LE SPHYNX
Après avoir franchi le seuil du Splendide Café, Georges Dupont, bon gros garçon à la face un peu haute en couleur, aux yeux gris, petits et perdus sous l'arcade sourcilière, se dirigea vers la caisse où trônait une très jolie femme, à laquelle il demanda :
— Pardon, madame, pourriez-vous m'indiquer le cabinet 1 1 ? Ce fut un maître d'hôtel qui répondit :
— Cabinet H, parfaitement; c'est pour un grand dîner, un enterrement de vie de garçon ?
— La mienne, monsieur, fit Georges à voix basse.
— Si monsieur veut bien me suivre.
Georges salua timidement la caissière, et suivit le maître d'hôtel qui, après lui avoir fait longer un large corridor baigné par la lumière rosée d'ampoules électriques savamment groupées derrière des massifs de plantes vertes, ouvrit une porte, tourna le bouton d'un commutateur et s'effaça pour laisser passer Georges qui pénétra, un peu surpris, dans le vaste cabinet particulier, oij, déjà, le couvert était préparé sur une table royalement servie.
Le maître d'hôtel, discrètement, disparut, laissant Georges affalé sur le divan de la pièce et très interdit par ce décor somptueux de fleurs, d'argenterie et de cristaux qu'il voyait pour la première fois.
Georg-es Dupont, à vingt-neuf ans, ignorait encore ce que pouvait être un cabinet particulier.
De mœurs austères, élevé comme une petite fille par une mère autoritaire et despote, sa prime jeunesse et son adolescence s'étaient écoulées entre les bancs du collège et le giron de maman jusqu'au jour où madame Dupont, sur le conseil d'un docteur, avait cru bon de faire initier son fils à l'amour. Elle lui avait conseillé l'amour tout net, ce que Néron, le célèbre empereur romain, appelait la vulgaire petite convulsion. Selon elle, cet amour ne devait être dû qu'à une femme sérieuse, mariée, si c'était possible, dans le genre d'une de leurs relations, madame Francœur, dont le mari n'avait pas Vair d'être bien à so?i affaire avec une femme comme la sienne.
Georges avait écouté maman et, avec sa petite roublardise d'ancien élève des Jésuites, était devenu l'amant de madame Francœur. Le mari de celleci étant mort dans ses bras, il n'avait pas cru devoir continuer, par pure délicatesse, ce que sa mère appelait un commerce d'amour.
Effrayé par ce que le docteur de la famille lui avait dit sur toutes les maladies honteuses qu'un jeune homme peut attraper avec ses maîtresses, il s'était rabattu sur une honnête petite ouvrière dont il était la Providence et qu'il faisait surveiller étroitement par les parents.
Puis, Georges avait été fiancé à sa cousine Henriette et il allait l'épouser. La dot de sa femme allait lui permettre d'acheter une étude d'avoué, à Paris. Le rêve, quoi !
Mais, chose plus grave, Georges, pour ne pas se faire blaguer par ses amis, avait dû consentir à enterrer sa vie de garçon.
On allait lui apporter une compagne éphémère, avec laquelle il allait lui falloir achever la cérémonie, conduire la fête... Il en frissonnait à l'avance. Pourvu qu'il s'en tire dans des conditions sanitaires avantageuses I
La porte du cabinet particulier s'ouvrit et la troupe joyeuse des convives interrompit Georges dans ses méditations. Il se leva et, les mains tendues, marcha au-devant de ses invités.
Ces invités étaient au nombre de neuf.
Côté des hommes : Pierre Vaudray, grand, blond, sans beaucoup de sens moral, fêtard endiablé, et Maurice de Serres, galant homme, fêtard aussi, mais gentilhomme jusqu'aux boutons de son gilet de flanelle qu'il portait de gueule à trois flèches d'or en foudre, tous deux futurs maris, disposant encore d'un mois ou deux de vadrouilleuse liberté, — Julien Lormeuil, insignifiant jeune homme brun, lanceur de faux-cols ou de jaquettes dernier cri, et Gaston Picard, fils de banquier de province. — -— ^
Côté des femmes : Armande et JuHa, blondes, Laurence et Niquette,
brunes, des filles, de bonnes petites grues, pas méchantes, jeunes, jolies, adorant rire et boire du Champagne.
— Margot... ta compagne, mon vieux Georges. Georges Dupont, un futur époux, un brave garçon duquel je vous prie d'avoir soin.
