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LA TENEBREUSE

Les enchantements successifs de ce voyage de noces en Italie marquaient pour la jeune comtesse de Vaudray une étape inoubliable.

Berthe marchait dans un rêve.

C'était, sans aucun doute, bien joli, Montmartre, et la rue de TAbreuvoir, et le petit parc planté de vieux tilleuls, tout autour de la non moins vieille maison de style Renaissance.

Mais l'Italie!...

Pierre, venu là, dans le temps, en compagnie d'une croqueuse de pommes teintée d'art, et pour qui ce merveilleux décor était du déjà vu, Pierre jouissait avec raison de l'ébaubissement de Berthe.

Il soignait ses effets, de plus, en cicérone spécial, qui sait bien do quelle nature sera la gratification allouée.

Les nouveaux mariés s'étaient aimés sous le plus féerique des ciels.

Les stations de ce pèlerinage unique de douceur, c'avait été, en citant, au hasard, les principales : Naples, baignant ses pieds dans cette mer splendide, que tous les poètes ont chantée ; Florence, la ville des fontaines, des jardins, des palais de marbre, des colonnes ; et, si l'énorme magnificence de Rome avait écrasé l'ancienne petite bourgeoise parisienne, Venise, ah ! Venise, par exemple, l'avait franchement attendrie !

Cette âme honnête, naïve, point compliquée du tout, s'était, de préférence, émue, au spectacle de la cité lacustre, déployant, par les nuits magiques, l'onduleux réseau de ses mille canaux, où ghssaient, lanterne au front, silencieuses, les gondoles légendaires.

Quand les colombes de la place Saint-Marc étaient venues manger dans le creux de sa main, Berthe avait levé vers Pierre des yeux visiblement reconnaissants, au regard qui prouvait qu'on lui savait gré de plaire, d'amuser avec tant d'heureuse ingéniosité.

Pas de doute : si lui réalisait le but, tenait les promesses faites, accu* mulées, de la sorte, par la lune de miel, donnait, à son heure, cette maternité qu'on appelait si fort, pas de doute, elle serait, la jeune comtesse de Vaudray, une compagne aimante.

Puis, le mariage, décidément, avait exercé sur la santé de BerLhe Finfluence voulue, souhaitée.

Comme une fleur qui s'étiole, soudain, au contact de la goutte d'eau, reprend ses couleurs et sa force, la fille du rentier Martinot, sous le baiser conjugal, s'était transformée délicieusement.

Accompli, le miracle t

Il n'était plus le temps des lèvres pâles, des yeux chargés de mélancolie et de fièvre, où ses braves gens de parents, aux petits soins, ne lui arracliaient ce sourire timide, imprécis et voilé, qu'en multipliant les attentions, les distractions de toutes sortes.

Pierre disait à sa femme :

— C'est papa Martinot, hein? qui va être baba !...

Et Berthe riait de bon cœur, dans la lumière ruisselante de ce prestigieux soleil, à ce balcon d'hôtel, d'oii le panorama était si curieux, si joliment impressionnant^ avec ses muletiers, ses bateliers et ses moines.

A tout instant, du sein des lagunes animées, des chants de mandoline et de guitare montaient vers la nue enchantée, et Berthe, positivement, rayonnait de plaisir.

Mais le voyage avait duré trois mois ; la dernière lettre de madame Martinot était pressante, conseillait le retour ; la rue de l'Abreuvoir réclamait son habitante chétive, maladive, d'antan, muée en comtesse de Vaudray, en jeune créature de vigueur, d'épanouissement et de triomphe.

Pierre articula :

— Rentrons. Mais comme, à l'aller, nous avons brûlé Nice, au retour, ma foi, ce sera différent.

Berthe ne répondit rien : sa jeune poitrine, aux trésors longtemps absents, aux rondeurs neuves et fermes, s'écrasa sur celle de l'époux.

Le lendemain, ils quittaient l'Italie.

Hélas ! un jour, la comtesse de Vaudray, en remontant le cours des ans, revivra par le souvenir le trimestre si doux vécu sur cette terre de beauté infinie, et, la comtesse de Vaudray pleurera

A Nice, la saison battait son plein.

Autre émerveillement pour la jeune femme.

C'est que ce sol et ce ciel ont aussi la clémence des clémences.

