LE NOBLE DESIR
Si, pour l'ami de Vaudray et pour sa femme, la journée passée à Montjay, chez Georges Dupont, avait été quelque peu triste, le retour à Paris fut lugubre.
Dans le compartiment de première où ils montèrent, un voyageur se trouvait déjà.
Pierre s'assit dans un coin. Berthe se plaça en face de lui.
Effondrée sur la banquette, la jeune femme, le regard obstinément perdu dans la nuit, s'absorba bientôt dans ses pensées maternelles.
D'avoir vu Henriette si heureuse, à la veille presque d'être mère, cela lui avait fait un crève-cœur atroce.
L'obsession dont elle était la proie l'accaparait plus encore à cette heure.
Une sorte de rage bouillonnait tout en-dedans d'elle-même.
Pierre, assis devant elle, ne cessait de la regarder et son regard essayait de fouiller dans cette âme de femme bouleversée^ atteinte d'une sorte de délire maternel.
A la gare de Palaiseau, le compagnon de route des deux jeunes gens descendit.
Lorsque le train reprit cahin-caha sa course essoufflée, Pierre se pencha vers sa femme et lui prit les mains.
Berthe ne le repoussa pas.
Très doucement, il lui demanda :
— A quoi penses-tu ?
Berthe parut sortir d'un rêve.
Une lueur de mauvaise humeur brilla dans ses yeux. D'une voix cassante elle répondit :
— A rien.
— Pourquoi me réponds-tu ainsi ?
— Comment veux-tu que je te réponde ?
Ceci fut dit amèrement, sur un ton agressif.
Et, en même temps, Berthe retira nerveusement ses mains d'entre celles de son mari.
Pierre poussa une exclamation de tendre reproche.
— Oh! Berthe!... que t'ai-je donc fait pour que, depuis quelques semaines, lu sois ainsi avec moi? Toi, si tendre, si douce, dans les premiers mois de notre mariage, je te trouve, aujourd'hui, sans cesse rebelle à mes moindres caresses... c'est à peine si nous sortons ensemble une fois la semaine... nous vivons presque comme deux étrangers... Nos tête-àtête sont lugubres, et malgré tous mes efforts pour te faire plaisir, jamais une parole d'amour n'effleure tes lèvres. Que t'ai-je donc fait?
La jeune femme ne répondit pas.
Pierre questionna :
— Tu ne me réponds pas ?...
Avec un regard d'acier, d'une voix blanche, Berthe murmura :
— Que veux-tu que je te réponde ?...
— Tu ne m'aimes plus.
Elle haussa les épaules.
Alors, Pierre, avec une très visible émotion, s'écria:
— Non, tune m'aimes plus, je le sais... Je le sens profondément... Et tu m'en veux...
A ces mots, la jeune femme fixa son mari.
Et, comme éprouvant un immédiat besoin de tout confesser, elle avoua:
— Eh bien, oui, je t'en veux, c'est vrai, je l'avoue... et je souffre.
Et soudain, ses yeux s'injectèrent de larmes, sa poitrine se gonfla, sa gorge fut déchirée par un sanglot.
D'un bond, Pierre fut près d'elle.
— Ma chérie !
Il enveloppa sa taille et l'attira sur son cœur.
Berthe laissa tomber son front sur son épaule...
Un silence plana sur ces deux êtres.
De Vaudray se prit à regarder sa femme avec, dans les yeux, une indescriplible lueur de douloureuse pitié...
Il savait bien pourquoi sa femme lui en voulait. Leur union était stérile.
Et qu'on n'aille pas croire que ce besoin pour Berthe d'avoir un bébé soit une fantaisie déjeune épousée à peine au sortir du temps des poupées! Non, c'était plus grave.
Beaucoup de femmes sont maladivement dans le cas de la jeune comtesse de Vaudray.
Etre mère est une presque nécessité et bon nombre de nos compagnes, lesquelles sont stériles, éprouvent une certaine et spéciale honte à se
reconnaître en état d'infériorité vis-à-vis de leurs amies ou de leurs connaissances à leurs yeux plus favorisées.
Pierre comprenait bien toute la valeur du désir jusqu'alors timidement exprimé par sa femme.
Berthe, sans même attendre que son mari lui posât une question et lorsque ses larmes se furent un peu calmées, Berthe, en se dégageant d'^entre les bras de son mari, continua son aveu :
— Oui, Pierre, je t'en veux et c'est plus fort que moi... et tu sais pourquoi.
