‹ Les avariésChapitre 20 sur 44 · LES TROIS MERES · texte numérisé non relu

LES TROIS MERES

Valentine et Gaston Richaud, pieusement, discrètement, fouillaient la vallée de Chevreuse.

Leur tâche était rude.

Depuis des mois déjà, ils avaient exploré les hameaux, les villages, sans rien découvrir.

Partant do Paris, le matin, ils rentraient le soir, tard, désolés.

Ces deux êtres offraient le spectacle le plus navrant qu'on puisse imaginer.

Ils s'adoraient et, héroïquement, s'interdisaient de jamais faire allusion à cet amour.

Valentine rentrait chez elle, rue Ballu, Gaston Richaud rue Blanche. Le matin, de bonne heure, ils se retrouvaient pour continuer leurs courses, jusqu'ici inutiles.

La jeune femme commençait d'avoir le cœur bourré d'angoisses.

Le pauvre petit être, cette chair de sa chair qu'elle essayait de retrouver sans, malgré sa vaillance et sa persévérance, pouvoir y parvenir, le relrouverait-elle jamais ?

Depuis déjà de longs jours qu'elle arpentait des routes, fouillant les villages, elle n'avait trouvé nulle trace, nul indice n'était venu calmer sa terreur de mère follement inquiète.

Lasse, découragée presque, elle désespérait de toucher jamais au but sacré qu'elle s'était proposé d'atteindre.

Un matin, elle ne fut pas au rendez-vous quotidiennement fixé par Gaston Richaud.

Celui-ci, après avoir attendu une heure, inquiet de cette absence inexplicable, se rendit chez elle.

La femme de chambre l'introduisit dans une pièce oiise tenait Vaientine et qui lui servait de petit salon.

A peine en eut-il franchi le seuil qu'il resta atterré par l'aspect qu'offrait le visage de son adorée.

Vaientine avait passé la nuit à pleurer.

Sitôt qu'elle vit son amant, elle se précipita sur lui. Richaud ouvrit les bras. La jeune femme s'abattit sur sa poitrine sanglotante, éperdue, ivre de douleur.

Pour la première fois, depuis tant de semaines, ces deux êtres s'étreignirent.

Us n'eurent pas le courage de résister plus longtemps.

Richaud berça l'aimée et la baisa au front.

Leur amour leur fut pour quelques secondes une consolation. N'en est-il pas toujours ainsi ?

L'amour n'esl-il pas le plus sacré des refuges et n'aide-t-il pas à supporter les pires douleurs^, les plus obsédants chagrins?...

Vaientine sanglotait.

— Ah ! mon ami ! . . . mon ami ! . . . Je ne peux plus. . . je suis brisée. . . Nous ne le retrouverons pas!...

Richaud essaya, avec de douces et bonnes pai'oles, de la réconforter. Il y réussit à peine.

— Je n'y résisterai pas... le chagrin me tuera Oh! l'horrible chose

qu'a commise ma mère!...

— Courage, mon aimée... courage ^

— Je n'en ai plus.

— Alors, j'en aurai pour nous il le faut.

— Je suis anéantie 1...

— Non, non, Vaientine... au nom de l'être adoré que nous voulons retrouver, soyez forte... Tout espoir n'est pas encore tout à fait perdu... le iiasard nous aidera et j'ai confiance en l'avenir... Quelque chose, comme un pressentiment, me dit qu'avant peu nous découvrirons la retraite du chérubin.

— Et s'il était mort?

— Mortl...

Gaston Richaud frissonna !

— Ah ! non, non, ne dites pas cela, ce serait afircux.

— Hélas !... Le docteur Fraisier nous l'a bien dit: Dieu a déjà accompli un semblant de miracle en lui permettant de venir au monde... en accomplira-t-il un second en écartant la mort d'au-dessus du tombeau?

— Espérons-le, mon ami... souhaitons-le...

