‹ Les avariésChapitre 29 sur 44 · AINS · texte numérisé non relu

AINS

xin

une PREMIERE VICTIME

... Quinze jours s'écoulèrent.

Un siècle pour Georges que l'isolement livrait aux pensées les plus sombres.

Car il vivait dans une solitude à peu près complète en cet immense dortoir affecté aux vénériens.

La seule visite qu'il reçut chaque malin était celle du major qui l'examinait attentivement et lui prescrivait des remèdes.

Le caporal infirmier avait l'ordre strict de veiller lui-même à l'absorption dos cachets et des pilules.

— Impossible de «coupera la corvée», disait-il gaîment... Avec un fin matois comme le «patron» la mèche eût été éventée dès le lendemain...

Pas un médecin de comédie, le major 1... On ne la lui «faisait pas» à lui !,.. Ainsi donc, mon vieux « réservoir », avalez-moi ça gentiment et sans grimaces, comme j'avale les excellents verres de bordeaux que vous avez l'amabilité de m'offrir...

Et l'avarié devait s'exécuter.

Après la visite et le déjeuner, le temps lui paraissait interminable. Régulièrement, il écrivait à Henriette des lettres tendres où perçaient malgré lui ses écœurements et sa profonde tristesse,

La jeune femme lui répondait poste pour poste^ lui donnant des détails fort rassurants sur sa santé.

Mais ces détails ne le rassuraient pas.

Sans cesse, revenait à sa mémoire le reproche du chirurgien militaire qui le considérait comme une sorte de criminel pour avoir, dans son état de santé, donné la vie à un pauvre être dont le malheur était indubitable. Etait-il aussi coupable que le pensait le major?...

Non, certes... Il n'avait commis en réalité qu'une grave imprudence en se fiant au seul médecin qui lui eût promis la guérison complète après six mois de traitement...

Ah ! s'il avait su que ce spécialiste était un vulgaire charlatan? Mais pouvait-il le supposer?

Son unique faute consistait à l'avoir cru de préférence aux autres docteurs, parce que son diagnostic s'accordait mieux avec ses projets...

Malgré tous ces beaux raisonnements, parfois, la conscience de Georges prolestait avec véhémence. La phrase rassurante du traité médical s'estompait dans sa mémoire.

Et c'était alors un découragement qui l'accablait. Lorsqu'il était las de penser, le malheureux essayait de lire. Mais la bibliothèque de l'infirmerie ne contenait que des ouvrages, pour lui, dénués d'intérêt,

La méthode de fortification le laissait absolument froid. Les aventures de voyages ne l'amusaient plus depuis sa sortie du collèo-e. Quant à la collection du Magasin pittoresque, à laquelle il manquait en moyenne dix pages sur vingt, elle n'offrait à sa curiosité qu'un élément médiocre.

Il s'ennuyait donc invraisemblablement et commençait à comprendre la veulerie du vieux troupier qui passe une partie de sa vie vautré sur les lits de la chambrée, engourdi comme une marmotte en hiver.

D'une des fenêtres de la salle, il pouvait apercevoir un coin de la cour de la caserne, où se rassemblaient d'ordinaire ses collègues réservistes avant de partir à l'exercice.

Le pauvre Dupont jetait sur eux un regard d'envie. Au moins ils se sentaient vivre, ceux-là !

Dame ! cela leur paraissait dur de se lever à la première sonnerie du réveil et de s'en aller, le fusil sur l'épaule, au champ de manœuvres à l'heure où, chez eux, ils se prélassaient dans un bon lit douillet.

Mais ils vivaient. Leurs ennuis même rompaient pour eux la monotonie des heures et, après une journée de fatigue, ils pouvaient dormir sans cauchemars.

Georges eût donné gros pour prendre sa place dans leurs rangs. Il ne se doutait pas que nombre d'entre eux jalousaient « son bonheur ».