— Oui, ma chérie, je sais, mais tu ne devrais pas me faire ces reproches avec tant d'acuité.
— Ah 1 je ne choisis ni mes mots, ni mes moments... je dis ce que je pense et ce que j'éprouve...
— Voyons, parlons sérieusement, ne t'emporte pas... Nous ne sommes pas le seul ménage dont le foyer soit désert.
— C'est une consolation que tu entends me donner en me disant cela?
— Non, c'est un semblant de circonstances atténuantes.
— J'ai lu dans un livre que tout couple bien conformé devait avoir des enfants... Or, tu ne te refuses pas à ce que je sois mère...
— Ohl non, grand Dieu!
— Et depuis huit mois, nous sommes en proie, moi surtout, au même sentiment d'attente... et j'en suis malade...
— Peut-être sommes-nous destinés...
— N'achève pas... je ne veux pas croire cela.
— Alors, ma chérie, avant de désespérer tout à fait, attends encore un peu... C'est très pénible pour moi de te sentir si touchée... si vibrante et si désespérée.
La jeune femme ne répondit pas...
Un silence plana et tous deux se renfermèrent dans leurs pensées.
Un instant, Georges pensa que sa femme, qu'il avait épousée au moment 011 la pauvre était assez souffrante, ne devait pas être encore tout à fait guérie.
Ce désir maternel, cette obsession véritable devaient être maladifs.
D'autre part, ce rôle que lui réservait la vie avait quelque chose d'humihant qui l'atteignait dans son orgueil d'homme et (hminuait son prestio-e.
Et c'était presque ridicule, pour lui, d'être le monsieur auquel on adresse sans cesse la même prière et qui n'arrive pas à l'exaucer alors que cela serait si facile pour certains.
Il eut soudain le désir violent d'approfondir le mystère de leur infécondité.
Non seulement il s'y résigna, mais il s'y décida :
— Demain, j'irai voir un docteur... La science me fera sans doute connaître ie secret de notre désunion.
Et le train stoppa en gare du Luxembourg.
Sans échanger une parole, les deux jeunes gens montèrent dans une voiture et se firent reconduire chez eux.
Dans la voilure, le même silence se continua entre eux.
Une fois arrivée dans sa chambre, Berthe s'enferma.
Pierre, lui, se retira dans son fumoir,
Berthe pleurait, Pierre songeait...
Toute sa nuit, il la passa à fumer et à penser.
ATaube, brisé de fatigue, il s'endormit sur un divan.
Vers dix heures du matin, il s'éveilla et sonna la domestique qui accourut à son appel.
Pierre lui demanda :
— Est-ce que madame est éveillée?
— Oh 1 il y a longtemps, monsieur. Madame m'a sonnée à huit heures, madame s'est habillée et madame est sortie vers neuf heures.
Georges, en entendant cela, laissa échapper une exclamation de surprise.
Jamais Berthe ne sortait le matin.
11 fut tout de suite inquiet.
Où pouvait-elle bien avoir été ?
Il congédia la femme de chambre.
— C'est bien, ma fille, je vous remercie.
Lorsque la bonne se fut retirée, il alla jusqu'à leur chambre à coucher, puis se rendit dans le cabinet de toilette.
La domestique avait dit vrai, Berthe n'était pas là.
— Mais oii peut-elle bien avoir été, de si bonne heure?
Il changea de vêtement, fit ses ablutions et sortit prendre un peu l'air.
Il avait la tête en feu.
Sa femme était chez ses parents.
Sortie de chez elle vers neuf heures, elle sauta dans une voiture et se fit conduire à Montmartre.
Lorsqu'elle arriva rue de l'Abreuvoir, son père venait de sortir et sa mère était encore couchée.
En toute hâte elle se rendit près d'elle.
En voyant entrer, à cette heure matinale, sa fille dans sa chambre, madame Martinot ne put retenir une exclamation de surprise.
— Toi/ ma chérie i
Berthe courut se réfugier dans les bras de sa mère.
La jeune femme s'effondra dans un fauteuil et éclata en sanglots. (Page 364.) Liv. 46. Liv. 46.
— Oui, maman, moi...
Et elle éclata en sanglots.
Madame Martinot, devant cette explosion de larmes, resta tout d'abord profondément déconcertée.
Une émotion violente la secoua et, pendant quelques minutes, il lui fut impossible de prononcer une parole.
Cependant, peu à peu, elle se calma et questionna, prenant à deux mains le front de sa fille et forçant, par ce geste, celle-ci à la regarder.