— Mais, Pierre, c'est le paradis terrestre en France même?...

L'atmosphère bienfaisante, respirée là, dans ce bruit, ce fracas, de pcr-

péluelle fête, accentua le prodige charmant qu'avaient commencé le mariage et le ciel italien.

Le corps et l'âme trouvèrent leur compte à ce séjour de deux semaines dans la ville des joies cosmopolites.

Berthe prit sa part des extravagances, des folies, du Carnaval, dans les senleurs des orangers, des palmiers, des grenadiers, dont se décorent les fastueuses villas et les places publiques.

La fantaisie, la bizarrerie, la bigarrure du spectacle, lui fut une chose extrêmement divertissante.

Elle eut sa voiture de fleurs.

Elle jeta, reçut des confetti — des vrais.

Elle connut, en se frottant amoureusement à Pierre, les émotions de la roulette, que Monaco distribue avec tant de munificence.

Le geste du croupier l'intéressa, non moins que la vue de tout cet or sur les tables oblongucs, disposé en piles plus ou moins hautes, tandis que l'aiguille tournait.

— Regarde cette Anglaise, Berthe, lui souffla, un soir, son mari.

— Oii donc, Pierre?

— De l'autre côté, voisinant avec ce malheureux blême comme un moine, qui, sûrement, joue son dernier écu...

— Ah ! oui.

C'était bien la plus extraordinaire apparition qui pût se produire dans ces salles de jeu de Monte-Carlo, dont la spécialité, cependant, n'est guère d'offrir à l'observateur du banal.

Ce qu'il y avait de plus remarquable chez cette étrange femme, n'élait ni les yeux, ni les rides, ni son teint, mais l'énorme, fabuleuse quantité de bijoux dont elle se parait.

Assise comme elle l'était sous le feu du lustre, elle flamboyait, tout simplement, de pierres précieuses.

A chaque mouvement de ses mains agiles, cent pointes de feu jaillissaient des diamants de ses doigts.

A chaque ondulation de son cou ridé, parcheminé, la lumière jouait sur d'innombrables facettes, tandis que son regard froid, impassible, — qu'il gagnât ou perdît, — suivait, dans sa course capricante, la bille aveugle.

Cette vieille Anglaise ressemblait à un spliinx habillé de joyaux.

— Très drôle ! murmura Berthe, en constatant que le râteau symbolique lui enlevait pour toujours le souci des deux louis qu'elle venait do mettre sur la noire.

Elle minauda, très en train, s'amusant à souhait :

Liv. 31.

lùurijut fu}ail, fuyail... (Page 244.)

Liv. 31.

— Tu sais, Pierre, je suis contente, oh ! mais, là, bien contente do perdre, à cause du proverbe... Heureux au jeu...

Pierre sourit, seule réponse à faire.

— Fais-moi valser maintenant.

— Viens.

11 entraîna sa femme dans le flot des danseurs, et de se savoir pressée ainsi, au milieu du tourbillon charmant, par le mari, le légitime maître, tandis que ces cocottes surannées avaient pour cavaliers ces éphèbes, cela faisait du bien à la jeune comtesse de Vaudray, lui était comme une façon de bercement.

Le bonheur lui donnait une finesse d'esprit particulière.

Elle trouvait des mots plaisants et que Pierre notait.

Quand une dégrafée passait au bras de quelque beau fils orgueilleux de montrer sa conquête, Berthe, à l'oreille du mari, murmurait, malicieuse en diable, une parole d'à-propos.

Une fois, elle demanda :

— Dis, Pierre, sais-tu ce qu'il me rappelle, le monsieur?...

— Mais non...

— Les pigeons de la place Saint-Marc.

Et de pouffer.

Pierre s'égayait aussi, songeant à l'époque heureusement finie oij c'était lui le pigeon...

A présent, il souriait à tous, remplumé.

Un matin, il annonça :

~ Aujourd'hui, Berthe, gala au Casino. Fais-toi belle.

Le chatoiement des lumières sur les épaules nues, les habits noirs.

C'est la cohue élégante, riche, pompeuse, des grands soirs de réjouissance, de liesse.

La salle des Fêtes regorge, toutes ses dorures et ses fresques encadrant ces heureux.

