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EN PLEIN BONHEUR

De sa fenêtre, grande ouverte sur la campagne si belle en son printemps fleuri, Henriette, étendue sur une chaise longue, les épaules couvertes d'un châle de soie, le visage éclairé par un rayon de soleil, le torse incliné, le regard occupé, termine un exquis bonnet à trois pointes, que rend plus coquet encore et charmant, un flot léger de Valenciennes délicatement posé sur les bords de la coiffure, agrémentés d'un peu de mousseline de soie bleu-ciel.

Henriette, dans peu de mois, sera mère.

Elle termine sa layette.

Et c'est touchant et charmant à la fois de la voir coiffer son poing de petits bonnets blancs, bleus, roses et de la voir sourire à ces brimborions, comme elle sourira au petit être que tout le monde attend avec une impatience fébrile...

Un peu pâle, les traits émaciés, le regard légèrement fiévreux, la jeune femme supporte à merveille sa maternité, qui date de quelques jours après son mariage.

Voilà deux semaines, elle a manifesté soudain, — caprice de jeune maman, — le désir de partir pour la campagne...

Depuis la confirmation de la « grande nouvelle, » elle accuse un peu de mélancolie... Paris l'excède...

Georges, immédiatement, a exaucé le vœu de sa femme.

En quelques heures, au petit bonheur, dans la vallée de Chevreuse, il a trouvé le revoir où^ pendant de longs mois, va s'écouler, pour le jeune ménage^ des heures exquises de bonheur simplet semées d'enfantillages et do gamineries charmantes.

Et, le surlendemain du jour où Henriette a demandé de faire ses couches loin de Paris, Georges Dupont, accompagné de sa mère et de sa belle-mère, prenait à la gare du Luxembourg trois billets pour Bures.

— C'est à Bures que tu nous conduis ? demanda Henriette.

— Nous descendrons à Bures. De là, nous irons à pied jusqu'à Montjay, petit hameau perdu au sommet d'une colhne. C'est là que j'ai trouvé le cher asile dont nous avons besoin. La maison est meublée. Détail précieux : il y a une écurie et une remise.

— C'est tout à fait ce qu'il nous faut.

— Je vais acheter un petit âne et un panier avec des roues caoutchoutées et nous pourrons faire de belles promenades.

— Oh ! oui, c'est ça.

Henriette bat des mains et son visage s'illumine dun éclair de joie naïve et touchante qui brille dans ses yeux un peu battus...

Georges, gamin, attentionné, prend sa femme dans sesbras et l'embrasse.

— Fais donc attention, lui dit sa mère, nous ne sommes pas en famille.

En effet, une bonne femme de la campagne occupe le coin du wagon.

Elle a entendu.

Et, d'une voix cassée, avec un bon sourire de grand mère :

— Laissez, laissez donc, ils s'embrasseront pas plus vieux et je sais ce que c'est que les jeunesses... j'ai eu mon temps aussi... Le bonheur ça se glane pas si vite qu'un arpent de blé et le bon Dieu ne donne pas de billet de retour pour le temps des baisers...

Brave femme!

Soudain, le train stoppa.

Ils étaient arrivés.

Georges aida sa mère et sa belle-mère à descendre du wagon, puis, ayant pris sa femme dans ses bras, il les entraîna toutes trois vers le lieu de leur retraite fleurie.

Bures est un délicieux petit village perdu dans un bas-fond de la vallée de Chevreuse.

Quelques maisons, une antique église, des champs traversés par l'Yvette, voilà Bures.

Au loin, les coteaux boisés de Montjay, de Gif et d'Orsay, et plus loin encore^ dans le brouillard de chaleur^ s'estompant sur un ciel délicieusement pur^ les pentes de Chevreuse et les clochers de Saint-Rémy et de Saint-Clair.

Ces coins de vallée ont quelque chose d'attendrissant qui étreint le cœur.

Il paraît bon vivre dans ce décor charmant, au milieu de ce silence troublé par le chant d'un coq ou le tintement d'une cloche sonnant \'A?igelus.

Henriette, avec un étonnement de jeune pensionnaire, contempla, ravie, tout ce merveilleux paysage qui, inondé par les rayons d'un chaud soleil de printemps, semblait lui sourire.

La nature était accueillante.

Les bourgeons éclataient, les arbres fruitiers avaient revêtu leur neige d'été et la brise, qui soufflait légèrement, traînait dans ses ondes les mille parfums delà terre.

Madame Loches et madame Dupont, sur le conseil de Georges, prirent, au sortir de la gare, la route à gauche ; les deux jeunes gens, volontairement, restèrent en arrière.

Se donnant le bras, unis étroitement l'un contre l'autre, ils marchaient en silence, émus, heureux, sincères.

De temps en temps, leurs regards se rencontraient, ils se souriaient et frissonnaient.

Et, comme ils s'engageaient sur la route de Chartres, Georges, qui avait pour sa femme mille attentions, demanda, d'une voix câline :

— Nous ne marchons pas trop vite, ma chérie ?

— Non, mon aimé.

— Veux-tu que nous nous reposions un peu?

— Mais non. Je suis très bien.

Ils continuèrent de marcher.

Et, Georges, le cœur serré par une très douce et voluptueuse angoisse, éprouvant une de ces émotions, d'une seconde, qui font frissonner et qui font monter aux yeux d'imperceptibles larmes, Georges murmura :

— N'est-ce pas que c'est joli par ici?...

— Oui, très joli.

— Tu te plairas dans ce coin perdu de banheue parisienne ?

— Infiniment...

— Ma chérie !

Et, vifs, ils se prirent un baiser.

LES AVARIÉS ^Sb

Nous l'avons déjà dit, depuis quelques mois qu'ils étaient mariés, Georges et Henriette étaient parfaitement heureux.

Et ce bonheur-là, nul nuage n'était venu encore l'assombrir.

Lorsqu'après avoir assisté au mariage de Maurice de Serres et de Pierre de Vaudray, Geor ges était retourné en Vendée, dans ce coin de Vouvant où depuis plusieurs mois sa vie s'écoulait, il avait senti naître en lui quelque

vaillance.

— Oh! je vais bien me soigner! murmura-t-il dans son coin de wagon.

Et ce n'était pas de la poignante tristesse qu'il ressentait, d'être, à cette heure, séparé d'Henriette, Son nouvel exil ne prenait pas cette allure de sacrifice grave et douloureux extrêmement dont il s'était paré la première

fois.

Au contraire, cette séparation nécessaire lui paraissait indispensable, il

était heureux de la prolonger.

Pourquoi ? Mais parce qu'il avait été ému par le bonheur des deux cou pies, bonheur sain, à cette heure, et qu'il ambitionnait de se le créer, ce bonheur-là, sans craintes immédiates de le voir sombrer.

Oh! oui, je vais me soigner, six mois, un peu plus même... ma chère

Henriette!...

Et de fait, de retour à Vouvant, il s'était soigné rigoureusement.

Pas d'alcool, pas de café, de la sagesse. Couché tôt, levé à l'aube, mangeant bien, se suraUmentant, il prit en quelques semaines des allures de poupon de bazar.

Ses joues se colorèrent, ses yeux brillèrent d'un éclat de vie intense.

Deux années d'un régime pareil, il était sauvé. Il redevenait un homme.

De la SyphiHs, il ne ressentait nulle atteinte.

Depuis sa roséole, elle ne se manifestait pas.

Georges rutilait.

Et la date de son retour, brusquement, arriva. On le pria de rentrer.

Loches parlait pour sa fille ! Ça commençait à être une scie, la fameuse

lésion.

Sa mère lui enjoignit de rentrer.

11 revint à Paris.

Les Loches, madame Dupont, l'attendaient à la gare. Lorsqu'ils virent arriver ce gros poupon, joufflu, soufflé, éclatant de santé et le visage éclairé par un regard brillant et si naïvement heureux, ils poussèrent une exclamation de surprise et de joie.

— Ah !.. Et c'est avec une mine pareille qu'il ose se dire encore malade I Georg-es, dans un dernier scrupule, déclara en toussotant un peu :

— Oui, j'ai bonne mine, mais je souffre encore un peu,

— Tu souffres, toi? fit Loches, bourru bienfaisant.

— Mais oui... la nuit... oh! très peu...

— Allons, allons, c'est de la comédie Nous dînons ce soir avec mon docteur. Il nous renseignera sur ton compte.

Georg-es avait pâli.

Pendant une demi-heure, il devait en oublier de tousser.

Mais, soudain, son trouble disparut pour faire place à la joie immense et sincère qu'il éprouvait de se retrouver aux côtés de sa fiancée.

Il lui parut qu'elle était plus belle, que ses yeux étaient plus exquisement mélancoliques et qu'un lég-er voile de tristesse donnait à son visage une allure plus grave et plus délicatement jolie.

Henriette avait un peu souffert de cet éloignement.

Souvent, pendant ces longs mois d'été, accoudée, à la nuit tombante, sur la barre d'appui de la fenêtre de sa chambre, elle avait laissé errer son regard qui ne voyait pas sur l'infini du ciel.

Elle s'était abandonnée à de longues rêveries.

De son cœur, si plein d'amour, s'élevait une prière dont Georges était l'objet.

— Mon Dieu, faites que mon bonheur ne soit pas atteint...

Et, peu à peu, autour d'elle, les bruits s'apaisaient, le lourd silence de la nuit l'enveloppait ; elle pleurait...

Soudain, elle se retirait brusquement de la fenêtre, allumait sa petite lampe et, l'âme attendrie, relisait les lettres de son fiancé.

Puis, elle s'endormait lentement en pensant à celui qui était toute sa vie... son seul but, son unique cause de joie...

— Le docteur Richardon ; Georges Dupont, le fiancé de ma fille. Les deux hommes se fixèrent un instant et se saluèrent.

— Et maintenant, à table...

Loches, prenant le bras de Georges et celui de madame Dupont, s'était dirigé vers la salle à manger.

L'avarié n'était pas très à son aise.

Le début du dîner fut quelque peu froid. Cependant, la conversation s'anima... Les plats étaient délicieux, Georges mangea de bon appétit. Les vins étaient généreux, il but copieusement. Au dessert, il considérait le docteur Richardon comme un vulgaire invité et bavardait johment.

Aux cigares et au café. Loches demanda au docteur :

...Henrielte soudait ses lèvres chastes à celles de son mari. (Page 258.)

— Eh bien, mon cher savant, vous avez devant vous un jeune homme qui a une lésion au poumon droit ; comment trouvez-vous qu'elle se comporte, cette lésion ? Moi, je constate que ça lui enlève l'appétit.

Georges avait dîné pour deux :

Loches ajouta :

— Auscultez-le donc, passons dans mon cabinet...

Liv. 33. Les Avariés. Liv. 33.

