ABANDONNEE
Dès le lendemain du jour oi!i Sébastien Merlin tenta près de madame de Vaudray l'heureuse démarche que l'on sait, le misérable se disposa à aller à Chevreuse retrouver son très digne ami Monier.
Il était environ dix heures du matin lorsqu'il sortit de chez lui.
Il se proposa de se rendre à pied à la gare du Luxembourg en flânant et en réfléchissant.
Arrivé au Luxembourg il constata qu'il était de vingt minutes en avance.
Ayant horreur de faire les cent pas sur le quai en attendant le départ du trairt, il remonta le boulevard Saint-Michel jusqu'à la station de Port- Royal.
Arrivé à quelques mètres du boulevard de Port-Royal, il s'arrêta soudain à contempler un groupe douloureusement attendrissant.
Effondrée plutôt qu'assise sur un banc, une femme sanglotait, tenant dans ses bras un enfant.
Instinctivement, il s'approcha d'elle.
Elle était jétme et johe.
Son visage ravagé où les larmes avaient creusé de profonds sillons, di- 'sait assez combien cette pauvresse avait déjà dû souffrir.
Ses vêtements propres, mais démodés et rapiécés à nombre d'endroits, dénonçaient sa misère.
Sébastien Merhn s'approcha d'elle et s'assit à ses côtés.
La femme le devina plutôt qu'elle ne l'aperçut et tourna la tête de son côté.
Elle se leva pour s'éloigner.
L'Usurier lui fit un signe et, à toiit hasard, tendit une pièce de monnaie.
La femme laissa errer son regard sur le vieillard, prit l'aumône et remercia simplement.
Sébastien^ devant cet accueil réservé à son geste, questionna :
— C'est à vous, cet enfant?
La jeune femme jeta un regard mouillé sur le petit être et fit, en baissant un peu la tête :
— Oui, c'est à moi, c'est un petit garçon.
Et, ayant dit cela, elle se laissa retomber sur le banc et se reprit à pleurer.
Sébastien pensa :
— J'ai peut-être mon affaire...
Après avoir minutieusement détaillé la pauvresse, il continua de questionner :
— Pourquoi pleurez-vous?
L'inconnue le dévisagea non sans quelque étonnement dans le regard.
— Pourquoi je pleure ?...
Elle haussa les épaules.
— Ce serait trop long à vous dire et pas gai par-dessus le marché... Tout ce qui peut arriver à une malheureuse comme moi n'est guère intéressant pour un bourgeois comme vous.
Ces paroles étaient nuancées sinon d'un peu de haine, du moins d'un peu de rancœur.
— N'ai-je pas été bon avec vous? fit Merlin,
— Vous m'avez donné quarante sous. Est-ce que c'est que vous en voulez pour votre argent et que vous êtes journaliste ?
— Non, je ne suis pas journaliste et je puis vous être très utile.
— Utile à moi, que vous ne connaissez pas ? Ce serait bien étonnant.
— Que ce soit comme vous voudrez, qu'importe si je tiens parole et si vous gagnez à me raconter votre histoire.
— Allez-y, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?
— Voulez-vous que je vous questionne ?
— Allez-y.
— Mais nous ne sommes pas bien ici... allons dans un café. Ils entrèrent dans un estaminet,
Sébastien Merlin commanda deux cafés et questionna :
— Etes-vous mariée ?
— Non... Ça ne m'empôche pas d'être mère...
— Qu'est-ce que vous faites de votre état?
— J' suis rien du tout... J'ai été modèle, dans le temps, quand les larmes n'avaient pas rongé mes joues ; aujourd'hui j' suis... bah! vous le devinez bien... C'est facile, et, des comme moi, on en rencontre, dans Paris, presque plus souvent que des réverbères...
— Et vous habitez à Paris?
— Oui, à Montmartre, rue Lepic, dans le haut, près du moulin delà Galette... ou plutôt, j'y habitais, car, pour l'instant, depuis hier que je suis sortie de l'hôpital, je n'ai plus rien pour coucher. Mon logeur, auquel je devais déjà de l'argent quand je suis entrée à l'hôpital pour faire mon petit, a disposé de ma chambre et refuse de me reprendre... J'ai passé cette nuitci dans un asile de nuit, rue Lebat, et, ce soir, je ne sais pas "où j'irai percher.