Les deux malheureux amants se consolèrent dans une chaste étreinte.

Le matin du jour où Gaston Richaud et Valentine de Largohonoc eurent la conversation que nous venons de dire, Georges Dupont, vers 11 heures du matin, attendait, à la gare de Bures, l'arrivée du train de Paris dans lequel avait pris place le ménage de Vaudray.

L'avarié avait invité Pierre et sa femme à venir pendre la crémaillère en son petit revoir de Montjay.

Les deux amis s'étaient rencontrés un jour sur le houlevard et avaient échangé leurs impressions.

— Ah I ce vieux Georges !

— Pierre?

— Toi!... Ah! ça, tu n'es donc pas mort?...

— Tu vois... et ta femme?

— Berthe se porte à ravir... Quoique oependant, depuis un mois ou deux, elle soit parfois un peu triste, un peu bizarre... Tout à coup, et sans motif plausible, elle envoie chercher une voiture, et sort sans dire où elle va... Lorsqu'elle rentre, je la trouve plus angoissée

— Ça ne t'inquiète pas?

— Mais si... je l'ai questionnée...

— Et alors ?

— Elle itî'a dit: je voudrais ôtre mère... C'est une idée fixe...

— Si ce n'est que ça, fit Georges en éclatant de rire, le remède n'est pas bien difficile à trouver, . .

— Certes...

— Seulement, toi, tu n'y tiens peut-être pas.

— Ma foi si 1... Je ne le cache pas, ça me ferait plaisir d'avoir un bébé... et tu peux me croire, je fais tout ce que je peux pour ça.

— Sans réussir?

— Sans obtenir la moindre satisfaction...

— C'est toujours comme ça, ceux qui voudraient en avoir n'en ont pas et ceux qui n'en désirent pas en ont presque sans le faire exprès.

— Moi, je donnerais cent francs à un pauvre pour être papa... Ça finit par être humiliant... Et puis, il y a la famille... Le beau-père, la belle-mère, — des très braves gens, — qui sont presque à mes genoux, qui rafî'olent de bercer un poupon et de faire des folies pour lui...

— Mon pauvre Pierre I... Allons, ne te désole pas... avec de la persévérance et un peu de volonté...

— Et toi?

• — Oh ! moi, mon ami, je suis tout le contraire de toi... j'aurais donné n'importe quoi pour ne pas être père et... je le suis, père.

— Sacré veinard !... C'est un fils? une fille?

— Ah! attends un peu... Il ne fera son entrée dans le monde que dans trois mois.

— Ta femme est contente ?

— Si elle est contente 1... mais c'est-à-dire qu'elle nage dans Téther de son rêve étoile.

— Et tes parents ?

— Des fous, mon cher, des fous, littéralement... le petit a déjà trois layettes... Quand j'ai annoncé la grande nouvelle, j'ai cru qu'ils allaient m'étouJBFer dans leurs bras... Une joie intense, du délire..

— Ah ! tu es heureux, toi !

Pierre avait dit cela avec, dans sa voix, un très sincère accent de mélancolie.

Cela n'échappa pas à Georges qui, en prenant affectueusement le bras de son ami, lui demanda :

— Tu n'es donc pas heureux, toi ?

Pierre de Vaudray le regarda.

Et, secouant la tête, il répondit :

— Non, je ne suis pas heureux...

Mais, il se hâta d'ajoulcr :

— Oh ! ne va pas croire que la faute en soit à na femme, non... mais, je traverse une crise... Je crois que je deviens un brave homme et, sachant que ma femme a du chagrin de ne pas être mère, je suis fâché que le hasard ne me permette pas de combler ses vœux

Il avait dit cela, avec un accent de conviction parfaite.

— Mais, s'empressa de s'écrier Georges, que la première partie de la phrase de Pierre avait frappé, tu as toujours été un brave homme.