— Qu'as-tu, ma mignonne ?
— Maman, j'ai beaucoup de chagrin.
— Toi, tu as du chagrin ?
— Oui.
— Du chagrin quand tu es riche, jeune, bien portante... Ce n'est pas ton mari, je suppose...
— Non, Pierre fait tout ce qu'il peut pour me rendre heureuse.
— Alors?
Séchant ses yeux, Berthe, après avoir quelque peu cherché ses mots, commença :
— Mère chérie, je tiens à te l'affirmer tout de suite, ce n'est ni une fantaisie, ni un caprice, c'est un besoin, un impérieux besoin, une sorte de manie maladive. Je voudrais avoir un petit bébé.
Madame Martinot, en entendant cela, poussa un soupir de soulagement et se prit à sourire.
— Oh ! je respire ; si ce n'est que ça, la raison de ton chagrin, ce n'est pas grave.
Mais la jeune femme prit un air sérieux.
— Tu crois que ce n'est pas grave?
— Mais non, ma chérie, et la façon charmante dont tu viens de me confesser ton petit chagrin...
— Ce n'est pas un petit chagrin...
— Enfin, ce n'est pas une cause de douleur et de malheur.
— Peut-être.
Madame Martinot cessa de sourire.
— Que dis-tu là ?
— Je dis : peut-être.
— Allons, allons, voyons, il ne faut pas faire d'enfantillages, ni raisonner comme une gamine.
— Tu as tort, maman, de me dire cela... je ne suis pas une, gamine et le désir que j'ai tout à l'heure exprimé est très grave et, loin d'être une fantaisie de jeune mariée... c'est un besoin... Une continuelle obsession me
tracasse, me harcèle... Tu ne sais pas, non, lu ne sais pas ce quejesouffre. Madame Martinot saisit les mains de sa fille. D'une voix très douce, elle lui dit :
— S'il en est ainsi, ma chérie, je crois que tu as le remède nécessaire... Mais ton mari ne veut peut-être pas de bébé ?
— Pierre ne s'y refuse pas.
— Et votre foyer reste désert... Que veux-tu, ma chérie, beaucoup de ménages sont dans votre cas... Cela arrive. Nous avons connu, ton père et moi, des ménages qui n'ont eu des enfants qu'après huit ou dix ans de mariage. Cela doit te consoler... Tu es très nerveuse, tu vas mieux, il ne faut pas t'exacerber aupointde te rendre malade,. voyons... hein?... Viens m'embrasser... et ne pleure plus... Distrais-toi, voyage, prends tous les plaisirs permis aux jeunes femmes de ton âge et ne te désole pas... Tu n'as pas été très bien portante toutes ces dernières années, qui dit que ce n'est pas la cause de ce que tu confesses?
— Non.
— Comment, non, qu'en sais-tu ?
— Je suis allée chez un docteur.
— Et alors?
— Il m'a auscultée, questionnée; j'en ai la certitude, je puis être mère... Quant à ma maladie nerveuse cela ne serait pas un empêchement, il me l'a certifié.
— Et qu'en conclus-tu?
— Je n'ose conclure ni te dire le fond de ma pensée.
— On ne doit rien cacher à sa mère, ni ses moindres pensées, ni ses plus petites fautes.
— Eh bien, j'ai peur que ce soit la faute de mon mari.
• — Allons, allons, Berthe, tout cela n'est pas sérieux et je suis très pcinée de te trouver ainsi. Si tu continues, tu vas gâcher tout ton bonheur... Malgré que tu sois guérie, tu es tout de même une névrosée, une impulsive; tu vas te convaincre que ton mari est responsable de la situation dont tu te plains et avant peu, tu lui feras le plus humiliant reproche qu'on puisse faire à son mari.
Pierre est un garçon charmant, mais c'est un homme, et les hommes ont un certain orgueil qu'il faut savoir ménager sous peine de s'exposer à les perdre. Tu as tort de te laisser aller au mauvais sentiment que je crois découvrir en ton cœur.
Peu à peu, après les reproches et la colère, viendra la haine et ton ménage sera perdu.
Ton mari, las de t'entendre sans cesse formuler amèrement, qui sait 1
ironiquement, le même désir, prendra son foyer en horreur et il le désertera.
Que gagneras-tu à cela? Des larmes que feront naître des regrets amers que tu pourrais t'éviter en te raisonnant, en te sermonnant et en songeant à l'avenir. Vous êtes jeunes tous deux et tous deux unis par une solide et douce affection; fais bien attention.