C'était Lormeuil qui venait de faire cette présentation.
Margot, merveilleuse créature au front casqué de splendides cheveux Lruns^ aux yeux profonds et abrités par de lourdes paupières comme ourlées de velours, à la bouche d'un dessin irréprochable, tendit à Georges, médusé par l'énigmatique beauté de cette créature au regard étrange, pervers, mauvais et douloureux tour à tour, sa main à baiser. Georges, ému, baisa cette main fine, odorante, au parfum grisant et combiné.
Lorsqu'il releva la tôte, il se sentit pris d'un indescriptible frisson, à peu près semblable à celui que doit éprouver une proie en face du fauve qui la guette.
Georges balbutia :
— Je suis heureux, madame... de l'honneur qjie vous me faites en acceptant de vouloir bien être la reine de cette fête...
— Moi, monsieur, — fît Margot, en accompagnant sa phrase d'un sourire atroce, tant il était teinté de cruauté dissimulée, — je suis enchantée de vous connaître. Nous ne nous reverrons jamais, sans doute, et je veux que vous vous souveniez de moi toujours...
Un éclair de haine passa dans le regard de Margot. Son attitude, en même temps qu'elle indisposait le jeune homme, parut étrange à tous... Georges aida Margot à se débarrasser de sa sortie de bal.
— Pourquoi lui dit-elle cela sur ce ton? — demanda, à voix basse, Maurice do Serres à Niquette, sa maîtresse.
— Bah! tu sais bien que depuis le départ de son prince oriental, elle n'est plus la même.
— Et alors, s'écria Vaudray, on se met à table ?
— Mais oui, mais oui, fit Georges, empressé toujours auprès de Margot. Et, s'efforçant d'être spirituel, mais ne réussissant qu'à être funèbre,
il ajouta :
— Soyons tout à l'enterrement 1
— Ne dis pas ça comme ça, fit Niquette, tu vas nous faire crever do larmes.
Le dîner commença.
Margot, se tournant à demi vers Georges Dupont, lui demanda :
— C'est pour dans combien de temps le mariage?
— Dans trois semaines ; les bans ont été publiés hier.
— Bravo I Et vous aimez votre fiancée ?
LES AVAIUES
— Je l'adore, et je me crois tendrement aimé.
— C'est un mariage d'inclination que vous faites?
— Oui, nous nous sommes connus tout enfants.
— Et toi, Margot, fit Picard, à quand ton mariage d'inclination?
— Oh 1 moi, répondit Margot, je ne me marierai jamais. Et elle ajouta presque tristement :
— Depuis quelque temps, je vois la vie sous un jour différent. 11 me restait encore un peu de tendresse et de pitié, mon dernier amant a tout emporté avec lui.
— Il a eu le soin de te laisser une magnifique rivière de brillants, fit Niquette.
■ — Que j'ai vendue, hier, un million trois cent mille francs.
— Mais alors tu es riche, tu as des rentes ?
— J'en avais besoin.
— Tu vas pouvoir user, envers tes amants, d'une largesse d'esprit digne d'une honnête femme.
— L'amour au prix de revient, fit Maurice.
— Même pas, mon cher, l'amour pour rien.
— Tu ne feras pas tes frais.
— J'en ferai faire, dit cruellement Margot.
— Tu feras pleurer les petits ramoneurs à ta porte.
— C'est une aubade que j'aime.
• — Ohl mais, vous êtes très méchante, balbutia Georges, à qui l'aspect et la façon de parler de Margot avaient coupé l'appétit.
— Méchante, peut-être, et j'espère bien devenir féroce.
— Le loup et l'agneau, fable, fit Maurice. Mon vieux Georges, prends garde à toi, on va te dévorer.
— Oui, de baisers, car tu me plais infiniment, s'écria Margot en baisant longuement, savamment, Georges sur les lèvres.
Georges, surpris par cette caresse, qui était bien plutôt une morsure, la tête renversée sur le bras de Margot, les yeux grands ouverts, contemplait avec effarement le visage de cette femme, en cet instant devenu effrayant à voir.
Ce baiser, qui aurait dû être un présage de délicieuse ivresse, avait été atroce, faisant onduler la chair du jeune homme non pas sous la caresse d'un frisson de volupté exquise, mais sous la griffe d'un tremblement convulsif de peur complexe et troublante.