Radieuse, bénissant la vie, dans sa robe décolletée, et gantée jusqu'au coude, cette aigrette fulgurante dans ses cheveux d'or pâle, la comtesse de Vaudray regarde, éblouie, fascinée, autour d'elle.

Berthe observe, à côté de Pierre, dont l'œil sceptique, à travers le monocle, prend, néanmoins, plaisir à tel ou tel détail.

Ahl quelle histoire on écrirait avec les vices qui se pavanaient là, dans

leur victoire^ leur triomphe, qui ont payé ces toilettes de faste, tiré du velours des écrins, ces boucles d'oreilles, ces colliers et ces bagiles !

Dans la mêlée féerique, le frère de Valentine, l'ancien viveur, découvre des visages de connaissance, les signale à sa femme.

Ici, un nom qui, depuis des siècles, est dans le Gotha, en bonne place — un nom de grand-duc ou d'archi-duc — et, tout près, celui d'une prostituée de haut vol, dont la mère a lavé la vaisselle.

Cela crée, sème du vertige... On n'ose pas croire, tant les tares, les plaies, les pourritures sociales, se font hautaines, insolentes, dans ce Casino célèbre.

Mais on va commencer.

Le chef d'orchestre monte à son fauteuil.

Du silence tombe.

Une minute ou deux encore, et le rideau se lèvera...

Alors, brusquement, comme si tous les gens qui sont là venaient de recevoir le même avertissement, comme si leur pensée à tous était, d'une manière irrésistible, sollicitée par le même fait subit, instantané^ tous les yeux, pouvant voir, se portent dans une direction unique, toutes les lorgnettes s'y braquent.

Dans l'avant-scène de gauche, une femme, seule, vient d'entrer, se tient debout, regarde la salle, s'offre à la curiosité, à son admiration.

Elle est très belle, cette femme — et étrange, étrange, surtout !...

La robe de soirée dont se gaine son corps est du velours noir le plus riche.

Cette robe moule incomparablement le buste aux lignes d'harmonie, de magnificence, et ce qu'on voit de lui a le blanc de l'albâtre.

Les prunelles, brunes, sombres, à l'extrême, d'un noir de nuit, dégagent avec une séduction des plus puissantes, un sortilège mauvais, fatal et redoutable.

Presque pas de bijoux, mais sur la chevelure somptueuse, au savant édifice, un diadème minuscule, composé de diamants inestimables est posé — énigme pour les uns, défi pour les autres, auréole pour tous — celle du Mal!

Derrière Pierre de Vaudray, on a fait cette indication :

— Marguerite de Perles !

Il est comme toute la salle, Pierre, parbleu !

il regarde, dévisage, à l'aide de sa jumelle, la nouvelle venue, la grande courtisane...

Il se dit : « Voilà qui est singulier!... »

Derrière lui, toujours, le même spectateur laisse tomber :

— ... Oui, la maîtresse du prince Paul.

Et, soudain, Pierre, qui s'est étonné à ce point, d'abord, et, ensuite repaire, du chef de cette lentille, là, à la naissance des seins marmoréens, Pierre n'a plus l'ombre d'un doute, monologue dans son strapontin, à voix très basse :

— C'est Margot!...

C'était Margot l'infâme, l'empoisonneuse, oui.

Nous l'avons laissée à Constantinople, après le meurtre d'Edim-Pacha, retirant le poignard de la plaie, réparant le désordre de sa toilette, et, secouée (lu tremblement (|u'on devine, fuyant, éperdue, sous les étoiles...

Son trouble insigne, la peur d'être arrêtée, faisait avec le calme qui l'entourait le plus énorme des contrastes.

Dans le lointain, des myriades d'astres prêtaient, avec la lune argentée, leur lumière riante aux minarets aériens, dressant leurs flèches gracieuses.

Margot fuyait, fuyait...

Tout à coup, elle se raisonna, se ressaisit, tourna la tête.

Personne!...

— Voyons, voyons, du sang-froid!... se dit la gueuse immonde.

Et donnant à son pas une régularité tranquille, Margot examina la situation.

De cet examen, elle conclut que si le crime n'était pas découvert avant le jour, son salut s'imposait, et que, môme dans l'hypothèse contraire, avec de la présence d'esprit, de l'habileté, un certain luxe de précautions, elle pouvait fort bien, encore, brûler la politesse à Constantinople.

