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UNE HISTOIRE VRAIE

— Bonsoir, monsieur Dupont...

Ainsi interpellé dans la nuit éclairée par de blafards rayons de lune, (Georges fouilla les demi-ténèbres et, sans peine, reconnut son voisin.

— Tiens, monsieur Thomas !

Les deux hommes se serrèrent la main.

— Vous faites un petit tour avant de vous coucher?

— Non, je viens de reconduire des amis à la gare... et vous?

— Moi, je me promène et je pense.

Ceci fut dit sur un ton grave et presque solennel qui impressionna Tavarié.

Le voisin continua :

— Vous êtes pressé de retrouver votre jeune femme... Une bien charmante personne entre parenthèses... et qui va être bientôt maman.

— Mais oui, dans trois mois environ.

L'usurier lui fit un signe et, à tout hasard, teiulil uny j..ituc ^1< uiounaie.

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— Cela vous fera plaisir, hein? de voir plus tard gambader un petit être joufflu qui vous appellera papa de cette petite voix cristalline qu'ont tous les bébés?

— Mais oui, je serai très heureux.

— C'est un bonheur que j'ai toujours envié.

— Et peut-être recherché?

Liv. 40. Les Avariés. I,iv. 40.

— Oh 1 non !

L'homme s'empressa de répondre cela et d'ajouter :

— Ce bonlieur-là, je me le suis interdit, toujours, et j'ai failli y perdre le coeur et l'amour de ma femme...

— Il vous a fallu do graves raisons pour agir ainsi.

— De très graves, en effet... de très graves et de très tristes raisons... Oh! mon pauvre monsieur Dupont, comme je vous envie!... Au moins, vous, vous n'avez pas souffert, la vie n'a pas été cruelle avec vous... avec moi, elle s'est montrée féroce... féroce!... féroce !...

Et soudain, rebroussant chemin, le voisin de Georges saisit le bras de celui-ci...

— Tenez, vous m'êtes très sympathique... vous me faites l'effet d'un gentil garçon. Vous aimez bien votre femme, elle paraît vous adorer... je vais vous conter ma vie... Oh! soyez tranquille, ça ne sera pas long, non, et ça me dégonflera. Depuis vingt-cinq ans que ce qui m'arrive m'étouffe, ça me soulagera de vous conter mes misères... Je vous connais à peine, et ce que Je vais vous dire entre dans la catégorie des choses qu'on ne dit le plus souvent. qu'à un confesseur... ça ne fait Hen,.. vous vovilez bien, n'est-ce pas?

— Mais, je vous en prie.

Le voisin se recueillit.

Au bout de queh|ues secondes de silence, il s'arrêta de marcher et s'écria :

. — Cristi, tout de même, c'est dur à dire... Enfin !... Il ralluma sa pipe et commenÇ'a :

— J'avais vingt-cinq ans.., oui, vingt-cinq ans, c'était en 1878, l'année de l'Exposition, je venais de perdra ma mère que j'adorais, pauvre chère tVïmme!... Oui, je l'adorais, maman... Ça vous paraît peut-être un peu bête qu'un vieux bonhomme comme moi dise encore maman...

— Oh! non, je vous assure.

— Moi, je n'ai jamais ditautrement, je trouve que ce mot renfermeàluiseul tout ce qu'un cœur d'homme peut contenir de tendresse filiale et d'amour... Bref, maman venait de mourir, j'étais seul dans un grand appartement de cinq pièces, sans amis, presque, ayant peu de camarades. Je ne voulais pas faire la fête. J'en avais peur... J'en avais peur maladivement et cela venait de ce que mon parrain, un brave homme de médecin de campagne, m'avait, à seize ans, tenu un langage sévère et quelque peu désillusionnant... 11 m'avait représenté Paris comme la plus dangereuse des Babylones et la plus malsaine... A l'entendre, toutes les grisettes étaient malades ou sur le point de l'être. Donc, il m'avait donné un trac fou de ce

qu'on appelle l'amour, et qui n'est rien moins qu'une chose vile et banale, un choc d'épidermes.

Pour un empire, je n'aurais pas pris de maîtresse au hasard.

Lui, m'avait indiqué les femmes mariées comme offrant le plus do garanties... et encore !

Ce n'était peut-être pas très moral, mais ça menaçait d'être hygiénique et je me rendis à son avis.

A vingt ans j'étais une mascotte, parole d'honneur.

A vingt-cinq ans, après quelques rencontres plus que hanales d'amours desquelles mon honneur et mon corps étaient restés sains, j'eus ma première aventure.

— Une femme mariée ?

— Oui, une femme mariée... La malheureuse!... Elle était l'épouse d'un de mes camarades de bureau, avec lequel je sympathisais fort bien, et qui, un beau matin, partit pour accomplir une période de vingt-huit jours... J'étais reçu dans la maison ; mon collègue était brutal avec sa femme, une charmante créature; elle me confia ses peines, je la consolai de mon mieux, et tant et si bien, que je devins son amant... Ah! mon pauvre ami, ma joie fut de courte durée... quinze jours ne s'étaient pas écoulés depuis notre petite fcte d'amoureux, que j'étais obhgé d'aller rendre visite à mon docteur...