' — Vous n'avez donc pas de parents ?
— Non, ou si peu.
— Et pas d'amis ?
— Des amis, quand on est pauvre, c'est aussi rare que les pièces de cent sous dans la poche que j'ai sous ma robe.
— Ah 1 ah!... Et qu'allez-vous faire?
— Oh! ça, je n'en sais rien. J' vais p't'être porter mon gosse à l'Assistance pubhque et me flanquer à l'eau.
— Une faut pas dire cela... A votre âge, il n'est pas permis de désespérer.
— V'ià cinq ou six ans que j'espère... Six ans, c'est pas un jour... J'étais
pas trop mal chez mes parents, un vaurien m'a fait partir de là pour me semer six mois après... Et je l'aimais !... Il était bien plus riche que moi, j avais bien hésité, à cause de cela, à lui appartenir, mais que voulez-vous? il parlait bien et il n'a pas eu de mal à me faire croire que nous étions des égaux puisque nous nous aimions... Moi, j'ai coupé dans le panneau, je me suis donnée, j'ai quitté mes parents... Ah I ce n'a pas duré longtemps... Mon rêve était bien un rêve... Quand je me suis retrouvée toute seule et sans le sou, j'ai pensé aux vieux auxquels je devais la vie... Je leur ai écrit que j'étais malheureuse; ils m'ont jamais répondu, et quand j'ai été frapper à leur porte, papa m'a flanquée dehors avec un coup de pied en me disant : « T'es plus ma fille, va demander du pain à ceux qui t'en ont promis... » J'ai éclaté en sanglots et j'ai commencé à dégringoler la fameuse pente fatale, comme on dit dans les romans... Fallait bien que je mange... J'ai été modèle... puis j'ai pris des « chaud et froid. »... Le dernier m'a conduite à Lariboisière... Ah! ce coup-là, j'ai bien cru que ça y était... Pas vrai, j'en suis sortie... sans un sou naturellement... J'avais faim, je me suis donnée pour avoir du pain et j'ai eu mon gosse... V'ià mon histoire...
— Faites voir votre petit?
La jeune femme écarta le petit voile qui couvrait le visage du bébé.
Sébastien Merlin s6 pencha sur le pauvre être.
Qtioique son cœur fût cuirassé, il ne put retenir un cri de pitié.
Le mignon était pâle et paraissait ne pas avoir pour deux heures à vivre.
La jeune femme, en le contemplant, murmura :
— C'est le fils d'un carabin du quartier Latin... J' suis restée avec lui quatre mois... Ce qu'il m'en a fait prendre des drogues pendant le temps que j'ai été enceinte... Moi, j' me sentais pas malade... Il fallait que je me médecine quand même... J'ai pris des sirops, des pilules, il m'a fait des piqûres aux reins, aux cuisses... Si bien que fatiguée d'être charcutée pour son plaisir, un beau soir, j'ai pas reparu chez lui... Trois mois après, je mettais cet enfant au monde.
Un temps de silence se produisit,
Sébastien Merlin réfléchissait.
La malheureuse qui était devant lui était une victime de la maladie, mais une victime bien soignée.
Le jeune apprenti docteur dont elle avait, à la fin, fort peu prisé ce qu'elle appelait « le charcutage », était atteint de syphilis et s'était livré sur elle à des expériences médicales.
Elle ne devait qu'à ça d'avoir pu mettre son enfant au monde.
Le petit pouvait tort bien vivre grâce aux soins dont sa mère avait été l'objet.
...Elle s'empara du petit être et le regarda longuement, tendrement. (Page 326.) L.v. 41. Liv. 41.
Sébastien Merlin, soudain, releva la tête. Il était très décidé.
— Eh bien, fit-il, vous êtes très intéressante... Je crois que je vais pouvoir vous tirer d'embarras.
— Oui?... Eh bien, ça, ce serait à faire... Qu'est-ce que vous allez exiger de moi?
— Laissez-moi parler... Vous êtes très pauvre, vous n'avez guère d'espoir de refaire votre vie et l'avenir ne vous paraît pas merveilleux.
— A qui le dites-vous !
— Vous êtes seule, libre, et vous aimez votre enfant.
— Dame, oui,j' suis mère malgré que je suis pauvre.
— Vous pouvez, d'un mot, lui assurer un avenir excellent et vous sauver de la gêne.
