LE RETOUR
Le vingt-huitième jour, à cinq heures du soir, Georges Dupont fui libéré.
Dire sa joie serait presque superflu.
Le trajet de Chartres à Paris n'est pas extrêmement long... Il parut interminable pour l'avarié.
Plus de dix fois, en cours de route, il tira de sa poche le fameux télégramme, et ces mots tintaient à son oreille comme un chant d'allégresse :
La mère et r enfant se portent bien.
La voilà bien, la victoire !
Qui donc lui avait parlé de bonheur peut-être compromis?
Ah! que ce télégramme lui donnait la preuve de celte manie bien française qu'avaient ses contemporains de tout tourner au tragique.
Non, mais là, franchement, s'il avait écouté le docteur Fraisier, que serait-il arrivé?
Son mariage était brisé, sa vie entachée, son avenir compromis, sa fortune atteinte, son bonheur à jamais perdu.
Ail ! comme il avait eu raison de compter avec la chance, cette grande mystérieuse qui mêle les cartes à sa fantaisie et donne partie gagnée à ceux qui ne doutent pas d'elle.
— Mais je n'ai pas compté seulement sur elle, je me suis soigné, radicalement, pendant six mois... Pourquoi demandaient-ils trois ans, ces fameux docteurs à quarante francs... tout simplement parce que la plupart du temps ils ont affaire à des gens pas sérieux, qui prennent leurs médicaments quand ils ont le temps... mais moi, je ne suis pas resté un jour sans me droguer. .. Et voilà !... Et aujourd'hui, j'en suis récompensé...
Versailles 1
Enfin, plus qu'une demi-heure presque...
Georges se frotte les mains...
Puis, se renfrognant dans le coin du wagon qu'il occupait, il se prit à fermer les yeux.
Il pensa à sa femme...
Il crut la voir, comme en an rêve, il la vit, elle lui apparut un peu pâle, le visage perdu dans les dentelles des oreillers et sommeillant doucement, tandis qu'à deux pas du grand lit, dans le petit berceau tout drapé de blanc, leur bébé, lui aussi, sommeillait en serrant ses petits poings...
Il voyait aussi sa mère enthousiasmée, allant de la mère à l'enfant, bordant, dorlotant l'une, caressant l'autre, le berçant, le dévorant de baisers.
Madame Loches aussi était là et son beau-père complétait le trio.
Tous ces gens étaient heureux à leur manière et Georges, fier, sentait bien que, grâce à son geste paternel, il avait illuminé un foyer...
Loches retourna à Byres, vint prendre la nourrice, et tous deux montèrent à Montjay... (Page 430.)
Le fait est que la venue du bébé avait été pour tous un événement considérable, une cause de joie et de délices.
Madame Dupont surtout était enthousiaste.
La petite n'était pas encore débarbouillée une demi-heure après qu'elle eut poussé son premier appel à la vie que la bonne grand'mère s'était écriée :
Liv. 5*.
Liv. 54.
— Eh bien ! on dira tout ce qu'on voudra, et certes, ce n'est pas parce que c'est la fille de mon fils, mais je n'ai pas encore vu une enfant aussi jolie et Dieu sait s'ils sont laids pour la plupart...
— Oh! voyons, voyons, avait fait Loches, maman Dupont, ne vous emballez pas ; ce n'est pas un chef-d'œuvre, notre gamine.
— Oh! vous, le rabat-joie... tenez, vous n'avez pas des entrailles de père !
— Voilà ! c'est ça, emballez-vous !
— Mais c'est vrai !... Elle n'est pas jolie, cette enfant-là?... mais regardez donc ces yeux, des petits yeux de pervenche bleus... et ses petits cheveux soyeux et noirs... Une brune aux yeux bleus...
— Mais ils changeront, ses yeux !
— Les yeux bleus ne changent pas.
— En tous cas, ses cheveux tomberont, ses cheveux si fins....
— Naturellement qu'ils tomberont... vous n'allez pas vouloir m'apprendre cela?
— Et qui dit qu'ils ne seront pas remplacés par de gros cheveux roux ?
— Tenez, je ne vous parle plus...
Madame Dupont était furieuse. Loches se tordait. Sa femme crut bon de dire à la mère de Georges :
— Mais vous ne voyez donc pas qu'il vous taquine?
— Je le vois très bien... et elle pourrait ôtre atroce, ma petite fille, je la trouverais adorable... D'abord elle a la bouclie de Georges... regardez... et ses oreilles, roulées...
— Elle a les oreilles de Georges... cria Loches.
— Non, ce sont les miennes...
— Et le nez... elle a le nez de sa mère ! .
— Oui, les narines... mais les yeux... les yeux... Georges a les yeux bleus.
— Elle a tout de son père... rien de sa mère...
— Et sa petite taille.... elle est déjà formée... et ses mollels... ses chevilles fines...
— Voulez-vous l'emmailloter !
— Je puis bien l'admirer.
— Elle va avoir un rhume de sa grand'mère, si ça continue.
— Dites tout ce que vous voudrez, mais elle a les yeux de son père !
— C'est entendu !... Sage-femme, ordonnez qu'on habille l'enfant... Elle tient de moi, elle est frileuse 1
Inutile de dire que la petite commençait à hurler, façon bruyante de dire qu'elle désirait son maillot et son dodo.
Mais madame Dupont voulut l'emmailloter.. .
Elle s'y reprit à deux fois sans réussir...
La petite gigotait, se tournait, criait, se retournait...
— Oh ! la vilaine, pour sûr qu'elle ressemble à son père. Lui non plus ne voulait jamais qu'on l'emmaillote.
La sage-femme prit la petite et la vêtit en un tour de main.
Henriette, alors, demanda à l'embrasser.