Quelques secondes après l'étreinte, Georges s'étant repris et revenu de cette sorte de cauchemar qu'il venait de vivre, la fête continua. L'esprit et le Champagne coulèrent sur la nappe. Mais Georges, malgré les efforts
notoires qu'il faisait pour se maintenir au diapason de la gaité de ses amis, conservait un méchant souvenir de la petite scène de tout à Hieure.
Au fur et à mesure que le temps s'enfuyait, il sentait grandir en son esprit, à l'égard de Margot, une sorte d'aversion naturelle, qu'il cherchait à comhattre et à vaincre, n'ayant encore, pour l^accueillir et l'accuser, nul motif plausihle.
Margotj elle, courtisane dans l'âme, se faisait câline et trouhlante.
Un secret et charnel désir le livrait à cette feni.iiL'. Dans son cerveau un peu mis à l'envers par les fumées des vins capiteux, une soudaine griserie le fît palpiter comme au premier jour de ses amours avec M'"'' Francœur.
Il s'abandonna.
Trois heures du matin sonnèrent à la pendulette de bronze égarée sur la cheminée du cabinet particulier.
Margot donna le signal du départ, emmenant Georges, définitivement grisé, auquel ses amis fixèrent rendez-vous, pour le lendemain, onze heures, à la Cascade.
Il répondit oui, promit sans trop savoir ce qu'il disait, point ivre, mais étourdi, pris de vertiges, inconscient.
Dans la rue, l'air frais du matin lui' fit du bien. Il se reprit tout à fait, mais il était trop tard. Margot était là, se cramponnant à son bras. Et lorsque son regard rencontra celui de la jeune femme, il sentit comme une buée de sang inonder son visage, lui enlianer l'àme. Un frisson secoua sa chair.
Un maraudeur attendait : Margot ouvrit la portière, fit monter Georges dans la voiture, donna son adresse au cocher, et, à son tour, monta dans le fiacre qui partit au petit trot.
Georges s'était écroulé sur la banquette de la voiture. Un instant, il ferma les yeux.
Margot, elle, avec dans le regard une lueur encore plus énigmatiquement cruelle, murmura : •
— Moi aussi je marchais vers le bonheur, moi aussi j'étais heureuse, c'est fini... je me venge! .
Et, vrai sphynx, terrible et inexorable, elle attira vers elle sa première victime, l'enveloppant dans les plis de sa sortie de bal et cherchant des lèvres oià poser les siennes, coupe d'où le poison s'échappait, goutte à goutte, épouvantablement.
Son œuvre mlùme (Hait accomplie. (Page 11.)
Ce fut devant le 127 de la rue de Prony que s'arrêta la voiture dans laquelle se trouvait Georges et Margot.
C'était là que demeurait la jeune femme, là qu'elle occupait, au troisième étage, un vaste et luxueux appartement. ^ r,,,^,.
Un peu chancelant, pris d'émotion, la poitrine oppressée, Georges derrière Margot, montait le monumental escalier aux marches couvertes, Hy 2. ^^^ Avaries. ^'■^' '
d'un épais tapis, buttant à chaque pas, se disant : il est encore temps de partir, et marchant quand même, vers un but de volupté, poussé par la main d'une fatalité atroce ou d'une Providence méchante.
Marg^ot ouvrit la porte de son appartement, fit entrer Georges, timide, maniéré, et, sans prononcer une parole, sans faire un geste, glissant sur les tapis comme une ombre de drame, traversa l'antichambre, ouvrit une porte donnant accès dans un salon boudoir, meublé danrf le goût Oriental.
De la main, en souriant, elle désigna un siège à Georges, et d'une voix nette, tranchante comme une lame de couperet, elle dit :
— 'Je suis à vous dans un instant... Il y a là, sur cette console arabe, du tabac turc et des sodas... A tout à l'heure...
Et elle disparut avant que Georges ait pu prononcer un mot.
Le jeune homme resta quelques secondes debout, le regard fixé sur la porte derrière laquelle venait de s'échapper le spliynx ; puis il s'affaissa sur un divan profond, pris comme par une peur étrange et instinctive. Son âme simple de bourgeois s'effarouchait. Cette aventure bizarre l'indisposait au point d'aiguiser ses nerfs jusqu'aux larmes.
— Pourquoi suis-je venu ici? murmura-t~il ; pourquoi ai-je suivi cette femme dont le moindre geste me fait mal, dont le regard me gêne et dont la voix, tout en me grisant, me procure une sensation désagréable ?