Seulement, l'hôtel Bcllevue, rue des Petits-Champs, ne lui vaut plus rien.

Elle y a donné un faux nom^ mais ce n'est pas ça qui la protégera, éloignera tout soupçon, si la police turque flaire immédiatement la tragédie d'amour qui vient de se jouer, pose le doigt sur la vérité, tourne, retourne tous les registres d'hôtel de Stamboul.

Elle ne reviendra pas rue des Petits-Champs, voilà tout.

Tant pis pour ses bagages !

Ils sont, d'ailleurs, à peu près insignifiants.

Elle a eu soin, en outre, de faire disparaître son chiff're de tout le linge intime que devait contenir sa malle.

Elle a de l'argent plus qu'il n'en faut. C'est l'important.

Margot n'hésite plus : elle regagnera la France par voie de mer.

Elle regarde encore : personne toujours !...

Alors, la coquine s'agenouille, creuse un trou profond dans le sable do la côte, tire le poignard de sa poche, boit — de volupté ! — le sang qui y adhère, puis enfouit l'instrument de forfait.

Elle s'oriente, — avec difficulté, certes, mais y parvient.

Elle descend vers le port, à l'aide de la voiture enfin rencontrée, loin, déjà, du théâtre du crime.

Elle arrive.

Une foule de navires sous tous les pavillons dorment à Tancre, et, s'étant renseignée auprès du cocher, qui baragouine le français, Margot apprend qu'il y a, tous les jeudis, un départ pour Marseille.

Tous les jeudis?... Quelle chance !...

Quelques heures encore, et aucun danger — immédiat, du moins, — no la menacera plus !

Seulement, il lui faut un alibi, au cas oii elle serait prise, le pied sur l'embarcadère du navire — ou quelque chose qui ressemble à ce qu'on appelle un alibi.

En descendant de voiture, elle remarque un noctambule, un charmant officier, qui rêve, là, la cigarette aux lèvres, appuyé sur son sabre recourbé, admirant la beauté suprême du spectacle, cette forêt de mâts, ces kaïks légers glissant au loin.

Margot attire son attention, sourit non équivoquement, accoste l'homme, le suit, se prostitue non loin de là...

Autre malheureux ! autre victime !...

Désormais, Margot ne les comptera plus.

C'est avec délices, dans une joie démoniaque, qu'elle infectera, pourrira, de son baiser maudit, ce qui est de la chair d'espérance, du sang généreux, puissamment coloré, fait pour couler dans les veines de l'être qu'on aurait procréé, pour de la joie, de la béatitude !

C'est sa fonction sociale, à présent, de tout souiller, très calme, au surplus, bien tranquille, impassible...

Margot se venge.

La voici à Marseille.

Son enrôlement dans le bataillon de Cythère local s'effectue aussitôt.

Margot n'est pas de celles qui perdent du temps...

Elle fait sensation.

La jeunesse dorée de l'endroit s'émeut.

La scélérate fille tient ses assises, tantôt à la Maison Dorée, tantôt à la taverne Alsacienne, le plus souvent chez Bodoul, et elle s'est baptisée Marguerite de Perles.

La voilà de l'Armoriai de l'ignominie !

Seulement, il en est qui la coudoient, chaque nuit, dans les lieux de plaisir, les cénacles dé la débauche, et devant lesquelles il faut se découvrir très bas, quand on leur compare Marguerite de Perles.

A côté de cette dernière, ce sont des saintes !...

Si elles saimient, elles la fouetteraient en pleine Cannebière!...

Elles sauront — mais trop tard, lorsque. Marguerite de Perles se sera envolée, de ses ailes d'ange de Satan, vers des cieux encore ignorants d'une aussi monstrueuse perversité.

11 y avait là Marins Borniol, fils d'armateur, jeune avocat plein d'heureuses promesses, à qui tout, dans la vie, souriait...

Comme Georges i)upont, il croyait aux grandes choses, aux beaux sentiments et aux jolies vertus.

Pas davantage coureur.

Mais sa destinée étant de rencontrer Margot, Mftrius l'avait rencontrée, et l'empoisonnement, là, avait été si rapide que le père, d'abord, en était mort de honte, et que le pauvre enfant, lui, s'était détruit.

