LA CASERNE
L'heure de la délivrance tant désirée par Henriette approchait.
Plus que quelques semaines encore et le rêve maternel de la jeune femme prendrait corps.
La bru de madame Dupont n'avait plus, comme deux mois auparavant, le visage rayonnant d'espoir et de jeunesse.
Un peu de fatigue se peignait sur ses traits, en même temps qu'une pâleur les envahissait, que ses yeux accusaient quelque mélancolie.
Une lueur de lassitude traînait dans l'éclat de son regard...
Et parfois, elle se surprenait la proie de petites terreurs qui la faisaient tressaillir.
Une grave appréhension s'empara d'elle en même temps qu'une hâte de doubler le cap tout à coup redouté de la délivrance.
Georg-es ne la quittait presque plus. Sa mère vint s'installer à Montjay...
Ef, soudain, au cours d'une petite fête familiale, donnée en l'honneur de la jeune maman, après avoir, quelque temps auparavant, abordé la question de la nourrice, on attaqua celle de savoir si ce serait un docteur ou une sage-femme qui assisterait Henriette.
Ceci est un grave problème pour nombre de parents.
Loches était pour un docteur, madame Loches pour une sage-femme, Henriette aussi. Mais le député entendait avoir raison des préjugés qu'avouaient les deux femmes.
— Non, mais c'est fantastique, ma parole, d'avoir des préjugés de cette taille-là!... Moi, j'estime que vous devez suivre mon conseil, j'exige presque que ma fille soit assistée d'un docteur. Sait-on jamais ce qui peut arriver ?
— Oh! je t'en prie, papa, ne me fais pas peur.
— Ce n'est pas pour te faire peur, ma chérie, mais tu m'avoueras qu'un accouchement est une chose grave; parfois, sans que la jeune mère puisse courir le moindre danger, on a subitement besoin du concours d'un docteur... Ah! ce serait joli, ici. H n'y a de docteur qu'à Orsay... Non, non, croyez-moi, paè de sage-femme. Tu n'es pas de mon avis, Georges?
— Si, si, papa, je suis de votre avis. Henriette hochait la tête.
Son père, qui vit son geste, continua :
— Oui, oui^ je sais bien, vous avez toutes une certaine pudeur...
— Bien explicable.
— Condamnable, ma fille ! Est-ce qu'un docteur, au moment où il vous prodigue des soins, est un homme?... Crois-tu que ça lui fasse tant plaisir que ça de surprendre tes secrets corporels?... Ah I il en a vu bien d'autres... Et puis, les sages-femmes c'est souvent très dangereux en ce sens qu'elles ne sont pas autorisées à pratiquer la médecine et que la plupart du temps c'est à leur manque de savoir qu'on doit les transes par lesquelles on passe lorsqu'une accouchée ne va pas bien... Non, non, cent fois non, je t'engage à prendre un docteur.
— Écoute ton père, Henriette... il a sans doute raison... Ça lui arrive souvent.
Henriette ne répondit pas.
Loches crut avoir partie gagnée, comme lorsqu'il s'était agi de la nourrice.
Lorsqu'ils furent seuls, Henriette dit à son mari :
Tu es de l'avis de papa, toi ?
Je ferai ce que tu voudras, ma ciiérie.
Merci, mon aimé. Je prendrai une sage-femme.
A quelque temps de là, Georges et sa femme étaient bien tranquillement assis dans leur jardin, lorsque la bonne vint leur annoncer qu'un gendarme demandait monsieur.
Dupont, quelque peu étonné de cette visite, se leva et courut à la grille où, à cheval, attendait le pandore.
Celui-ci, sitôt qu'il fut devant lui, demanda :
— M. Georges Dupont ?
— C'est moi. Monsieur.
— Vous avez votre livret militaire ?
— Mais oui, gendarme.
— Donnez-le-moi, je vous prie... C'est pour les vingt-huit jours.
— Ahl sapristi, s'exclama Georges, je n'y pensais plus du tout... En voilà une scie !
Quelques instants après, il apprenait qu'il aurait, incessamment, à se rendre à Chartres, caserne d'infanterie, pour y accomplir une période d'instruction mihtaire.
Lorsqu'il revint près de sa femme, il avait une mine toute déconfite.
— Qu'est-ce qui t'arrive? demanda Henriette.
— Une tuilej parbleu... Mes vingt-huit jours...
— Tu vas me quitter?
— Dame...
— - Mais c'est impossible !... Tu ne serais pas là pour le grand jour.