Au régiment, on en arrive à élever le « tirage au flanc » à la hauteur d'une jouissance artistique et à souhaiter une maladie grave pour le pratiquer avec impunité.

Le clairon de garde venait de sonner aux malades. Il avait attendu, pour jeter ses huit notes criardes dans le demi-silence de la caserne, l'arrivée du major.

Celui-ci pénétra dans la salle de visite et commença l'examen des hommes qui avaient ou feignaient d'avoir besoin du secours de son art.

Le médecin militaire était la terreur des « fricoteurs » dont, selon l'expression pittoresque du caporal infirmier, il excellait à « débiner les trucs. »

Avec lui, impossible de simuler la fièvre en se tapant le coude droit contre un mur pour accélérer les mouvements du pouls.'

Il ne fallait pas songer à fumer des cigares de paille pour se charger la langue et faire croire à une indisposition nécessitant quelque purgalion anodine.

Tout au plus pouvait-on invoquer le classique embarras gastrique. Mais alors, on se voyait dans la pénible obligation d'ingurgiter, devant le major, et séance tenante, la dose non moins classique d'ipécacuanha.

Et cette affreuse quoique salutaire drogue vous bouleversait « un tireur au flanc » à tel point qu'il ne jouissait pas du repos chèrement conquis et préférait reprendre son service.

Ce matin-là, le chirurgien était de bonne humeur. Par exception il « reconnut » un soldat atteint d'une simple « hyperesthésie capillaire » (vulgairement : mal aux cheveux), affection qui valait d'ordinaire quatre jours de salle de police au « malade » assez téméraire pour s'en déclarer atteint.

Le caporal infirmier n'en pouvait croire ses oreilles.

Puis ce furent une douzaine d'hommes affligés de divers malaises que

le major, décidément bien luné, exempta de service sans la moindre observation.

Tout à coup, brusque changement à vue.

Un militaire venait de s'approcher du médecin en se plaip^nant d'un « ])obo » à la lèvre inférieure.

— Jour de Dieu 1 s'écria le major en examinant le patient, vous voilà bien loti, vous!...

Le soldat ouvrit des yeux ébahis. Il ne sut que répondre.

D'ailleurs le chirurgien ne songeait pas encore à l'interroger. Une sorte de fureur avait remplacé la sérénité de tout à l'heure. Et il continuait à maugréer d'une voix irritée :

— Vous voilà joli garçon!... Préparez votre paquetage, l'hôpital sera désormais votre casernement... Ah 1 vous pouvez vous vanter d'avoir écopé dans les grands prix... Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que ces bougreslà n'ont pas l'air de se douter de ce qu'ils rapportent de leurs expéditions galantes... Ils appellent ça des bobos !...

Le , "militaire était de plus en plus surpris, mais une vague inquiétude, -une appréhension pénible, commençaient à se joindre à son étonnement.

— C'est donc bien grave, ce que j'ai? balbutia-t-il.

— Il le demande I hurla le major.

Puis, se calmant subitement :

— Au fait, pensa-t«il, je m'emballe comme une soupe au lait, je tarabuste ce pauvre diable, et ce n'est pas sa faute, si en la matière il est io-norant comme une carpe... Il le serait moins si, au lieu de lui apprendre à l'école régimentaire un tas de choses inutiles, on lui avait donné quelques notions élémentaires de médecine et d'hygiène... Voyons, mon ami, reprit-il à haute voix, dites-moi tout, j'ai besoin de tout savoir.

La réflexion du major était absolument juste.

A la caserne, des cours ont lieu trois fois par semaine pour compléter l'instruction primaire des jeunes soldats.

Pourquoi les officiers, chargés d'organiser ces cours, ne les augmenteraient-ils pas d'une causerie du major, causerie d'une portée sociale excessivement grave et qui permettrait aux recrues d'être initiées aux dangers que tout homme peut courir lorsqu'il double le cap de la vingtième année ?

