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LE BON GENIE

Monsieur et madame Loches, parents, oncle et tante, de Georges Dupont dont ce dernier allait éj)Ouser la hlle, Henriette, habitaient rue du Ranelagh une assez vaste maison particulière entourée d'un très beau parc planté d'arbres séculaires et à l'ombre desquels, bien souvent, enfants, gamins, adolescents, Georges et Henriette avaient joué.

Cette maison avait été laissée aux Loches, en môme temps qu'une trentaine de mille livres de rente, par une tante fort riclie qui les affectionnait particulièrement. — Loches avait été élevé par elle.

Fort intelligent, très bien doué, mais d'un caractère violent et emporté^ inca])able de se soumettre à une discipline ^quelconque, Loches avait, dès

sa sortie du lycée, manifesté un goût très prononcé pour les carrières libérales. Sa tante l'avait encouragé à faire son droit. Docteur à 28 ans, n'ayant pas eu à faire de service militaire, il s'était fait inscrire au barreau de Paris.

Elu député en i879, il n'avait cessé, depuis, de représenter à la Chambre le département des Deux-Charentes. Marié en 1880 à la nièce d'un de ses amis politiques, il avait eu sa fille l'année de son mariage. Et cet homme, colosse de volonté et de despotisme, peu accessible à la pitié, généreux autant qu'un député doit l'être, humain à ses moments perdus et impitoyable lorsqu'il s'agissait de plaindre ou d'excuser une misère sociale ou une faute, si minime soit-elle, cet homme, craint par ses ennemis autant que par ses amis, fort rares, était devenu l'esclave de son enfant qu'il adorait. Il rêvait d'une fille et c'était une hllc que le hasard lui avait donnée. La petite eut tout de suite la place d'honneur. Elle suffisait à elle seule pour occuper la vie de ce rustre brutal ; sa femme, tendre et divine compagne, n'existait plus. Reléguée au troisième plan, mère incomparable^ elle accepta cette relégalion, ne vivant plus à son tour que pour sa fille qui, lentement, avec l'âge, apprit d'elle-même à faire la part des choses et sut partager son amour. Elle aimait son père pour toutes les faiblesses qu'il avait pour elle, mais elle adorait sa mère.

Élevée chez ses parents, n'ayant jamais traîné ses petites robes sur les bancs des pensionnats, elle avait grandi dans la solitude de ce parc dont chaque coin lui était familier, sans jamais avoir une camarade, une petite amie à qui confier ses peines ou ses joies d'enfant.

Elle n'avait eu, pour compagnon de jeux, que son cousin Georges, bonne grosse nature dévouée à son service dont elle fit un peu son martyr, son confident et son « petit mari ».

Le jeudi et le dimanche, les deux enfants s'exilaient dans le fond d'une allée et, à l'ombre des vieux arbres, presque silencieusement, sans jamais laisser éclater de ces charmants appels joyeux dont sont prodigues les gamins, ils faisaient des pâtés, jouaient mal et le plus souvent restaient silencieux, occupés chacun à effeuiller des fleurs.

Triste enfance !

Puis, l'adolescence était arrivée. Leur intimité s'était accrue. Les confidences étaient devenues plus sérieuses et, tout naturellement, ils avaient accepté de devenir épouse et mari.

A partir du jour où on leur apprit que leurs parents avaient l'intention d'unir leurs deux destinées, ils s'étaient débridé le cœur. Et l'amour les avait visités, semant autour d'eux les premières fleurettes de son bouquet d'immortels et déhcieux souvenirs.

Il leur parut l'un à l'autre que l'avenir pouvait être doux à leurs âmes trop pareilles, que des jours meilleurs allaient s'écouler et que peut-être ils seraient vraiment heureux. Leurs baisers prirent une signification touchante, et, dans les mêmes allées, oii leur première jeunesse était éclose, ils éprouvèrent, en frissonnant, les premières exquises angoisses qui font onduler la chair et font naître les délicieux attendrissements.

Ils s'aimaient, sainement, vraiment, et la vie pouvait être douce.

Et Georges, affalé sur la banquette de la voiture qui l'emportait au petit trot de son cheval à moitié boiteux, songeait à tout ce passé mélancolique qu'il avait vécu.

Plus que tout autre il estimait qu'il avait droit au bonheur.

Enfant, il avait été obéissant et respectueux ; collégien il avait été le modèle de sa classe; homme, il avait conduit prudemment sa barque, soigné sa santé ; amant, il n'avait commis aucune mauvaise action.

Ses deux liaisons avaient été rationnelles et peu romanesques. Aucune fille ne lui devait son malheur. Il avait soulagé des infortunes, s'était fait des amis, glanant des sympathies, se livrant peu, mais restant fidèle à ceux qu'il aimait.

Naïf, il s'était fait rouler, gruger et souriait chaque fois qu'on lui apprenait qu'un tel, auquel il avait rendu service, s'était moqué de lui.