Les trois hommes s'absentèrent un instant. Lorsqu'ils rentrèrent au salon, le docteur déclara :

— Mon cher monsieur, vous n'avez pas plus de lésion au poumon quô de cheveux dans la main...

— AlorSj on peut lui confier une femme?

— N'ayant pas de lésion, donnez-lui une liaison.

— Toi, mon gaillard, tu seras marié dans un mois. Georges avait souri... et pensé :

— On ne m'accusera toujours pas d'avoif brusqué les choses... Jamais ces gens-là n'attendraient un an... Bah! en étant raisonnable... Et puis, franchement, est-ce que, si j'étais si malade que ça, je mangerais comme je mange?...

Allons !

tJn mois après, il épousait Henriette.

Et, le matin du mariage, il était convaincu qu'il ne commettait pas une mauvaise action...

Il se tenait le raisonnement suivant :

— Je n'ai plus de bobos, je mange bien, je bois bien, je dors bien, mes cheveux ne tombent pas !... Ah ! et puis, zut !... Des enfants, des enfants, nous en aurons plus tard... Maman attendra un peu... et voilà tout...

Et, sain en apparence, il s'était marié.

Ce fut chez ses beaux-parents que s'écoula sa nuit de noces... Depuis Margot, nulle femme n'avait tressailli dans ses bras... Une ivresse capiteuse le prenait tout cntief . iîenriette était sa femme !

— Ma femme !

Ce mot avait pour lui comme une valeur magique.

— Ma femme !

C'est-à-dire l'être frêle et docile, la nature aimante, exquise, qui vous fait l'offrande de son corps dans un superbe élan de l'âme et se donne dans un sourire, s'abandonYie fiévreusement, aveuglément... avec confiance...

11 était écrit que Georges, jusqu'à la minute suprême, aurait comme de vagues appréhensions et de fichues reculades.

— Mais non, je n'ai rien, je me suis bien regardé ce matin... Ah! et puis, s'il le faut, je reprendrai du machin... Et puis, j'ai attendu six mois, comme l'a dit Foxat, et Foxat n'est pas un imbécile.

Quelques instants après, il pénétrait dans la chambre nuptiale, et Henriette, vêtue d'un exquis saut-de-lit, soudait ses lèvres chastes à cielles de son mari.

Lorsque Faube se leva, la faute de Georges était irrémédiable,..

Les premiers sourires du réveil furent assombris, pour lui, par une nouvelle obsession.

Des craintes sérieuses naquirent en son cœur...

Dans l'ivresse aveuglante du moment exquis oii Henriette s'était donnée, il avait peur d'avoir commis ce qui, pour lui, ne pouvait être qu'un « péché paternel »...

Et soudain, il se souvint... s'accusa, s'insulta, pria Dieu que la Providence lui épargnât le remords d'avoir été aveuglé, grisé...

Il acheta des livres de médecine.

« // ri est pas extrêmement rare de voir des maris syphilitiques en période secondaire avoir des enfants sains... »

Cette phrase lue versa sur le cœur de l'avarié comme un baume régénérateur...

Il respira plus librement...

— J'aurai peut-être cette veine-là, au cas où je serais papa...

Georges Dupont n'attendit pas sans quelque angoisse l'annonce de la chère nouvelle.

Malgré que la science l'autorisât, dans une certaine mesure, à escompter encore sa veine, il ne pouvait se défendre de troubles poignants qui l'agitaient.

Peu à peu, contrastant avec la confiance voulue qu'il s'imposait^ naquit une inquiétude de tous les instants.

Les livres de médecine qu'il lisait en cachette jetaient le doute dans son esprit.

Les statistiques des syphiligraphes l'épouvantèrent presque.

Et, peu à peu, il comprit que le docteur Fraisier — dans une certaine mesure, suivant son avis — avait eu raison ; il sentit que le mal dont il était atteint était extrêmement contagieux et n'avait pas le bon esprit de prévenir ses victimes du jour et de l'heure oii, soudain, il lui plaisait de réapparaître selon sa fantaisie.

Il comprit bien alors de quelle façon et par quoi Margot l'avait coiilaminé : un baiser.

Et, pendant quelques jours, il s'abstinf d'oinbrns'jor sm femmf^ sur 1rs lèvres. Regain, bien piètre regain de sciUj^juiua, de peuis...

Henriette s'aperçut de cela et, câlinement, avec dans la voix une nuance de reproche, lui en fit la timide observation.

Georges prétexta n'importe quoi de banal et, craignant qu'en l'esprit de sa femme pussent naître des mauvais soupçons, il s'exécuta...

Tous les cinq, huit ou douze jours, suivant que les hasards de la vie le replongeaient dans sa boue, il exerçait sur lui-même une surveillance de tous les instants.

Et cela dura deux mois au bout desquels., sa veulerie reprenant définitivement le dessus, il ne prit plus aucune précaution...

A quoi bon, pas de traces, pas de boutons, pas de cheveux aux dents du peigne, pas de brûlures à la gorge, ni de minimes sensations de piqûres à la langue ou aux amygdales.

Et un matin, alors qu'enveloppé dans sa robe de chambre, il hsait son journal assis au coin du feu, Henriette, le visage un peu pâle, émue, presque balbutiante, vint à lui.

La veille, son mari avait accepté d'aller à l'Opéra avec de leurs amis, — Henriette, indisposée, s'était couchée.

Georges était rentré tard et n'avait point réveillé son aimée.

— Bonjour^ mon Géo.

Georges, au son de cette voix, jeta son journal n'importe où, se leva d'un bond et se porta à la rencontre de sa femme.

— Ma petite reine !

Henriette vint se blottir sur la poitrine de l'aimé.

— Déjà levée !

— Oui... oh! je viens d'avoir une peur stupide...

Georges, en se reculant un peu, — il avait de ces angoisses subites de malfaiteur toujours craignant de se voir démasquer, — Georges déclara :

— C'est vrai, tu es toute pâlotte... Pourquoi as-tu eu peur?

— Oh I c'est stupide, je te le répète.

— Dis toujours, — insista-t-il avec dans ses gros yeux un éclair peureusement interrogateur.

Et Georges, doucement, entraîna son aimée, vint se rasseoir dans le fauteuil et la prit sur ses genoux, la berçant gentiment, précieusement. Henriette se fit toute petite et commença en baissant les yeux :

— Eh bien, voilà... figure-toi que ce matin, tout à l'heure, quand je me suis éveillée, j'ai eu, en ne te voyant pas à mes côtés, comme la pensée que tu n'étais pas rentré...

— Oh! Henriette!

— Oui, je saiSj c'est fou... Mais tu sais, quand je me suis trouvée., toute seulcj dans ce grand lit... Enfin, c'est fini, c'est passé...

LES AVARIES 26i

— Mais il ne faiit nas avoir de pareilles pensées, fit à mi-voix le mari, sur un ton de doux reproche, — rien, dans mes façons d'être à ton égard, ne te permet d'avoir d'aussi méchantes pensées... Je t'aime infiniment, tu es toute ma vie... Je suis si heureux;... Tu sais si bien m'aimer... si pieusement être ma femme...

Henriette enveloppa son mari d'un regard à la fois voluptueux et profondément i.'iterrogateur. fouilleur. ..

— Tu m'aimes? murmura-t-elle.

— Je t'adore...

— Pour toujours?

— Pour toujours... Je me sens incapable d'une trahison. Henriette baissa les yeux.

Puis, quelques minutes s'étant écoulées, des larmes frangèrent ses paupières.

Georges, en constatant cela, sentit à nouveau une émotion lui serrer le cœur.

Une crainte complexe le fit frissonner.

— Pourquoi pleures-tu, mon aimée ?

Avant même que d'avoir parlé, avec un sourire et un regard, la jeune femme versa comme un baume sur l'âme subitement angoissée de son mari.

— Oh ! sois sans crainte, ce n'est pas de chagrin, non, c'est de joie. Je suis très heureuse et plus encore que tu ne peux le supposer... Oh! hier soir, oh! oui, hier soir, je fus contrariée.

— Toi?

— Oui... quand on est venu nous chercher pour aller au spectacle de l'Opéra...

— Tu étais souffrante.

— Oui... j'avais mal à la tête, — fit Henriette avec un sourire entendu.

— Tu me l'as certifié.

Alors Henriette se leva et se recula en bc/.tant des mains.

— Tu m'as cru?... Ce que tu es naïf!... Eh bien, pas du tout, je n'avais pas mal à la tête...

— Alors, pourquoi m'as-tu privé du plaisir d'aller entendre Faust avec toi?

Henriette enveloppa son mari dans la chair rosée de ses bras...

— Parce que j'aurais eu infiniment plus de plaisir à ce que tu restes près de moi, surtout hier soir... j'aurais voulu te faire comprendre qu'ici même je te réservais quelque chose de bien plus intéressant que Faust.

— Quoi donc ?

— Une nouvelle, une grave nouvelle.

— Mais parle, voyons... je suis sur des charbons ardents.

— Hier, après-midi, je suis allé chez le docteur.

— Oui, je sais...

— J'ai eu avec lui une conversation très intéressante à l'issue de laquelle il m'a certifié... Tu ne devines pas?

— Tues...

— Si ça pouvait être une petite fille ! Mais, presque aussitôt, Henriette ajouta :

— Qu'as-tu?... Tu n'es pas heureux?

Georges fixait sa femme de très étrange façon... Grâce à un violent effort de volonté, il réussit à rester maître de lui. Il balbutia en prenant la jeune femme dans ses bras :

— Mais si, mais si, très heureux, très heureux...

Après quelques longues minutes de silence, Henriette fit, avec un léger tremblement dans la voix :

Je sens, mon Georges aimé, qu'une vie nouvelle va commencer pour

nous... A peine mariés, dans quelques mois, tu seras papa, je serai maman...

— Un petit être nous unira plus encore. Henriette, en entendant ces paroles, fixa son mari.

Bien vrai?... Tu penses bien profondément ce que tu dis?

— Je le pense de tout mon cœur.

— C'est que je tiens à l'élever, moi, mon enfant. '

— Nous rélèverons, ma chérie.

— Je ne pourrais pas me résoudre à le confier à une étrangère. Et alors, dans ces conditions, c'est deux, trois, cinq années, peut-être plus, qu'il nous faudra lui consacrer exclusivement. Moi, c'est naturel, c'est plus qu'un devoir pour mon cœur de mère et je ne vivrai pas une minute qui ne soit tout entière vécue pour mon chérubin, mais toi?

— Eh bien, moi?

— Un papa ne sent pas comme une maman. Un papa, ça n'emmaillote pas, ça n'allaite pas... ça ne fait pas chauffer, à bout de bras, les langes bien douillets...

— Pourquoi pas?

— Souvent, dans bien des ménages, la mère reste seule au foyer... Le

monde lui est fermé, le théâtre, la plupart des plaisirs qui sont de notre âge.