Il se questionnait en vain. Nul n'aurait pu Taider à déchiffrer ce problème. II était venu là presque malgré lui, et maintenant, pris dans l'indéchirable filet, il lui fallait succomber.
Soudain, derrière lui, une porte s'ouvrit, sans bruit, une portière fut levée et Margot parut.
Ses cheveux, savamment coiffés pour la nuit et dont une partie flottait sur ses épaules, à peine dissimulées sous la mousseline de soie d'un saut de lit exquis, donnaient à son visage, auquel ils faisaient comme une auréole de ténèbres, un aspect plus énigmatique encore et plus troublant.
D'une voix étudiée, dont le ton était moelleux et captivant, elle murmura :
— Georges !
A l'appel de son nom, le jeune homme tressaiUit. D'un bond, il fut debout et se retourna. Et, tout de suite, ébloui par la beauté de colle qu'il haïssait presque dans sa colère de ne pouvoir la fuir, il balbutia ;
— /Vous, déjà!
— Oui, moi, fît Margot, en lui posant ses deux mains sur les épaules et en le fixant, moi, qui viens à toi.
Et, affolante, son corps ondulant dans les plis de son exquis déshabillé, elle offrit ses lèvres.
A ce moment, une sorte de rage folle s'empara de Georges. Saisissant à pleines mains la tête de Margot, il se suspendit à ses lèvres qu'il baisa longuement, presque férocement, faisant de ce baiser charnel une morsure presque, et plus grave encore, pour lui, que la première.
D'un geste brutal de mâle, il arracha le saut de lit, mettant à nu la merveilleuse poitrine de Margot, dévorant de baisers goulus cette chair où s'accusaient les veines, charriant le poison et l'infamie, pris par une ivresse inhumaine de fauve enfin victorieux.
Margot ne faisait pas un mouvement pour s'échapper d'entre la poigne solide de Georges. Au contraire, tout, dans ses attitudes, prouvait le bonheur malsain qu'elle éprouvait à se laisser prendre brutalement.
Six heures sonnèrent.
Dans le lit somptueux de l'infâme créature, Georges, les bras en croix, pâmé, ivre de volupté, dormait profondément.
Margot contemplait sa victime. Un sourire de démon crispait ses lèvres, une lueur de triomphe brillait dans ses yeux.
— Allons, murmura-t-clle, mon œuvre de vengeance est commencée, à l'autre maintenant.
Et, doucement, avec mille précautions, elle sortit du lit. Chaussant de mignonnes petites mules de chevreau blanc, elle se dirigea lentement vers la porte de sa chambre qui donnait dans le salon.
Avant de disparaître, elle jeta sur le lit où gisait Georges un dernier regard plus vilement victorieux encore et, telle une ombre fatale, disparut.
Son œuvre infâme était accomplie.
i2 LES AVARIÉS
h ENIGME
Il était environ dix heures du matin lorsque Georges Dupont s'éveilla. Il se trouva seul au milieu du lit somptueux oiî, quelques heures auparavant, il avait été l'amant de Margot.
Un instant, l'esprit encore alourdi par le sommeil, il promena sur les choses un regard interrogateur. Puis, soudain, gcné, presque ému par cette solitude, impressionné, désagréablement, par la demi-obscurité qui régnait dans la pièce, brusquement inquiété par le silence profond qui l'enveloppait, il sauta à bas du lit, et courut ouvrir les épais rideaux de soie ouatinée qui empêchaient la lumière du jour de pénétrer dans la chambre.
Une coulée de soleil inonda la pièce.
Georges, le cœur serré, la poitrine oppressée, l'esprit occupé par quelque vague et mauvais pressentiment, prêta l'oreille. Nul bruit ne parvint jusqu'à lui.
— C'est étrange, murmura-t-il, pourquoi n'est-elle pas là?... quelle heure est-il?
Il consulta sa montre.
— Dix heures !.... cinq heures à peine se sont écoulées depuis que nous sommes rentrés...
Fébrilement, il passa un pantalon et sonna la femme de chambre. Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles il acheva de s'habiller sommairement. Personne ne répondait à son appel.
Alors, d'un bond, il se jeta sur la porte qui donnait sur le salon.