— Non, j'ai surtout été un inutile, un têtard sans beaucoup de cœur... Aujourd'hui que j'ai côtoyé la souffrance et la douleur, cela m'a mis un peu de plomb dans le cœur et j'évolue, mon bon ami, j'évolue... avantageusement...

Georges regardait son ami avec des yeux étonnés. Pierre ne venait-il pas de parler de souffrance ? A quelle douleur, à quelle souffrance voulait-il faire allusion? Mais avant qu'il ait eu le temps de le questionner sur ce sujet, Pierre de Vaudray avait ajouté :

— J'ai eu beaucoup de chagrin, mon vieux Georges...

Aux questions qu'il lui adressa, elle (U des réponses évasives. (Page 309.)

Et Pierre raconta tout au long; à Georges le calvaire de sa sœur à Chevrcuse. Maintes fois, pendant ce récit, l'avarié tressaillit, surtout lorsqu'il fut question des couches de Valentine.

Lorsque de Yaudray, la voix mouillée, eut terminé, Georges, le cœur angoissé, lui serra la main.

— Mon pauvre ami, jeté plains bien sincèrement... c'est affreux tout ce Liv. 39. Les Avariés. Liv. 39.

que tu m'as conté là... Ali! la vie!... viens donc avec ta femme passer la journée de dimanche avec nous.

— Mais très volontiers, ça distraira Bertlio.

— Alors, à dimanche ?

— A dimanche.

Les deux amis s'étaient séparés.

On devine aisément, quel pouvait être l'état d'âme de Georges, à la suite de cette conversation.

Ce que veuait de lui dire Pierre de Yaudray l'avait profondément remué.

La lamentable aventure de Valentine de Largohénec le fit songer à sa femme, à son Henriette.

Un instant, il y avait trois mois de cela, il avait craint la fausse couche; aujourd'hui, soudain, il craignait l'heure, redoutée depuis quelques minutes, à laquelle le petit être ferait son entrée dans la vie.

Mon Dieu!... Si son enfant n'allait être qu'un pauvre petit paria repoussant et rachitique ?

Il frissonnait à cette pensée et trois mots tintaient à son oreille comme un glas funèbre, les trois mots qu'avait prononcés Valentine quelques semaines auparavant : Si ta me faisais souffrir, ce serait fini.

Lorsqu'il rentra ce soir-là à Montjay il n'avait pas son air d'habitude.

Sa femme s'aperçut du trouble qu'accusaient ses traits.

Elle le questionna. Georges prétexta une migraine...

La nuit qu'il passa fut mauvaise...

Allait-il donc revivre ses plus mauvais jours?

Pierre de Vaudray n'avait pas tout à fait tort de s'inquiéter de l'état d'esprit dans lequel se trouvait sa femme.

Berthe Martinot n'était plus la névrosée d'avant son mariage.

Peu à peu, la vie conjugale avait opéré sur elle une réaction très satisfaisante.

Jadis pâle, frôle et mélancolique, elle était devenue en peu de temps une créature presque forte, toute de charme exquis, rieuse, enjouée.

Ses joues s'étaient colorées de carmin.

Elle aimait son mari,

Pierre de Vaudray, lui, tout d'abord n'avait pas, sentimentalement, attaché grande importance à l'aimable et douce petite pensionnaire qu'on lui avait donnée pour femme.

Mais, peu à peu, sa conversion définitive s'opérant, il s'était pris à remarquer d'abord, puis à aimer, sincèrement la « petite comtesse ».

De tout cœur, il s'était appliqué à lui plaire, et insensiblement il était devenu un très bon mari.

C'était dans ses moyens.

Pierre de Vaudray était capable des pires veuleries en môme temps que des plus aimables, des plus touchantes prévenances et môme des plus beaux gestes.

Il se fit tendrement l'esclave attentif de son aimable bienfaitrice et, pour ces deux jeunes gens, le temps commença d'égrener le collier de ses heures les plus exquises.