— En quoi faisant, mon Dieu !
— Voilà... Je connais une mère éplorée à laquelle on a ravi l'enfant... celle qui l'a privée de son fils, c'est sa mère, et celle-ci donnerait gros pour retrouver l'enfant de sa fille qu'elle a abandonné je ne sais où...
— Elle est chouette, cette grand'mère-là !
— Dites un mot et je vous présente à elle comme étant une bonne fille ayant trouvé le petit être et l'ayant recueilli.
— Je comprends...
— Acceptez-vous ?
La jeune femme parut réfléchir...
Au bout de quelques secondes, elle interrogea :
•'— Si je dis comme vous dites, on me prendra mon garçon...
— NOU;, vous continuerez à l'élever et, par reconnaissance, plus tard, ces gens-là ne vous sépareront pas de lui...
— Oui, oui, je comprends... Mais faudra jamais que je dise qu'il est à moi?
— A quoi bon !... pourvu qu'il soit choyé, que vous ne manquiez de rien, votre cœur de mère y trouvera son compte.
A nouveau, la jeune femme observa le silence. Puis, soudain, elle s'écria :
— Oh ! et puis zut ! Vous avez raison... J'accepte, mais à une condition, c'est qu'on ne me séparera jamais de mon fils.
— Soyez tranquille... Maintenant, il ne nous reste [)lus qu'à bâtir un petit roman que je vais vous dire...
« LA REMPLAÇANTE
Après avoir quitté le docteur Norsot, le triste personnage qu'était Ramon avait pris, à travers champs, la route qui conduit à Belleville...
L'homme avait son projet.
Arrivé à la gare de Saint-Remy, il attendit le prochain train pour Limours et monta, à destination de cette ville, dans le fourgon de queue.
Moins d'une demi-heure après, il descendait sur lé quai de la station terminus de la ligne de Sceaux.
Sans perdre une minute, il longea la ligne du chemin de fer et se dirigea vers l'endroit de la campagne, vers le coin de hois oii s'élevait la maisonnette de la tante de sa femme.
Cécile Ramon, certes, ne s'attendait pas à sa visite.
Elle était, à ce moment-là, seule au logis.
Son petit nourrisson s'endormait.
Aussi, lorsqu'elle vit entrer son mari, ne put-elle retenir un grand cri :
— Ah ! toi !
Ramon sourit, goguenard.
— Eh bien, oui, quoi, moi !.,. J' tombe pas de la lune pour que tu aies l'air chose comme ça.
Il lui tendit les bras.
— Tu ne m'embrasses pas?
Cécile le dévisageait.
Il l'attira à lui et lui prit un baiser sur les lèvres. La pauvre, frissonnant, le repoussa :
— Non, non, c'est pas de la prudence, ce que tu fais là. Mais Ramon éclata de rire.
— Pas de la prudence !... Qu'est-ce que tu veux dire là?
— Tu sais bien que le docteur a dit que j'étais malade.
— Des bêtises I
— Tu dis que c'est des bêtises ?
— Mais, naturellement...
Alors, il commença de mentir, odieusement.
— Si tu veux que je te le dise, j'viens de Paris.
— Toi ?
-- Oui, moi, j'ai demandé un congé d'un jour et j'ai été consulter un grand docteur.
— Qui t'a dit?
— Eh! dame, qui m'a dit des choses qui n'm'ont pas fait très plaisir... Et après un temps, il déclara : Moi aussi, j'ai la maladie.
Cécile Ramon trembla de tout son être.
Elle balbutia :
— T'as la maladie, toi !...
— Ben oui, quoi, n'vas pas te trouver mal pour ça...
— Et c'est ma faute ?
— C'est la faute du gosse... mais faut pas te faire tant de bile que ça... c'est pas la mort que c'te maladie-là... et quand on se sera bien soigné on pourra ravoir des enfants.
— Oui, ça je sais... le médecin deLimours qu'est venu hier me l'a dit... il m'a même dit autre chose, qui m'a bien étonnée.
— Quoi qu'il t'a dit?
— Eh ben, il m'a dit comme ça que c'était une chance que tu ne sois pas pris par la maladie, — mais que même si t'avais été pris, nous aurions pu tout de même placer mon lait vu qu'avec des soins on aurait pu avoir d'autres enfants qu'auraient vécu et que, bien souvent, les docteurs, pour sauver des nourrissons, sont à la recherche de nourrices prises du mal qui nous a affligés.
