PERE ET FILS
Comme le docteur Fraisier ouvrait la porte donnant de son cabinet dans le salon de réception que nous C( nnaissons, et comme il s'inclinait à sa manière, pour inviter le client à pénétrer dans son confessionnal, un homme d'une cinquantaine d'années, les traits ravagés par une visible angoisse, les mains un peu tremblantes, se leva, suivi bientôt par un jeune homme de vingt ans environ, blême, timide, les yeux rougis et qui paraissait être son fils.
C'était en effet le père et le fils.
Les deux hommes, passant devant le docteur, pénétrèrent dans le cabinet de celui-ci.
Fraisier indiqua des sièges.
Le père se laissa tomber dans un fauteuil.
Le fils, lui, resta debout dans une attitude humble et résignée.
— Je vous écoute, monsieur, fit le savant en s'adressant au plus âgé des deux hommes.
Alors, le père, après avoir poussé un très profond soupir^ commença :
— Monsieur le docteur, ce n'est pas pour moi que je viens, c'est pour mon fils que vous avez devant vous, pour ce malheureux qui, par sa mauvaise conduite, vient de se déshonorer.
Le jeune homme, à ces mots, perdant toute contenance, se mita pleurer à chaudes larmes.
Le père, en s'adressant à lui, s'écria :
— Ah! tu peux pleurer va, petit malheureux... me faire tant de chagrin à moi, ton père. Ah I si ta pauvre mère vivait, une femme si déyouée, qui
t'aimait tant, qui a passé tant de nuits à ton chevet quand tu étais petit... sans compter tout l'argent que tu nous as coûté... A ton âge, faire la noce, choisir de misérables maîtresses... Ah! monsieur le docteur, c'est épouvantable !...
Le docteur Fraisier, hélas ! trop familiarisé avec ces scènes-là, contemplait les deux hommes avec, dans le regard, une lueur de presque paternelle commisération.
Un petit silence se produisit.
Il interrogea :
— Que supposez-vous, monsieur?
— Oh! je ne suppose rien, monsieur le docteur, hélas!... C'est une certitude qui m'a conduit jusqu'ici... Mon fils est gravement atteint d'une de ces maladies honteuses qui nous rongent impitoyablement et qui font de nous, à vingt ans, des vieillards et des parias.
Avec sa grande autorité. Fraisier déclara :
— Il n'y a pas de maladies honteuses, monsieur. Il y a des maladies, voilà tout.
— Oh ! pardon, docteur, moi-même dans ma jeunesse, j'ai eu des petits accidents mais je n'ai jamais été déshonoré.
— Déshonoré par quoi ?
— Mais, par une maladie.
— Les maladies ne déshonorent pas... ce sont les hommes qui se déshonorent en ne se soignant pas.
— Oh! vous lui dites cela, à mon fils, parce que vous voulez Je consoler.
— Non, monsieur, je lui dis cela parce que c'est la vérité... mais passons... Vous croyez votre fils atteint?...
— De syphihs, oui monsieur.
— C'est bien.
Et, s'adressant aujeune homme, le docteur Fraisier ordonna :
— Déshabillez-vous, mon jeune ami.
En rougissant, le fils s'exécuta...
Après quelques instants d'examen, le docteur revint à sa place.
— Voulez-vous venir vous asseoir en face de moi, jeune homme? Celui-ci vint s'écrouler dans le fauteuil, près de la table du savant qui lui
déclara :
— Monsieur, votre père a raison, vous êtes malade, très malade, mais vous guérirez et, dans trois ans vous serez aussi bien portant que votre père et moi, je vous en réponds.
Le jeune homme regarda le docteur avec, dans les yeux, une sorte de lueur d'infinie reconnaissance.
Fraisier continua :
— Consolez-vous et ne pleurez pas. Votre maladie n'a rien de déshonorant... Je connais des gens très honorables qui sont dans votre cas... Quel âge avez- vous?
— Dix sept ans, monsieur.
— Pauvre enfant! Et comment cet accident vous est-il arrivé?
— Dites ce malheur, docteur, s'écria le père.
— Non monsieur, je dis cet accident, car ce n'est qu'un accident malheureux, je vous l'accorde, mais ce n'est qu'un accident.
Ah ! on voit bien, monsieur le docteur que vous n'êtes pas intéressé à
la chose, sans cela...
J'y serais intéressé, monsieur, que j'emploierais les mêmes termes.