Évidemment, pour certains troupiers, à l'esprit étroit, ces notions d'hygiène préventive resteraient lettre morte. Mais elles seraient, pour d'autres, d'une grande utilité, car elles les mettraient on garde contre les amours banales souvent si périlleuses.

— Voyons, mon ami^ reprit à haute voix le chirurgien, dites-moi tout... J'ai besoin de tout savoir...

Le soldat répondit avec ahurissement :

— Que voulez-vous que je vous dise, monsieur le major?... je ne sais

rien, moi

— D'abord, oii avez-vous contracté votre mal?...

— Nulle part, m'sieur le major... C'est un bouton qui m'est venu... Il s'est envenimé, il a suppuré... Alors j'ai pris peur et je me suis fait porter malade...

— Allons donc! quelle histoire me racontez-vous là?...

— Je ne vous raconte pas d'histoire, m'sieu le major... Je vous apprends la vérité... la vérité vraie... je vous le jure.

— Gomment ! ce n'est pas une bonne amie quelconque qui vous a fait ce beau cadeau?...

— Une bonne amie?... Je n'en ai point à Chartres, m'sieu le major... J'ai seulement ma promise, Madeleine, la fille au charron de chez nous, que je dois épouser en quittant le régiment...

— Cessez, je vous prie, de vous payer ma tête... Si vous n'avez pas de bonne amie en ville, vous avez eu au moins une liaison de rencontre... Sans cola vous ne seriez pas ici avec ce que vous appelez un « bobo ».

— M'sieu le major, je vous assure que non... Depuis trois mois, je n'ai pas mis le pied hors de la caserne, en dehors du service.

— Ce n'est pas possible.

— Vous pouvez demander à mon chef et à mon caporal de chambrée... Si je suis sorti une seule fois, je veux que le tonnerre m'écrase...

Le médecin militaire comprit que le pauvre garçon était sincère.

— Mais alors, dit-il, il y a certainement un de vos camarades qui vous a contaminé...

— S'il vous plaît? M'sieu le major?...

— lly a un homme atteint denialadie contagieuse dans votre chambrée...

— Je ne crois pas... Samedi dernier on a passé la visite de santé et l'aideniajor n'a trouvé personne malade.

— C'est juste, murmura le chirurgien... Mon collègue se fût aperçu de la ciiose...

Et, se tournant vers le jeune homme, il ajouta:

— N'avez-vous pas, par hasard, bu dans le verre de quelqu'un?

— Oh ! m'sieu le major^ je no bois dans aucun verre, car je no mets pas les pieds à la cantine... à la chambrée, je me sers de mon «quart» et chacun a le sien.

— C'est inconcevable... Allons, mon ami, faites appela votre mémoire... Si vous n'avez pas bu dans le quart d'un camarade, on s'est peut-être servi du vôtre...

Le soldat réfléchit une seconde.

— Attendez^ m'sieu le major, déclara-t-il, oui, je me souviens à présent... Le jour de l'arrivée des réservistes, l'un d'eux, le seul versé dans notre escouade, est entré dans la chambrée au moment où nous mangions des biscuits avec deux copains...

— Ah! ah!...

— Turellement, on lui a demandé de payer sa bienvenue... Oh! c'est un garçon chic... Il ne s'est pas fait tirer l'oreille... Il a aboulé ses vingt « ronds » et Thibot, le tambour de la 3® du 4, qui était avec nous, a été chercher deux litres à la cantine... Quand on a eu versé le vin et qu'on a voulu trinquer, je me suis aperçu que le «réservoir» n'avait pas de « quart »... Pour lors, je lui ai offert le mien...

— Après avoir bu vous-même?...

— Non. Avant. Par politesse, m'sieu l'major... Dame! c'est lui qui « casquait »...

— Et vous vous êtes servi de ce quart aussitôt après, sans prendre la précaution de le rincer?...