Nous l'avons dit, insistons-y encore, BertheMartinot se transforma rapidement.

Gequi, tout d'abord, n'avait été pour elle qu'un rêve, devint, peu à peu, une sorte d'obsession.

Elle désira être mère, elle le désira d'abord comme une enfant peut désirer un jouet, une jeune fille un bijou, et soudain, ce désir prit des proportions folles...

Ce fut, bientôt, une sorte de besoin étrange.

Càlinement, dans un baiser, elle s'en ouvrit à son mari.

Pierre lui répondit : oui, en souriant.

La providence n'exauça point leur vœu mutuel et respectable.

Et pour Berthe de Vaudray, ce désir, cette volonté d'être mère grandit de jour on jour. Cela devint pour ainsi dire maladif...

Au moment oii Georges Dupont rencontra son ami, la jeune comtesse entrait dans la période aiguë et alarmante de son désir.

Souvent, presque quotidiennement, après déjeuner, elle s'esquivait hâtivement.

En courante, elle allait à une station de voitures, sautait dans un fiacre et se faisait conduire au jardin des Tuileries ou aux Buttes-Cliaumont.

Après avoir pénétré dans l'un de ces jardins vers lequel sa fantaisie ou son besoin l'avait dirigée, elle s'engageait dans une allée encombrée de poupons et allait prendre place sur un banc.

Là, le regard perdu dans une mélancolique rêverie, elle assistait aux ébats des bambins.

Elle mangeait littéralement des yeux les chérubins, leur souriait, leur offrait des friandises.

Les petits, peureusement, s'éloignaient d'elle, comme en ayant peur.

Les mamans regardaient la jeune femme avec dans le regard une lueui* très visible d'étonnement.

Elles cherchaient à deviner^ à comprendre ce qui se passait dans ràmo de cette femme qui s'attendrissait à la vue des mignons petits êtres.

Était-ce une mère à laquelle avait été ravi un bébé?

Était-ce une maniaque comme il y en a tant?

Plusieurs essayèrent de tirer cela au clair.

Aucune d'elles n'y parvint.

Aux rares nounous qui avaient tenté de lui adresser la parole, elle n'avait répondu que par des monosyllabes, et lorsque la conversation menaçait de s'éterniser, elle se levait et prenait congé.

Après une heure passée au miheu des gamins, Berthe de Vaudray à grands pas regagnait sa voiture et se faisait reconduire chez elle.

Écroulée plutôt qu'assise sur les coussins de la voiture, elle se prenait à pleurer, presque à sangloter.

Le jour où son mari rencontra Georges Dupont, la jeune femme était revenue, plus touchée, plus remuée que jamais de sa dernière promenade au jardin des Tuileries. Ce jour-là était magnifique.

Il faisait un radieux soleil. Les bourgeons des arbres éclataient, les premières Heurs embaumaient.

Beaucoup de bébés étaient vêtus de robes claires et leurs gentilles frimousses accusaient une joie de vivre, intense et délicieusement naïve.

De voir tous ces bambins courir dans le soleil, ces mamans groupées, assises en rond, le visage souriant^ occupées à de petits ouvrages de couture dont elles interrompaient la confection pour jeter un coup d'œil sur tout leur petit monde, la jeune femme sentit grandir en soi une sorte de rancœur, de jalousie féroce en môme temps qu'une frénésie plus grande la poussait vers les petits êtres dont elle s'approchait en souriant et se mêlait aux jeux.

Un enfant jouait-il au cerceau?... Elle faisait exprès de se porter vers lui, recevait le cerceau dans sa jupe, le rendait à l'enfant en l'embrassant et en le dévisageant avec des regards goulus.

L'enfant, croyant que « la dame lui faisait des gros yeux, » ne reprenait même pas son jouet, et en criant comme un perdu courait se réfugier dans le giron de sa mère.

Berthe, en voyant cela, restait comme médusée.

