‹ Les avariésChapitre 32 sur 44 · CHIRURGIEN-ACCOUCHEUR · texte numérisé non relu

CHIRURGIEN-ACCOUCHEUR

Tous les jours de 1 heure à 4 heures.

C'est au deuxième étage de la splendide house, que demeure et agit lo docteur Marchez.

Ce fut chez lui, qu'après avoir consulté l'annuaire médical, Maurice de Serres se rendit.

Au moment oij il se fit annoncer, le morticole, devant un ami, finissait de déjeuner et dégustait un déhcieux café.

Le docteur Marchez avait à peine trente-cinq ans.

Grand, joli garçon, tête intelligente, yeux pétillants d'esprit, tiré à quatre épingles, mis à la dernière mode, il faisait partie de cette pléiade de docteurs modem style, qui tablent sur leur diplôme pour exploiter avec plus ou moins de brio les malheureuses détraquées qui les viennent consulter.

Fils de riches fermiers de l'Aveyron, resté, malgré quinze années de séjour à Paris, auvergnat dans l'âme et vilement auvergnat, c'est-à-dire plat, cauteleux, roublard et peu scrupuleux en même temps qu'adorant l'argent. Marchez avait fait le projet de s'enrichir et de s'enrichir vite en exploitant l'ennemi, c'est-à-dire le Parisien.

De même que certains de ses compatriotes ghssent de mauvais fumerons à leurs clients, dans leurs trous noirs de charbonniers bons à tout faire, lui, ghssait de mauvaises ordonnances en attendant la bonne, et tirait du client, comme d'un citron, tout ce qu'on en pouvait tirer.

Venu à Paris pour faire ses études de médecine, n'ayant pour toute fortune que les 150 francs que lui envoyaient chaque mois ses parents, il bûcha dur, ne noçant pas et recrutant le plus de dîners possible chez ses compatriotes.

Logeant dans un taudis, au cinquième étage d'un hôtel borgne de la rue

Monsieur-le-Prince dont le patron, auvergnat comme lui, vivait de la

prostitution, il passa ses nuits à travailler et subit ses examens avec succès.

Tout en travaillant, il se documentait pour l'avenir.

Il comprit bientôt et sans peine que la médecine trop loyalement exercée

né nourrit guère son homme.

Le secret de la fortune pour un docteur est de pousser à la visite j et, surtout, de se spécialiser.

Sa thèse passée, il se spécialisa.

« Les maladies des femmes, voilà le filon!...

Grâce à ses parents, il avait ouvert un caiîinet de consultations dans le quartier Monceau.

La franc-ffiaçonnerie auvergnate lui procura un noyau de clientèle ; et, peu à peu, le docteur Marchez prit du nom.

L'ami avec lequel il finissait de déjeuner lui demanda :

— Alors, tu es content?

Marchez plastronna :

— Mais oui, mon ami, tu vois... je suis très bien installé... J'ai fait l'année dernière quarante-sept mille francs.

— Ce que ça représente de naissances et de bronchites !

— Oh ! pas tant que tu crois... Si je n'avais que les naissances et les bronchites pour emplir ma bourse ça ne serait pas brillant. La naissance, quoi! c'est du forfait, la broncliite aussi... on ne peut pas pousser à la visite... il faut du vésicatoire tout de suite; non, ce qu'il faut ce sont des maladies de boudoir et des stations de chaises longues... Ça, ça rapporte...

Et, prenant un ton doctrinaire. Marchez déclara :

— Ne l'oublions pas : quand nous tenons une femme par son sexe, c'est une mine d'or que nous découvrons.

— Bigre, tu fais froid dans le dos.

—. Mais non. Si nous n'avions pas les métrit'es, les salpingites, les vaginites et toute la lyre des maladies de ce genre, mais mon cher, on mendierait...

Une métrite rapporte en moyenne trente visites à vingt francs, ça fait six cents francs...

Une salpingite simple, une cinquantaine de visites.

Une salpingite double, ah! pour ça, attention. Il y a l'opération... très dangereuse l'opération... la salpingite, c'est du comptant, tu comprends, il y peut y avoir mort d'individu... Je trouve que c'est toujours déhcat d'aller présenter une note d'honoraires à un homme dont on n'a pas sauvé la femme...

Ce fut juste à ce moment que la bonne vint présenter au docteur la carte du mari d'Yvonne.

Marchez lut à haute voix en estimant la qualité du carré de bristol :

— Maurice de Serres ! je connais ce nom-là... Vous avez fait entrer dans le salon d'attente ?

— Oui, monsieur.