— Oui, m'sieu l'major... Il y a môme eu deux tournées...

— Le réserviste a bu deux fois et deux fois vous avez bu après lui?...

— C'est exact, m'sieu l'major... Mais quel rapport ça a-t-il ?...

— Comment est-il ce réserviste?...

— Il avait Fair d'un garçon cossu... Il était mis comme dans la haute... Habits élégants, tuyau de poêle reluisant, qu'on aurait dit du vernis tout neuf... Oh! très chic!...

— Vous savez son nom?...

— Je l'ignore, m'sieu l'major... Je ne l'ai plus revu .. Il n'a pas reparu à la chambrée depuis le « coup des deux litres »...

Le médecin ne put réprimer un mouvement nerveux.

Un soupçon terrible commençait à pointer dans son esprit.

— Il n'a pas reparu ? murmura-t-il sur un ton mterrogatif.

— Non, m'sieu le major... Paraît qu'il a été reconnu malade et qu'on l'a gardé à l'infirmerie le jour même de son arrivée au corps.

Plus de doute.

L'homme qui avait contaminé le jeune soldat n'était autre que Georges Dupont!

— Ah! le misérable! se dit le chirurgien militaire... Quels malheurs il sème autour de lui!... Et je ne lui trouve pas d'excuses à celui-là!... Il est instruit, mondain? il aurait pu, il aurait dû consulter un docteur sérieux ; au lieu de cela il s'est fié à un de ces empiriques qui, sous le vocable élastique de médecins spécialistes, font suivre aux syphilitiques des traite-

Hé! ie réserviste!... Une dépèche pour vous, mon vieux... (l'âge 397.)

ments do haute fantaisie qui ne les guérissent pas, de sorte qu'ils contaminent les autres!... Le misérable! Le misérable!...

— M'sieu le major^ fît le troupier devenu soudain très inquiet, c'est donc bien grave, ce que j'ai à la lèvre?...

— C'est sérieux, mon garçon, mais nous tâcherons de vous tirer de ce mauvais pas... Ètes-vous delà classe?...

Liv. 50. Les Avariés Liv. 50,

— Hélas! non, m'sieu Tmajor, j'ai été incorporé en novembre dernier... Il me reste énormément de « boules de son » à « boulotter » avant de quitter la caserne... ,

— C'est fort heureux pour vous... Je vais signer votre billet d'hôpital et vous recommander au médecin en chef... Soyez raisonnable, suivez bien le traitement qu'on vous prescrira et je réponds de votre guérison...

— Alors, m'sieu l'major, ce que j'ai, c'est comme qui dirait une maladie de peau?...

— Vous avez la syphilis, tout simplement...

— Mais alors, j'ai le sang tourné?... L'instituteur de chez nous disait que les gens qui avaient cette sale maladie ne pouvaient plus ni se marier, ni avoir d'enfants... Ma pauvre Madeleine!...

— Votre instituteur était un àne, mon ami... La syphihs est une affection comme une autre... On en guérit tout aussi bien que d'une autre... avec le temps...

— Ainsi, je pourrai encore épouser Madeleine?...

— Oui, mon garçon, et sans danger pour elle...

— Je pourrai avoir des gosses ?

— Vous le pourrez... Mais vous pouvez vous vanter d'avoir de la chance, dans votre malheur!... Si vous aviez été de la classe vous seriez parti à moitié guéri, tandis que vous sortirez d'ici dans trois ans radicalement exempt de toute tare...

Le soldat partit pour l'hôpital, rassuré et consolé.

Ouvrons une parenthèse.

Une récente circulaire du ministre de la Guerre prescrit aux médecinsmajors d'avoir les plus grands ménagements pour les avariés mihtaires. \

Mais, à l'époque où se déroulaient les événements que nous venons de raconter, lesdits avariés étaient encore considérés, au régiment, comme des lépreux et des pestiférés.