Le bonheur est un fîl bien léger qui se brise facilement. Et lorsqu'il est brisé, on a beau le remettre bout à bout, la trace de la rupture se voit toujours.
Crois-moi, fie-toi à ma maternelle expérience et tu t'en trouveras bien.
Je sais toute la tendresse dont tu es capable, je sais aussi que tu es une sensitive et je comprends que tu aies le plus ardent désir d'être mère. Mais il faut bien te dire que la nature est avant tout maîtresse de notre corps...
Beaucoup de ménages restent sans jamais avoir d'enfants... Certes, ils en éprouvent souvent un chagrin très vif et c'est seulement dans l'amour qu'ils trouvent la meilleure et la plus salutaire des consolations.
Mais, avec un entêtement inquiétant, Berthe insista :
— Et si je te disais, mère, que j'en arrive, non seulement à ne plus aimer mon mari, mais à le haïr presque.
— Oh ! que dis-tu là?
— Oui, c'est vrai, ce n'est guère beau, je l'avoue, mais c'est ainsi; oui, il y a des moments oiî je hais Pierre et c'est lui que j'accuse de mon chagrin très vif.
— Mais il ne faut pas cela, à aucun prix, ma chérie.
— Oh! ma pauvre maman, il me passe quelquefois des idées bien tristes par l'esprit. Et puis, tout ce que tu pourras me dire, je le sens bien, ne me guérira pas...
— Berthe, prends garde, tu vas nous faire à tous beaucoup de peine... La jeune femme s'effondra dans un fauteuil et éclata en sanglots.
La mère se prit à la contempler avec, dans le regard, une lueur douloureuse de pitié.
En hochant la tête, madame Martinot se balbutia à elle-même :
— Ma pauvre enfant!
L'exquise créature, la mère incomparable qu'était cette femme, venait de lire dans le cœur de sa fille.
Elle venait de comprendre tout ce qui pouvait se passer de dramatique dans cette âme de sensitive névrosée...
Elle eut comme une vision mauvaise : Berthe accusant son mari irrémédiablement, doutant de son pouvoir d'époux et prenant un amant, aveuglée par la conliance qu'elle pouvait avoir en elle.
Elle sauta à bas dulitj saisit sa fiUc dans ses bras et s'écria
— Ab ! Berthe!... Bertbe ! ne fais jamais cela... La jeune femme dévisagea sa mère.
— La voix encore mouillée de larmes, elle balbutia :
— Tu m'as donc comprise?
— Oui, j'ai deviné...
■ — Ah ! ma pauvre maman ! . . .
Et Berthe s'affala contre la poitrine de sa mère.
Madame Martinot garda sa fille à déjeuner.
Berthe, dans l'atmosphère paisible et douce où s'écoula son enfance, oublia quelque peu son cauchemar.
Tandis qu'elle passait la journée près de ses parents, son mari, prévenu par elle, par un télégramme, se rendait vers deux heures de Taprès-midi chez le docteur de sa mère.
Arrivé le premier, il fut tout de suite introduit auprès du médecin.
— Bonjour, docteur.
— Tiens, monsieur de Vaudray ! asseyez-vous donc!
Pierre, un peu troublé, se laissa tomber sur le siège qu'on lui désignait. Le docteur, remarquant son air prégccupé et son regard un pea fiévreux, questionna :
— Vous êtes souffrant?
De Vaudray leva les yeux.
— Non docteur, je ne suis pas souffrant... Je suis extrêmement et douloureusement préoccupé.
— Que vous arrive-t-il? Et d'abord, je vous demande pardon, comment se porte madame?
— C'est indirectement à son sujet que je viens vous consulter.
— Je vous écoute.
Pierre parut se recueillir. Puis, il commença :
— Docteur, il y aura bientôt un an que je suis marié et notre ménage, j'en ai peur, va d'ici peu très mal marcher : la raison en est que nous n'avons pas d'enfant...
A ces mots, le docteur se renversa dans son fauteuil et prit comme un semblant d'attitude défensive.
Pierre continua :
— Tout d'abord, ma femme a càlinement exprimé le désir d'être mère; puis, peu à peu, ce désir est devenu une exigence presque brutale... je ne me suis pas refusé à exaucer son vœu maternel; mais, hélas! notre
foyer reste désert... J'éprouve énormément de cliagrin de cela et de très intimes scrupules me sont venus à l'esprit. Je voudrais en tout cas dégager ma responsabilité morale et je suis venu vous prier de me dire s'il est en votre pouvoir de me déclarer que je suis oui ou non capable d'être père...