— Ça ne se peut pas, en effet...
— Il faut aller parler de ça à papa, dès demain... Il te fera accorder un sursis très facilement, il est au mieux avec le ministre de la guerre.
— J'irai le voir demain, ma chérie... Tranquillise-toi...
Et, gentiment, Georges, avec un bon baiser, avait consolé sa femme.
Le lendemain, vers trois heures, il se rendit à la Chambre et fit appeler son beau-père...
Mais, à peine lui eut-il expliqué le but de sa visite qu'il entendit Loches tonner énergiquement.
— Une dispense, toi !... parce que tu es le gendre d'un 'député?... mai?, mon ami, tu n'y penses pas !...
— J'y pense beaucoup au contraire, et Henriette aussi...
— Jamais .. Oh 1 bien, ce serait joh... Si encore tu étais un de mes
Uuvarié eut un sourire contraint et prit le quart qu'il vida d'un trait.
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électeurs... Mais, mon gendre... Ali! non.... On en profiterait pour m'accuser de faire du népotisme.
— Uenriette ne voudrait pas rester seule.
— Eh bien, et nous?
— Pour elle, ce n'est pas la môme chose... Moi, de mon côté, je ne voudrais pas la quitter...
Liv. 48. Les Avariés. Liv. 48.
— Tout ça, ce sont des enfantillages... Va donc faire tes vingt-huit jours, mon ami... Ta femme aura bien son bébé sans toi... Et puis ce n'est pas la place d'un mari... à côté de sa femme, dans un pareil moment... C'est gênant pour lui et pour tout le monde. . Va faire tes vingt-huit jours, nous te télégraphierons... Au revoir, Georges, la séance est intéressante, je ne te retiens pas plus longtemps...
Georges serra la main de son beau-père et fit demi-tour tout penaud.
A la rigueur, il eût pu se passer du député pour obtenir, sinon une dispense, du moins un sursis qu'on refuse rarement aux réservistes lorsque leurs femmes sont dans un état de grossesse avancée au moment de la convocation officielle.
Mais il avait trop peur de déplaire à Loches. Celui-ci aurait eu de la peine à lui pardonner d'avoir réussi tout seul à obtenir une faveur dont ne doit disposer que l'influence parlementaire.
D'ailleurs il avait fait nettement comprendre à Georges combien il lui serait désagréable de voir son gendre s'affranchir d'une des obligations auxquelles un bon patriote est tenu envers le pays.
Que diable ! Henriette accoucherait bien sans lui. Les choses n'en iraient même que mieux. Il y a toujours trop de gêneurs autour d'une jeune mère, en ces moments critiques.
Et de quelle utilité serait-il? Avait-il des connaissances gynépologiques? Aucune. Il ne serait bon qu'à geindre ou à prodiguer des encouragements tendres qui ont précisément le don de décourager et même d'effrayer la patiente.
Dupont eut Fintuition de ce qui adviendrait si, par un autre canal, il se faisait exempter ou ajourner. Aussi résolut-il de se rendre à Chartres comme les camarades de sa classe.
— Que veux-tu? dit-il à sa femme, je sais bien que ce sera pénible pour toi autant que pour moi^ cette séparation de près d'un mois. Mais le refus de ton père nous l'impose, en quelque sorte. Au fond il a raison. Je ne pourais t'être d'aucun secours, et, tu connais ma sensibihté, peut-être te ferais-je souffrir doublement, rien qu'en te laissant deviner mes angoisses...
— Tu m'écriras souvent, mon chéri?... Je serai si inquiète...
— Tous les jours...
— Eh bien ! résignons-nous et ayons confiance en la Providence... Tout ira bien... Ma santé est bonne... J'ai du courage... Ah! mon Georges, quelle joie ce sera pour toi de trouver, à ton retour, notre enfant dans son berceau... Notre enfant!... cet autre nous-mêmes, la chair de notre chair, ,1e fruit béni de notre amour!...
Georg-es prit sa femme par le bras et la baisa au front avec une cliaste tendresse.
Trois semaines après, il prenait le train pour Chartres, par une radieuse matinée. On eût dit que le soleil essayait de le consoler des amertumes de la séparation.
Le train était bondé de réservistes.
Dupont eut grand'peine à se caser dans un compartiment de première classe, ceux de troisième et de seconde, affectés aux soldats et sous-ofTiciers, ayant été envahis vingt minutes avant le départ.
Il dut payer un supplément au contrôleur.