— Il y a du monde?

— Une dame âgée.

— Ça n'a pas d'importance, fit l'ami.

— Ça en a au contraire une très grande, mon ami... Et se tournant vers la domestique :

— C'est bien, Dorothée, vous pouvez vous retirer.

Lorsque la bonne fut sortie. Marchez, avec un geste lent et démonstratif: ' — Les femmes âgées pour un docteur tel que moi, ne sont pas à dédaigner, au contraire. Ce sont pour la plupart, lorsqu'elles ne dépassent pas cinquante ans, des détraquées qui viennent vous parler de leur tempérament et vous demander si une liaison ne leur serait pas funeste, ou bien, ce sont des braves femmes de grand'mcres éplorées dont la bru, la fille ou la petite-fille est atteinte de langueurs que nous sommes obligés de prendre en considération.

L'ami se leva.

— Mon cher, je te laisse à tes consultations.

— Je te verrai ce soir?

— Si tu veux.

— J'ai une loge pour le Gymnase... Tu viens?

— J'accepte.

— Alors, rendez-vous à sept heures chez Laruc?

— A ce soir.

Les deux amis se serrèrent la main.

Le docteur passa dans son cabinet de travail.

Il traversa la pièce et ouvrit doucement la porte qui communiquait dans le salon.

Il plia l'échiné.

Une femme d'une cinquantaine d'années se leva, passa dans le cabinet du docteur.

Quelle confession celui-ci allait-il entendre?

Une fois qu'il eut fei'iné la porte de son cabinet, le docteur Marclioz, après avoir désigné un siège à la visiteuse, traversa la pièce et vint prendre place à sa table.

D'une voix mielleuse et encourageante, il dit :

— Je vous écoute, madame.

La vieille dame le fixa un instant, puis, baissa les yeux, réfléchissant, cherchant ses mots^, visiblement embarrassée pour faire sa confession.

Marchez la détailla.

C'était une femme de soixante ans environ.

Los cheveux étaient d'un blanc de neige.

Les traits de son visag^e étaient très beaux et son regard avait une délicalc expression.

Les mains étaient fines et gantées de suède, sa mise discrète et distinguée.

Marchez ilaira tout de suite la femme du monde et la mine à exploiter.

11 se tenait comme en arrêt devant cette femme dont il brûlait de connaître le secret.

11 allait le savoir.

Au bout de quelques instants de silence la visiteuse commença :

— Monsieur, c'est en même temps au docteur et au confesseur que je m'adresse.

Marchez s'inclina :

— Un docteur loyal est toujours un confesseur indulgent.

— Vous êtes très jeune, monsieur, et votre âge vous dispose aux nobles indulgences... Je viens vous demander de sauver l'honneur et peutêtre la vie de deux êtres.

Le docteur prit une mine de circonstance.

— S'il est en mon pouvoir de faire ce que vous dites, madame, croyez que je n'hésiterai pas un instant.

— Merci, monsieur.

— Parlez, madame, en toute confiance.

La dame se recueiUit et déclara :

— Monsieur, j'appartiens à une très vieille famille française — mais permettez-moi de taire mon nom... Mon mari, officier de marine que j adorais, m'a laissée veuve à vingt-cinq ans et mère d'une adorable petite fille que Dieu m'a permis d'élever... Cette enfant a été mon seul but dans la vie et ma consolation... Il y a à peine deux ans, je l'ai mariée suivant son goût à un malheureux misérable qui s'était fait aimer d'elle au point que mon enfant, si je l'avais empêchée de contracter cette union, n'aurait pas hésité à prendre le voile. J'ai cédé. Et je m'en repens cruellement, aujourd'hui. Mais, hélas ! ce n'est ni l'heure des lamentations ni des récriminations... Le moment est grave et seule la science peut, peut-être, réparer la faute du monstre qui est devenu mon gendre...

La vieille dame fut obligée de s'arrêter. Les larmes voilaient sa voix.

Mais par un violent effort de volonté elle reprit son sang-froid et continua :

— Depuis presque deux mois, ma fille a acquis la certitude qu'elle est mère... Voilà quinze jours, monsieur, qu'elle et moi nous ne vivons plus...

... Mon honorabilité de médecin m'interdit de faire ce que vous rue deuiandez.

(rage 418.)

Il y a quinze jours, mon gendre, malade depuis quelque temps, a disparu brusquement après m'avoir écrit la lettre que je vais vous lire.

