était ravie de son titre, de sa couronne de comtesse, elle disposait néanmoins de trop d'intelligence pour croire avoir inspiré une de ces passions pour lesquelles toute une longue vie est encore trop brève, trop rapide.

Ce qu'elle demandait à son mari, au résumé, c'était d'être un époux loyal.

LES AVAUIES

Mainlenant, Maurice est aux genoux d'Yvonne... (Page 235.)

Elle se jurait bien de mettre à remplir son devoir, à réjouir la commune couche^ toute son obéissance, sa soumission.

Elle pressentait que le mariage exercerait sur son organisme longtemps débile une influence heureuse.

Alors, rien ne pourrait l'empêcher de réaliser sa grande et sublime espérance.

Liv. 30. Les Avariés Liv. .^0.

Il est des femmes que la maternité, en les appelant, effraye quelque peu.

Faire de la vie, c'est souffrir tant !

Et la souffrance fait toujours peur.

Berthe, elle, raisonnait différemment.

La perspective de l'enfant à venir se présentait à elle sans son cortège de tourments.

Être mère, cela disait tout, et les tortures qui s'en suivraient ne pouvaient compter en aucune façon :

Elle se réservait de dire à Pierre, une fois initiée, dans l'adorable al)andoti des intimités suprêmes :

— Je veux une fille !

Car, d'abord — on verrait après, n'est-ce pas? — une fille la comblerait d'aise.

Dame, si c'était un fils, on protesterait pour la forme, bien sûr. Mais, en premier lieu, elle espérait recevoir en cadeau un cliérubin absolument conforme à son désir.

Et, a Ce moment, dans l'église Saint-Nicoias-des-Champs, elle souriait, BertlieMartinot, désormais comtesse de Vaudray, au petit être qui, immanquablement, — pas une ombre de crainte à cet égard — naîtrait de l'union consommée.

Berthe songeait:

— Je serai mère...

Par anticipation, le cantique d'action de grâces montait de son cœur à ses lèvres.

Or, (l'heure est venue de le rappeler), Pierre de Vaudray allait décevoir cruellement sa femme.

Le crapuleux Sébastien Merlin en savait quelque chose, (rappelons-le aussi), lui qui avait préparé l'union.

Mais il fallait toucher les trente mille francs I...

Quel majestueux type de canaille !...

— Ma petite femme 1

— Mon petit mari î Le nid les a reçus.

Ainsi que de Serres l'a si gentiment combiné, c'est à Auzancé, dans la villa offerte à son Yvonne, que la nuit de noces déroulera ses enchantements indicibles.

C'est le couple rêvé.

Si Dieu n'est pas content, ravi, c'est qu'il est difficile...

Et le nid est digne des époux.

Il a bien fait les choses, de Serres.

Impossible de concevoir un décor plus propice, mieux approprié aux délices qui y seront vécues, aux extases qu'on y boira.

Yvonne a fini de s'ébahir, de s'exclamer.

Cotte tenture est retombée derrière eux, et dans le grand silence de la nuit, à la lueur de cette lampe orientale, suspendue au plafond de la chambre, ils sont seuls^ bien seuls...

Dans le firmament tout constellé d'étoiles, celles-ci sourient.

— Yvonne !...

— Maurice !... "

Ils ne font que se regarder — et, déjà, c'est exquis. Alors, elle :

— Méchant!...

— Pourquoi ça ? ma beauté ?

— Tu es trop riche.

Elle a dit cela, l'enfant pure, superbe, sans chercher beaucoup, ah! non, et comme la fleur odore, le soleil embrase — tout naturellement.

Maintenant, Maurice est aux genoux d'Yvonne, sur un coussin, un pouf.

Elle se tait.

Lui aussi.

Et, soudain, son passé de noceur, de noctambule ami des restaurants fameux, adéquats à la grande fête, à la grande bamboche, Maurice le revoit.

Elles défilent, les cocottes, les grues, empanachées de vice.

Misère!...

Il a cru, un moment, que vivre, c'était ça, de baiser ces visages, de faire glisser ces fanfreluciies, de se réveiller, les reins brisés, l'esprit veule, dans le lit de ces filles, de poser ces louis sur ce meuble 1...

Pouah !

— Comme tu es beau !