En arrivant à la gare de Chartres, il se joignit aux autres jeunes gens envoyés, comme lui, pour une période d'exercices.
Un sergent du régiment d'infanterie auquel il était affecté les attendait, en tenue de service, avec ordre de les conduire à la caserne.
Le sous-officier dit d'une voix perçante qui dominait le bruit de la locomotive expirante et le brouhaha des voyageurs :
— Par ici, les vingt-huit jours 1... Emboîtez le pas^ et militairement. Les hommes le suivirent.
Dans la cour, il les aligna tant bien que mal, tira de sa poche un carnet graisseux et fît l'appel. Cette formahté une fois terminée :
— Cré noml constata- t-il, y a rien de manquants... Bah! tant pis pour eusses, s'ils arrivent après midi... Ils boufferont de la boîte... Moi, je m'en bats l'orbite... J'suis de la classe... Allons, mes petits réservistes, par file à gauche et partons du pied gauche... s'il y a moyen...
La petite troupe défila, très hétéroclite, à travers les rues de la ville. On s'arrêtait pour voir passer ces jeunes hommes en costumes disparates, les uns vêtus élégamment, arborant la jaquette du bon faiseur et le huitreflets fashionnable, les autres en bourgerons et en casquettes. La vie militaire supprime les distances, c'est l'école pratique du nivellement social et de l'égalité sommaire.
Georges faisait piteuse mine entre deux ouvriers : le premier, un typographe en blouse noire, le second, un serrurier bedonnant dans une colle de velours olive, usée jusqu'à la trame.
A la caserne, nouvel appel, sous l'œil vigilant de l'adjudant chargé de service au quartier.
Puisleclairon sonna aux sergents-majors qui surgirent, sanglés dans leur
tunique de fantaisie, la feuille de contrôle à la main, le crayon derrière l'oreille.
Troisième appel, pour permettre à chacun d'eux de prendre possession des réservistes affectés à leur compagnie.
Georges appartenait à la 3^ du 4, une compagnie à hauteur, dont le ca- [)itaine était très « gobé ».
Comme les vingt ou trente camarades qui avaient la même chance que lui, il suivit le « chef, » qui indiqua à chacun d'eux leur place dans les chambrées.
— Débarrassez-vous vite de vos vaUses, leur dit-il, et montez à mon bureau... Celui qui n'y sera pas avant un quart d'heure aura deux jours de consigne.
Dupont se sentait mal à l'aise. On ne s'arrache pas brusquement aux douceurs de la vie aisée et familiale, pour tomber en plein réalisme de l'existence de caserne, sans éprouver un sentiment pénible.
Quand il entra dans la chambrée oij il devait coucher près d'un long mois, trois soldats de l'active, qui trempaient du biscuit de troupe pour l'amollir et le rendre mangeable, le dévisagèrent curieusement.
— Tiens ! s'exclama l'un d'eux, voilà déjà un réservoir 1...
— 11 m'a l'air huppé, fit le second.
— Tu parles ! déclara le troisième.
— Dis donc, l'enflé, continua le premier en s'adressant à Georges.. T'es rien veinard de compter à l'effectif de notre escouade. La plus chouette du bataillon, mon vieux fiston!...
— Que qu'tu payes? demanda cyniquement le deuxième troupier... Le mari d'Henriette fut choqué de cette familiarité excessive. Mais il fit contre fortune bon cœur.
— Ce que vous voudrez, mes amis, répondit-il en essayant de sourire. Les militaires hurlaient de contentement.
— Aboule vingt ronds, dit l'un d'eux, je file à la cantine... Deux litres à dix, hein, les vieux?...
Les « vieux » opinèrent du bonnet.
L'homme partit comme une flèche.
Au bout d'une minute il revint avec les deux litres, furieux contre la cantinière qui avait voulu lui faire payer le verre.
— A-t-on jamais vu?... cette pécore !... comme si elle ne connaissait pas les hommes de la 3® du 4... Ah 1 malheur!... La classe, bon Dieu! la classe!... Plus que quatre cent soixante-dix jours à tirer... Heureusement ! . . .
Les trois soldats débouchèrent le vin et prirent leur « quart » en fer-blane.
— Minute 1 fit le plus sérieux des trois, V «réservoir» n'a pas d'récipient lui ! Dans quoi-t-est-ce qu'y va boire?...
— La belle affaire !.,. Prête-lui le tien, espèce de bleu...