— Ah ! je comprends ! Tu as peur que je te délaisse et que je continue à vivre comme en ce moment... Mais non, ma douce chérie, ça je te le jure, je ne te quitterai pas, je ne prendrai part qu'aux plaisirs que lu pourras partager... Moi aussi, j'aimerai matériellement notre enfant, je le bercerai, je le dorloterai... Enfin je te jure de faire tout pour te prouver que je t'aime infiniment et que je puis être et bon père et bon mari.

Henriette se montra ravie d'entendre son aimé parler ainsi. Et, pour le prouver, elle se jeta dans ses bras... Après de longs instants d'étreinte, elle conclut :

— C'est que j'en connais des monstres de maris qui profitent de la maternité pour tromper leurs femmes.

— Je ne te tromperai jamais.

— Ahl non !... Je t'adore, je suis prêté à tout faire pour te le prouver, mais ne me fais jamais souffrir... Ce serait fini!...

Ce serait fini !

Georges, une fois seul, le regard perdu dans les profondeurs lumineuses du foyer ou se consumait une bûche, se les répéta nombre de fois, ces trois mots.

— Ce serait fini.

Henriette avait dit cela sur un ton de voix grave et qui laissait pressentir qu'une très mâle énergie sommeillait dans ce cœur de vraie femme, capable de concevoir les plus beaux dévouements, mais aussi, de haïr mortellement quiconque la ferait souffrir.

Alors Georges songea.

Pendant les trois mois qui suivirent cet aveu, il fut la proie des pires alternatives.

Tantôt, le cœur gonflé de joie à l'idée que sa femme allait lui donner un enfant, tantôt l'âme bourrée d'inquiétude, vivant en un continuel quivive.

Et, dans le silence, il prépara tout un scénario de mensonges...

Et l'image de Foxat se dressa devant ses yeux, de Foxat dont il n'avait qu'à se louer, puisqu'à cette minute inquiète de sa vie présente, il était à même de constater que le charlatan lui avait rendu de signalés services...

Ses appréhensions, ses demi-craintes mirent trois mois à sombrer.

La grossesse de sa femme était normale.

Ah ! alors, ce fut de l'enthousiasme insolent.

Il exulta, ni plus ni moins.

— Ah 1 parlons-en des savants et des princes de la science à quarante francs la visite! Ils vous donnent des tracs fous... Mais ils vous poussent à la mort, ces gens-là, sous le prétexte de vous mettre en garde contre des maux dont ils vous font d'affolantes descriptions.

Et il fit de l'esprit.

Et vraiment, il redevint le tranquille et bon gros garçon de l'année d'auparavant.

Use laissa glisser sur la pente de son bonheur en carton pâte, pente au bas de laquelle l'attendaient les pires misères...

Le départ d'Henriette pour la campagne fut décidé.

Nous les avons vu descendre à Bures et s'engager sur la route de Chartres.

Les deux grand'mères parlaient de 1' « Enfant ». Leur joie était immense.

Madame Loches avait trouvé « que les enfants avaient bien été un peu vite ». Ils auraient dû attendre un peu et profiter de leurs meilleures années. Un bébé, c'est tant d'ouvrage !

Mais Loches ne l'avait pas entendu de cette oreilJe-là.

Socialiste mihtant, partisan de la repopulation après avoir, dans sa jeunesse, fait tout ce qui dépendait de lui pour ne pas avoir deux enfants, il avait trouvé très noble la situation de sa fille et l'action de son gendre.

— Il faut avoir des enfants!... Songeons à la France! !

Personne n'avait osé réphquer et les deux grand'mères n'avaient plus pensé, dès lors, qu'au bonheur qu'elles auraient bientôt de pouvoir dorloter et plus tard bourrer de friandises le petit ou la petite.

Madame Dupont était aux anges.

Elle faisait montre d'un enthousiasme illimité.

Les quatre voyageurs, ayant suivi pendant quelques cent mètres la route de Chartres, commencèrent à monter le petit sentier, bordé de bois et perdu sous l'ombrage des arbres, qui mène à Montjay.

La montée dura un quart d'heure.

Et soudain, quelques vieilles masures couvertes de chaume ou de tuiles dépareillées s'offrirent à leurs yeux.

Ils étaient arrivés.

Georges, tel un gamin, coiffait ses poings avec les petits bonnets... (Page 268.)

La maison que Georges avait louée se trouvait à rextrémité du hameau.

Perdue au milieu de séculaires tilleuls, elle était bien l'asile rêvé où allait pouvoir s'achever la grossesse de la jeune femme.

Un mur, haut de deux mètres, entourait la propriété dans laquelle on pénétrait par une vaste grille en fer forgé, au barreaux de laquelle se croisaient les lianes d'un très vieux pied de lierre.

Liv. 34. Les Avariés. Liv. 34.

Une fois le seuil de cette grille franchi, en suivant une allée ombreuse, on arrivait à la maison dont on apercevait, en entrant, par une éclaircie de feuillage, le rez-de-cliaussce.

C'était une assez jolie construction^ vieille d'un siècle et qui appartenait aux propriétaires du château de Montjay dont c'avait été une dépendance jadis.

Pour des raisons pénibles de deuil et de mort, on avait abandonné cet ancien rendez-vous do chasse.

Georges l'avait loué pour un morceau de pain.

On accédait au premier étage au moyen d'un vaste perron aux marches de marbre maculées et tremblantes.

Georges fit tourner la porte sur ses gonds rouilles et tous quatre pénétrèrent dans la maison qui fut visitée en détail.

Il fut décidé que le jeune ménage occuperait les chambres du premier étage.

Ces chambres étaient meublées.

Henriette, sitôt entrée dans la pièce qui devait leur servir de chambre à coucher, ouvrit toute grande la fenêtre et admira le paysage vraiment beau.

La campagne était inondée de soleil...

Henriette, tandis que leurs mères continuaient de visiter la maison, fit gentiment signe à Georges d'approcher.

Lorsqu'il fut près d'elle, elle lui saisit le bras, se serra contre lui, et laissant tomber sa tête sur son épaule murmura :

— Comme nous allons être heureux ici, croi.s-tu? Georges frissonna voluptueusement.

Dans un baiser, il balbutia :

y — Moi, je serai toujours heureux où tu seras^ tu sais si bien donner à tout ce qui t'entoure un peu de ton charme... Mais avec toi, je vivrais dans un désert.

— Tiens! grosse bête, avec moi ce ne serait plus un désert.

Et, baignés à cet instant par un rayon de soleil filtrant au travers d'un paquet de feuillage, les deux jeunes gens, émus^ touchés et vibrants, échangèrent une chaste et exquise caresse d'amants : un baiser long...

Henriette eut tôt fait de transformer la maison.

Ayant bourré ses malles d'objets familiers, elle donna à sa chambre, tout de suite, un aspect d'exquise intimité.

Madame Loches retourna à Paris, quinze jours après Tinstallation des enfants à Montjay.

Quant à madame Dupont, elle venait voir son fils et passer la journée avec sa bru trois fois la semaine.

Les trois jours qu'elle passait à Paris étaient consacrés par elle aux emplettes qu'elle faisait dans les g-rands magasins et qui n'étaient faites qu'en vue de la prochaine naissance de l'enfant, déjà adoré, de son Georges.

A Montjay, elle s'occupait avec Henriette do la layette.

Les deux femmes, assises sous les beaux arbres du jardin, taillaient des bavettes, des brassières, des couches.

La future jeune mère avait exhumé une très belle et très ancienne poupée, grandeur d'un bébé de six mois, et, gravement, s'en servait comme de mannequin.

Lorsque le soir arrivait et que Georges rentrait de Paris, on soumettait à son approbation le travail maternel de la journée.

Sur une table, devant lui, s'étalaient les petits vêtements de batiste ou de piqué.

11 donnait son avis...

Et ce couple de très jeunes gens, penchés sur ces riens qui sont si chers au cœur d'une mère, offrait un spectacle charmant.

Le dimanche était jour consacré.

Personne ne venait visiter le ménage Dupont.

Aussi, Georges et Henriette en profitaient-ils pour vivre librement à leur guise.

Jamais levés avant onze heures, éveillés à Imit, dans cette grande chambre oii le soleil jetait de chatoyants rais de lumière gaie, par l'entrebâillement des lamelles des persiennes, les jeunes gens, dans les bras l'un de l'autre, devisaient en se câlinant.

Naturellement, c'était le petit être qui faisait tous les frais de la conversation empreinte par instants d'une naïveté touchante.

— Tu sais, disait Georges, si c'est un fils, je le veux à Saint-Cyr.

— Un soldat ! Ah ! non.

— Tu n'en veux cependant pas faire un prêtre?

— Non... Mais pourquoi pas un officier de marine?

— Et les naufrages ?

— Oui, c'est vrai...

— Non va, officier, c'est ce qu'il y a de mieux...

— Et pourquoi pas un homme de lettres, un auteur dramatique?

— C'est une carrière bien aride.

— Oui, mais il y a rAcadémie.

— Celle qui n'est pas au coin du quai !

— Tiens, tu n'es pas sérieux.

— Ah ! maintenant, il aura peut-être deux têtes.

— Veux-tu ne pas dire des horreurs I

— Et si c'étaient des jumeaux?

— Je ne te répondrai plus...

— Méchante !

Et Georges embrassait sa femme.

Lorsqu'ils étaient levés, ils couraient à la petite armoire bretonne où étaient enfermés les objets de la layette.

Georges, tel un gamin, coiffait ses pomgs avec les petits bonnets... imitait le cri de l'enfant, les vagissements d'un nouveau-né.

— C'est le petit bonnet à son petit n'enfant n'a sa petite mémère ! Henriette éclatait de rire.

C'était infiniment comique, en effet, de voir ce gros garçon de mari, à quatre pattes, faire des enfantillages et avouer dans un baiser toute sa joie simple et sincère d'être père.

Comme le docteur Fraisier était loin !

Georges Dupont avait cette quasi arrogance des gens infiniment heureux et pour lesquels la douleur ne semble devoir être qu'un sujet de conversation.

Et la Providence paraissait l'autoriser à se conduire ainsi.

Le mal pour lui ne s'était pas montré impitoyable.

Il avait présentement capitulé devant un demi-traitement.

Etj dès lors, pourquoi Georges n'aurait-il pas souri, aimé, joui de la vie?

Un instant, à l'annonce d'une prochaine et défendue paternité, il avait tremblé.

La catastrophe ne s'était pas produite.

C'est donc qu'il était un privilégié ?... Peut-être.

Mais ne l'oublions pas, la syphilis est le mal le plus étrange qu'on connaisse. Il berne ses victimes. Et c'est à l'heure oii l'on croit pouvoir le plus paisiblement du monde jouir d'une existence exempte de douleurs et d'atroces surprises, qu'il se révèle brutalement, atrocement...