L'ayant ouverte nerveusement, il traversa la pièce encombrée de bibelots et de meubles rares. Du salon, il passa dans la salle à manger, de la salle à manger, dans le fumoir, du fumoir, dans le boudoir, puis dans le cabinet de toilette, courut à l'office, à la cuisine; personne !
L'appartement était désert.
En revenant à la chambre à coucher et en repassant par le cabinet do toilette, il s'aperçut que des tiroirs, à moitié poussés, avaient été fouillés.
Des robes étaient jetées, pêle-mêle, dans un coin de la pièce, des dentelles de valeur chiffonnées sur un pouf. Sur une table, se trouvait une boîte de cartouches do revolver.
Six cartouches manquaient.
Georges se sentit blêmir. Une angoisse lui étreignit le cœur. Il dut s'ccrouler sur une chauffeuse, ses jambes flagellaient sous lui.
— Mais qu'est-ce que tout cela signiOe, balbutia-t-il, où suis-je ici?clicz quelle ondine me suis-je égaré?...
Ayant retrouvé quelque courage, il revint dans la chambre à coucher et regarda plus attentivement autour de lui.
Soudain, son regard s'arrêta sur une enveloppe bleutée qui se trouvait posée sur la table de nuit. Il se pencha, l'examina et poussa une exclamation de surprise.
Cette lettre était pour lui. D'un geste vif, il déchira le vélin parfumé, sortit de l'enveloppe une carte de bristol et, l'ayant à peine parcourue, il se laissa choir sur le bord du lit. Un masque de stupeur venait de se poser sur ses traits. A mi-voix il lut la missive pour la seconde fois :
« Voire bonheur^ comme le mien, est à jamais perdu. Victime, je me suis vengée; adieu pour toujours. »
Par trois fois, Georges Dupont relut ces mots énigmatiques et dont il comprenait mal la criminelle signification...
Longtemps atterré, pris à la gorge par une de ces angoisses terribles qui paralysent et affolent, il se leva cependant, et pris de vertige, titubant, il acheva de s'habiller dans une hâte de fuir ce logis douloureusement mystérieux.
Il cherchait en vain à comprendre. Victime, elle se vengeait. Victime de qui? De quoi se vengeait-elle? Sur qui? Sur lui? Mais que lui avait-il fait et quelle énigmatique, quelle secrète vengeance avait-elle choisie?
— Ah ! c'est monstrueux, s'écria-t-il, c'est monstrueux, idiot, imbécile et impossible... Cette femme est une folle !... Je ne la connaissais pas, je ne l'avais jamais vue, et je serais sa victime?... Allons, tout cela n'est pas sérieux, c'est une blague qu'on m'a faite, Maurice au moins... 11 s'efforça de se convaincre que c'était une plaisanterie. Il enfila son pardessus, prit son chapeau et sortit en coup de vent... Il avait hâte d'être dehors, de respirer à pleins poumons et de sentir la brise tiède, alors, de ce merveilleux matin de juin frôler son visage enfiévré et chasser ses troublantes pensées...
Comme il passait devant la loge du concierge, une phrase de la lettre do Margot parut tinter à son oreille : Adieu pour toujours t
Il ouvrit la porte de la loge et appela le portier auquel il demanda : ■ — Madame de Perles?...
— Elle est partie, monsiçur.
— Savez-vous quand je pourrai la voir?
— Madame de Perles n'habite plus ici depuis ce matin, monsieur. Elle m'a môme chargé, par lettre, de vendre son moljilier.
Georges, en entendant cela, sentit renaître son malaise de tout à l'heure. Cependant, il resta maître de lui.
— Ne vous a-t-elle pas dit où elle allait ?
— Non, monsieur.
— Puis-je lui écrire?
— J'ai ordre de refuser sa correspondance.
Georges n'insista pas. 11 s'éloigna lentement. Le mystère grandissait autour de lui, et cette femme, dès lors, méritait, plus que jamais, ce nom de sphynx qu'il lui avait donné.
En lui disant adieu, elle avait dit vrai. N'allait-elle donc pas avoir menti pour le restant de sa lettre?
Georges était littéralement anéanti, presque incapable de penser, abattu, ahuri par tout ce qui venait de se passer.
A quel drame avait-il collaboré? Quelle fatalité l'avait poussé dans les bras de cette femme, lui, la veille encore si confiant en l'avenir, si heureux, — d'un bonheur savamment échafaudé, mérité, puisqu'il n'avait jamais iait de mal à personne, — aujourd'hui, inquiet, torturé par cet aveu de vengeance imbécile et affolante, d'autant plus qu'il n'en sentait matériellement ni le poids, ni la blessure.