J'ai deux fds et s'il leur arrivait ce qui arrive aujourd'hui au vôtre, je m'exprimerais de la même façon... Comment, jeune homme, cela vous estil arrivé?
Le fils conta son histoire d'une voix plus assurée que tout à l'heure.
— Ah! bien voilà, monsieur ! J'étais avec des camarades, nous avions projeté de nous amuser et nous avons été au quartier Latin... Papa m'avait permis de ne rentrer qu'à onze heures. Je dînai chez un ami qui a une maîtresse... nous avons été prendre l'apéritif au café d'Harcourt, et, j'ai fait la connaissance d'une joHe petite femme, nous avons dîné ensemble et... et voilà.
— C'estbien la banale histoire que l'on m'a contée déjà plus de cent fois... Voyez- vous, mon ami, si les jeunes gens de votre âge étaient rationnellement prévenus, cela n'arriverait peut-être pas...
Le père, à ces mots, s'emporta.
— Je ne suis pas venu chez vous, monsieur, pour vous entendre critiquer ma conduite paternelle.
— Je ne critique pas votre conduite paternelle, monsieur... Et si j'avais à la critiquer, je ne le ferais pas devant votre enfant... Du reste, nous avons à causer ensemble
Le docteur Fraisier se leva et, ouvrant une porte qui donnait dans son petit salon de repos :
— Entrez là, jeune homme... j'ai à parler à monsieur votre père. Le fils sortit.
Lorsqu'ils furent seuls, le docteur vint se rasseoir à sa table.
11 resta pensif quelques secondes au bout desquelles il commença :
— Votre fils, monsieur, est bien atteint de syphilis... Il a dix-sept ans. Je vais vous demander de faire ce que vous n'avez pas fait... je vais
Le père et le fils-ne purent s'empêcher de faire un mouvement de recuL.. (Page 406.) Liv. 51. Liv. 51.
40a / LES AVARIÉS
vous demander de surveiller votre fils et de l'aider à se guérir d'une malatiie dont vous auriez dû moralennent le préserver.
Le père du jeune avarié dévisagea le docteur avec, dans le regard, une Itieur de stupéfaction.
D'une voix presque tremblante de colère^ il s'écria :
— Comment, docteur, vous osez me rendre responsable de ce qui arrive à ce pire galvaudeux?
— Sans hésiter une seconde, oui monsieur.
— Ah! celle-là, par exemple, elle est un peu raide! Mais, est-ce que j'étais derrière lui? Est-il venu me demander conseil lorsqu'il a pris sa première maîtresse?,.. A-t-il pris conseil de ma vieille expérience?
Sans se départir une seconde de son sang-froid, le docteur Fraisier fit :
— Vous savez sans doute fort bien, monsieur, qu'avec l'éducation qu'on donne à nos enfants, aujourd'hui, ceux-ci sont appelés à jouir de la vie et des plaisirs de très bonne heure.... '
— Ce n'est pas ma faute.
— Ni la mienne. Etant donné cela, vous vous doutiez fort bien que votre fils, à dix-sept ans, serait bientôt un homme, dans l'acception la plus complète du mot...
— Je ne me doutais de rien.
— C'est un tort, vous auriez dû vous douter et le mettre en garde.
— Comment, vous auriez voulu que je lui fasse voir peut-être le musée Dupuytren ou Je musée Saint-Louis, ces galeries des horreurs?
— Non, cela l'eût écœuré sans lui être d'aucun profit.
— Alors, quoi?
— J'aurais souhaité que vous l'initiassiez vous-même au moyen d'une bonne et salutaire conversation. Vous l'avez dit tout à l'heure, votre expérience de la vie vous a mis au courant de bien des choses de l'amour dont vous auriez dû dévoiler les secrets à votre enfant.
Moi, monsieur, je vous l'ai dit, j'ai deux fils; eh bien, le jour où respectivement ils ont eu dix-sept ans, ou pour mieux dire et sans fixer d'époque réglementaire, je me suis aperçu qu'ils allaient vouloir devenir sexuellement des hommes, je me suis fait un devoir de les initier... Je leur ai donné les conseils spéciaux qu'il était nécessaire de leur donner... sans fausse honte et sans croire un seul instant que je commettais la moindre immorahté, convaincu, ajuste titre, que je faisais mon devoir.
Voilà ce {{wetous les pères devraient faire, et ce que vous auriez dû faire.