Le docteur resta quelques secondes pensif.
Puis, lentement, il déclara :
— Ce que vous me demandez là, mon cher monsieur de Vaudray, ne m'est pas scientifiquement impossible, mais je ne puis consentir à vous renseigner...
— Pourquoi cela?
— Mais parce que je n'ai presque pas, socialement et moralement, le droit de vous condamner, et que l'examen qu'il serait utile de faire pour vous donner satisfaction est un de ceux que nous ne consentons jamais a pratiquer.
— Cependant...
— Oh! n'insistez pas... Je sais à l'avance toutes les bonnes raisons que vous allez me donner. Aucune d'elles ne triomphera de ma volonté.
Vous n'êtes pas le premier qui vienne s'ouvrir à la place oii vous êtes et qui me demande de lui donner le même renseignement.
Je m'y suis toujours refusé, et, tout docteur consciencieux et loyal s'y refusera. D'abord mon diagnostic peut être juste aujourd'hui et faux dans quelques semaines, dans quelques mois. Et voyez alors, quelles conséquences pourrait avoir mon affirmation dans un sens ou dans l'autre. Si je vous déclare que vous êtes dans l'incapacité absolue d'être père et que votre femme ait un enfant, je permettrai l'irréparable.
Au lieu de laisser la joie s'épanouir dans votre foyer, j'y sèmerai la discorde. Dans le cas contraire, j'arriverai au même résultat.
Il y aura entre vous et votre femme, d'abord des explications pénibles, puis, l'aigreur et la rancœur s'en mêlant, des scènes peut-être désastreuses.
Non, non, cent fois non, je me refuse à vous renseigner.
Si chargé que soit son passé, un homme marié qui s'étonne et s'afUigo de n'avoir pas d'enfant, commence toujours par accuser sa femme (1).
Insinuons-nous que la stérilité peut ne dépendre que de lui-même? Il se récrie, parle de sa bonne santé, de la régularité qu'il apporte à remplir son devoir conjugal. Même si nous découvrons certains indices de son infécondité, si nous la démontrons presque, notre intervention, neuf fois sur dix, vient toujours trop tard.
La désalliance est accomplie et il ne nous reste plus rien à faire.
(1) Blennorrhagie eC Mariage. D' Jollikn. — Baillière et fils, éditeurs.
Je' me trompe, nous avons à délourner les reproches dont on est tenté d'accabler une femme, et au besoin à prévenir les cures intempestives et tout au moins inutiles dont elle est menacée.
Mais il nous faut toujours prendre garde de dépasser ce but et surtout il nous est presque défendu d'engager l'avenir.
Aller trop loin est dang-ereux pour tout le monde : la femme, le mari et le médecin.
Et, avec une profonde tristesse dans la voix, le docteur poursuivit :
— Je n'oublierai jamais la stupeur dont fut atteint un de mes amis qui était venu comme vous me consulter, et auquel j'avouai son impuissance paternelle...
Le malheureux fut très douloureusement frappé par mon arrêt.
Il éprouva la plus triste rancœur.
Et, aujourd'hui, je ne puis m'empêcher de songer qu'avec un peu plus de prudence, je lui eusse évité la constatation de sa disgrâce et l'amertume de la certitude...
Voyez, si jamais la femme reçoit ce qu'il ne peut lui donner, quel sera mon embarras, je dirai même plus, mon remords.
C'est pourquoi, je vous en prie, n'insistez pas...
Pierre de Vaudray comprit que le docteur ne céderait pas.
Aussi n'insista-t-il pas.
— Je comprends, mon cher docteur, vos scrupules et je les respecte.
— Merci...
— Mais, néanmoins, sans vous occuper de moi et en admettant que je sois susceptible d'être père, ne pourriez- vous pas voir ma femme?
— Non...
— Vous me refusez cela aussi?
— Oui... Je m'y refuse... D'abord, je ne dirai pas qu'il m'est impossible de savoir si votre femme est incapable d'être mère, je vous dirai seulement que sur cent femmes, il y en a quatre-vingt-quinze qui sont en état d'être mamans. Je préfère que vous supposiez que la vôtre fait partie des cinq exceptions que de vous donner un semblant de tort en vous affirmant qu'elle est normalement conformée.
Pierre de Vaudray se leva.
— Alors, docteur, nous n'avons plus rien à nous dire?
— A mon grand regret, non.