— C'est ça, répondit l'autre, et à lui l'honneur, puisqu'il casque... A toi la pose, mon colon, ajouta-t-il en tendant son quart à Georges... surtout n'bouÉfe pas le métal, c'est indigeste...
L'avarié eut un sourire contraint et prit le quart qu'il vida d'un trait.
— A mon tour, dit le soldat, qui se versa une rasade et but avec béatitude.
Puis il tendit de nouveau le gobelet à Dupont. Celui-ci fit signe qu'il en avait assez...
— De quoi? De quoi? ricana l'hjDmme... On fait fine bouche à c't'heure?... Avale-moi ça, crédieu! faut pas faire le fier... avec les copains...
Georges dut s'exécuter.
Pour la seconde fois, il porta le quart à ses lèvres, pour la seconde fois il le rendit au militaire qui y but goulûment.
Le malheureux troupier ne savait pas a quoi il s'était exposé!...
Il eut un rire de satisfaction grossière, et frappant familièrement sur l'épaule de Dupont :
— Toi, t'es un zigue!... affirma-t-il... Si t'as besoin de quelqu'un pour t'astiquer et te brosser, je suis ton homme... Ça va ?
— Ça va, balbutia Georges... Merci, camarade...
Et il sortit pour se rendre au bureau du sergent-major.
Les autres réservistes versés à la 3® du 4 s'y trouvaient déjà. Dupont arrivait bon dernier et légèrement en retard. Cela lui valut une aménité du « chef», qui le traita avec mépris et l'interpella de la façon suivante :
— Dites-donc, vous, espèce de pierrot, vous ne pouvez donc pas arriver comme tout le monde?... Vous serez consigné quatre jours pour apprendre que l'exactitude n'est pas seulement la politesse des princes...
L'avarié n'eut garde de protester.
La bienvenue payée aux militaires de sa chambrée lui coûtait cher.
— Voilà les ennuis qui commencent, pensa-t-il tristement, îl n'était pas au bout de ses peines.
Cependant le sergent-major interrogeait sommairement chaque réserviste.
Quand vint le tour de Georges ;
— Voyons, vous, le retardataire... approchez... et prenez une attitude réglementaire, n'est-ce pas?... la main contre le corps, le petit doigt sur la couture du pantalon... A-t-il l'air empoté !... Eh bien? qu'est-ce que vous attendez?... Donnez-moi votre livret... Ah ! Ah I vous vous appelez Dupont?
— Oui, chef.
— Avez- vous une belle écriture ?
Georges inclina la tête en signe d'assentiment.
— Bon, continua le sous-officier... Nous verrons à vous utiliser au bureau entre les exercices...
Le mari d'Henriette avait tous les bonheurs...
Tl apprécia mal cette faveur du «chef» qui allait lui supprimer la plupart des loisirs dont jouiraient ses camarades.
Mais il prit un air satisfait, car il est toujours dangereux, et il le savait, de manifester son mécontentement devant un supérieur, quand on a l'hon neur d'être sous les drapeaux.
Les constatations d'identité terminées, les vingt-huit jours furent remis à la garde du sergent de semaine
Celui-ci les conduisit au «lavabo» oii ils durent, sous son contrôle, se Hvrer aux ablutions d'usage.
Le réserviste, en arrivant au corps, doit se laver des pieds à la tête, même s'il a pris cette précaution avant son départ.
C'est la consigne, et, au régiment, on ne badine pas avec elle.
— Vivement, les réservoirs, cria soudain le sous-officier... On sonne à la visite... Rhabillez-vous, et en deux temps, je n'ai pas envie d'être puni par le major.
Cinq minutes après, les vingt-huit jours pénétraient dans une vaste pièce attenant à l'infirmerie.
Pour tout ameublement, une table en bois blanc et deux chaises de paille, l'une occupée par le chirurgien-major du régiment, l'autre par le caporal-infirmier chargé de consigner les observations concernant les malades.
Les réservistes durent se déshabiller à nouveau. La visite commença.
Le major, très pointilleux, examinait chaque homme avec soin, inspectant minutieusement toutes les parties du corps et posant de temps en temps de brèves questions.
Quand vint le tour de Georges, ce dernier eut une vague appréhension.
— Approcliez, dit le médecin... Vous n'avez pas de cas de réforme à invoquer?
— Non, monsieur le Major...
— Bien... Ecartez les doigts... Parfait... Ouvrez la bouche...
Uavarié obéit.