Soudain, il se souvint qu'il avait rendez-vous avec ses amis à la Cascade, Il héla un cocher qui passait à vide, sauta dans la voiture et donna l'adresse du célèbre établissement.
Ses amis, eux, qui connaissaient Margot depuis longtemps pourraient peut-être l'aider à comprendre, à deviner l'énigme.
Maintenant, il se sentait moins abattu et plus en mesure de raisonner froidement de tout ce qui lui était arrivé.
A peine le fiacre s'arrêtait-il devant la Cascade, que Georges, ouvrant brusquement la portière du véhicule, sauta à terre.
— Attendez-moi, fit-il au cocher en courant, je vous garde.
11 pénétra en coup de vent dans la salle du restaurant. Tout de suite, il aperçut ses amis, et, pâle encore, tremblant, il s'approcha d'eux. Ceux-ci, en le voyant, se levèrent et vinrent à sa rencontre. Des bravos et des vivats l'accueillirent, des mains se tendirent vers les siennes, humides de fièvre.
Aux questions affectueuses, aux bonnes paroles de franche camaraderie, il répondit par un sec et tranchant :
— Bonjour !.., Bonjour !...
CeLto façon de répondre glaça ses amis qui, Tenlourant, le regardèrent avec dans les yeux une lueur d'étonnement voisine de la stupéfaction :
Georges s'était laissé tomber sur une chaise; se tournant vers Maurice, il s'écria :
— C'est une farce, n'est-ce pas?
Ils s'interrogèrent du regard. Maurice questionna :
— Qu'est-ce que tu as, mon vieux ?
— Réponds-moi, Maurice, je t'en prie. Si c'est une farce que vous m'avez faile, dites-le-moi vite. Ne me laissez pas plus longtemps la proie de l'inquiétude mortelle qui me tenaille le cœur depuis une heure. Elle est ici?
— Qui ça, Margot?
— Oui, Margot.
— Non. Nous ne l'avons pas revue depuis celte nuit ou plutôt, depuis ce matin.
— Ah! fit Georges. Et^ tout à coup, les yeux voilés de larmes qu'il cherchait en vain à dissimuler, d'une voix attendrie et suppliante, il balbutia:
— Alors, si elle n'est pas ici, c'est qu'on m'a dit vrai. Elle est partie.
— Partie, Margot?
— Oui, partie, ce matin à je ne sais quelle heure, partie sans me rien dire, partie en me laissant cette lettre qui m'a bouleversé, qui me fait peur, qui me secoue, qui me fait pleurer, hurler, gémir...
Il tendit la lettre à ses amis en continua :
-— Ne faites pas attention, mais j'ai les nerfs dans un état déplorable... Je suis comme un enfant... Cette menace de cette femme que je ne connais pas, que je n'ai jamais vue, qui m'atteint à la veille de goûter au premier vrai bonheur de ma vie... tout cela, mélangé à la fatigue... tout cela me fait mal... Quel mal lui ai-je donc fait à cette créature pour qu'elle se soit vengée ? Ou bien suis-je l'inconnu sur lequel on laisse retomber le poids de la faute qu'a commise celui que la vengeance immédiate ne peut pas atteindre ?...
Et le malheureux sanglotait comme un enfant.
Niquette, ému par le spectacle de cette naïve et poignante douleur, s'approcha de Georges, ét^ lui prenant les mains, essaya, avec de bonnes paroles, de le réconforter un peu.
— Voyons, Georges, il ne faut pas te mettre dans cet état. Tu parlais de blague, tout à l'heure, elle t'en a peut-être fait une.
— Non, non. Il me restait l'unique espoir de la rencontrer ici. Elle n'est pas parmi vous, elle a bien fait ce qu'elle a écrit !
— Mais pourquoi veux-tu que cette femme que tu ne connais pas, tu le dis toi-même, se soit vengée sur toi d'une faute que tu n'as pas commise?
— As-tu remarqué sa façon d'être, hier soir, ses gestes et ses regards ?
— Pour ma part^ avoua Lormeuil, je dois dire qu'en effet, son attitude m'a frappé. Et toi, Maurice?
— Oui, moi aussi ; mais c'est une fantasque...