— A vous revoir.
— Au revoir, mon cher monsieur de Vaudray.
Les doux hommes se serrèrent la main et se quittèrent.
Une fois qu'il se retrouva dans la rue, Pierre de Vaudray, fort désillusionné, marcha à l'aventure en réfléchissant.
Un désir, auquel il ne songeait môme pas à résister^ s'emparait de lui. A mi-voix, il soliloqua :
— Je veux savoir lequel de nous deux est responsable de cet état de choses et je le saurai. Mais comment?
Il réfléchit pendant quelques instants encore et soudain trouva une solution.
Il prit le chemin des grands boulôvards, traversa le Palais-Royal, les Tuileries, passa le pont des Arts et se rendit dans le quartier de l'Ecole de Médecine.
Dans une librairie médicale, il courut au catalogue et ne tarda pas à trouver un titre de livre qui promettait de l'instruire et de le renseigner.
Le livre acheté, il rentra chez lui.
A peine en avait-il lu les vingt premiers feuillets qu'un trouble violent s'empara de lui.
Cette lecture venait de lui remémorer certains faits de sa vie de garçon, certains malaises, une maladie, et surtout sa complication.
Cette complication de la maladie le privait de ses pouvoirs fécondants...
Il sentit une sueur froide perler sur son front.
11 laissa tomber sa tète entre ses mains et resta comme évanoui, sans mouvement, pendant près d'une heure.
Ah! la vérité lui apparaissait, foudroyante, déconcertante.
Il murmura, comme sortant d'un rêve atroce :
— C'est ma faute !
Pierre restait découragé, atteint.
Ce qu'il venait d'apprendre le suffoquait.
C'est à peine s'il pouvait y croire.
Il voulut avoir la preuve certaine, irréfutable.
Mais, le docteur s'étant refusé à lui donner cctie preuve, un autre s'y refuserait sans doute aussi. Alors, comment arriver à se convaincre indubitablement?. .
Comment acquérir la certitude de son infériorité?
Use replongea dans hi lecture de son livre de médecine.
Allait-il trouver?
Pierre, dans une sorte d'accès de rage, se jeta tout de sou long sur un divan.
(Page 372.)
Soudain, son regard accusa plus d'attention.
Apres avoir parcouru hâtivement quelques pages, il les relut avec plus d'attention.
Il venait de découvrir le moyen de se convaincre lui-même... Un microscope, désormais, lui suffisait pour avoir... cette preuve qu'il réclamait... ir
Liv. 47.
Liv. 47.
Lorsque vers six heures, Berthe de Vaudray rentra chez elle, elle trouva son mari dans un état de nervosisme accusé ; son regard était tantôt fixe, tantôt d'une mobilité étonnante ; ses prunelles brillaient d'un éclat inaccoutumé et sa parole brève, saccadée, n'était pas exempte d'un tremblement significatif.
Revenue un peu calmée de chez sa mère, Berthe essaya de questionner son mari, lui demandant s'il était souffrant, préoccupé. Pierre répondit à peine et, sitôt le dîner terminé, sortit soi-disant pour faire une visite à un de ses amis de passage à Paris.
La jeune femme resta seule.
Inévitablement cette solitude la replongea dans ses arrière-pensées.
Elle pensa à tout ce que lui avait dit sa mère, aux conséquences graves que pouvait avoir pour elle ce désir maternel irraisonné, cette manie maladive d'un enfant.
Elle essaya de se démontrer tout le danger qu'il y avait pour elle à continuer de glisser sur cette pente qui pouvait devenir en quelque sorte fatale
Jusqu'au moment où elle se coucha, elle parvint à se maîtriser et crut qu'elle allait pouvoir désormais lutter avantageusement contre elle-même.
Hélas l L'isolement dans lequel Pierre la laissa cette soirée-là, ne contribua pas peu à sa définitive résolution et, en coup de foudre, des larmes jaillirent de ses yeux, sa gorge se bourra de sanglots et, cachée sous les couvertures, elle cria :
— Non, non, je ne serai jamais maîtresse de mon désir...
De ce jour, la crise éclata.
Lorsqu'il pénétra dans leur chambre, vers deux heures du matin, Pierre trouva sa femme éveillée, accoudée sur l'oreiller, pâle, les yeux cerclés de bistre^ et dont le regard parut s'épingler sur lui pour ne pas le perdre de vue une seconde.
Un tout autre jour, il se serait aperçu de cela, mais, ce soir-là, il avait lui-même trop de préoccupations pour le constater.