Vous vous seriez évité, pour aujourd'hui, cette soi-disant honte, ce soidisant déshonneur.
Mais non, les trois quarts des pères abandonnent leurs enfants à leurs
propres instincts, leur laissant toute initiative et les accablant lorsque, n'étant pas prévenus, ils deviennent des victimes, car ce sont des victimes.
Pourquoi un père n'aurait-il pas le courage de parler de la syphilis à son fils?
La science permet qu'on en parle. Il faut en parler.
Il faut que les jeunes gens sachent à quoi ils s'exposent et ce qui les attend...
Le docteur Fraisier avait dit tout cela sur ce ton de voix particulier qui n'appartenait qu'à lui.
Il avait dit cela de sa voix chaude et prenante, avec des façons de courageux apôtre.
Le père se sentit touché.
Comme c'était un homme intelligent et simple il avoua :
— C'est vrai, monsieur, vous avez raison... Oui, oui, en effet, j'aurais dû faire ce que vous dites.
— C'est un grand malheur que vous ne l'ayez pas fait.
Un silence suivit pendant lequel le père essuya furtivement une larme qui perla au bord de sa paupière.
Et soudain, il balbutia :
— C'est bien malheureux tout de même, mon Gaston, un garçon si intelligent, si bien doué, auquel j'espérais faire faire un si beau mariage.
— Il pourra faire son beau mariage.
Le père eut un sursaut de joie et questionna :
— Vous me le jurez ?
— Parole d'honneur.
— Et il pourra avoir des enfants ?
— Il en aura.
— Ah! monsieur, merci, vous me rendez la force et l'espoir.
— Mais, je vous en prie, ne vous laissez pas griser maladroitement par les espérances que je viens de vous donner. A partir d'aujourd'hui, ne vous faites pas d'illusions, vous assumez une lourde tâche. Non seulement il vous va falloir devenir, non plus le guide, mais le protecteur et le surveillant de votre fils... Il peut, il doit guérir; mais sa guérison ne sera qu'au prix de soins assidus, et d'autant plus radicale que vous l'aurez obligé à suivre ponctuellement mes prescriptions...
— Comptez sur moi, monsieur.
— Il ne faut pas que votre fils ait de liaison avani trois ans.
— Je ne le quitterai pas une heure.
— Vous me l'amènerez tous les mois.
— Je vous le jure.
— Et je profère qu'il ne se. marie pas avant d'avoir vingt-cinq ans.
— J'y veillerai.
— Cela vous sera facile puisqu'il ne peut faire cela sans votre consentement.
— Évidemment... Et, pardonnez-moi si j'insiste, mais, à cet âge-là, il sera hors de danger?
— Absolument.
— Ah! merci, monsieur, merci. Je vous crois, je veux et je dois vous croire...
Et, très attendri, le père ajouta :
— C'est que je l'aime beaucoup mon fils... je n'ai plus que lui... j'ai perdu sa mère il y a douze ans... Ah! petit malheureux, attraper une maladie si grave... Je sais bien que tout jeune homme doit payer sa petite rançon à l'amour... moi-même...
Fraisier interrogea :
— Pardon, monsieur, mais, qu'appelez-vous payer sa petite rançon ? Le père regarda le docteur avec quelque étonnement.
— Oh! docteur, ce n'est pas moi qui vais vous apprendre...
— Pardon, vous venez de vous servir d'une expression personnelle et famiHcre dont je ne suis pas certain de comprendre le sens...
Le docteur Fraisier avait bien compris.
Mais il voulait amener le père à lui dire ce que trop d'hommes, hélas ! pensent, à savoir : qu'on peut être touché légèrement entant que maladies secrètes.
Ce fut ce qui arriva.
— Je veux parler, monsieur le docteur, de la blennorrhagie, dont on ne meurt pas.
— Pardon...
— Oh ! ça, monsieur, on n'en meurt pas.
— Vous vous trompez, monsieur... les accidents mortels occasionnés par cette maladie sont effectivement très rares ; mais louL blennhorréen doit le craindre et supposer qu'il sera un de ces rares qui en succombent.
En tout cas, comme quatre-vingt-dix fois sur cent on se soigne mal, on doit craindre les conséquences de cette maladie qu'on peut traîner indéfiniment...
L'homme qui se marie sans être complètement guéri, risque de contaminer sa femme, d'avoir des enfants aveugles et de voir leur femme s'étendre sur une chaise longue pour toujours...