Et alors, les pires catastrophes se produisent.

Des bonheurs sont brisés qu'on croyait à l'abri des sinistres moraux et physiques.

Ce malheureux n'envisageait point l'avenir comme une nappe d'ombre masquant les plus terribles réveils.

^ 11 se laissait vivre.

Ainsi, il se laissait caresser, dorloter, il aimait^ il caressait...

Oui, il aimait, il aimait profondément, il adorait sa femme.

Henriette était vraiment heureuse.

Il fallait les voir, tous deux, isolés dans ce coin sauvage de délicieuse compagne, s'en aller promener dans du soleil...

La jeune femme se donnait tout entière, sans réserve.

Ils étaient heureux 1

Tandis que Georges Dupont et Henriette vivaient de beaux jours, d'autres souffraient ou commençaient à souffrir.

Pour Maurice de Serres, c'était déjà presque la douleur.

Nous savons de quelle charmante et loyale façon cet ancien fêtard avait trouvé le moyen de tourner bride, brusquement, honnêtement.

Là-bas, a Auzancé, loin de Paris, dans un paysage attendrissant^ il s'était exilé avec sa femme, naïve et touchante créature que le sort paraissait avoir fabuleusement favorisée.

Son mariage avait été pour elle comme un conte des Mille et une Nuits.

Charmante, intelligente, gracieuse, précieuse presque, elle avait ressenti pour son mari plus que de l'amour : une très grande et très noble reconnaissance.

Lorsque, isolée sous les grands arbres de leur vaste parc, couchée plutôt qu'assise dans un large fauteuil de rotin, elle pensait, il lui semblait vivre un rêve.

C'était un peu féerique tout ce qui l'entourait.

Tout ce bonbeur, l'enveloppant soudain, lui procurait comme une sensation d'indéfinissable vertige.

Quant à Maurice de Serres, rendre sa femme heureuse, était pour lui comme un jeu délicieux.

Il avait des joies d'enfant millionnaire.

Les ébahissements de sa très petite modeste bourgeoise de femme lui causaient des jouissances infinies.

Tout, ils avaient tout pour être heureux.

Pendant les cinq premiers mois de leur mariage, ce fut de l'enchantement.

Et soudain, l'atmosphère ensoleillée de leur bonheur fut assombrie, ohl légèrement, par un premier nuage.

Yvonne, lentement, devint d'abord plus sérieuse.

\. Entendons-nous, son rire nY'claluit plus si joliment, son visage illu-

{. niini'i parut se revêtir d'un masque d'étrang'e et complexe mélancolie.

^^ Une ombre enlianante parut dans la coulée de son regard.

' , Maurice, délicatement attentionné, s'aperyut tout de suite de cette met

;V' . morphose.

11 s'en in(juiéla imiiK-dialfiiient. Yvonne n'était plus si gentiment réjouie.

Elle, quelques semaines auparavant, si toujours prête à courir la <;ii pagne, à cheval, en voiture ou à bicyclette, préférait volontiers s'étcniire sous une tonnelle de verdure et rêvasser pendant de longues heures.

Un jour qu'elle s'était exilée dans un coin du parc et que, sur la pointe des pieds, son mari était venu la rejoindre pour la surprendre amoureusement, Maurice, à quelques pas d'elle, caché par un rideau do feuillage, le cœur subitement angoissé, s'arrêta net.

Yvonne pleurait, la tête renversée sur '" ^'ossier de son rinir-n!] ,!o jardin.

Maurice, vite revenu de sa stupéfaction, bondit vers elle, s'empara de ses mains, et, tendrement, avec de douces et bonnes paroles, ému jusqu'à l'àme, la questionna à brûle-pourpoint :

— Tu pleures, ma chérie?

Yvonne, surprise, essaya de sourire et de mentir.

— Mais nop^rition aimé.

SwA visage était humide et ses yeux rougis.

Ne dis pas non, je vois encore sur ta chair la trace de tes larmes... Tu pleures... tu as du chagrin.

— Non.

— Alors, pour(|U(ii los larmes?

— Je ne sais pas.

Elle disait vrai

Maurice l'enveloppa d'un regard attristé.

— SoulïVes-tu?

— Non.

— Tu t'ennuies peut-être.

— Non plus...

— Alors?

— Alors... alors, je ne sais pas... Ce sont les nerfs...

Yvonne, en se blottissant contre la poitrine de l'aimé, avait plonn' |.U . fort, à chaudes larmes.

Pendant quelques instants, son mari ( l.nL reste inerte, iacapably i[, ^ prononcer une parole.

Celte explosion de larmes le déroutait...

Etait-ce lubie de femme, chagrin, nerfs, neurasthénie ?

II ne savait pas, ne comprenait pas.

Certain de faire son devoir et d'être volontairement, joyeusement, dévotement l'esclave de la gentille créature, il se déclarait nettement étranger à ce malaise dont il ne pouvait être ni matériellement, ni moralement la cause.

Gentiment caressant, il prit les deux mains de sa femme qu'il força à se lever.

Lorsqu'elle fut debout, il prit sa place dans le fauteuil et l'attira sur ses genoux. Yvonne se jeta dans ses bras.

Maurice, longuement, l'embrassa, la berçant maternellement et, dans un murmure, balbutia :

-— Confie-toi, mon aimée, confie-toi...

Yvonne ne répondit pas...

Alors Maurice répéta sa question, à mi-voix, presque mystérieusement.

La jeune femme, alors, se confessa :

— Maïs je ne souffre pas, mon aimé, je n'éprouve nulle douleur, je suis trislç/voilà tout, très triste... C'est vrai, depuis quelque temps, je me sens mfjomeureusement tout autre, je prends plaisir à m'isoler, dans un coin du pcxrc... c'est comme un spleen qui m'enveloppe... Tout me devient indif- /lérent. . . et je pleure.

) — C'est bien, nous allons partir.

— Partir?... Pour aller où?

— Je ne sais pas, au petit bonheur. Nous allons voyager. Cela te distraira.

— Mais je suis bien ici.

— Non. Cette campagne est merveilleuse, mais c'est le lourd silence des champs... Il te faut du bruit, Paris... Nous allons rentrer à Paris.

— Oli! non, je t'en supph'e.

— Alors... alors, à la montagne, à la mer.

— Non... mon aimé, restons ici, je t'en prie.

— Mais je ne veux pas te voir pleurer !

— Je ferai un gros effort."

— Je te veux heureuse, infiniment... 11 faut voir un docteur.

— Oh! un docteur!... Mais je ne suis pas malade; tiens, allons faire une promenade.

— Je vais dire d'atteler.

— Non, à pied, dans les bois, comme des amoureux très jeunes, des étudiants.

Yvonne, réagissant, avait éclaté de rire.

Oh! ce rire ! comme il était triste et pénible et comme il sonnait faux.

Maurice ressentit sa première grande douleur.

De cette minute, une folle inquiétude naquit en lui.

Il sentit profondément qu'un mystère les séparait. Tout cœur de femme a son mystère et sa douleur morale, pensa-t-il.

Hélas 1 le pauvre garçon, lui si bon, cœur si noble, il était à cent lieues de se douter de ce que lui réservait l'avenir.

De ce jour, à son tour, il ressentit une douleur complexe, indéfinissable, et qui l'atteignait en plein bonheur.

Que de femmes, à notre époque, sont dans le cas d'Yvonne.

Elles vivent heureuses, adulées, fêtées, insouciantes, et soudain, la douleur, une douleur étrange et morale, les empoigne. Elles languissent, et, lentement, s'acheminent vers la chaise longue où les clouent pour de lono-s mois la souffrance et la maladie cruelles.

Combien n'en voit-on pas qui, jadis épouses rieuses et adorées, deviennent infirmes, moroses, lamentablement.

Pauvre Yvonne, la Providence impitoyable allait la suprcndre en plein bonheur.

Quelques jours après la scène triste que nous venons de relater plus haut, Maurice de Serres, sous le prétexte d'une invitation à venir passer quelques jours à la campagne, invita ses beaux-parents.

Il les invita en cachette de sa femme.

Le père et la mère d'Yvonne s'empressèrent de venir.

Maurice les alla chercher à la gare.

A peine l'eurent-ils aperçu qu'ils sentirent une inquiétude naître en leur

cœur.

De Serres n'avait plus son air joyeux et satisfait des tout derniers

jours.

Qu'est-ce que vous avez, vous? demanda le beau-père.

La mère d'Yvonne ne formula nulle interrogation, mais son regard disait assez ce qu'intérieurement elle éprouvait...

Maurice ne prit nul détour.

La franchise même, il avoua :

— Je suis inquiet, très inquiet. A tort peut-être, je le souhaite.

— Yvonne est malade?

— Je le crains.

— Hein 1 fillette, tu ne f ttendais pas à nous voir ? (Page 274.)

— Ah ! mon Dieu ! C'est grave?

— Je ne sais pas encore. Oh ! ne vous alarmez pas plus que de raison...

— Cependant...

— Avant de faire appeler un docteur, j'ai tenu à vous consulter..,

— Vous avez bien fait.

LiY. 35. Les Avariés, Liv. 35.

— Yvonnej depuis deux semaines environ, n'est plus la même. Elle est triste... elle pleure sans motif, dit-elle... Je l'ai interrogée... Elle ne sait pas définir ce qu'elle ressent... C'est une sorte de spleen obsédant et conti" nuel... Voilà.

— Ce n'est que ça? fit le beau-père qui s'attendait à quelque chose de plus grave.

— J'estime que c'est suffisant pour m'inquiéter.

— Allons, allons, ne vous faites pas d'idées noires. Sa mère va la confesser et nous serons fixés... Dites- moi, Auzance, c'est très joli, mais c'est un peu monotone...

— J'ai eu la même pensée que vous.

— Yvonne est une fielîée parisienne.

— Je lui ai offert de partir, de voyager.

— Elle a accepté.

— Non. Elle a refusé...

— Ahlahl...

Un silence se produisit.

Le père d'Yvonne se tourna vers sa femme.

— Qu'est-ce que tu en dis, toi ?

La belle-mère de Maurice hocha la tête.

— Je ne sais pas... Cela m'inquiète un peu... Mais comme tu l'as dit tout à l'heure, ne nous attristons pas plus que de raison. Tout àl'heure, je l'interrogerai... Nous verrons après.

— C'est ça... Et quant à vous, mon cher gendre, il ne faut pas vous mettre dans tous vos états avant d'ôlre fixé sur les vrais motifs du changement que vous avez constaté chez notre fille... Et courons à votre villa.

Quelques minutes après que ces dernières paroles furent prononcées, Maurice et ses beaux-parents franchissaient le seuil de la splendide villa où deux êtres, pendant de trop courtes semaines, venaient d'être si parfaitement heureux.

