‹ Les avariésChapitre 19 sur 44 · SÉBASTIEN MERLIN · texte numérisé non relu

SÉBASTIEN MERLIN

(( prie madame de Vaudray de bien vouloir le recevoir au plus tôt, pour affaire grave (Chevreuse). »

Le domestique revint quelques instants après et introduisit l'homme auprès de la vieille comtesse.

L'ancien officier de santé n'était pas dans le salon de madame de Vaudray depuis cinq minutes, que celle-ci pénétra dans la pièce.

La carte de Sébastien Merlin l'avait profondément intriguée et émue.

Que pouvait lui vouloir cet homme?

Était-il au courant de son secret ?

Lorsqu'elle fut devant lui, elle le dévisagea.

Merlin, à son entrée, s'était levé et avait salué la marâtre.

— Vous désirez me parler, monsieur?

L'homme prit un air détaché :

— Mon Dieu oui, madame, je désire vous entretenir de certains petits faits qui ne peuvent manquer de vous intéresser.

— A quel sujet, monsieur?

— Au sujet d'un petit voyage que vous fîtes, il y a quelques semaines, à Chevreuse.

Madame de Vaudray pâlit.

Merlin continua :

— Un petit voyage que vous fîtes, il me semble, en compagnie de mademoiselle votre fille, la comtesse de Largohénec.

La mère de Valentine eut, pendant quelques secondes, l'idée de répondre : « Je ne sais pas ce que vous voulez dire ». Mais, tout de suite, elle comprit que l'homme qui était devant elle devait en savoir long pour venir oser lui parler de sa déplorable aventure de Chevreuse.

Elle soupçonna le chantage.

Elle devina l'impasse.

— En effet, monsieur, fit-elle d'une voix tremblante, je suis bien allée, il y a quelques semaines, en compagnie de ma fille, à Chevreuse.

— Du moment que vous reconnaissez l'exactitude de mon dire, j'irai

— Je vous supplie, monsieur, d'accepter la somme... (Page 300.)

droit au but. Madomoisollo votre lille a mis au monde un enfant que vous avez abandonné.

Madame de Vaudray chancela. On savait tout.

Elle balbutia, les larmes aux yeux :

— Sur ce point encore, monsieur, vos renseignements sont exacts. Mais dans quel but avez-vous fouillé dans ma vie privée et oii voulezvous en venir?

Liv. ,38. Lks Avariés. Liv. 38.

— Oh! tranquillisez-vous, madame, je ne viens pas à vous dans un but condamnable. Le hasard m'a initié à un de vos secrets, je n'abuserai pas. Je sais quelle femme vous êtes et combien vous devez souffrir d'avoir, dans un moment de foHe, abandonné un petit être innocent et m alheureusement atteint d'une grave maladie... Cet enfant, vous devez à l'heure actuelle désirer violemment le retrouver?

— Oh ! oui, monsieur, s'écria madame de Vaudray, et je donnerais volontiers pour cela beaucoup d'argent.

— Jç n'en fais pas une question d'argent, croyez-le bien.

Non, cette phrase dans la bouche de Sébastien Merlin, c'était tout un poème.

Madame de Vaudray, dans la fièvre de son emportement et tant était grande sa joie, crut l'usurier sur parole.

— Monsieur, ce que vous dites prouve que vous êtes un galant homme. Sébastien lui coupa la parole et ajouta :

— La Providence m'a mis sur la route oii vous déposâtes le bébé ; le hasard me donna la clé de l'énigme de son abandon, je vous ai retrouvée et je vous dis : venez et cet enfant vous sera rendu.

— Mais comment m'acquitterai-je envers vous jamais ?

— Ceci est une question secondaire.-

Alors, monsieur, et pardonnez-moi mon impatience, mais où est

mon petit-fils?

Ce fut à cet instant que s'étala la roublardise du cynique individu. Il se composa un visage.

D'une voix quasi larmoyante, il avoua : •

, — Je ne sais pas.

Madame de Vaudray sursauta : ^

— Mais vous me disiez tout à l'heure...

— Je vous disais que le hasard m'avait mis sur la route d'abandon, mais il nous reste à trouver l'endroit précis oij vous l'avez abandonné... Et c'est ici, madame, que vous pourriez vous trouver face à face avec des gens peu scrupuleux qui pourraient abuser de la situation et vous faire chanter.

— Hélas! monsieur, je m'y attends.

— Ils le pourraient d'autant mieux que l'enfant a déjà fait une victime...

— Que dites-vous?

— Oui, il a été recueilli par une noble femme, une nourrice qui a eu pitié do lui, qui lui a donné le sein et qui a été infectée...

— Malheureuse que je suis !