C'était une âme prude et solide de bourgeois, mais c'était un cœur généreux et bienveillant toujours prêt à pardonner les faiblesses des autres, flétrissant les calomniateurs, ennemi des basses vengeances et n'ayant plus désormais qu'un but : acheter avec la dot de sa femme une étude d'avoué, faire des affaires, le bonheur de son épouse, avoir des enfants, les aimer et finir ses jours les pieds devant un bon feu, dans le fond d'une province calme, où s'éteindrait joliment son existence sans grande importance mais utilement remplie pour le plus grand bonheur des siens.

Tel était l'homme que des amis avaient, entraîné au milieu de ce dîner d'enterrement de vie de garçon qui devait lui laisser un si pénible et si obsédant souvenir.

Lorsqu'il sonna à la porte de la grille de la rue du Ranelagh, rien qu'à l'idée qu'il allait pouvoir se retremper dans l'atmosphère calme de la vie de son oncle, il éprouva comme un immense soulagement.

Ce fut Henriette, sa cousine et fiancée qui vint lui ouvrir.

La vue de la jeune fille lui fit du bien. Il poussa un gros soupir et sa bonne frimousse s'éclaira d'un sourire bien sincère.

D'un geste calme et familier il attira la jeune fille sur sa poitrine et l'embrassa sur les joues à pleines lèvres.

Ah! les bons baisers, les francs baisers, bien sonores, pas maniérés pour

un sou, qui font sourire les grands-parents et leur rappellent le bon vieux temps. Baisers honnêtes, qui campent un amour et le dépeignent.

Et Georges, après avoir poussé un gros soupir, haussé les épaules comme pour se débarrasser définitivement d'un pesant fardeau, s'écria ;

— Ah 1 ma bonne Henriette, je suis bien content de te voir, viens m'embrasser.

Et il la pressa à nouveau dans ses bras.

Henriette, quelque peu surprise par cette affluence de baisers, demanda, étonnée :

— Mais qu'est-ce que tu as donc aujourd'hui, Georges?

— Je suis heureux de te voir, voilà tout. Je t'aime tant. Et toi, ma bonne chérie, Taimes-tu bien ton gros poupard de Georges?

— Oui, Georges, je t'aime profondément.

— C'est bien, ça. Tu l'aimeras toujours?

— Toujours. Mais pourquoi toutes ces questions?

— Pour rien... parce que... parce que j'ai fait un vilain rêve cette nuit, un rêve terrible... Tu disparaissais... nous étions mariés, heureux, avec des enfants, et puis, tout à coup, crac... un malheur... et je restais seul... et je pleurais, je pleurais !

Et Georges, malgré lui, en racontant cela, sentit une émotion lui brider le cœur.

Deux grosses larmes jaillirent de ses paupières... Il essayait de sourire mais son sourire était triste et comme il n'en pouvait plus, il éclata dans son mouchoir.

Henriette resta comme médusée devant cet accès subit de poignante douleur.

Elle ne comprenait pas.

Et cela la frappait, l'étonnait qu'un homme pût pleurer ainsi pour un rêve. Y avait-il donc autre chose ? Georges ne lui cachait pas quelque secret? Mais non, elle le connaissait de trop longue date, elle savait trop quelle nature droite et sincère était la sienne pour avoir, même durant une seconde, l'ombre d'un soupçon sur la loyauté de la conduite de celui qu'elle aimait.

Alors, comme sa mère, tendre et sensible, affectueuse et bienveillante, elle prit dans les siennes les mains de Georges, et murmura tendrement :

— Georges, regarde-moi.

Le malheureux leva vers elle son bon regard voilé de larmes, de chien fidèle et docile.

— Ne pleure plus, je le veux. Je t'aime.

— Ah ! Henriette, tu es bonne, toi.

• — Ne l'es-tu pas ?

— Si, je ne suis pas méchant; lu le sais, quand nous étions petits, c'est toujours toi qui me faisais des misères.

— Tu n'as rien à me dire ?

— Non...

— Rien à me confesser?

— Tu sais que je suis sérieuse; si tu as quelque chose sur le cœur, confesse-toi je veux partag-er tes joies et tes chagrins.

— C'est mon rêve qui m'a fait mal.

— Tiens, tu n'es qu'un enfant, un grand enfant.

— C'est vrai, je suis un tendre, j'ai besoin, toujours, d'un giron où me blottir. Maman m'a élevé comme une petite fille et je suis sentimental comme une violette...

Puis, Georges ajouta en ayant une nouvelle poussée de larmes :

— Si l'on nous séparait, je me tuerais... Ne me quitte jamais. Vois-tu, j'ai appris la vie dans le même livre que toi, nous nous sommes aimés lentement; aujourd'hui, c'est pour toujours... Moi, je me suis donné corps et âme... et je n'ai qu'un but : toi; qu'un rêve, te voir heureuse; qu'une ambition me faire aimer, plus encore, toujours plus et savoir qu'après ma mort on pourra me regretter un peu...