Elle regardait l'enfant s'enfuir et son regard laissait bien, en ce moment-là, s'accuser toute la mélancolie qui l'enlianaitetla douleur qui la poignait...

Et ceci lui arriva pour la seconde fois le jour que nous avons dit.

Lorsque Pierre de Vaudray entra le soir, il la trouva plus nerveuse et plus sombre que jamais.

Aux questions qu'il lui adressa elle fit des réponses évasives, sans intérêt, gardant pour elle seule son secret et souffrant en silence, profondément.

Elle accepta néanmoins d'aller à Montjay, le dimanche suivant, mais cela, sans grand enthousiasme.

Georges, ce dimanche-là, n'était pas arrivé à la gare depuis cinq minutes que le train fut annoncé et arriva en gare.

Son regard se porta tout de suite sur les compartiments de première.

Une portière s'ouvrit; Pierre de Vaudray sauta à terre et aida sa femme à descendre.

Bientôt le couple fut près de Georges et les trois amis se dirigèrent vers Montjay.

Pierre avait négligé, peut-être exprès, de prévenir sa femme de la grossesse d'Henriette.

Aussi, lorsque Berthe fut présentée à la future jeune mère, et en s'apercevant de Tétat de la femme de Georges, ressentit-elle, tout de suite, pour la délicieuse créature, une sorte de haine très caractérisée.

Elle ne quittait pas Henriette des yeux.

Après déjeuner, les maris ayant été fumer dans le jardin, les deux jeunes femmes restèrent en tête à tête.

Ce fut Berthe qui, la première, prit la parole.

Avec une nuance d'amertume dans la voix, elle s'écria :

— Ah! vous êtes heureuse, vous, madame!

— Très heureuse, en effet, fit Henriette en souriant, mais ne l'ètes-vous pas aussi ?

— Oh ! je m'entends. Je vous trouve heureuse d'être mère.

— C'est un bonheur à la portée de toutes les femmes et vous n'auriez, je crois, qu'un mot à dire...

— Non, cela ne suffirait pas... Pierre ne s'oppose pas à ce que nous ayions un bébé... et nous n'en avons pas... nous n'en n'aurons peutêtre jamais.

— Oh ! il ne faut pas dire cela.

— Je désespère... j'ai peut-être tort, mais je désespère... et j'ai beaucoup de chagrin.

Les yeux de Berthe se voilèrent de larmes. Henriette, délicieusement, se leva et courut à elle. En lui prenant les mains elle lui dit à mi-voix :

— Ne pleurez pas... il ne faut pas vous désoler ainsi.

— Oh! je sais, c'est un peu ridicule de pleurer pour cela.

— Non ce n'est pas ridicule... je vous comprends... je vous comprends d'autant mieux que plus le cher moment approche pour moi où mon enfant piaillera dans son berceau, plus je me découvre une âme très spéciale, très à part... Et j'éprouve, à songer que je vais être mère, une joie intense et particulière.

Henriette avait dit cela avec une très douce voix.

Berthe aurait en elle presque une amie, en tout cas une loyale et bonne confidente.

Alors, de toute son âme, elle se confessa.

— ... Oui, oui, c'est étrange, inquiétant peut-être, mais je suis depuis quelque temps prise d'une fièvre maternelle telle que je ne puis voir un enfant sans éprouver tout de suite le besoin de le caresser, de l'embrasser, de le serrer très fort dans mes bras, de le serrer à l'étouficr... Quant à celles de mes amies que la Providence, à mes yeux, a favorisées, je les traite presque en ennemies, je serais presque méchamment jalouse d'elles.

Et comme après s'être recueillie, Berthe ajouta :

— C'est atroce, ce que je vais vous dire, mais j'en arrive peu à pou à accuser mon mari... Je le rends responsable de mon état d"âme, de mes crises de douleur et de larmes... C'est maladif, je le sens, mais c'est plus fort que moi, une force inconnue me pousse^ parfois, à lui reprocher mes transes et mes rancœurs... et cela éteint l'amour que j'ai pour lui.