La pauvre femme tira un carré de bristol de son réticule en perles d'acier. D'une voix altérée, elle lut :

« Madame, » C'est la mort dans l'âme que je viens vous faire le plus atroce aveu Liv. 53. Les Avariés. Liv. 53.

qu'il soit donné, pour une mère telle que vous, d'entendre tomber de la bouciio d'un gendre lui-même affolé de douleur,

» A moins d'un miracle je serai mort dans quelques semaines.

» Je suis atteint très gravement de syphilis tertiaire.

» Je m'enfuis, n'osant plus paraître devant celle qui est ma femme et que je tremble d'avoir contaminée.

» Votre (ille est mère...

» Pardon, ayez pitié de moi I »

— Voilà la lettre que j'ai reçue, monsieur... Ah! je dois vous avouer qu'après en avoir saisi tout le sens et toute l'extrême gravité, j'ai perdu un peu la tète... La nuit qui suivit le jour oii j'ai reçu cette horrible confession fut atroce. Ma fille ! Ma fille chérie!... Je tremblai pour elle! Quelle nuit avait-elle passée, elle aussi, au milieu de ce logis déserté par ce mari coupable?...

Le lendemain, à la première heure, elle accourut chez moi, toute en larmes, en criant :

« Mère ! Mère !... il m'a abandonnée ! »

J'appris que presque au lendemain de son mariage elle avait découvert la trahison de son mari...

Je la consolai ile mon mieux et gardai pour moi seule le secret h moi confié la veille par mon gendre.

Mais qu'allais-je faire ? Un livre m'éclaira : Syphilis et mariage, du grand Maître Fournier... Et voici ce que je viens vous demander, monsieur : empêchez que ma hlle soit mère !

Marchez, tout de même, ne s'attendait pas à cela.

Aussi, s'écria-t-il :

— Vous venez me demander, madame, de commettre un avortcment? Avec un grand sang-froid la pauvre mère répondit :

— Oui, monsieur.

— Mais, madame, c'est un crime!...

— • Non, monsieur, ce n'est pas un crime que je vous demande d'accomplir^ c'est une bonne action... Votre devoir de médecin est de venir en aide aux éprouvés et de sauver les atteints, de préserver ceux que menace le mal... Ma fille est dans ce cas.

Marchez réfléchit à son tour.

— Je comprends très bien, madame, votre sentiment, mais mon honorabilité de médecin m'interdit de faire ce que vous me demandez.

— Alors, deux êtres sont menacés de la pire des maladies et vous, vous refusez de les sauvegarder ?

— D'abord, madame, rien ne me prouve que madame votre fille soit atteinte.

— Si rien de matériel ne vous le prouve, les études que vous avez faites ne peuvent vous laisser de doute à cet égard.

— C'est vrai, madame... mais les études que j'ai faites m'ont appris aussi que, parfois, des maris syphilitiques ont eu de leurs femmes des enfants sains.

— Pas dix sur cent.

— N'y en aurait-il qu'un, madame, cela suffît pour m'empêcher de faire ce que vous demandez et qui tombe sous le coup de la loi.

— Ainsi, monsieur, parce qu'une statistique médicale vous permet de supposer que ma (Jlle peut être une exception, une très rare et presque introuvable exception, vous refusez?

— Oui, madame... Et je ne refuse pas seulement pour cela, mais parce que madame votre fille soignée à temps peut être préservée, en tout cas sauvée et que son enfant peut l'être aussi... Son mari n'aurait pas dû s'enfuir... il aurait dû la conduire chez un docteur... Son devoir n'était pas seulement de vous prévenir mais de faire ce que je viens de vous dire...

— Mais ma fille aurait appris... jugez son désespoir...

— Non, madame, elle aurait pu ne pas savoir.

— Un médecin oserait cacher à la malade le secret d'une telle tare?

— Lorsqu'un cas semblable se présente nous consentons à faire deux ordonnances... L'une que nous donnons au mari, l'autre que nous donnons à la malade... Et je vous le répète, madame, lorsqu'un mari syphilitique nous amène sa femme au début de la grossesse, huit fois sur dix, les médicaments que nous ordonnons à la mère ne sont pas pour elle mais pour l'enfant, qui, grâce au traitement. suivi parla mère — èi cela les statistiques ont dû aussi vous l'apprendre — est rarement atteint... En ce cas, l'avortement demeure bien un crime.

— Non, monsieur, je ne le crois pas... Je suis une honnête femme et j'acquitterais des deux mains une malheureuse, se trouvant dans le cas de ma fille et qui ne permettrait pas à une créature vouée aux pires souffrances de venir au monde...

— D'abord, madame, il n'y a pas de milieu. Ou l'enfant est syphilitique, la mère ne se soigne pas, et il ne vient le plus souvent pas à terme, ou la mère se soigne et l'enfant naît viable.