Yvonne, en voyant arriver à l'improviste son père et sa mère, poussa un cri de joie :

— Maman ! Papa!...

Elle les étreignit avec frénésie.

— -Hein ! fillette, tu ne t'attendais pas à nous voir? — C'est une surprise de Maurice.

Yvonne, joHment, embrassa son mari.

Sa mère, tout en souriant, ne cessait de la dévisager.

Elle sentit et s'aperçut du changement notable qui s'était opéré dans la personne de sa fille.

Yvonne, depuis un mois qu'ils ne s'étaient pas vus, était presque transfigurée.

Ses joues étaient à peine rosées, ses lèvres pâles.

Ses yeux brillaient fiévreusement et ses moindres gestes accusaient une lassitude alarmante.

Maurice, sous le prétexte de lui faire visiter ses nouvelles écuries, emmena son beau-père.

La mère et la fille restèrent en présence.

Madame Régnier, doucement, prit son Yvonne par la main et l'attira sur son cœur.

La jeune femme s'y réfugia.

Lorsqu'elle l'eût tendrement embrassée, la mère, à voix très basse^ demanda :

— Qu'as-tu, ma chérie ?

— Maurice t'a dit...

— Rien, il ne m'a rien dit, mais je ne serais pas mère si je ne m'étais pas aperçue de la transformation dont tu es victime... Tu souSres ?

Yvonne plongea son beau regard dans celui de sa mère. Elle avoua :

— Oui, je souff"re?

Un masque de poignante inquiétude se posa sur les traits de madame Régnier.

Elle prit sa grande fille sur ses genoux.

— Oii souffres-tu, ma chérie?

— De partout... C'est un malaise général... qui m'a prise subitement, il n'y a pas longtemps... Je suis triste, affreusement triste... La moindre marche me fatigue... J'éprouve des pesanteurs... Des vertiges me prennent... Je marche, et soudain, un voile de sang obscurcit mon regard... Il semblerait que je vais tomber.

— As-tu bon appétit ?

— Non, je n'ai pas faim.

— As-tu des nausées?

— Jamais.

— Et tu n'as pas consulté de docteur?

— A quoi bon...

— Mais il faut consulter un docteur. Ce n'est peut-être qu'un malaise passager... ou bien...

Yvonne regarda sa mère et se prit à sourire. Doucement, elle murmura :

— Un bébé, oui, tu crois, mais non.

— Tu es bien sûre.

— Certaine.

— Alors, en ce cas, il faut voir un médecin... Le plus tôt sera le mieux...

Juste à ce moment, Régnier et Maurice passèrent dans la pièce où se trouvaient les deux femmes.

— Eh bien? interrogea le beau-père.

— Eh bien, fît madame Régnier, Maurice avait raison, Yvonne est malade...

— C'est vrai, fdlette ?

— Mais non, père.

— Si, si, ce que tu éprouves est loin d'être naturel... Ces malaises sont à considérer... il faut voir un docteur.

Régnier^ à son tour, interrogea sa fille.

— Des vertiges, des malaises, des pleurs, des sourires?... Voilà-t-il pas une grave affaire... Mais ce n'est rien du tout... De la neurasthénie tout au plus... Distrais-toi, voyage, ris, chante, sort, et ça se passera.

Yvonne n'avait pas dit à sa mère qu'elle souffrait de douleurs dans le ventre, de douleurs parfois très vives.

Jusqu'ici, elle n'avait avoué cela à personne.

Yvonne était atteinte dans ses sources les plus intimes.

Ce n'était, ce qui lui faisait ressentir ces malaises, ni de la neurasthénie, ni du spleen, ni tant d'autres maladies mondaines à la mode, c'était plus grave, très grave peut-être.

Mais pouvait-on, sans le secours de la science, établir un diagnostic?

La salpingite, cette atroce maladie, guettait Yvonne.

Et Maurice de Serres, lui, pouvait-il se douter qu'il était le propre bourreau de sa femme.

Il est temps d'aborder scrupuleusement le second problème posé dans cet ouvrage.

Nous avons assisté à l'éclosion de la syphilis, nous avons constaté ses demi-ravages ; — courageusement, continuons l'œuvre commencée.

Si la syphilis frappe cruellement, — nous l'avons à peine vu, — nous le constaterons plus tard, — elle a des effets tels, foudroyants, et on arrive à la

craindre tant, que, dans la plupart des cas, ses victimes sont pour ainsi dire forcées de se soigner si elles veulent sauvegarder leurs vies.

Elle foudroie ou on la mate.

Elle foudroie rarement et on la mate quatre-vingt-quinze fois sur cent.

Hélas I il est une autre maladie plus grave et dont la manifestation, quoique douloureuse, n'étant pas mortelle, moralement ne frappe pas suffisamment les atteints pour les forcer à se soigner sérieusement.

Cette maladie, bien peu d'hommes y échappent, BEAUCOUP DE NOS FEMMES EN MEURENT.

Nous sommes arrivés à une époque de décadence oii l'hypocrisie sociale, s'alhant au « j'menfichisme » de tous, provoque des catastrophes sans nombre. Le DÉDAIN ! c'est le grand mot des demi-malades et des ignorants, surtout.

Un snobisme coupable a permis qu'on puisse sourire et souvent, sinon se glorifier, du moins se targuer d'être victime de ce que nos pères ont complaisamment appelé un « coup de pied de Vénus ».

Les jeunes gens, — pas tous heureusement, — vous disent, avec un certain cynisme, qu'il faut être atteint successivement sept fois de ce mal infiniment grave pour être un homme.

Un jeune homme, chez ses parents, est-il atteint de blennorrhée, vient-il à le confesser à son père, celui-ci lui donne une tape affectueuse sur l'épaule, cinq francs pour payer ses médicaments, et s'écrie :

— Bah ! ce n'est rien, tu en verras bien d'autres.

Cest infiniment grave.

Et malheureusement oui, on en voit bien d'autres.

Les premières douleurs passées, une cicatrisation incomplète effectuée, on se croit guéri.

Huit fois sur dix on reste indéfiniment un malade et le mal sommeille, ayant quotidiennement des réveils anodins, qu'on ne constate pas ou qu'on ne prend pas au sérieux et qui, plus tard, sont la cause, pour nos femmes,

DE SOUFFRANCES TERRIBLES OU DE MORTS ATROCES SURVENANT APRÈS DES OPÉRATIONS EXTRÊMEMENT DOULOUREUSES.

Maurice de Serres, être loyal et bon, était dans le cas d'un homme devenant, sans le savoir, le bourreau de sa femme.

Ce n'était, chez Yvonne, ni une attaque de neurastliénie, ni de la tristesse t

nerveuse, c'était de la maladie très grave, les premiers symptômes.

La chaise longue lui tendait les bras.

Elle allait bientôt y être clouée par un mal impitoyable.

« LA REMPLAÇANTE

A une lieue à peine de Limours, joliment perdue dans les premières hautes futaies d'un petit bois, on apercevait une maisonnette dont la façade était tapissée de lierre.

C'est là qu'habitait la tante de la malheureuse Cécile Ramon, là que vint s'abriter celle-ci.

La tante de Cécile, la mère Marheu, avait soixante ans.

C'était une grande et forte paysanne, dure à l'ouvrage et vaillante.

Lorsque sa nièce arriva chez elle et lui dit :

— Me v'ià... voulez- vous de moi?

La brave femme, tout d'abord étonnée, surprise par cette interrogation, demanda :

— Qu'est-ce que tu viens faire ?

— Vous demander de me garder près de vous.

— Tu quittes ton mari ?

— J'y suis bien forcée, j'suis malade.

— T'es malade, toi^ avec une mine pareille?

— Oui, je suis malade, c'est très grave, et si grave que ça, que l' docteur m'a défendu d' continuer à donner le sein àNononne...

— Pas possible !

— Si...

Cécile essuya une larme qui perlait au bord de ses paupières.

— Mais alors, puisque le docteur t'a défendu le sein pour Nononne, pourquoi que tu l'amènes ici?,..

— C'est pas Nononne, c'est un p'tit, un nourrisson...

— N'en v'ia des manigances, et que je comprends goutte... Tu prives ta fille de lait et t'en donnes à un étranger...

— Oui, pis qu' c'est lui qui m'a donné la maladie...

La tante de Cécile n'y comprenait plus rien. Elle haussa les épaules.

— Après tout, c'est bien. Alors tu viens demeurer ici à c't'heure?

— Oui, pendant quelques mois.

— Et tes autres enfants ?

— C'est la mère de Ramon qui les soignera.

— Et qu'est-ce qu'il dit de tout ça, ton homme ?

— J'sais pas... il n'a rien dit... mais j'ai bien peur qu'il fasse des manigances... Tu comprends si j'ai souffert quand le docteur m'a dit : « Faut plus être la femme de Ramon, » à cause de ma maladie, puisqu'il pourrait l'attraper^ à si tel point qu' c'est contagieux, qui paraît...

— C'est pas r choléra, bien sûr ?

— Non... oh! non... Mais c'est grave tout de même, vu qu'il faut plus que j'aie d'enfant, ni que je sois nourrice, ni que j'embrasse les miens avant longtemps.

— Ben, te v'ià johe, ma fille... te v'ià comme la Michehne du Puits- Acortin...

— Qu'est-ce qu'elle a, la Micheline ?

— Ah ! vas-y voir et comprends-y quelque chose, toi... Tout le monde y perd son latin, mais, pas moins qu'elle a rapporté ça de Paris où elle avait été faire un nourrisson, chez des bourgeois qu'ont une grande usine... Après trois mois qu'elle avait quitté le pays elle est revenue toute boutonnante, des cheveux en moins, et, aujourd'hui, elle est dans son ht avec une jambe et un bras qui ne valent plus rien, vu que l' docteur a dit que c'était d'ia paralysie... qui venait de son mal.

Cécile Ramon, en entendant cela, frissonna instinctivement. Une peur atroce la secoua tout entière. Elle pleura soudain à chaudes larmes.

Sa tante prit sur ses genoux le petit nourrisson qui dormait. Curieusement elle l'examina, puis le porta sur son lit...

S'approchant ensuite de sa nièce, elle lui demanda, à mi-voix :

— C'est-il qu'ils seraient riches, ses parents ?

Cécile regarda sa tante avec des yeux noyés de larmes.

— J'sais pas...

— Comment, tu ne sais pas... J' pense bien qu' t'as pas été compter avec eux, mais pour savoir ça il y a des signes qui ne trompent pas... Sont-ils bien mis?... Qu'est-ce qu'il fait, le mari?

— Je ne les connais pas.

La mère Martine eut un geste d'étonnement.

— Comment ça, tu ne les connais pas ?

— Non.