Tout à coup, le visage du chirurgien se contracta... Ses yeux étincelèrent... Puis, d'une voix sourde :
— Vous êtes dans un bel état, vous ! murmura-t-il.
Et comme Dupont le considérait avec stupeur, il continua de plus en plus amer :
— Quand vous me contemplerez stupidement, cela ne changera rien à votre situation... Elle est jolie votre situation!...
— Mais, je ne suis pas malade, objecta Georges...
— Pas malade!... Qu'est-ce qu'il vous faut donc à vous, pour être malade?... Le choléra ou la peste* si la syphilis ne vous suffit pas...
— La syphilis?
— Mais oui, la syphilis... On dirait, ma parole d'honneur, que je vous apprends quelque chose... Cela ne vous est pourtant point venu par l'opération miraculeuse du Saint-Esprit...
— J'ai suivi un traitement et je suis guéri, interrompit l'avarié que ce colloque devant témoins mettait au supplice...
Le Major bondit de sa chaise.
— Guéri! rugit-il, guéri!... Avec l'arrière-gorge envahie par des taches grisâtres on ne peut plus caractéristiques... Vous l'êtes si peu, mon garçon, que vous n'allez pas quitter l'infirmerie durant votre période... Jour de Dieu! quel est l'âne diplômé qui vous a soigné?...
— Un spécialiste, monsieur le Major.
— Des spécialistes de cet acabit, on devrait les envoyer au bagne... Vous n'êtes pas marié, je suppose?...
— Si, murmura Dupont en baissant la tête...
— Malheureux! Et avez- vous des enfants?...
— Ma femme est sur le point de devenir mère pour la première fois...
— Eh bien! c'est du propre!... Voyons^ vous êtes un homme instruit, inteUigent... Comment avez-vous pu contracter mariage avant la guérison radicale de votre maladie?... Vous avez dû savoir qu'il faut trois ou quatre ans de régime sévère et que l'on risque, autrement, de contaminer sa femme, de donner le jour à des enfants dont l'existence ne sera qu'une torture...
— Mon médecin, au bout de six mois, m'avait affirmé que j'étais guéri...
— Ah', oui... le fameux spécialiste?... C'est un misérable qui déshonore notre profession... Et vous, vous êtes cent fois coupable de vous être fié à lui... Dans un cas aussi sérieux que le vôtre, on consulte des docteurs consciencieux, surtout lorsqu'on est riche comme vous devez l'être... Caporal, vous mettrez cet honune en traitement salle des vénériens...
Georges était atterré.
Sérieusement, il avait cru à sa guérison complète.
Et voici que le Major, avec une brutalité toute militaire, dissipait son illusion.
Qu'allait-il advenir?...
Henriette paraissait indemne. Mais l'enfant?... Que serait l'enfant?...
Ahl combien il regrettait, maintenant, de n'avoir pas obéi au savant docteur qui lui interdisait le mariage pour plusieurs années. Il n'endurerait pas ce cruel supplice!
La visite prenait fin. Aucun militaire de la compagnie n'ayant été reconnu malade ou impropre au service, l'avarié resta seul avec le caporal infirmier qui le conduisit dans la salle des vénériens.
C'était une grande pièce carrée, aux murs blanchis à la chaux, avec une table et des bancs au milieu, des lits de fer tout autour, de petits lits étroits rangés comme des couchettes d'hôpital.
Le caporal en désigna un à Georges...
— Voici votre plumard, lui dit-il... Vous pouvez en user tout à votre aise, car vous voilà exempt de service... Pour le moment, il n'y a que vous de contaminé à l'effectif... Nous avions deux blennorrhéens qui ont obtenu leur exeat hier matin... Comme ça, vous ne vous disputerez avec personne...
La solitude dans cette salle de clinique apparut à l'avarié, douloureuse comme un châtiment.
— Mais je vais m'ennuyer à mourir, dit-il d'une voix altérée...
— Bast! Vous pioncerez... Il y a beaucoup de copains qui voudraient bien être à votre place...
— Je ne pense pas, fit Georges, en songeant à la gravité de son état...
— Enfin, mon vieux, si ça vous embête d'être ici, ne vous en prenez qu'à vous... Gomme vous l'a signifié le major, il fallait vous faire soigner sérieusement... Allons, ajouta-t-il, résignez-vous... Ne vous faites pas de bile, ça ne sert à rien et ça donne des douleurs au foie... Vous ne pouvez sortir, mais il vous est permis d'écrire à votre famille, tous les jours, si bon vous semble... Aimez-vous la lecture?... Il y a la bibliothèque de Tinfirmerie : des livres de voyages, le cours de fortification d'après Vauban et la collection du Magasin pittoresque.