— Et en possession de toutes ses facultés?

— Oui, madame !

— Ce que vous me dites est en efl'et consolant, mais est-ce indiscutable ?

— Parfaitement indiscutable... Sauf de très rares exceptions et qui ne peuvent, qui ne doivent pas vous influencer, car ce serait nier de parti pris le pouvoir de notre science là où elle est le moins infaillible.

— Alors, docteur, que dois-je faire?

— M'amener madame votre fille.

— Et vous ne lui direz pas...

— Cela, j'y consens.

— Et vous me donnez votre parole d'honneur qu'elle sera préservée et son enfant aussi?

— Grâce à moi, elle pourra être épargnée et son enfant vivra, à condition qu'elle l'allaite...

— Mais pendant l'allaitement, et en admettant que, grâce à vos soins, elle soit préservée pendant sa grossesse, ne sera-t-elle pas exposée, car son enfant, lui, sera malade ?

— Elle sera préservée par mon traitement et par mon traitement l'enfant ne sera pas dangereux.

Marchez, pour une fois, venait de se conduire en très galant homme.

Malheureusement, nous devons le dire, cet empirique, exploiteur de femmes, ne s'était conduit ainsi que par crainte du scandale.

La consultante, elle, avait, sans le savoir exactement, agité un problème de la plus haute gravité : celui de l'excuse de l'avortement dans de semblables circonstances.

Nous devons le dire, ce n'est jamais sans une douloureuse arrière-pensée, sans être profondément attristé, qu'un docteur honorable se trouve en présence d'une femme atteinte de syphilis durant la gestation et contaminée par son mari ou par son enfant selon que la syphilis est superficielle ou congénitale.

Dans n'importe quel cas, le mari est un misérable, un coupable, qu'aucune loi humaine ne punirait assez.

Car s'il est un devoir impérieux de dire : on ne meurt presque plus de la syphilis, on ne peut nier la gravité de cette maladie essentiellement protéiforme et qui, malheureusement encore, très rarement, mais parfois hélas ! a raison des remèdes si puissants qu'ont à leur disposition nos médecins.

Hé oui, nous le crions, nous supplions; ne vous affolez pas, soignezvous, vous guérirez.

Mais parviendrons-nous jamais à vaincre, à persuader les affolées?

Les femmes sont sensibles, atrocement, aux attemtes de ce mal qui les -remplit d'effroi.

Et pourquoi?

Parce que beaucoup ne savent pas. Et toutes devraient savoir.

Elles sont avant tout, des créatures de dévouement, consolatrices et souvent héroïques devant le danger, mais combien exposées et ignorantes ?

Il faut qu'à tout prix cela cesse.

La syphilis est tout autant, ni plus ni moins une calamité que le choléra, la peste ou la tuberculose.

Puisque nous édictons les mesures préservatrices, lorsqu'il s'agit de ces maladies épidémiques, pourquoi ne ferions-nous pas de même pour le mal que Ricord a si vaillamment combattu?

Est-ce parce qu'une jeune fille de dix-huit ans saurait ce qu'est ce mal, comment on le découvre et quelles peuvent être ses conséquences, qu'elle serait atteinte dans le mystère de sa virginité?

Est-ce qu'elle en serait ou plus, ou moins honnête?

Dire ce qu'est la sypliihs ne serait-ce pas plus salutaire pour ces vouées au mal que de les confier à des domestiques parfois de moralité douteuse, à des femmes de chambre initiatrices ? Non, cent fois non !

Que de pauvres filles seraient fortes alors devant l'amour proposé par des amoureux douteux et consommé au hasard d'une rencontre, dans une minute chagrine d'abandon, dans un besoin d'affection.

Des filles sont, et restent sages par crainte de la maternité.

C'est donc qu'elles savent, à seize ans, souvent, quel voluptueux mystère préside à l'enfantement.

Pourquoi ne pas augmenter ce troupeau de toutes celles que rendraient plus circonspectes quelques conseils médicaux rationnellement donnés?

Croyez-vous qu'il soit plus nécessaire de laisser entre les mains d'une jeune fille un de ces mille livres que pondent nos psychologues actuels qu'un opuscule discret signé par un prince de la science, un Fournier, un Jullien?...

Les hommes, sacliant les femmes prévenues, n'auraient pas si beau jeu pour les tromper et leur faire croire à des malaises, alors qu'ils sont victimes de manifestations dangereuses.