— Sais-tu que tu es gai aujourd'hui?

— Non, je suis très triste.

— Je m'en aperçois. Et si c'est ainsi chaque fois que tu rêves...

— Oh ! je te le jure, je ne rêverai plus...

— A la bonne heure... Et maintenant, tu déjeunes avec nous?...

— Oui, j'ai faim, très faim même... viens m'embrasser.

— Je veux bien, mais c'est fini... envolés les papillons noirs ?

— Envolés !

Et Georges, l'âme cautérisée, un bon sourire aux lèvres, embrassa de tout son cœur l'exquise créature à laquelle il avait voué sa vie.

Henriette, maintenant tout à la joie de posséder à déjeuner celui qu'elle aimait, prit le chapeau et le pardessus de Georges.

— Tiens, fit-elle, tu as un habit, à cette heure-ci, avec des gants salesj et des souliers sales?

— Oui... c'est drôle, n'est-ce pas?

— Oli! alors, tu vas t'en retourner bien vile chez toi changer de costume. Si papa te voyait dans cette tenue, ça ferait toute une histoire.

— Tu crois?

— J'en suis sûre. Tu sais combien il est à cheval sur les principes. Non, éçoute-moi, va te changer et reviens.

— Je lui dirai que je vais à un lunch.

— Avec des chaussures pareilles ? Il te dira, crûment, que lorsqu'on a passé la nuit avec des amis on ne vient pas déjeuner en tenue de débauche chez sa fiancée. Tu connais ses grands mots.

— Dis donc, si j'allais me faire passer du vernis par la femme do chambre ? Je me donnerais un coup de peigne devant la glace...

— Veux-tu filer t'habiller ï -r- Oui, Henriette.

Et tout penaud, Georges enfila son pardessus, reprit son chapeau et partit en criant :

— Je reviens tout de suite, ma chérie.

— Ne m'embrasse pas, ce n'est pas la peine.

— Oh ! méchante ! fît Georges ayant compris la leçon et revenant, sur ses pas, donner un baiser à Henriette en lui murmurant :

— Tu vois, je t'obéis. Tu me fais des observations, je file m'habiller. Tu es déjà ma femme. Tiens^ je t'adore !

— Va, mon aimé. Mais une autre fois ne viens plus en habit, ça me fait de la peine.

Et elle ajouta en baissant les yeux et en rougissant :

— J'ai beaucoup lu, alors... je suis jalouse...

— Ce n'est pas ma faute, ce sont les amis... les imbéciles d'amis... Et si je suis venu, c'est que j'avais besoin de te voir... j'étais triste, maintenant c'est fini...

— Et puis, tu m'as menti.

— Moi ?

— Oui... ton rêve... on ne rêve pas en habit... Enfin ! va vite... va... ne réponds rien... à tout à l'heure...

Un dernier serrement de mains et Georges, un peu confus, s'enfuit, en courant, prenant à peine le temps de se retourner pour envoyer un baiser du bout des doigts à celle qui, du haut du perron, le regardait partir.

Georges sauta dans un fiacre et se fit conduire chez lui, rue du Rocher...

Il n'était plus le môme.

Le trouble affreux dont il avait été la proie quelques heures auparavant, semblait s'être évanoui. La vie d'avant-hier reprenait pour lui, calme et paisible.

Le souvenir méchant de Margot s'effaçait un peu, quoique encore trop présent à sa mémoire douloureusement imprégnée de l'image du sphynx.

Cette vengeance accusée était l'œuvre d'une folle, sans doute, ou d'une maniaque.

Non, son bonheur était inaltérable, il le sentait. Et dès lors, pourquoi

trembler? La nuit avait été mauvaise, il fallait l'oublier, rien de plus.

Et pas tant que ça, tout de môme. Car, avec cette inconscience des âmes et des cœurs faibles et flottants, tout à l'impression du moment, la bonne effaçant la mauvaise, imprégné du charme de sa fiancée, le cœur à nouveau grisé d'amour, en souriant, Georges finissait par avouer qu'il avait été le héros d'une aventure bon marché et pas ordinaire.

Les caresses de Margot avaient été affolantes.

Jamais il n'avait vécu, même avec madame Francœur, des heures pareilles. Il était brisé.

Et, bercé par le cahotement de la voiture aux roues caoutchoutées, le malheureux, fermant à demi les yeux, ne se complut-il pas à revivre sa nuit, trouvant que dans le fond, pour une bonne blague^ c était une bonne blague. Et lui qui avait coupé dans le panneau ! Mais non, Margot était une blagueuse. Riche, elle s'était payé une aventure et, à la veille de partir, s'était amusée à lui flanquer le trac.

— Ah ! non, s'écria-t-il dans la voiture, en se donnant une claque sur le genou, suis-je assez simple de me faire de la bile !...

Le pauvre garçon!...

L'avenir cependant était là, qui le guetta,it, avec son cortège de douleurs, de remords terribles et de larmes.

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