Georges, en tremblant, s'écria :

— Vous aviez la syphilis?

— Oui... mais comment l'avez-vous deviné?

— Comment je l'ai.,, mais... le hasard...

— Ah!... Eh bien oui, j'avais la syphilis. J'étais fou, le suicide me guettait. Heureusement, je tombai sur un docteur inteUigent qui me sermonna, m'éclaira et me redonna du cœur au ventre! Bref, je me soii^nai avec l'énergie que vous pensez...

A ce moment Georges, très ému, questionna sans attendre la suite :

— Vous vous êtes soigné longtemps ?

— Cinq ans !

Georges se prit à sourire, et fit, sur un ton de voix léger :

— Cinq ans! mais en cinq ans vous aviez le temps d'en guérir cinq, de syphihs.

— Quoi? Qu'est-ce que vous dites?... Ah! on voit bien que vous n'êtes pas passé par là, vous.

— Cependant...

— Mais il n'y a pas de cependant, mon jeune ami; j'ai peut-être exagéré un peu, mon docteur m'avait fait jurer de me soigner de trois à quatre ans.

— C'était, sans doute, un savant à quarante francs la visite ?

Non, il prenait cinq francs... Il y en a encore de sérieux à ce

prix-là.

Georges, un peu intimidé, et dont la morgue était moins éclatante,

risqua :

Des docteurs, des praticiens, des spécialistes guérissent ces maladies-là en six mois...

Ah! oui, les charlatans brevetés qui vous donnent des biscuits spéciaux en guise de médicaments ou des potions plus ou moins frelatées qu'ils préparent dans leurs pharmacies personnelles, et qui ont pour effet de combattre le mal à moitié et de laisser le champ libre aux pires accidents... Ah! en voilà qu'on devrait dénoncer et interdire radicalement... Ali! oui, parlons de ces cocos-là... Non, non, je me suis soigné cinq ans, et la preuve que cela ne fut pas inutile, c'est que, malade de l'estomac et ayant été forcé d'interrompre mon traitement dans le courant de la deuxième année, je vis apparaître sur les muqueuses de ma bouche des petites plaques de ton grisâtre... et notez que la maladie ne m'avait pas frappé durement...

Georges, en entendant cela, avait senti une inquiétude lui tenailler le

cœur.

Son assurance diminuait d'arrogance.

Le voisin continua :

— Mais, j'en reviens âmes moutons... Parfaitement... Après cinq ans do traitement, je fis la connaissance de la délicieuse créature qui devint ma femme... Mais^ vous pensez bien que je ne l'épousai pas comme ça, de but en blanc... J'allai trouver mon docteur et je lui demandai conseil... il m'autorisa et je me mariai... Je ne me doutais pas de la tristesse dont allait être empreinte pour toujours mon existence conjugale...

Et, tout en prononçant ces paroles, l'homme, furtivement, essuya une

larme.

On sentait qu'une poignante émotion venait de s'emparer de lui. Aussi, fût-ce d'une voix fortement chevrotante qu'il continua :

— J'appris qu'un mari peut, par la procréation, contaminer sa femme... cela devint mon cauchemar. J'adorais les enfants, ma femme aussi, et j'eus l'héroïsme, oh ! oui, je puis le dire, l'héroïsme de n'en point avoir, d'enfants...

— Mais je croyais qu'au bout d'un certain temps, même avec ça, l'ancien malade devenait inoffensif!

— Oui, je sais... moi, je ne l'ai appris qu'il y a trois ans... Il était trop tard... et si vous saviez comme c'est triste, chez nous, doublement triste...

Ma femme aussi adorait les enfants ; à de certains moments, — minutes exquises de délicate intimité, dans un baiser, si joliment, pauvre chérie, elle me demanda un bébé, je ne cédai pas... Elle pleura, implora et alla jusqu'à me reprocher durement ce qu'elle appelait ma méchanceté... Les nuag-es ont crevé sous notre toit, pendant plusieurs années elle ne me pardonna pas ce qu'elle ne savait pas être une loyale énergie... et aujourd'hui notre foyer est lugubre, nul ne s'intéresse à nous... Pas de famille, rien que nous deux, que le mystère de ma vie de garçon sépare impitoyablement... Voilà mon secret, mon ami... voilà mon secret et la cause de mes longues promenades solitaires... Aussi, laissez-moi vous dire que je suis bien heureux de vous savoir doublement heureux... Plus tard vous vous souviendrez de moi, du vieux type de Montjay, et lorsque, vieux à votre tour, vous ferez sauter vos petits-enfants sur vos genoux, vous songerez à celui qui vous conta ses misères et auquel sont interdites ces joies qui feront le charme de votre vieillesse.

L'homme s'arrêta soudain de parler.

Georges et lui venaient de dépasser les premières maisons de Montjay.

Us se quittèrent après s'être serré la main.

L'avarié n'avait pas prononcé une parole.

Presque machinalement il rentra chez lui, et, comme frappé d'épouvante, il pensa :

— Cet homme aussi a été frappé !...

Et des paroles tintaient encore à ses oreilles, paroles qu'avait prononcées le docteur Fraisier :

— Sur sept hommes, il y a au moins un syphilitique.

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