Le père dardait un regard de presque stupéfaction sur le docteur.
Il restait un peu comme médusé.
— Ah!... fît-il. •
Le docteur, sans s'inquiéter de lui, alla ouvrir à son fils.
Celui-ci, quelques secondes après, franchissait le seuil du cabinet du docteur, un in-8° à la main et le visage bouleversé.
11 marcha droit au docteur auquel, en tremblant, il désigna le li\Te en disant d'une voix blanche :
— Est-ce vrai, monsieur, tout ce qu'il y a là-dedans?
— Qu'est ce que c'est? demanda le docteur. Le jeune homme prononça :
— Le Traité pratique des maladies véîiériennes, du docteur Louis- Jullien.
— Oui, mon jeune ami, tout ce que vous avez pu lire est rigoureusement exact.
Le fils devint livide.
— Mais alors, monsieur le docteur, balbutia-t-il, — je vais être rongé comme par les vers ?
— Non, répliqua le médecin en riant.
— Vous venez de dire que tout ce qui est dans ce livre est vrai et peut arriver.
— A ceux qui se soignent mal, ou même qui, tout en se soignant, ne suivent pas rigoureusement nos prescriptions d'hygiène... Ainsi, un malade atteint de cette maladie, qui prendrait nos médicaments mais qui, malgré cela, continuerait de passer ses nuits au cercle, de souper, de boire de l'alcool, d'abuser des plaisirs de toutes sortes, ce malade aurait de grandes chances, pour, au premier arrêt dans son traitement, être victime de nouveaux accidents ou même, sans aller jusque-là, voir s'éterniser la période du mal à laquelle nous l'avons pris jusqu'au jour, où les accidents graves se précipiteraient.
— Alors, docteur, on peut avoir, comme dans cette gravure, une partie du visage entièrement rongée ?
— Hélas ! oui, mon ami !...
— Et quand on a ça, c'est fini, il faut songer à mourir.
— Jamais un syphilitique ne doit désespérer.
— Vos remèdes sont donc si puissants ? interrogea le père.
— Oui, monsieur. 11 m'est arrivé d'avoir dans mon service, à l'hôpital, une pauvre femme, une péreuse de dernière catégorie atteinte d'une gomme frontale... La chair était ravagée; l'os, mis à nu était attaqué... Tenez, jeune homme, fit le docteur en prenant un album de photographies et en l'ouvrant à la page voulue, tenez, voici son portrait.
Le père et le fils ne purent s'empêcher de faire un mouvement de recul et de pousser un cri d'horreur.
— C'est affreux en effet de penser qu'une maladie peut à ce point rong-er un être humain... Mais, aussi, voyez cette autre photographie prise un peu plus de deux mois après l'entrée de cette femme à l'hôpital, voyez,... la voici^.
Cette fois ce fut presque deux cris d'admiration qui retentirent.
— C'est la même?
— Ne la reconnaissez- vous pas ?
— Si, si, en effet...
— Maintenant, jeune homme, écoutez-moi bien; lorsque vous allez être en traitement, vos moindres érosions vont disparaître.
Votre corps n'aura pas une tache, vous ne souffrirez pas... Surtout ne vous croyez pas guéri et ne ralentissez pas vos efforts... Malheureusement la syphilis ne fait pas souffrir ses victimes... on se soigne mal d'une maladie qui n'est pas douloureuse.
Au moindre arrêt dans le traitement vous verriez réapparaître les preuves irréfutables du mal.
Il se pourrait aussi que la maladie fut domptée après six mois ou un an de traitement. Cela est arrivé très rarement, je me hâte de le dire, et il ne faut pas compter être une de ces exceptions toujours dangereuses pour les autres chez qui la maladie sommeille et ne demande qu'à s'éveiller.
— Mais alors, monsieur le docteur, fit le père, cette maladie-là est donc si bizarre. Elle frappe les uns effroyablement et épargne les autres?
— Oui, monsieur. Suivant le tempérament de l'individu qu'elle atteint, elle est ce qu'elle peut ou doit être. Effroyablement ravageante chez les alcooliques invétérés, les anémiés et les tuberculeux, presque anodine chez les bons bourgeois rangés et ronds de cuir dont la vie est d'une continuelle monotonie, qui ne nocent pas, qui mangent et dorment bien... et qui se soignent consciencieusement.