— Oh ! ne dites pas cela...

— Oui, je sais, c'est très mal.

— Dites-vous bien que d'autres sont dans votre cas qui ne haïssent point pour cela.

— Oh 1 je ne hais pas encore.

— Mais vous éprouvez un sentiment méchant et qui conduit à la haine.

— Je n'en suis pas responsable.

— Certes; maiâ laissez-moi vous dire que si l'enfant est un peu notre but, lorsque nos maris nous rendent heureuses, nous en avons un autre, leur bonheur... Le bonheur conjugal est notre œuvre et je la trouve assez noble^ assez nécessaire pour que nous usions nos forces à combattre tout sentiment qui nous empêcherait de la mener à bien.

Berthe secoua la tète. Henriette comprit que, quoi qu'elle put lui dire, elle n'arriverait pas à la convaincre.

Heiirietle ne se Ironipait pas.

Le mal de ce doute mauvais avait trop envahi le cœur de la femme de Pierre. Nul n'était à même de comprendre ce qui se passait dans son cœur.

Brusquement elle se leva.

D'un trait, elle s'écria :

• — Ah! tenez, je suis folle!... Il y a des moments où il me vient à l'idée...

Mais elle n'acheva pas. Son regard rencontra celui d'Henriette.

Berthe comprit que la femme de l'ami de son mari l'avait comprise, avait surpris déjà son triste secret et deviné sa folie...

Un amant!...

La conversation des deux femmes fut interrompue par le retour des deux maris.

La journée s'écoula.

Mais une gêne générale paralysa la gaîté qui au^rait dû fuser du cœur de ces jeunes gens, dont les lèvres n'auraient, à leur tour, dû être effleurées que par des paroles folles comme en savent prononcer les gens heureux, dont l'œil s'illumine et le rire s'échappe en cascade.

Le soir, vers dix heures, Georges reconduisit ses amis.

Pierre, à son tour, qui n'avait pas durant le dîner quitté sa femme des yeux, parut un peu triste...

Discrètement, Georges le questionna :

— Qu'as-tu, Pierre?

Et de Vaudi'ay répondit à voix basse, tandis que sa femme s'était un peu écartée pour aller cueillir quelques violettes :

— Je n'aurais pas dû accepter ton invitation... Ma femme est restée longtemps avec la tienne, elles auront causé ensemble» et Berthe, d'avoir vu la taille de ta femme accuser sa maternité, s'est trouvée touchée... Et croyant la distraire en venant chez toi, je n'ai fait qu'augmenter ses regrets du spectacle charmant d'une maternité touchante et triste pour elle...

Et il ajouta :

— Ah ! mon vieux Georges, de la voir ainsi, cela commence à me faire énormément de peine.

L'avarié ne répondit rien.

En silence, les deux amis gagnèrent la gare de Bures et se séparèrent. . .

Georges, un peu attristé, remonta à Montjay, pressé de retrouver son aimée.

Au milieu du raidillon qui conduit au petit hameau, Dupont rencontra un de ses voisins, homme de plus de cinquante ans peut-être, et avec lequel, plusieurs fois déjà, il avait bavardé.

Ce voisin, Parisien égaré dans cet exquis coin de campagne, était un ancien caissier d'une grande maison de banque de la rue Lepeletier, qui s'était retiré là pour jouir à son aise et confortablement d'une petite iortune facilement acquise au moyen de savants coups de Bourse.

Et cet homme, possédant cinq ou six mille livres de rentes, ayant un peu du grand tout qu'il faut avoir pour être heureux, paraissait toujours préoccupé et chagrin.

Georges l'avait maintes fois constaté sans réussir à savoir le pourquoi, de cette mélancolie.

11 allait l'apprendre.

Page 1