Et Cécile raconta dans quelles lamentables conditions elle avait trouvé et recueilli le fils de Valentine. Lorsqu'elle eut terminé son récit, sa tante soupira, touchée par la bonne action commise par sa nièce :

— T'as fait le bien... on peut pas dire que le bon Dieu t'a punie... Prenant un coin de son tablier, d'un revers de main, en soupirant, elle

s'essuya les yeux.

— Allons Cécile, puisque c'est comme ça, faut te soigner, ma belle, et soigner le gosse... pour que vous soyez plus tôt soulagés tous les deux... Ne pleure pas trop... T'es ici chez toi, on va vivre toutes les deux...

Cécile sanglotait plus fort.

Sa tante essaya de lui mettre, suivant son expression favorite, « du baume sur le cœur ».

— J'te dis de ne pas pleurer... Le docteur te l'a peut-être dit, t'en mourras pas... Alors?

— Oh 1 c'est pas de ma maladie que j' pleure, fit la pauvre créature...

— Alors, si c'est pas de ça, de quoi qu' c'est?

— J' pense à Ramon.

— Et alors, tu te fais des idées...

— J' pense aussi à Baptistine...

— Il l'aime toujours, cette vipère-là?

— Toujours... il l'a toujours aimée; quand j'étais là, encore, passe, mais maintenant...

— Oui, maintenant, c'est tout vu, il va te tromper avec elle.

— 11 va m.e tromper tout à fait... et j' serai encore plus malheureuse qu'avant...

— Qu'est-ce que tu veux, ma Cécile, faut te faire une raison... vu que ce serait dangereux pour lui que tu sois sa femme... Attends... espère un peu... t'en as pas pour si longtemps.

Alors, Cécile avoua la vérité.

Dans un cri elle déclara :

— J't'ai menti, tout à l'heure, j'en ai pas pour des moisj j'en ai pour des ans... trois ans...

— Alors, il n'y a rien à faire, t'as qu'à souffrir, vois-tu... et à laisser ton mari pour ce qu'il est...

Juste à ce moment, le p'tit naturel se réveilla. La tante alla le chercher, le présenta à Cécile...

— Tiens, donnes-y à téter... si tu le sauves, celui-là, vu qu'il n'a ni père ni mère, c'est peut-être lui qui te récompensera plus tard... Courage ma belle... j'suis pas morte et je t'aiderai...

— J'peux pas vous le dire comme ça, dans votre jardin... (Page 283.

Liv. 36

Liv. 36.

Cécile Raiïion n'avait pas tout à fait tout de s'alarmer.

Mieux que personne elle savait que son mari ne l'aimait pas.

Que (le larmes n'avait-elle pas déjà versées en songeant aux trahisons de Ramon qu'elle aimait, la pauvre, qu'elle aimait naïvement comme ces bons chiens fidèles aiment leurs mqiîtres parfois cruels.

Quelques semaines avant son mariage, connaissant les projets de son futur mari, elle avait bien compris qu'elle souffrirait dans l'avenir.

Elle avait même exposé ses craintes à sa mère qui pensait comme elle.

Mais son père n'avait rien voulu entendre.

Il avait menacé de la chasser si elle n'épousait pas Ramon qui consentait à régulariser leur situation.

Cécile était mère.

Alors, elle se vit chassée de chez son père, toute seule sur la route, elle accepta Ramon.

Elle n'eut même pas quelques semaines de bonheur.

Huit jours ne s'étaient pas écoulés depuis qu'elle avait épousé Ramon, que celui-ci la trompait.

Elle en eut la certitude.

Une révolte éclata en elle. Elle voulut se montrer, faire des reproches ; cela lui rapporta des taloches.

Alors, elle se tut et elle pleura...

Son enfant vint au monde, elle se donna tout entière au petit être. Elle accepta avec bonheur celte profession de nourrice que Ramon exigea.

Soigner, dorloter, aimer des petits êtres, ce fut pour elle comme un jjicnfaisant dérivatif.

Mais, aujourd'hui, après la catastrophe que nous savons, Cécile Ramon sentit que sa vie était irrémédiablement brisée...

C'en était fait de ses plus chers espoirs, de ses plus naïves et touchantes espérances...

Ramon ne faisait rien pour nous donner, en ceci, le p'ius léger démenti.

^ Le drani'i allait commencer pour elle...

Le lendemain du jour où Cécile se rendit chez sa tante était un dimanche.

Son mari, sous un prétexte quelconque, se fit remplacer au chemin de fer et courut à Chevreuse pour voir Michel Monier, l'ancien homme d'af-

faires auquel encore nombre de paysans de la contrée confiaient leurs intérêts. Michel Monier avait soixante ans.

C'était un homme petit, malingre, d'aspect souffreteux, fort riche, mais avare et qui n'ayant semé, sur la route de sa vie, à peu près que des désastres, n'avait récolté que des haines ou des amitiés douteuses et intéressées.

Une maladie de cœur l'avait obligé de prendre du repos.

Naturellement, il n'exerçait plus ofTiciellement. Son cabinet d'affaires était tenu par un de ses neveux, qu'il iavait dressé et qui menait fort bien la barque du vieillard.

Néanmoins, dans la coulisse, Monier agissait sourdement.

Il occupait une vieille maison sise à l'entrée de Ghevreuse, sur la route du Moulin.

Ramon, donc, vers dix heures du matin sonna à sa porte.

Ce fut Monier en personne qui vint ouvrir. Ramon avait eu déjà plusieurs fois affaire à lui; aussi le vieillard le reconnut-il.

— Tiens, mais c'est vous^ Ramon.

— Mais oui, m'sieur Monier, c'est moi.

— Entrez donc.

Le petit vieillard ouvrit largement la porte dont Ramon franchit lestement le seuil.

— Il y a pas mal de temps qu'on ne s'était vu.

— Deux, trois ans bientôt.

— Mais oui, trois ans. Et qu'est-ce qui me vaut le plaisir de vous voir?

— Oh! ça, m'sieur Monier, j'peux pas vous le dire comme ça dans votre jardin...

Baissant la voix, l'homme ajouta :

— C'est quéqu' chose qui va peut-être bien vous intéresser.

— Ah! ahl... Alors, venez dans mon bureau, mon ami.

Le petit vieillard trottina devant Ramon, grimpa les quelques marches du perron qui donnait accès dans sa maison, ouvrit une porte, et fît entrer le mari de Cécile dans son cabinet de travail.

Lorsqu'il lui eut désigné un siège :

— Je vous écoute, Ramon... fit-il en clignotant des paupières. Ramon parut se recueillir un instant et commença :

— Ben v'ia, m'sieur Monier... à c't' heure je voudrions divorcer d'avec ma femme.

— Divorcer, vous?... Et pourquoiça^

— Mars parce que Cécile est atteinte d'une maladie que je veux pas prendre..». Elle a la syphilis.

284 LES AVAniÉS

Monier fit une moue significative.

— Big^re ! En effet ce n'est pas bon à prendre...

— J' peux-t'y divorcer ?

— Si elle vous l'a donnée, oui... mais vous venez de me dire que vous ne vouliez du divorce, justement pour ne pas prendre cette maladie.

— Alors, ça se peut pas ?

— Ça sera très difficile...

— Cependant, m'sieur Monier, c'te femme est dangereuse. Elle l'est à ce point que le docteur Noirot l'a fait s'en aller de chez nous. J'ai mis notre dernière à la chèvre et les autres chez maman... C'te maladie-là ne se guérit pas en soufflant dessus, bien sûr...

— Certes, mais pour qu'elle devienne un cas de divorce, il faut, lorsqu'elle se manifeste dans un ménage, qu'un des deux conjoints soit contaminé par l'autre. Or, ce n'est pas le cas.

— Je vous écoute, m'sieur Monier... Mais voyons, vlà ma femme malade, elle peut plus être ma femme pendant des années, la prudence l'exige... Faut-il parce qu'elle est malade que je devienne un saint? Non, n'est-ce pas ? Et vous le savez tout comme moi, un homme est un homme et on a de temps en temps des petites idées fohchonnes. En dehors du ménage c'est pas très prudent. On peut se faire pincer, comme le fils de Mathieu, de Belleville... Et m'v'là une femme qu'est bonne qu'âme donner du tourment et qu'aurait le droit de me faire voir du pays ? Ça, si c'est la loi, c'est un peu fort !

— Ne vous emportez pas, Ramon, ne vous emportez pas.

— J' m'emporte pas, m'sieur Monier.

— Dans ces sortes d'affaires, il faut agir de sang-froid... Qu'est-ce que vous voulez? votre divorce, n'est-ce pas? eh bien, discutons et cherchons...

Monier se prit la tête dans les mains et réfléchit.

Le sort de la malheureuse « remplaçante » était en train de se décider.

Cette scène chez l'homme d'affaires a quelque chose d'atrocement pénible.

Ainsi, voilà une malheureuse et charitable créature qui se prend de pitié pour un petit abandonné qu'elle recueille naïvement, et pour prix de cette bonne action on va briser son existence, la priver de ses enfants et, peutêtre, avec des considérants de divorce, la flétrir officiellement à jamais...

On va se Hguer contre elle.

Qui la défendra?

Qui saura mettre en valeur son geste admirable de créature touchée par la misère d'un petit être?

Ces deux hommes vont-ils trouver le moyen de la priver désormais, à jamais, des plus doux plaisirs de la vie?

Hélas! de combien de femmes n'est-ce pas le sort, le sort misérable?

Un mari, un père, des familles n'hésitent pas ou peu à confier leurs enfants malades à des créatures saines, confiantes, qui par la suite, lorsqu'elles ne paient point de leur vie la lâcheté misérable et infâme des parents, la voient g-âchée pour presque toujours, tant on est peu initié, dans le peuple, sur cette grave maladie de la syphilis.

Au bout de quelques instants de laborieuse réflexion, Monier dit à Ramon :

— Dans quelles conditions votre femme est-elle devenue syphilitique ?

— C'est un nourrisson qui lui a fait cadeau de ça. Monier eut un sursaut de joie malsaine.

— Vous dites que c'est un nourrisson qui lui a donné cette maladie-là ?

— Mais oui.

— Dans ce cas, mon brave ami, il ne faut pas divorcer.

— Et pourquoi donc ça?

— Mais parce vous y perdriez beaucoup... En vous y prenant adroitement, et si la famille du petit est riche, votre fortune est faite.

— Pour ça, faudrait qu'il en ait une de famille... C'est un abandonné que m'a femme a trouvé au pied d'un arbre dans la sapinière.

— Ah 1 c'est un abandonné... Et elle l'a recueilli par charité... C'est une brave femme votre Cécile.

— Oh ! j'dis pas non, mais...

Le petit vieillard coupa la parole à Ramon et continua :

— Votre femme ne vous a pas contaminé, elle a recueilli cet enfant et pris la maladie dans des conditions atrocement malheureuses et qui la rendent vivement sympathique; sur le conseil du docteur elle s'est exilée, dans l'unique but de ne pas contaminer les siens...