On n'affichait plus leurs noms dans les chambrées en signe de réprobation ; cependant ils se trouvaient soumis à des humihations diverses.

Certains majors de la vieille école leur faisaient honte, publiquement, en pleine salle de visite, d'une maladie qui semblait entacher leur honneur de soldat, et les traitaient en véritables parias.

Ils les obligeaient aussi à indiquer le nom et l'adresse de la femme par qui ils avaient été contaminés.

Les malades qui ne consentaient pas à cette dénonciation étaient punis de salle de poHce, voire de prison, à leur sortie de l'infirmerie ou de l'hôpital. -

Or, il advenait que pour éviter la punition, nombre d'entre eux, indi-

quaientà tout hasard la première fille venue, pourvu qu'elle fût notoirement reconnue comme faisant commerce de galanterie. De là des erreurs déplorables, le supplice d'inspections sanitaires immérité infligé à des innocentes. On eût cent fois mieux agi en s'entendant avec les municipalités des villes de garnison pour des mesures préventives.

Dans chaque ville, les femmes soumises à la surveillance de la police doivent être visitées deux fois par semaine.

Un médecin est chargé de ce service aux frais des contribuables. Malheureusement, huit fois sur dix, le médecin en question est un vieux praticien qui ne prend pas son rôle assez au sérieux. Il ne se livre qu'à des examens trop sommaires. Il est trop sensible, parfois, aux supplications des intéressées. Le service, important au dernier chef, dont il est chargé, devrait être soumis au contrôle, à la surveillance d'un de ses confrères millLuire, puisque les victimes de sa négligence ou de ses erreurs appartiennent presque toutes à l'armée.

Comme si les pauvres soldats ne couraient déjà pas assez de risques, en dehors des filles soi-disant surveillées, c'est-à-dire astreintes à des visites médicales ou soi-disant telles !

N'ont-ils pas à l'edouLer certaines bonnes, férues en général du pantalon rouge, et dont le contact est excessivement dangereux ?

N'ont-ils pas à craindre, en province, les liaisons avec de prétendues artistes lyriques qui peuplent les cafés-concerts vulgairement et exactement appelés « beuglants » oii la musique n'est qu'un prétexte, trop souvent, et dissimule mal la pire des prostitutions?...

On objectera que ces créatures ont le droit de changer d'amants à leur guise et ne tombent pas sous le coup des pénalités ou sous la coupe des règlements municipaux!

Mais à ce compte, la pierreuse des boulevards extérieurs pourrait, elle aussi, exciper de ce prétendu droit, et pourtant les agents des mœurs se montrent impitoyables envers elles.

Les jeunes soldats, malheureusement, ne se méfient pas assez des brocanteuses d'amour, surtout de celles qui les éblouissent avec des costumes tapageurs et des fanfreluches.

Les artistes lyriques qui opèrent dans les villes de province devraient donc être surveillées de près.

De même, dans le civil, à Paris, les habituées du Moulin-Rouge et des proriienoirs de certains Music-Hall en vogue.

Ce sont les plus abominables propagatrices des maladies réputées honteuses par une singulière aberration de langage.

Pourquoi ne les soumettrait-on pas à l'humiliante formalité sanitaire infligée à d'autres femmes, moins redoutabies qu'elles, mais de condition plus humble ?

Il ne devrait pas y avoir de hiérarchie dans l'armée du vice, ni de privilège. L'égalité de régime s'impose lorsque les risques sont égaux.

N'est-il point pénible de constater que le service des mœurs se montre impitoyable pour les filles inscrites à la Préfecture, et ferme les yeux aveuglément sur les écarts souvent scandaleux d'autres filles, tout aussi équivoques, mais mises avec plus de recherche et d'élégance?

D'importantes réformes sont nécessaires.

Elles s'accompliront lorsque les écrivains vulgarisateurs auront mis le fer rouge dans toutes les plaies sociales, lorsqu'ils auront démontré les dangers de l'ignorance complète en matière médicale et de la propagation routinière des préjugés surannés.