— Ben, tu vois qu' c'est pas la peine de se faire tant de chagrin... je l'ai... je l'ai, c'te maladie... c'estpas une bonne nouvelle à t'apprendre, bien sûr... mais vaut p't'être encore mieux ça qu'une jambe cassée... Embrasse-moi...
La pauvre femme embrassa son mari.
Ramon, pas bien à son aise pour commencer, finit par la caresser cyniquement.
Cécile, confiante, ne le repoussait plus. Elle pensait :
— Puisqu'il a la maladie, c'est pas la peine de me priver de ses baisers. La malheureuse s'abandonna.
Lorsque Ramon, quelques heures après le retour de la tante de sa femme, quitta la petite maison fit qu'il se retrouva sur la route, seul, en marche vers Belleville, le misérable sentit une peur étrange s'emparer de tout son être.
Maintenant il tremblait rien qu'à la pensée que son vœu pourrait être exaucé.
LES AVARIÉS 32b
En cflet, cet homme bourru, brutal, ignare, avait conçu ce projet inimaginable, monstrueux, de se faire contaminer par sa femme afin d'obtenir plus sûrement son divorce.
Sottise de campagnard, roublardise de paysan.
Après le premier moment de demi-frayeur passé, il se montra très satisfait de son action et retourna chez lui.
Les Moulons, c'est un petit hameau perdu sur la hauteur, à une très petite distance de Bures.
Deux fermes, un débit de vins et quelques masures, çà et là, voilà les Moulons.
C'est là que Sébastien Merlin conduisit la pauvresse qu'il avait rencontrée aux abords de la gare de Port-Royal.
Cette femme s'appelait iVIicheline Ardois.
Une masure lui fut louée et Sébastien, après avoir tout bien préparé, quinze jours seulement après la première entrevue, qu'il avait eue avec madame de Vaudray, se rendit chez celle-ci, très fier du résultat obtenu.
Depuis la visite de l'usurier, madame de Vaudray ne vivait plus.
Disons-le, après avoir senti, dans sa poitrine, son cœur bondir de joie lorsque Merlin lui avait promis l'enfant, elle avait peu à peu perdu de sa confiance de la première heure.
Elle avait vu les choses moins en rêve.
Cet homme, après avoir été pour elle une sorte de sauveur, lui parut ne pouvoir remplir, peut-être, qu'un rôle de maître-chanteur.
Néanmoins, elle voulait avoir confiance en l'avenir.
Lorsque Merlin se fit annoncer chez elle, elle commençait à être sérieusement inquiète, n'ayant reçu aucune nouvelle de l'usurier depuis sa première et unique visite.
Elle s'empressa de dire au domestique :
— Faites entrer.
Quelques minutes après, Sébastien Merhn franchissait le seuil du salon dans lequel se trouvait la mégère qui s'empressa de venir à sa rencontre. L'homme s'avançait, souriant :
— Eh bien ? questionna-t-elle, la voix étranglée.
— Eh bien, madame, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer.
— Vous avez réussi?
— Pleinement...
Madame de Vaudray chancela.
Elle porta sa main à sa poitrine, elle croyait étouffer. En tremblant, elle ajouta :
— Vous avez retrouvé mon petit-fils ?
— Oui, madame.
— Où est-il?
— Aux Moulons, près Bures.
— Oh ! mon Dieu, soyez béni... Et, quand pourrai-je le voir ?
— Quand vous voudrez.
— Mais tout de suite !
— J'ai une voiture en bas,
— Partons, monsieur, ne perdons pas une minute.
— Je suis à votre disposition, madame.
Madame de Vaudray sonna sa femme de chambre et se fit apporter un manteau, un chapeau.
Bientôt après, elle montait en voiture en compagnie de Merlin et se faisait conduire à la gare du Luxembourg.
Quelques minutes après leur arrivée, un train les emportait à destination de Bures.
Pendant tout le trajet qui dura presque une heure, la mère de Valentine, plongée dans une profonde rêverie, ne prononça pas une parole.
Une joie véritable J'inondait.
Lorsque le train stoppa en gare de Bures, elle sauta précipitamment sur le quai et, pressée, dit à l'usurier :
— Allons^ allons vite.