Maintenant, elle opérait toujours sur là Côte d'AzAir, mais en territoire niçois et monégasque.

Elle avait bon espoir tout à fait, Marguerite de Perles, pressentait un événement considérable, quelque chose comme une conquête illustre, immortelle, celle-là...

Et, tout à coup, un invraisemblable yacht, à la proue dorée comme une châsse, s'était amarré face aux palmiers, aux grenadiers.

Les journaux de Nice avaient annoncé : « Le prince Paul est notre hôte une nouvelle fois ».

Le prince Paul?...

Quel était-il?

Ah ! certes, pas un prince pour rire !

Non, un vrai, une Altesse Royale extrêmement huppée — au moins comme naissance — futur chef suprême d'une race qui tenait dans l'Histoire une prodigieuse place, dont le sang avait coulé sur tant de champs de bataille, sous cet orgueilleux drapeau, qu'on en perdait le nombre.

Le prince Paul, comme noceur, — excellent garçon, au demeurant — avait une légende qui le sortait vraiment de l'ordinaire.

Marié à lune des plus jolies femmes de son temps, il n'avait pas cru devoir se fixer à son charme.

Il courait la prétentaine, comme le dernier de ses sujets, avec une remarquable inconscience — pour ne pas dire autre chose et montrer le respect commandé par l'un des plus vieux trônes de l'ancien continent.

Le prince Paul avait deux filles.

Et, tout de môme, son rêve, son ambition, comme Altesse d'abard, comme homme ensuite, c'était d'avoir un fils.

Peut-être envisageait-il cette riante perspective en débarquant de son yacht, le prince Paul, par cet après-midi de féerie, en bon garçon, sans honneurs militaires ni salves d'artillerie.

Peut-être.

Mais quand son landau passa dans cette avenue, devant cette terrasse de café, l'Altesse Royale, brusquement, tressaillit.

On put voir, dans son profond œil bleu, une lueur passer.

Lueur de surprise, assurément, car ce blasé formidable ne pouvait guère, avec une femme, dès le premier choc, éprouver autre chose.

La femme, elle, debout sur une chaise^ agitait son mouchoir, véritables flots de dentelles.

— Vive le prince Paul !

Alors, l'Altesse tourna la tête, fixa Marguerite de Perles, sourit bien gentiment, oh! oui.

Une heure après, une proxénète infiniment chic débattait le prix avec l'infâme.

La nuit suivante, le marché s'exécutait. — La marchandise frelatée... ne subissait, dans la livraison, aucune espèce de retard.

Mais qu'on juge du degré auquel Marguerite de Perles possédait la science du plaisir, ce qui n'avait été qu'une fantaisie de débauché devenait, soudain, une passion maladive, un attachement qui durerait 1

— Tu me plais. Je te garde...

— Oh! Altesse, Altesse...

Es-tu contente, Margot?...

Tu l'es, il faut croire.

Maintenant, quasiment reine du côté gauche, tu es la maîtresse du prince Paul, et, par avance, tu empoisonnes, tu souilles toute une dynastie, dans le potentat hbertin dont tu es l'Hébé de luxure...

On comprend ton orgueil satanique, cette allure de triomphatrice implacable, que Pierre de Vaudray te découvre, te sent.

Par vengeance, tu empoisonnes, tu empoisonnes sans repos, et, à présent^ la souillure est si haute qu'elle va forcément demeurer stationnaire.

Tu es belle et tu es immonde.

Tu es la profanatrice innomablc;, la puissance infernale qui détruit par ce qui dore la vie — et la procure : le Baiser.

Ta caresse enfante la sanie, sans qu'on s'en doute, en berçant, avec toutes les complaisances, toutes les soumissions.

Tu es le myslère, entre tous effroyable, l'énigme de suprême fange, — I'Empoisonneuse — la TÉNÉBREUSE 1

VEnS L ABIME

Des jours ont passé.

Il faisait une très douce matinée de novembre.

L'horloge paroissiale allait égrainer, dans l'atmosphère attiédie de ce dernier jour de fin d'automne clément, les onze tintements de l'heure d'avant midi.

Les rues passantes s'encombraient davantage.

Paris bougeait.

Des midinettes, au rire pimpant, frileusement emmitouflées dans de mignons fichus, le corps tremblant, s'échappaient des ruches, en courant, en chantonnant le dernier refrain populaire.