Le jour même où sa « victime » se présentait à la A^isite du major, Georges Dupont, le front aux vitres de la fenêtre donnant sur la cour, regardait mélancohquement deux soldats punis de prison, qui étaient en train de faire la corvée de quartier.

11 regardait sans voir, car sa pensée était ailleurs.

Cette vie de reclus, cette existence de cénobite le torturait.

Et ses appréhensions, au sujet de l'enfant qui allait naître, redoublaient sans cesse, exacerbées par la solitude.

Il eût donné volontiers toute la bibliothèque de l'infirmerie pour posséder un traité médical de la syphilis oij il aurait peut-être trouvé quelque formule rassurante.

Maintenant, il n'était plus bien sûr d'avoir lu naguère la fameuse phrase :

On a vu des syphilitiques, a la période secondaire, avoir des enfants sains.

Il doutait de sa mémoire.

Il doutait aussi de la compétence de l'auteur.

Les paroles du médecin militaire, par contre, lui revenaient obstinément à l'esprit, avec leur concision brutale.

Vainement^ pour le distraire, le caporal-infirmier multipliait-il ses visites.

h'avarié n'éprouvait même plus de plaisir à entendre ses boutades soldatesques, parfois si drôles, grâce au vocabulaire imagé de la caserne.

La porte s'ouvrit soudain.

Le major entra.

Il était seul.

Brutalement, il enjoignit à Dupont d'ouvrir la bouche, qu'il examina avec soin.

Georges osa lui demander :

— Y a-t-il amélioration, docteur?... Suis-je en bonne voie de guérison?...

Le médecin répondit sèchement :

— Il y a longtemps que vous y seriez, en voie de guérison, si vous n'aviez cru le charlatan qui vous a soigné...

Et vous auriez ainsi évité bien des malheurs... oui, bien des malheurs... certains même dont vous ne vous doutez pas et que vous ne soupçonnerez jamais...

— Lesquels? fit Georges, effrayé du ton grave du major... Celui-ci le regarda d'un air dur, et ne répliqua rien.

Il paraissait se livrer à un effort surhumain pour maîtriser l'indignation, la colère qui lui montaient aux lèvres.

Brusquement il fit demi-tour et sortit en claquant la porte.

L'angoisse de Dupont s'en accrut encore.

Le malheureux se jeta sur son lit et essaya de dormir.

Mais à peine commençait-il à somnoler que la voix du caporal le fit tressaillir.

— Hé! le réserviste!... Une dépêche pour vous, mon vieux... h' avarié ouvrit le télégramme.

Celui-ci était conçu en ces termes :

« HeJiriette heureusement délivrée. La mère et V enfant se portent à merveille. »

Georges relut deux fois la dépêche.

Puis il eut un cri de triomphe.

Ainsi, le major s'était trompé !

Son enfant, qui devait être un monstre, ressemblait à tous les autres bien constitués, et parfaitement viables.

Il « se portait à merveille », ce petit être né de son sang !

Donc, plus de doute possible. Le mal terrible n'existait plus. La guérison était parfaitement accomplie. Les taches grisâtres de la gorge n'étaient attribuables qu'à l'abus de la cigarette ou à une autre cause insignifiante.

Le médecin traité d'empirique et de charlatan avait eu raison.

Ah ! qu'il avait bien fait, lui, Dupont, de ne pas écouter les docteurs à quarante francs la consultation !

Maintenant, plus de crainte, plus de douleur, plus d'appréhension.

Comme il allait se la couler douce pendant la dernière partie de sa période et quelle chance de ne pas être assujetti aux exercices et aux marches militaires I

L'avarié ne se sentait plus de joie. Il eût voulu crier à tout le monde son bonheur.

Mais il était condamné à l'isolement par ordre médical.

Il dut se contenter d'exulter sans témoins.

Page 1