Oh ! évidemment, il ne s'agit pas de laisser traîner sur une table de salon un traité de gynécologie bourré de figures anatomiques.

Il n'est point même nécessaire d'agiter la question au fond et de faire parcourir à des vierges des salles de musées des horreurs.

Ces stations devant des bocaux oiî végètent les tristes documents de notre déchéance, ne sont qu'écœurantes et pas du tout moralisatrices. Ce sont trop des exceptions tragiques.

Que de pères qui envoient leurs fils visiter le musée Dupuytren croyant ainsi taire œuvre prévoyante !

Une bonne conversation ferait bien mieux l'affaire de ces éphèbes.

Mais des pères vous répondent qu'il est immoral de tenir de ces conversations-là.

Ce qui est presque immoral c'est de ne pas les provoquer à une époque où on laisse trop à la jeunesse la bride sur le cou, oii on l'expose sans la prévenir.

Et cela lait que des jeunes arrivent à l'âge d'homme seulement nourris des inepties débitées par des camarades vicieux et pas du tout instruits.

Et si le père doit initier son fils, pourquoi la mère n'initierait-elle pas sa fille?

Que d'hommes syphilitiques mariés, se croyant guéris et chez lesquels la maladie se réveille, ne disent pas à leurs femmes, lorsque celles-ci les interrogent sur la qualité des médicaments absorbés : « C'est un truc pour mes maux de tête! » ou bien : « C'est pour mes nerfs^ mon cœur, etc. »

Si leurs accidents tardent à disparaître, ou si, animés par des scrupules tardifs, ils s'interdisent tout rapport avec leurs femmes et si celles-ci, étonnées, chagrines, s'en plaignent à leurs parents qui ne voient tout de suite que la lassitude, l'infidélité, ces maris-là, pour ne pas avoir d'histoires, commettent l'irréparable crime de lèse-santé.

Et le crime découvert, on pleure, on menace du revolver.

Et l'on ne s'aperçoit pas (ni le père, ni la mère) qu'on a failli à son devoir qui est de veiller sur ses enfants, de les défendre et de leur tracer la route comme Giboyer qui avait ramassé sur le chemin de son fils la boue qui l'aurait sali.

Mais des mères, plus libérales et intelligentes, s'écrieront :

— Mais, monsieur, si je fais ce que vous me demandez, si j'inslruis ma fille sur cette maladie-là, elle ne voudra plus du tout entendre parler de se marier... C'est déjà bien assez qu'elle sache, je ne sais comment, les dangers que court une femme quand elle a un bébé...

... Mais si, madame, elle se mariera tout de môme, et au cas où elle ne se marierait pas... Préférerez-vous la veir mariée et malade? Non.

— Mais tous les maris ne sont pas malades ! Il y a la chance. Le voilà bien le grand mot lâché !

C'est avec ce mot-là qu'on court aux pires catastrophes, provoquées par l'io-norance

Mais, revenons au docteur Marchez que Maurice de Serres attendait de pouvoir consulter avec une douloureuse irppatience. A peine le docteur

eut-il ouvert la porte de son cabinet que le mari d'Yvonne se leva précipitamment, traversa le salon et pénétra dans le confessionnal du docteur.

Sans aucun préambule, il commença, d'une voix vibrante :

— Monsieur, je viens vous prier de venir soigner ma femme en toute hâte, elle est atteinte de mélrite et de salpingite simple... tel est le diagnostic du brave homme de docteur que j'ai consulté à Auzence oii nous avons une propriété et d'où nous revenons.

— Je suis à votre disposition, monsieur... monsieur...

— Maurice de Serres...

Marchez, comme il allait inscrire ce nom sur ses tablettes, leva les yeux sur le visiteur :

— N'ètes-vous pas, monsieur, un parent de la comtesse de Meilloche ?

— Si, monsieur, je suis son neveu...

— Je connais beaucoup la comtesse de Meilloche, c'est une de mes clientes, une femme charmante... J'ai beaucoup entendu parler de vous lors de votre gentil mariage... car vous avez fait une heureuse...

— Oui, monsieur, j'ai épousé une charmante jeune fille que j'aime profondément...

La voix de 3Iuurice chevrota...

L'émotion l'étouflait.

11 continua :

— Aujourd'hui, je suis très malheureux, car c'est ma faute si ma femme est malade... Enfin, docteur, il faut la sauver.

— Soyez certain, monsieur, que je ferai tout ce qu'il me sera humainement possible de faire...

— Merci, docteur... Et vous viendrez?

— Dans deux heures, je serai chez vous. De Serres se leva et prit congé.

Marchez marcha vers une nouvelle proie...

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