En toute hâte, il se déshabilla, comme à l'habitude, tourna le commutateur électrique et dans l'ombre silencieuse, se jeta dans son lit.
Il avait seulement constaté que sa femme ne dormait pas.
Pendant quelques minutes, le visage tourné vers la ruelle, il continua de songer puis, soudain, son cœur angoissé éprouva un secret et ardent besoin d'expansion.
Il se tourna vers Berthe qu'il prit dans ses bras.
La jeune femme, brisée par l'émotion, se pressa contre sa poitrine et,
unis dans une délicieuse étreinte, sans prononcer une parole, ils attendirent que le sommeil vînt apporter à leurs cerveaux surexcités quelque salutaire et passager oubli...
Alors, lentement, une sorte d'attendrissante volupté les enveloppa tous deux.
Des soupirs effleurèrent leurs lèvres, des spasmes et des frissonnements firent vibrer leur chair.
Une même pensée leur vint, un même espoir les fit tressaillir.
Mais ceci fut de courte durée.
Et, peut-être, même sans s'en apercevoir, ils pleurèrent.
Et le sommeil, tard, vint clore leurs paupières humides de larmes sans que leurs lèvres se soient unies, séparées qu'elles paraissaient être par un abîme au fond duquel se révélait tout un passé d'espoirs déçus et d'aspirations vaines.
Six heures sonnaient à peine, le lendemain matin, que Pierre, contrairement à ses habitudes, était déjà levé.
Sans bruit, il passa dans son cabinet de toilette, s'habilla et sortit...
Son front brûlait, une fièvre le dévorait...
D'un pas saccadé il gagna les Champs-Elysées, qu'il remonta jusqu'à i'Arc-de-Triomphe. Là il prit l'avenue du Bois et, moins d'une demi-heure après, se perdit sous les frondaisons parfumées des allées du Bois encore désertes à cette heure matinale.
Ses souvenirs de la veille lui revinrent en mémoire avec une précision telle que rien qu'à les évoquer, il croyait revivre les heures déjà vécues. .
Aussitôt après le dîner, il avait hélé un cocher et s'était fait conduire chez un fabricant d'appareils de physique.
Là, il avait acheté, à gros prix, un microscope.
Et une heure après, il s'était enfermé dans son fumoir...
Son hvre de médecine déposé devant lui, son microscope de la main droite, il avait fait la cruelle et redoutée expérience. Expérience élémentaire et qui ne peut laisser aucun doute.
Durant de longues minutes, il avait contemplé, cherché à surprendre le secret consolant de son individu,
Rien...
Alors, une angoisse l'avait pris au cœur.
Des milliers d'étincelles avaient paru jaillir devant ses yeux et dans la demi-obscurité de la pièce oij il se trouvait, le maliieureux avait gémi sur son sort et entrevu l'avenir avec une frayeur compréhensible.
ri LES AVAniÉS
Brutalement, impitoyablement, Toutil venait de lui démontrer son infériorité, sa presque inutilité de vivre.
Quelle affreuse et désespérante constatation!
Dans la nuit, au delà du présent, teinté seulement, à celte heure, de mélancolie, mais bientôt faisant place à des heures sombres et attristées, vécues dans un bois solitaire et désolé, Pierre entrevit sa vie prochaine; sa vie de demain aux côtés d'une adorable femme poursuivie par son obsession maternelle, obsession respectable, désir noble, et cela le fit tressaillir, il ressentit une angoisse stupéfiante...
Oh! le triste horizon déjà obscurci partant de nuages et que jamais ne viendrait éclairer le sourire d'un enfant...
Et sa femme, que deviendrait-elle?
Il la condamnait à la stérilité dangereuse.
Oui, dangereuse, car la pauvre pouvait, dans un moment d'abandon, dans une minute d'exacerbation suprême et de désir fou, demander à autrui la consolation, le bonheur cher à son cœur de mère...
Pierre, dans une sorte d'accès de rage, se jeta tout- de son long sur un divan et se prenant la tête à pleines mains, se mit à rugir presque...
Ce fut un accès de terrible révolte...
Hélas! au bout de longues minutes il revmt à lui moins fort qu'auparavant et sans aucun espoir de victoire prochaine.
En quelques heures, il souffrit tout ce qu'un homme véritablement épris, amoureux, peut souffrir.
Et ce fut brisé, littéralement, qu'il gagna sa chambre.