— Et elle a gardé son Nom de Dieu de nourrisson...

— Et elle continue d'élever le pauvre être... Qu'est-ce que vous voulez Ramon, lorsque vous présenterez votre demande en divorce on vous répondra peut-être: il n'y a pas contamination, par conséquent pas d'injure grave et pas d'injure grave, pas de divorce... Et puis on pourra aussi vous répondre que cette maladie se guérit, aujourd'hui ; c'est vrai, mon neveu l'a eue il y a six ans et à cette heure il a deux magnifiques enfants... C'est à vous de prendre pitié et d'attendre... Trois ans.

— Je ne veux pas attendre, j' veux divorcer...

— Vous avez donc des projets?

— J'en ai.

— Un autre mariage ?

— Probable, et un chic...

— Oui, je vous comprends... Eli bienl dites-moi si vous tenez tant ({uo ça au divorce, pourquoi, en attendant de pouvoir le demander avec quelque chance de succès, pourquoi ne chercheriez-vous pas à tirer profit de ce qui est arrivé à votre femme?... Gela vous procurerait quelques rentes peut-être et une attestation officielle de la maladie de votre Cécile... ce qui ne serait pas mauvais par la suite.

— Vous êtes bon, vous, comment diable voulez-vQus que je tire profit de ce qui est arrivé à ma femme ?

— Si vous retrouviez les parents de l'enfant.

— Oui, mais j' sais pas.

— Voulez- vous que je m'en occupe? v

— Oh ! j' veux bien.

— Nous partagerons ce que ça rapportera.

— C'est entendu.

— Alors, tope là... Et revenez me voir... • — Mais pour mon divorce ?

— Ah ! pour le divorce, dame, casera plus difficile... mais no désespérez pas...

Monier^ qui paraissait enchanté, reconduisit Ramon jusque sur la route et lui serra la main.

Lorsqu'il se retrouva seul, derrière sa grille, il se frotta les mains en signe d'allégresse.

Ramon, sur la route inondée de soleil, marchait lentement, tête baissée.

Ce que lui avait dit Monier en ce qui concernait son divorce n'était pas pour le faire sourire.

La chose lui paraissait comme étant presque irréalisable.

Il ne cessait de répéter :

— Pour avoir mon divorce, il aurait fallu que moi aussi j'aie la maladie...

Maintenant, peut-être pensera-t-on : comment, voilà un homme qui est marié, qui aime et désire une femme mariée elle aussi. Nous comprendrions qu'il veuille son divorce si celle qu'il brûle d'épouser était libre; mais elle ne l'est pas. Lui, affranchi, elle, restera toujours mariée. Alors?

Peut-être s'enfuieront-ils, iront-ils cacher au loin leurs amours.

Non, ces exodes vers de lointains pays sont des rêves de citadins.

Le paysan est attaché à sa terre.

Alors, quel était le fond de. la pensée de Ramon?

C'était infâme, canaille et odieux.

Oh ne se doute pas de ce que sont capables les gens pour lesquels l'argent prime tout.

Aucun expédient, aucune lâcheté ne leur répugne. Ils sont prêts à toutes les compromissions pourvu que leurs intérêts soient sauvegardés...

Certains acceptent d'être trompés si cette situation^ loin d'atteindre leur capital, le grossit.

Ramon était de ceux-là.

Selon lui, d'après ses plus intimes pensées, il toucherait au but, divorcerait et épouserait Baptistine.

Comment s'y prendrait-il pour cela, lui seul le savait.

Mais, il le voulait et son rêve serait réalisé.

Des crimes parfois ont été commis qui devaient favoriser de semblables combinaisons.

« l'agent d'affaires »

Monier, ce vieillard toujours à l'affût de quelque affaire graveleuse, avait un flair de hyène... On se demandera peut-être pourquoi, lorsque Ramon l'eût mis au courant des événements que nous connaissons, cet homme montra tout de suite sa satisfaction. Mon Dieu, c'est très simple.

Cette histoire de découverte d'enfant abandonné dans la sapinière de Belleville lui avait fait penser instinctivement à certaine déclaration, quelques semaines auparavant, à la mairie de Chevreuse d'un enfant né de père et mère inconnus.

De plus il pensait aussi à certaines confidences que lui avait faites la bonne de madame Lefort.

Il flairait une intrigue.

Le prince du chantage et de la malversation devinait une énigme peutêtre facile à déchiffrer et fertile en avantages.

Monier était délégué cantonal.

N'allez pas croire qu'il exerçât cette profession honorifique dans le seul but de s'intéresser à l'enfance et de veiller à l'hygiène des locaux scolaires ; non, il espérait, en remplissant cette fonction qui coûtait cher, avoir dans quelques années des droits aux palmes académi(jues.

Et puis donc, en sa qualité de délégué cantonal, il avait ses petites et ses grandes entrées dans le l)àtiment municipal.

Il y allait souvent bavarder avec l'instituteur Marx, qui était en même temps secrétaire de la Mairie.

Or, quelques jours après la naissance du fils de Valentine, Monier serra la main du préposé aux naissances. Celui-ci n'avait pas son air d'habitude.

— Qu'y a-t-il donc, mon cher Marx?

Ce qu'il y a ! s'écria le secrétaire scandalisé ; il y a, monsieur le délégué cantonal, que, dans cette commune où j'exerce avec ponctualité et dévouement, depuis vingt ans, mon état de secrétaire de mairie, un fait unique vient de se produire.

— Et lequel ? questionna Monier intrigué.

— Quatre fois vingt-quatre heures se sont à peine écoulées qu'une femme est venue déclarer devant moi un enfant de père et mère inconnus... Voilà ce qu'il y a... Et j'en suis tout encore remué jusqu'à l'âme.

— Je comprends qu'un homme de votre intégrité se révolte...

— Le mot est juste, je suis révolté, outré, scandalisé, médusé, suffoqué...

— Vous allez vous faire mal à crier ainsi.

— Aussi, me tairai-je, monsieur Monier, gardant pour moi-même ce qu'il me reste de colère.

Le secrétaire de la mairie se couvrit le chef d'un fez vieux et crasseux et se courba sur la besogne.

Monier n'avait pas prêté plus d'importance, ce jour-là, à ce fait presque banal.

Deux jours plus tard, il n'en n'avait pas été de même.

En effet, Toinette, la bonne garde-malade de madame Lefort, était venue le trouver.

Cette fière petite brunette à l'œil gris et faux était ce qu'on appelle vulgairement, en terme de police, Yindicateur du vieux Monier.

Fille du pays, curieuse comme une fouine et bavarde comme une pie, elle utilisait, depuis l'âge de seize ans, ses talents au profit de l'homme d'affaires qui savait largement la récompenser de ses indiscrétions parfois très utiles.

Donc, elle avait été trouver « son père Monier ».

Sitôt que celui-ci l'avait vue entrer chez lui, il avait flairé la bonne affaire.

— Hé! bonjour Toinette. Tu viens me voir?

— Oui, m'sieur Monier...

LES AVAUIÉS

Un mauvais sourire plissa ses lèvres minces. (Page 203.)

— Tu as quelque chose pour moi?

— J' crois bien qu'oui.

— Dis vite.

Alors, la méchante fille et dangereuse créature mit, aussi bien qu'elle le pouvait, le vieillard au courant de ce qui se passait chez sa pulivmne, madame Lefort.

Liv. 37. Les Avariés. L.v. 37.

Mais elle parlait vite, entremêlant les faits, embrouillant tout grâce à une volubilité de parole qui lui était coutumière.

— Voyons, voyons, fit Monier, tu dis qu'une grande dame de Paris est venue avec sa mère faire ses couches chez madame Lefort ?

— Oui m'sieur Monier, et l'enfant a été déclaré de père et mère inconnus.

— Bien. Et alors ?

— Eh bien, alors, je crois que la dame en question est mariée.

— Ah! ah ! mariée... Tu crois? Tu crois, mais tu n'es pas sûre?

— Oh ! pas sûre, il ne s'en faut pas de beaucoup... Mais bref, la mère a emporté le gosse un soir, dans des couvertures, pour le porter soi-disant en nourrice...

— Tu deviens plus précise.

— Et le lendemain j'ai été porter, pour l'accouchée, une dépêche à la poste à quelqu'un de Paris, un homme dont j'ai retenu le nom : Pierre de Vaudray.

— Bien, ftprès?

— Après, le type est venu. Ils ont eu ensemble une longue conversation. J'ai su après que c'était son frère... Il y a trois jours, un autre homme est venu, celui-là, c'était l'amant et avec le frère, ils ont parlé di| mari.

— C'est intéressant, continue.

— La suite l'est bien plus encore.

— Dis vite.

— L'aiTianta eu une entrevue avec sa maîtresse, dans sa chambre, et j'ai écouté... Ils ont parlé d'une grave maladie, très grave, que l'amant aurait donnée à sa maîtresse. La-dessus, l'accouchée s'est trouvée mal, on l'a soignée et l'amant est reparti. C'est tout pour aujourd'hui, m'sieur Monier.

Le petit vieillard avait réfléchi.

— Ça fait-il votre affaire?

— Jusqu'à présent, je no vois pas bien en quoi tout cela pourrait m'êtro utile.

Il mentait.

La bonne lui adressa un regard bourré d'étonnement et de désillusion.

— Tâche de m'apporter d'autres renseignements et nous verrons, alors, si nous pouvons utiliser cela.

— A bientôt, m'sieur Monier.

La petite était partie.

Monier, nous l'avons déjà dit, lui avait menti.

A\'ec sa roublardise habituelle, il avait flairé la bonne afi'aire, l'excellente affaire.

Il avait assez d'expérience et connaissait sufiisamnicnt la vie pour comprendre tout de suite quel genre de drame avait dû se dérouler chez madame Lefort.

A mi-voix, il conclut :

— Ça ne fait pas l'ombre d'un doute, c'est une femme mariée dont le mari est en voyage sans doute, qui aura pris un amant, qui aura eu un enfant déclaré de père et mère inconnus, que la mère, sous le prétexte d'aller le conduire en nourrice, aura abandonné quelque part dans la contrée ou ailleurs, plus loin.

Il avait eu déjà une affaire semblable qui lui avait rapporté une cinquantaine de mille francs.

Oh! Monier ne jouait pas les rôles, de traîtres tels qu'on les a présentés dans les romans-feuilletons de notre époque.

Non, sa façon de procéder n'exigeait aucun complice et il n'abusait pas des habituels trucs de chantage auxquels à notre époque on se montre plus que rebelles parfois et qui, s'ils rapportent un peu d'argent, rapportent le plus souvent de la prison et des ennuis.