Il en est exactement pour les tempéraments d'individus comme pour les différences de climats.
C'est en France qu'elle est la moins dangereuse.
Dans le Nord, elle est souvent pernicieuse.
Dans l'Orient et l'Extrême-Orient, elle est effroyable... Que de nos petits « marsouins » meurent pour avoir éprouvé quelques tendresses à regard d'une Kongaï contaminée.
Je sais bien que nos majors coloniaux font sérieusement et matériellement tout ce qu'ils peuvent pour empêcher que de tels malheurs se produisent, mais, hélas ! il faut compter avec la couardise, la vanlardise do
nos jeunes recrues qui se croient invulnérables et accusent les docteurs d'être des gêneurs et des ignares.
Après un petit temps de silçnce, le père s'écria en se levant pour prendre congé :
— Ah ! monsieur le docteur, le bon Dieu aurait bien dû nous éviter cette maladie-là ! ^
Et tout de suite il ajouta :
— Mais, de mon temps, ça n'existait pas comme aujourd'hui.
— Ça existait tout autant, mon cher monsieur, mais on en parlait moins... et l'on avait grand tort... Les gens, lorsqu'ils sont prévenus, ont plus d'armes pour se défendre...
— C'est bien ce mal-là qu'on appelle « mal français » ?
-^ Oui, monsieur, mais bien à tort... Il n'y en a pas de plus universel.
— Ne va-t-on pas jusqu'à dire que ce sont nos armées qui l'ont rapporté de Naples, après les conquêtes de Charles VIII?
— Oui, monsieur, mais ce sont là des légendes... La syphilis est beaucoup plus ancienne que cela... Mais il nous a été impossible d'en retrouver les traces dans l'antiquité... On parlait, dans la haute Egypte, de blennorragie mais pas de sypiiilis...
— Et l'on est arrivé à la guérir?
— Parfaitement.
— Mais il n'y a pas longtemps?
— Si. Seulement, il y a relativement peu de temps qu'on la guérit rationnellement. Il n'y a guère que cent cinquante ans environ qu'on a commencé de ne pas considérer les syphilitiques comme des êtres dangereux. Broca le premier, Ricord ensuite ont été, non seulement des initiateurs, mais, vraiment, des libérateurs.
Sous. Louis XV encore, les syphilitiques, après avoir été traqués et traités comme des bêtes fauves, étaient considérés comme de redoutables pestiférés.
On les enfermait dans des cellules et on les gorgeait de mercure.
Sitôt que, grâce à quelques alchimistes, on reconnut la puissance purificatrice du mercure, au seizième siècle par exemple, on en ht absorber aux malades des doses énormes.
N'étaient considérés comme guéris que ceux qui salivaient l'équivalent d'un litre de salive par jour.
Ces malheureux perdaient leurs dents, leur bouche n'était qu'une plaie.
Ils étaient effroyables à voir.
Plus tard, la contagion s'étendant, on les parqua dans le bourg Saint- Germain avec défense absolue d'en sortir.
Les étrangers atteints étaient tenus à s'enfuir au plus vite sous peine d'être pendus.
En Angleterre, on marquait au fer rouge à la joue les malades d'Edimbourg qui refusaient de parler.
Rien n'enraya le fléau.
Plusieurs de nos rois furent victimes de cette maladie.
Puis, vinrent la Révolution, TEmpiro.
Et de même qu'on traita les fous avec moins de presque sanguinaire rigueur, de même, peu à peu, on s'occupa des syphilitiques et on s'habitua à les regarder comme de pauvres êtres malades...
Aujourd'hui, ce qu'il nous faut vaincre, la science nous prêtant son salutaire concours, c'est Thypocrisie sociale; ce qu'il nous faut détruire, c'est la vieille légende ; ce qu'il nous faut proclamer, c'est notre pouvoir, à nous, docteurs.
Ce qu'il faut surtout, c'est hurler (ju'il est inutile et coupable d'appeler la syphilis une maladie honteuse.
Que de fois nous trouvons-nous impuissants au chevet de certains de nos malades que nous sauverions s'ils avaient le courage de nous dire : j'ai eu la syphilis.
Mais non, on n'ose pas... et on meurt...
Fraisier s'arrêta un instant...
— Mais je vous demande pardon, cies malades m'attendent.
Le père et le fils prirent congé et, bienlùL, le docteur rentra dans son cabinet...
D'autres malades l'attendaient...