— Si vous aviez pu la voir, chez elle, poursuivit Georges, elle me faisait presque peur... Et puis cet empire qu'elle a eu sur moi. Vingt fois l'idée de fuir, de m'échapper de ses griffes m'est venue à l'esprit et, chaque fois, je me suis senti hypnotisé par son regard, vaincu par sa volonté... Je ne l'ai pas prise, elle m'a terrassé, m'a vaincu ; je me suis endormi avec, au cœur, l'impression d'avoir vécu un cauchemar atroce... Moi qui n'ai jamais fait de mal à personne.
Tous les jeunes gens, profondément émus et douloureusement intrigués, cherchaient en vain à analyser les faits.
Au hout de quelques minutes d'un lourd silence, Georges, se tournant vers Maurice qu'il paraissait affectionner plus particulièrement, demanda :
— Que dois-je faire?
— Que veux-tu que je te dise, répondit le jeune homme, je ne sais pas...
— Savez-vous ce que je ferais, moi, à votre place ? fit Niquette.
— Non, dites.
— Eh hien, je filerais chez ma fiancée et j'essayerais d'oublier^ à côté d'elle, le vilain souvenir, qu'un de ses baisers et de bonnes paroles auront tôt fait de chasser bien loin et d'effacer.
En entendant ces paroles^ Georges retrouva un peu de courage. Un pâle sourire erra sur ses lèvres. L'image réconfortante de l'aimée plana dans la coulée de son regard. Il se leva, subitement plus vaillant, plus décidé.
— Oui, fît-il, en tendant la main à Niquette, vous avez raisonj c'est le seul remède pour l'instant. Je vais aller chez elle tout de suite.
Et Georges, pressé de voir sa fiancée, serra les mains de ses amis et courut remonter dans son fiacre, au cocher duquel il lança cette adresse :
— 50 bis, rue du Ranelagh !
A peine eut-il quitté ses amis que ceux-ci, encore tout au saisissement que leur avait fait éprouver le récit de Georges, essayèrent de chasser leurs papillons noirs. On commanda le déjeuner.
Tandis que le maître-d'hôtel faisait dresser le couvert, Laurence s'approcha de Lormeuil, qu'elle entraîna dans un coin. Lorsqu'ils furent un peu éloignés du reste de la bande, la jeune femme, cherchant ses mots, visiblement embarrassée pour exprimer sa pensée, dit à voix basse à son ami i
D'un geste câlin et familier, il attira la jeune fille sur sa poitrine. i^Page 20.)
— Qu'est-ce que tu dis de tout cela?
— Moi, je suis littt^ralement estomaqué et je ne te cacherai pas que ça m'ennuie sensiblement, pour la bonne raison que c'est moi qui ai amené
Margot.
— Pourvu que lu n'en n'éprouves pas de remords !
— Que veux-lu dire ?
— Voyons, tu te souviens des bruits qui ont couru sur la santé de l^'i^- 3. Les Avariés. (,iv. 3.
Ig LES AVARIÉS
Margot, il y a quelques semaines, lorsque, tout à coup, son prince l'a quittée?
— Oui, je me rappelle vaguement... mais c'était faux.
— Margot a voulu s'empoisonner avec du chloroforme.
— Je ne savais pas cela, balbutia Lormeuil en pâlissant.
— Et cette vengeance dont elle parle, cette vengeance énigmatique n'aurait-elle pas eu pour armes ses propres lèvres... son soufUe... le mal terrible dont elle charrie le poison dans ses veines...
— Oh ! je t'en prie, ne dis pas cela, ce serait infâme. ■ — Mon pauvre Lormeuil, j'ai atrocement peur...
— Oh! non, le malheureux garçon, tais-toi... c'est impossible... Lormeuil était devenu livide...
— Eh bien, qu'est-ce que vous faites donc, vous deux, là-bas, vous dites une messe basse? s'écria Maurice de Serres.
— Non, répondit Laurence, je faisais une prière...
Lormeuil, le front barré d'une ride profonde, ayant dans Tàme une crainte, un doute affreux, vint s'effondrer en face de ses amis. A part lui, il pensait :
— Ce pauvie Georges, à l'aurore du bonheur... Si Margot avait fait cela, ce serait à lui flanquer une balle dans la tête... et cependant... et tout serait inutile maintenant... oh! ce serait épouvantable... la mort lente...
Et, Lormeuil sentit un frisson le secouer tout entier...