— Merci, caporal... Où prendrai-jemes repas?...
— Pas à l'Hôtel de France, bien sur... Mais je puis vous autoriser à faire venir à manger de la cantine... Inutile d'ajouter que si vos moyens vous permettent le bordeaux, le vrai vin des malades, j'accepterai volontiers de
— Jour (Je Dieu! s'écria le major, vous voilà bien loti, vous! (Page 390.)
Irinqiior avec vous... pour vous distraire... Mes galons ne m'ont pas rendu fier... et j'estime qu'un Iiomme en vaut un autre... h'avarié n'eut pas le courage de sourire.
— Eli bien ! demanda le caporal... cjuc pensez-vous de ma combinaison ?...
— Je la trouve parfaite, dit Georges, et je vous remercie de votre Liv, 49. Les Avariés. Liv. 49.
obligeance... Dites-moi, caporal, que faisiez- vous avant d'être au régiment?...
— Mince de curiosité 1... Je devrais vous répondre qu'il est défendu de poser à ses supérieurs des questions indiscrètes... Mais comme vous m'avez l'air d'un bon enfant, j'obtempère... Dans le civil, ma vieille, j'étais gart;on de laboratoire dans une grande pharmacie du boulevard... C'est même ce qui m'a valu de « couper » au service actif... Ici, on se la coule douce... N'importe, j'attends la classe comme les camaros...
— Alors, vous avez quelques connaissances de l'art médical?...
— Gomme qui dirait une légère teinture... A force de voir défiler des malades... Vous comprenez?... Quand on n'est pas bouché à l'émeri...
— Je comprends... Voyons, ces taches grisâtres que le major a constatées au fond de ma gorge, ce sont bien des taches provenant d© la syphilis?...
— Naturellement... Il n'y a pas à s'y tromper... ■^ Et c'est contagieux ?
— Un peu, mon neveu... A telle enseigne que si nous caressons ensemble quelques fines bordelaises, j'aurai grand soin de ne pas me tromper de verre...
— Mais enfin, ce ne sont là que des traces anodines d'un ancien mal ?...
— Des traces anodines?,.. Mazette! vous avez des expressions consolantes, vousl... Et avec ça qu'est-ce que vous prendriez bien pour votre rhume?... Pas d'illusion à vous faire, mon colon, vous êtes syphilitique, et en plein... Ah 1 j'ai assez vu de gens dans votre cas, chez mon ancien patron...
— Ah ! fît Georges, dont la curiosité était de plus en plus vive...
— Oui, il en défilait besef... Les uns en étaient à la première période.. D'autres, comme vous, à la période secondaire...
L'avarié regarda fixement le caporal infirmier.
— Vous croyez donc que ces taches sont des aocidonls de la seconde période?...
— J'en sui-s sûr... Mais ne vous frappez pas le ciboulot... On n'en meurt pas... On en guérit même très facilement, le major vous le dira...
Dupont ne répondit rien.
Il semblait absorbé par une idée fixe.
— Je file, fit le caporal... Il faut que je dise au cantinier de vous apporter le plat du jour... puis j'ai unecourseen ville... A mon retour, si vous avez besoin de moi, vous appellerez... On entend très bien de mon bureau. ..Encore un coup ne vous mettez pas martel en tête... Ça ne servirait qu'à vous rendre plus souffrant...
Resté seul, Georges, en proie à un profond désespoir, se jeta tout habillé sur son lit et pleura comme un enfant.
Le coup qui le frappait était si imprévu qu'il en demeurait étourdi, assommé.
Il songeait amèrement àTenfant qui allait naître.
Si le major ne se trompait pas — et il ne pouvait, hélas I se tromper — ce petit chérubin dont la venue prochaine faisait la joie de toute une famille, serait un monstre, une créature hideuse vouée à une existence lamentable...
N'eût-il pas mieux fait de se tuer lui-même, au lieu de donner le jour à un être dont la vie serait une perpétuelle douleur?...
Soudain, il recouvra son sang-froid.
Ses pleurs cessèrent de couler.
Une expression presque joyeuse illumina son visage.
Que venait-il de penser?... Quelle issue s'offrait brusquement à lui, dans sa désespérance.
Il venait, tout simplement, de se rappeler cette phrase lue dans un livre de médecine :
On a vu des syphilitiques a la période secondaire avoir des enfants