Le soleil éclatant jetait de la joie sur les visages et de la poussière d'or sur les branches dénudées des arbres.

Autour de l'église, des brassées de fleurs, chrysanthèmes, roses de Nice, premières violettes jetées pêle-mêle sur la toile cirée des éventaires, parfumaient l'atmosphère, faisant à ce jour, de presque hiver, un décor délicieux de premier printemps.

Devant la grille du sanctuaire, des voitures attendaient; un coupé, fleuri d'oranger et de lilas blanc, des landaus fermés...

Et, par instants, dominant le bruit des voitures roulant, se choquant.

— N'est-ce pas que c'est joli par ici?... (Page 254.)

dominant le bruit des mille voix de la foule, une plainte grave et solennelle s'entendait : voix d'orgues planant sur le couple agenouillé dans le chœur odorant, voilé par la tumée des encens...

Un mariage se célébrait, un grand mariage.

L'escalier extérieur de l'église était couvert d'un épais tapis se déroulant jusqu'au chœur, tapis foulé quelques instants auparavant par les petits Ljy 32, Les Avariés Liv. 32.

pieds d'une délicieuse et chaste créature dont le visage, à peine caché par le long voile des épousées, était comme un miroir oiî se reflétaient toute la joie de vivre et d'aimer que ressentait la vierge vivant le plus heaujour de sa vie.

En tremblant un peu, elle avait passé devant la haie des curieux sympathiques, friants de ce spectacle attendrissant qu'offre une jeune femme montant à l'autel.

Et cette foule, composée de vieillards pour lesquels ce voile blanc évoquait des souvenirs si doux en l'air des très lointaines années, de jeunes filles attendries, émues et pensant : « Si c'était moi ! » de femmes, commères pas méchantes, de titis blagueurs, mais bons enfants, cette foule avait été unanime à déclarer que la mariée « avait l'air bien gentil ».

Le mari aussi « avait l'air bien gentil x>, "Tout le monde « avait l'air bien gentil »...

Et les battants dorés de la lourde porte s'étaient lentement refermés sur le dernier couple des invités tandis que, majestueusement, les grandes orgues avaient mugi une marche nuptiale solennelle,

La foule avait envahi l'église.

La cérémonie avait commencé. Cérémonie touchante et grave dans ce décor spécial et gothique, dans une atmosphère où planent des nuages d'odorante fumée, dans la lumière douce des vitraux et dans l'enveloppement des ondes musicales savantes qui semblent laisser tomber sur les âmes un lourd manteau d'étrange volupté...

Tout là-bas, masquant le prêtre officiant, le suisse pontifie et s'avance^, tout rouge, chamarré, officiel^ majestueux...

Driling! Driling! Ding!... ding! ding !

Les petites clochettes tintent, le suisse frappe^, de sa hallebarde enguirlandée de rubans^ les dalles sonores, la foule s'agenouille et, dans le silence profond, bientôt s'élève comme un déhcieux murmure, puis s'accuse, plane, pleure, implore, la voix du ténor chantant le « ô Salutaris ».

Puis, la voix se fait souffle et le souffle murmure.

Le prêtre psalmodie.

Soudain, un remous se produit, des têtes, curieuses, se penclient, des regards veulent voir : l'époux, sous le regard paternel du prêtre, passe l'anneau nuptial au doigt de sa femme.

Le mariage est consacré... La cérémonie touche à sa fin... les orgues tonnent, mugissent, les voix célestes dorment, le plain-chant s'élève, on marche vers la sacristie ; le défilé commence, les compliments pleuvent, mondains, sincères.

La foule s'écoule et bientôt, au bras de son mari, la jeune épouse quitte

Tég-lise saluée par un dernier chant d'orgues. La porte massive s'ouvre et le couple est inondé de lumière.

Au dehors, la foule se presse^ curieuse, hon enfant, admirative.

La mariée saute dans le coupé, son mari la suit, la portière claque, le coupé file emporté par ses deux demi-sang impatients.

— Ils sont heureux, ceux-là !

— Us sont riches I

— Ils sont jeunes !

— Us ont la santé !

La Santé ! Lamentable ironie !

Ces deux nouveaux mariés se nommaient : Monsieur et madame Georges Dupont 1

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