Ils traversèrent le village, passèrent un petit pont jeté sur l'Yvette et s'engagèrent dans un bois dont une route conduisait aux Moulons directement.
Bientôt, les quelques maisons du hameau apparurent.
Quelques pas à travers champs et les deux voyageurs s'arrêtèrent sur le seuil d'une masure de très vieillotte apparence.
— C'est ici, fit Merlin...
Madame de Vaudray sentit s'accroître l'émotion qui la secouait depuis près de deux heures.
Et soudain, une femme apparut, portant un enfant dans ses bras.
— Voici votre petit-fils, madame.
La mère de Valentine resta comme médusée puis, poussant un cri, tendant les bras, elle s'empara du petit être et le regarda longuement, tendrement.
Des larmes lui montèrent aux yeux.
Sébastien Merlin la poussa lentement dans la maison.
Arrivée au milieu de l'unique pièce oii vivait Micheline Ardois, madame de Vaudray s'effondra sur une chaise.
Elle plaça l'enfant dans son bras et son regard ne poiivait quitter le petit être.
Elle ne cessait de répéter :
— Pauvre mignon, pauvre mignon !
Après de longues minutes de muette et douloureuse contemplation, elle leva la tête vers la jeune femme qui^ elle aussi, le dévisageait.
Cet enfant qui était là allait devenir le bien d'une autre.
Son cœur de mère s'émut un peu de cela.
Hélas! la vie était là, féroce, et qui, en échange d'un abandon volontaire et fictif, lui permettrait de ne pas mourir de faim et de faire à son petit un sort plus heureux.
Quant à Sébastien Merlin, lui, il avait hâte d'en avoir terminé et d'atteindre son but coupable.
Madame de Vaudray s'adressa à la jeune femme :
— Ainsij madame, c'est vous qui avez eu pitié de ce pauvre petit être, c'est vous qui l'avez recueilli.
— Oui, madame, c'est moi.
— Jamais je n'oublierai que grâce à vous je retrouve, vivant, l'enfant de ma fille, et vous avez droit à toute ma reconnaissance,
— Vous êtes trop bonne, madame.
La mère de Valentine regarda autour d'elle et demanda :
— Mais, votre enfant, à vous?
— Nous avons été forcés de le mettre en nourrice, vous savez pourquoi ? Madame de Vaudray, après un silence, poursuivit :
— J'espère que vous allez continuer vos soins à cet enfant ?
— Je ne demande pas mieux.
— Votre mari ne s'y opposera pas ?
— Non, madame et je m'arrangerai avec lui.
— C'est cela; tout à l'heure, je vous quitterai, je coucherai ce soir à Orsay et demain matin, je vous demanderai de venir à Paris avec moi, sans perdre une heure, rendre la vie et le bonheur à ma fille.
Madeleine Ardois acquiesça au désir de la mère de Valentine.
Et le silence, à nouveau, tomba sur ces trois êtres.
Cette scène qu'ils jouaient dans cette atmosphère de printemps et de soleil avait quelque chose d'atrocement pénible.
Madame de Vaudray restait interdite sans cesser un instant de regarder ce petit être.
Mais une joie très sincère l'enveloppait, celle de réparer sa faute.
Une impatience fébrile la secouait intérieurement.
Au bout d'une heure de rêveries et de caresses prodiguées au chérubin, elle se leva et le rendit à sa mère. Elle fit un signe à l'usurier et dit :
— Partons, voulez-vous ?
Merlin la suivit et, après une bonne parole adressée à la nourrice, ils regagnèrent la route qui conduisait à Bures.
Le lendemain matin, madame de Vaudray, toujours accompagnée do Merlin, revint aux Moulons.
Micheline Ardois l'attendait.
Une demi-heure après son arrivée dans le petit hameau, la mère do Valentine, son soi-disant petit-fils dans son bras, montait, suivie de la nourrice et de l'usurier, dans un train à destination de Paris.
A part elle, elle murmurait :
— Dans deux heures, ma fille m'aura pardonnée et je lui aurai rendu la
vie.
Sébastien Merlin triomphait et sa main palpait complaisamment son portefeuille où il avait soigneusement serré le chèque de vingt mille francs que lui avait signé la veille madame de Vaudray. L'affaire avait été bonne
Que réservait l'avenir?