— Ne parlons pas de moi... Je t'aime.

Yvonne ferme les yeux.

La musique lui est plus douce ainsi.

0 cantilèno éternelle ! mot qui synthétise tout 1

Et comme il dit bien ça, Maurice de Serres à son aimée 1

Yvonne gazouille :

— Répète...

— Je t'aime...

Il en va autrement rue Jouffroy, où avant leur départ pour l'Italie, Berthe Martinot, comtesse de Vaudray, et Pierre vont, de leur côté, consommer le mariage.

Le système de ce dernier est différent.

Il s'en faut que, à l'instar de Maurice de Serres, il ait complètement dépouillé l'opérateur trop intelligent, subtil, avisé.

Mais pourquoi s'étonnerait-elle, Berthe?...

Elle doit préférer s'amuser, ce qui est infiniment mieux de circonstance, n'est-ce pas?

Elle trouve Pierre très gentil...

Le fait est qu'il vous a, pour frôler^ une habileté remarquable.

Le gaillard ne s'est pas tenu le raisonnement de Maurice, et cette ignorance de vierge se dissipe au galop.

S'étonner? Mais, une fois encore, pourquoi?

Le mariage, apparemment, ne peut que comporter ces manèges spéciaux, assez compliqués, que la jeune épouse tient pour extraordinairement singuliers, — et qui souvent la blessent à jamais, moralement.

Comme de Serres a caché son trop de science, son acquit excessif, Pierre, lui, s'empresse de montrer les siens.

11 est enchanté de sa méthode, Pierre de Vaudray.

Incontestablement, le plus sûr moyen de dominer sa femme, de la « tenir », c'est celui-là.

Et tandis que Pierre de Vaudray pense ainsi, sa femme, elle, s'endort lentement, le cœur délicieusement étreint, l'âme vierge, un peu étonnée.

A peine a-t-elle fermé les yeux, qu'il lui semble qu'une vision très douce lui apparaît...

A peine femme, elle est déjà mère par la pensée, par le désir touchant.

Mère !

Et pelotonnée dans les bras de son mari, elle murmure dans un baiser :

— Je voudrais tant une petite fille...

Elle ne sait pas, Pierre ignore et ne peut supposer que ce souhait restera sans être jamais exaucé...

La vie leur sera-t-ellc longtemps clémente?

On devine à quel état d'esprit était en proie Georges Dupont, lorsqu'après avoir assisté à la double fête nuptiale de ses amis, il se retrouva seul en face de la vie.

Que faire? Retourner chez lui, rue du Rocher? Non... sa mère était absente de Paris, mieux valait attendre en un quelconque cabaret de nuit le premier train du matin.

Un instant, il eut la tentation d'aller voir Henriette.

Oui, la revoir, la revoir une minute et retourner à son exil, avec dans le cœur le bon souvenir d'exquises et nouvelles minutes passées auprès de la fiancée.

Il n'eut pas le courage de se refuser ce plaisir-là.

— Demain matin, vers neuf heures, j'y serai.

Un maraudeur passait, il se fît conduire aux Halles et, là, termina sa nuit.

Sitôt que le jour parut il s'évada du cabaret de nuit. L'air frais du matin lui fit du bien.

A pied, il se dirigea vers le Ranelagh et y arriva comme sept lieurcs sonnaient.

Il le savait, Henriette se levait tôt pour travailler avec son père.

Il passa devant la maison amie, s'arrêta un instant.

Les fenêtres étaient closes et les persiennes fermées. .

— C'est bizarre, pensa Georges, à cette heure-ci, d'ordinaire. Loches est levé...

Il s'éloigna, fit un tour et revint. L'hôtel paraissait inhabité. Le cœur serré, il sonna longtemps... Personne ne répondit...

— Eux aussi sont en voyage sans doute... Allons!... Retournons làbas... à Vouvant...

L'âme en peine, il s'éloigna...

Quelques heures après, il montait dans l'express qui le ramenait tout làbas, dans sa soHtude..

Et à voix basse, il murmura :

— Dans deux mois, sans doute, moi aussi, je pourrai être heureux... Deux mois !... Ça en fera six... six mois...

Et en frissonnant, il ajouta :

— Pourvu que ma maladie ne me joue pas de tour dans dix ans, comme à ce graveur...

Page 1