Non. Il se documentait sur les familles, recherchait l'enfant, accumulait les preuves, et, sous le prétexte de rendre à une mère éplorée l'enfant que parfois elle avait abandonné récemment, il entrait en campagne et faisait ses propositions correctement exposées.

Monier rumina l'affaire et attendit.

Quelques jours se passèrent.

Un beau matin, Toinette vint le trouver.

Elle paraissait fort émue et l'aspect de son visage fut de bon augure pour l'homme d'affaires. *

— Il y a du nouveau, Toinette ?

— Oh ! oui, m'sieur Monier. C'est officiel, la grand'mère a abandonné le petitj mais elle ne sait pas oii. La fille est bien mariée, elle veut son enfant et a menacé sa mère des gendarmes.

— Oh ! oh 1 ça se corse.

— Si bien que la mère a pris peur, a supplié... Bref, les gendarmes ne sauront rien et la fille quitte son mari et va se mettre à la recherche de son fils. Elle a été rejoindre son amant qui a couché dans le pays.

Le petit vieillard se frottait les mains.

— Et, questionna-t-il, cette maladie ?

— La syphilis, m'sieur Monier.

Il sauta presque de joie.

— Bravo !... Toinette, tu as droit à cinquante francs. La paysanne. s'écroula sur une chaise.

Monier lui donna son billet.

— Seulement, c'est convenu d'avance, silence I Silence et pas un mot à personne.

— Oh ! pour ça, m'sieur Monier vous pouvez être tranquille. Du reste, vous savez à quoi vous en tenir sur mon compte.

Ils s'étaient quittés.

Monier, une fois seul, avait profondément pensé à l'affaire.

Enfermé dans son cabinet il s'était tenu le raisonnement suivant :

— Voyons, voilà une femme mariée qui prend un amant, l'amant lui donne la syphilis... il y a un enfant, abandonné, on ne sait oij, peut-être recueilli. S'il n'est pas recueilli, il sera mort, et nous avons : 1° fausse déclaration à la mairie pour la mère ; 2** rapt et mort de l'enfant pour la grand mère; 3° l'amant, etc., etc.. Allons, moi qui m'étais retiré des affaires, me voilà du travail sur la planche... Il me faut les noms de ces gens-là.

Qu'allait-il advenir?

Monier possédait le nom de Valentine, son adresse, celui de l'amant de la malheureuse.

Il en savait assez.

Seul, le sort de l'enfant l'inquiétait.

Où pouvait-il bien être ce petit être autour duquel tournait et se compliquait le drame?

Monier en était là, lorsque Ramon vint le mettre au courant de la lamentable aventure dont sa femme avait été la très noble victime.

Aussi est-il presque superflu d'insister sur la joie qu'avait ressentie l'homme d'affaires en excitant les confidences du triste mari de la remplaçante.

On comprend aisément qu'il n'ait pas poussé Ramon au divorce.

Mais celui-ci, quoique alléché par la promesse mystérieuse de Monier, ne songeait qu'à son divorce.

Sur la route ensoleillée, qu'il parcourait en flânant, il était poursuivi par cette idée. Soudain, un bruit de grelots se fit entendre derrière lui.

Il se retourna et aperçut le cabriolet du docteur Norsot. Ramon s'arrêta et fit signe au jeune homme qui arrêta son cheval.

— Tiens, Ramon, qu'est-ce que vous faites par ici?

— Vous voyez, m'sieur Norsot, je me promène pour tromper l'ennui.

— Et votre femme?

■ — Elle est chez sa tante. J'aurai bientôt de ses nouvelles, j'espère... Oh!

la pauvre femme... ça lui a donné un grand coup dans le cœur... Être obligée de quitter ses enfants, comme ça, tout à coup... Enfin, faut bien qu elle se fasse une raison, pas vrai?... Heureuse encore qu'elle vous a appelé à temps, car enfin, j'aurais pu prendre la maladie, moi, pas vrai, docteur?

— Evidemment.

— Et si par malheur, elle était ma femme, aujourd'hui, ça m'arriverait, pas vrai ?

— Pourquoi me demandez- vous cela ?

— Oh! pour rien... Si ça m'était arrivé, bien, je me serais donné des médicaments... On en meurt-y de c'te maladie-là ?

— Non. On guérit très facilement.

— Et quand on est guéri, on est un homme comme tout le monde? ; — Mais certainement.

— On peut se marier?

— Oui.

— Et avoir des enfants ?

— De beaux enfants.

— Voilà!... Ben, je n' vous retiens plus, m'sieur Norsot... A l'avantage...

Le docteur salua Ramon et poussa son cheval qui partit au grand trot. Ramon, en dodehnant de la tète, le regarda s'éloigner. Un mauvais sourire plissa ses lèvres minces. Un éclair de joie canaille brilla dans son regard. Le misérable avait son projet, projet monstrueux.

Monier, son projet en tête, se rendit, après le départ de Ramon, à la mairie.

Lorsqu'il y arriva, le secrétaire n'était pas à son bureau. Il venait de partir chez le maire pour convenir de l'organisation de la prochaine fête patronale.

Ce renseignement lui fut donné par la femme du garde champêtre qui remplissait le rôle de concierge du monument municipal.

— C'est bien, c'est bien, fit Monier, j'attendrai Mars dans son bureau.

— Faut-il aller le prévenir que vous l'attendez, m'sieur Monier?

— Non, non, je ne suis pas pressé.

Le vieillard monta au bureau du secrétaire de la mairie et s'y enferma. Vif, rusé, il feuilleta le livre des naissances et l'ouvrit à la page qui l'intéressait.

Mais, à peine eût-il jeté les yeux sur le feuillet où se trouvait transcrit l'acte de naissance du fils de Valentine, qu'il eut un haut-le-corps.

En marge de l'acte figurait la mention ordinaire et qui prouvait au lecteur que, depuis quelques jours, le petit être avait un père...

— Oh ! oh ! murmura Monier, de mieux en mieux. Non seulement cet enfant aurait dû être déclaré au nom du père, mais, aujourd'hui, l'amant le reconnaît... Ils s'enferrent, les malheureux...

Monier prit en note le nom de Richaud, son adresse à Paris, et remit au casier le livre intéressant.

N'ayant plus rien à faire à la mairie, il s'en alla. En chemin, il rumina son plan.

— N'être qu'un dans cette affaire, c'est impossible, il me faut un compère... Mais qui?...

Certes, il connaissait pas mal de ses confrères qui n'eussent pas mieux demandé que de l'aider dans cette affaire, mais d'aucun il n'était suffisamment sûr.

— Il y a bien Merlin dans le secret de la vie duquel je suis... C'est un roublard, un fouineur... Très bien placé dans les hautes sphères du monde parisien... Ma foi, oui... Je vais lui écrire et, en tout cas, ne lui confier que la moitié de mon secret.

Le jour même, Monier écrivit une lettre pressante à Merhn qui s'empressa d'accourir le lendemain.

Monier, étant prévenu de l'heure d'arrivée à Saint-Remy de l'ancien officier de santé, alla l'attendre à sa descente du train.

Du plus loin qu'ils s'aperçurent les deux aigrefins se tendirent les mains.

Cinq ans sans se voir et se rencontrer pour faire une affaire.

Ils eurent l'un pour l'autre un sourire franc, une parole affectueuse.

— Mon cher Merlin !

— Ce cher Monier !

Bras dessus, bras dessous, ils gagnèrent Chevreuse par la grand'route.

— Si je m'attendais à avoir de vos nouvelles, par exemple, fit Merlin, je veux bien que Dieu me damne.

— C'est le hasard, mon cher, le hasard.

— Qu'est-ce que vous avez d'intéressant à me dire? Monier, longuement, mit Merlin au courant de l'affaire. L'usurier de Pierre branlait la tête en murmurant entre ses dents :

— Très bien... parfait...

Mais lorsque son ancien auii prononça le nom du frère de Valonline, il réprima à grand ])('ine un geste d'allégresse.

— Non, pensa-t-il, ce que la vie est bizarre parfois !...

— Voilà ce qu'il y a à faire, conclut Monier. Vous vous occupez do la jeune femme et de l'amant, moi de la grand'mère et de Rarnon.

— Ça me va...

— J'ai l'adresse de l'amant, celle du frère de la jeuqe mère, à vous de me découvrir celle de la grand'mère.

— Ça ne sera pas difficile... Dans le Tout-Paris...

— Oui, le Tout-Paris, j'y ai songé avant vous, c'était l'enfance de l'art... Le frère s'appelant de Vaudray, sa mère porte le même nom, j'ai fouillé le Tout-Paris, rien, je n'ai rien trouvé dans le Tout-Paris, ni dans le Paris- Adresse, ni dans le Bottin...

— Ça n'a aucune importance... Dans quarante-huit heures, je vous la fournirai... ou plutôt, je me la procurerai et nous commencerons l'affaire. Mais, auparavant, il suffit de bien nous entendre. Voyons, envisageons froidement la situation et réfléchissons. Le frère de la jeune mère, celui que vous appelezPierre de Vaudray n'est guère intéressant. C'est un comparse avec lequel il ne faut pas compter. Restent l'amant, la maîtresse et la mère de cette dernière... Lajeune femme est mariée et doit avoir tout intérêt à ce que son mari ignore sa faute. Elle donnera ce que l'on voudra pour cela. De plus, elle a, selon vos renseignements, fort envie de retiouver son fils. Il faut le lui rendre.

— Tout de suite ?

— Que non pas. Me prenez-vous pour un enfant? Non, certes, pas tout de suite. Et même, je serais d'avis de ne lui faire part de la découverte du père que lorsque son mari sera de retour. Car il doit être absent de Paris.

— Sûrement.

— Bien. A ce moment-là donc, nous agirons. Quant à la mère, elle, c'est tout de suite qu'il faut la chambrer. Elle a tout intérêt à retrouver cet enfant qu'elle a abandonné.

— C'est, en effet, mon avis,

— Puisque nous sommes d'accord, il ne s'agit plus que de retrouver ces gens-là. Maintenant, il ne faut pas non plus oublier la nourrice... Cette femme a eu sa santé compromise, elle a droit à des dommages-intérêts, elle y aura surtout droit le jour oii nous montrerons à sa grand'mère le dommage sans nom qu'elle a causé.

— Voilà.

Les deux amis continuèrent d'échafauder leur plan et se séparèrent d'accord sur tous les points.

Lorsqu'il se retrouva seul dans le train, Sébastien Merlin envisagea la situation à un point de vue très spécial.

Monier, selon lui et tout de suite, était roulé. En effet. Lui seul était à même de bien conduire Faffaire, Il connaissait à fond la famille de Vaudray. Aussi, dès son retour à Paris, courut-il chez la mère de Pierre. Au domestique qui lui ouvrit il remit sa carte, sur laquelle il traça ces mots :

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