— Or, cette nourrice est mariée, mère de quatre enfants, je crois... La voici mtJade, obligée de priver son dernier enfant et de son lait et de ses soins... De plus, elle ne doit plus espérer avoir d'enfants, et ne plus avoir d'enfants, pour elle, constitue, sans jeu de mots, une perte sèche... Le mari est une brute rapace... et, ce qui devient très ^rave, c'est qu'il a conté ses misères à un agent d'affaires de ma connaissance^ qui se propose de défendre ses intérêts... Il connaît le nom de votre fils, le vôtre, et ne tardera pas à savoir celui de votre fille... Le jour oii il le saura, la situation sera plus que grave. Cet homme n'hésitera pas à provoquer un scandale... à conseiller au mari de la nourrice d'entamer un procès.

Un silence se fit.

Madame de Vaudray sentait peser trop lourdement sur elle le poids de sa faute.

Et soudain, elle s'écria :

— Mais pour faire tout cela, il faudrait à cet homme des preuves irréfutables !

— Oh ! madame, il en possède plus qu'il n'en faut.

— Et lesquelles, je vous prie?

Sébastien Merlin fixa madame de Vaudray quelques secondes. D'une voix méchante, qu'accompagnait un regard félin, il répondit :

— Mais, d'abord, madame, votre séjour à la villa Lcfort, l'accouchement clandestin de madame votre fille, la déclaration illégale de' Fenfant à la mairie, son abandon par vous deux jours après sa naissance, sa tare originelle, sa découverte le lendemain matin de votre départ de Ciievreuse, etc., etc.. Il y a mille preuves.

— Allons, pensa madame de Vaudray, ne cherchons pas à parer le coup qui nous frappe.

A haute voix, elle déclara :

— Vous avez raison. Les preuves sont là qui me condamnent irrémédiablement... Que dois-je faire? conseillez-moi. Vous ne savez pas où est l'enfant, en quoi pouvez-vous m'être utile ?

— Je vous demande un mois pour savoir oii il est.

— Alors, monsieur, prenons rendez-vous dans un mois. Madame de Vaudray se leva.

Sébastien Merlin déclara :

— Il est indispensable que vous m'aidiez...

— Je comprends, monsieur, et je m'y attendais...

La mère de Valentine avait accompagné ces mots d'une moue de profond mépris.

Merhn se redressa et protesta :

— A quoi vous attendiez-vous, madame?... La façon dont vous venez de prononcer ces paroles me permet de supposer que vous me croyez capable d'abuser d'une situation triste... Je n'entends pas que vous suspectiez ma conduite.

Et, prenant son chapeau, l'usurier salua et se dirigea vers la porto. Madame de Vaudray lui toucha le bras.

— Mais je ne suspecte pas votre conduite.

— Si, madame...

— Je vous en prie, monsieur, il se peut que je me sois laissé aller à prononcer une parole imprudente, maladroite, pardonnez-moi... et pcrmeLtez-moi de...

— Rien, madame, rien... Je vous salue.

Madame de Vaudray, devant l'attitude de Merlin, s'écria :

— Je vous supplie, monsieur, d'accepter la somme qui vous sera nécessaire pour me permettre de retrouver mon petit-fils.

Merlin se radoucit.

— Soit, madame. Mais, je vous en prie, ne me faites plus l'injure de me prendre pour un de ces chevaliers d'industrie qui abusent cyniquement des secrets de famille qu'ils surprennent... Si je vous prie de m' aider, c'est que d'abord toute peine mérite salaire et que, de plus, n'étant pas riche, je ne puis vous consacrer gratis mon temps et mon intelligence.

— C'est très juste.

Madame de Vaudray s'assit devant un petit bureau Louis XVI et signa un chèque de cinq mille francs.

Avant de le donner à l'usurier, elle demanda :

— Au moins, êtes-vous bien certain de réussir?

— Oui, madame.

— Et, dans un mois, je pourrai dire à ma fille : viens embrasser ton fils.

— Oui, madame.

— Eh bien, monsieur, je vous crois, je veux vous croire... N'abusez pas de ma confiance et au revoir.

Sur ces mots, et après avoir une dernière fois protesté de sa bonne foi et de sa loyauté, Sébastien Merlin prit congé de madame de Vaudray.

Lorsqu'il fut dans la rue, l'homme esquissa un pas.

Sa joie était à son comble.

Il s'empressa d'aller toucher son chèque. Lorsque ce fut fait, il murmura :

— Voyons, voyons, ce n'est pas tout ça. Il s'agit maintenant de manœuvrer adroitement. Il me faut me passer de Monier et agir suffisamment

vite pour lui couper tous ses moyens... Allons dîner. Après nous verrons. Sébastien héla un fiacre et se fit conduire chez Maire.

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