Seul, dans les allées odorantes du Bois de Boulogne, tout cela lui revint en mémoire, nous l'avons dit...
Le soleil semait, au travers des branchages, ses taches vermeilles et ses rais lumineux, dans lesquels venaient comme s'illuminer de gracieux papillons multicolores.
De la terre, encore humide de rosée, montait un brouillard diaphane et odorant.
Tout autour de lui respirait la vie et la force, la force excitante, bouillonnante des choses.
Des oiseaux piaillaient et laissaient leurs têtes mignardes dépasser du nid...
Des abeilles butinaient, gracieuses, voletant de fleur en llcur, étourdies, laborieuses...
Pierre regardait toute cette nature dont il devinait les secrets et constatait la joie de vivre et de s'épanouir dans une fièvre de renouveau...
Sa tristesse faisait tache dans ce décor de soleil...
Pour la première fois de sa vie il sentait avec une acuité forte tout ce que pouvaient avoir de charme étrange et complexe ces choses jusqu'ici à peine contemplées et qui font le bonheur des yeux.
Il s'enfonça plus encore dans le bois.
Et, près d'un g-ros chêne, il s'affala dans l'herbe.
Il s'abandonna en une méditation profonde, puis balbutia :
— Tout rit autour de moi, tout se repeuple et se succède, les oiseaux s'aiment à leur manière, les plantes se fécondent et fleurissent, leur parfum est comme un chant d'allégresse, les papillons se cherchent, lespio-eons valsent leurs tendres invites à l'amour, les moineaux couvent, des petits naissent qui bientôt feront dans le ciel de courtes routes ou de longs sillons, et moi, moi, je suis seul... j'adore ma femme et je ne puis qu'assister h ses souffrances, incapable de leur apporter un remède, une délicate promesse de guérison...
Inutile j usqu'alors, blasé, fêtard, créature sans mission, j 'aurais pu devenir un être utile et faire la joie d'une femme qui^ d'un mot, m'a sauvé de la ruine et que j'ai aimée lentement, mais sûrement... non, celam'est refusé...
Alors, qu'est-ce que je fais sur la terre?
Et, avec un tremblement dans la voix, la tête penchée sur sa poitrine, il ajouta :
— Ma sœur est malheureuse, je suis malheureux, je rends ma femme malheureuse... Mais qu'est-ce que j'ai donc fait au bon Dieu?...
Il resta affalé quelque temps encore, puis, soudain, d'un bond, il se releva et sortit du bois pour rentrer chez lui, l'àme en peine et le cœur ulcéré plus encore.
Combien sont-ils, parmi nous, ceux qui souffrent ce que nous venons de dépeindre?
Que de victimes ne frôlons-nous pas, dont nous ne soupçonnons pas le calvaire?
Combien de maris ne compterions-nous pas qui se trouvent dans cette terrible situation?
Que de jeunes gens, surtout, igno7^a?its des pièges (jue leur tend l'amour ou plutôt ce cortège de banales rencontres qu'on nomme l'amour !
Que de jeunes hommes qui ont souri à vingt ans, qui pleurent à quarante !
Qiie de ménages sont désunis, que de tragédies !...
A notre époque, oii l'homme se révèle presque à l'aurore de la quinzième année, parfois avant, ces drames, ces douleurs tendent à devenir de plus en plus fréquents.
Cela provient du débraillement de nos mœurs.
La famille se désagrège.
Les enfants poussent au hasard... A l'heure où leurs sens s'éveillent et où un guide leur serait si nécessaire, à la minute où le père devrait les prendre par la main et les initier, celui-ci est chez le marchand de vin, au café, aux courses... ou ailleurs.
La jeunesse, pressée de prendre son vol, n'a pas le temps d'attendre et s'égare dans les pires sentiers de la débauche...
De nos jours les jeunes gens paraissent atteints d'un daltonisme très spécial.
De même qu'ils aiment les cravates modernes et les faux-cols excentriques jurant avec des bottines de mauvais goût, de même ils préfèrent aux caresses simplettes des rares grisettes — dont ils font tout de suite des apprenties cocottes, — les gestes savants et l'affichage bariolé des pires vendeuses d'amour.
Ceci est un fait acquis.
Ceux qui tentent de prêcher, en l'occurrence, la bonne parole, passent pour des Pères la Pudeur, des gêneurs ou des Don Quichotte, aux yeux d'une foule anémiée, dévoyée, malade.
Qu'importe!...
Il est des devoirs qu'il faut vouloir remplir et des tâches qu'il est doux d'assumer.