Et sur ses lèvres erra un délicieux sourire maternel qui parut illuminer son visage pâli par la douleur et par le long travail de l'accouchement.
Un instant elle la mit dans ses bras, la contempla, l'embrassa et la rendit à la sage-femme qui la coucha dans son berceau.
Une demi-heure après, U mère et l'enfant dormaient profondément.
Dans une pièce du rez-de-chaussée, les grands parents libellèrent le télégramme à Georges, et tout aussitôt une grave question fut agitée. Henriette allait-elle pouvoir nourrir?
Sur ce point, et c'était indispensable, la sage-femme fut consultée.
— Mon Dieu, fit-elle, je l'espère, mais je ne puis Taffirmer.
— Enfin, dans combien de temps serons-nous fixés, demanda Loches.
— Dans doux ou trois jours, monsieur.
— La petite n'en souffrira pas, au moins ?
— Oh! non, monsieur... aujourd'hui et domain un peu d'eau do Vais sucrée suffira.
— C'est qu'au cas où il faudrait une nourrice, je veux m'en occuper personnellement... J'ai fait partie, à la Chambre, de la Commission de l'allaitement artificiel et je suis documenté en la matière.
— Comptez sur moi, monsieur.
Trois jours après, il fut malheureusement prouvé qu'Henriette était dans l'incapacité absolue de nourrir.
Alors, on s'adressa à la sage-femme.
— Avez-vous une nourrice sous la main ?
— Oui, monsieur. Je connais une bravo fille qui cherche un nourrisson.
— Elle n'est pas mariée ?
— Non.
— Alors, je n'en veux pas !
— Si ce n'est que cola qui vous arrête, j'en connais une autre.
— Mariée ?
— Oui, monsieur.
— Où ça ?
— A Bures.
— Donnez-moi son adresse... je vais aller la trouver, moi !
La sage-femme indiqua du mieux qu'elle put le chemin de la demeure delà future nourrice de Dupont.
— Elle s'appelle Marie Goëdec, on l'appelle aussi Marie la Bretonne,
— Ça va bien... j'y vais?
Loches ne perdit pas une minute.
Il prit son chapeau et dégringola le raidillon de Montjay.
Après avoir traversé le passage à niveau de la gare de Bures, il s'engagea dans la petite rue qui mène à l'église.
Vingt pas faits, il tourna à gauche et, sur les indications d'un paysan, prit une ruelle qui le conduisit à un petit groupe de maisons basses et vieillottes. Ce lieu s'appelait « Le Bouquet ».
Une gamine lui indiqua le logis de Marie la Bretonne.
C'était une petite masure centenaire dont la façade était enguirlandée de roses thé.
Un petit jardin l'entourait.
Loches frappa à la porte, un petit gamin de six ans vint ouvrir. Une femme, petite, brune, râblée vint derrière lui.
— Madame Goëdec? demanda Loches, en donnant dix sous au gamin.
— C'est moi, monsieur.
— Madame, je suis député, je m'appelles Loches. Ma fille vient d'accoucher à Montjay et nous avons besoin d'une nourrice... Notre sage-femme nous a parlé de vous, êtes-vous disposée à prendre un nourrisson ?
Un sourire d'aise éclaira la face bronzée de la Bretonne qui s'exclama :
— Mais je crois bien monsieur, que je veux bien!... je ne demande même que ça !
— Alors, nous allons pouvoir causer utilement.
— Mais oui, monsieur le député, mais je vous en prie, mais entrez donc, je vous reçois là sur le pas de ma porte... Mon mari va bientôt rentrer.
— Ah ! ah I
Loches prit le gamin entre ses genoux et le caressa.
— C'est à vous, ce bel enfant?
— Mais oui, monsieur, c'est mon aîné... j'ai une petite fille de trois ans qu'est chez sa grand'mère à Orsay et ma petite dernière qui dort... Voulez-vous la voir?
— Mais très volontiers.
Loclies marcha vers la bercelonnette où dormait la petite dernière. Il ne put s'empêcher d'avouer :
— Cristi ! la belle enfant !... Vous avez des enfantsjoliment bâtis!
— De la soupe et au lard cinq fois la semaine, monsieur, mais du bon sang... avec ça on a toujours des enfants qui poussent comme des champignons... C'est le secret de la santé...
— C'est ce que je vois... Et qu'est-ce qu'il fait votre mari?
— Il est jardinier-cultivateur.
— Parfait...
— Ce n'est pas pour être nourrice à demeure, n'est-ce pas, monsieur?
— Non, non. Cela ne vaut jamais rien. On ennuie la nourrice, on est toujours sur son dos... on vous confiera l'enfant... vous l'élèverez ciiez vous... De quoi est mort votre père?
— Mais il est encore vivant monsieur, il a soixante-douze ans et il se porte aussi bien que moi et ce n'est pas peu dire...
— Il ne travaille plus ?
— Oh! non, après cinquante ans, le métierde pêcheur n'estguère possible.
— Ah! Ah! pêcheur!... Il n'avait pas de mauvaises habitudes d'iiUempérance, votre père ?
— D'intempé... quoi, monsieur?
— Ouij si vous aimez mieux, il ne se grisait pas ?
— Dame! quelquefois, mais l'alcool n'a jamais cLo sua fort.
— Et votre mari, boit-il de l'alcool ?
— Jamais.
— Ça c'est très bien ! Vous non plus ?
— J'ai horreur de ça !
— Vous avez encore votre mère?
• — Oui, monsieur!
— Pas de méningitaux dans votre famille?
— Non monsieur 1
— Vos enfants n'ont jamais eu de convulsions ?
— Jamais, les pauvres petits!
— Eh bien! vous me paraissez pouvoir faire mon affaire. .. Vous avez beaucoup de lait ?
— Oh! c'est pas ça qui me manque! j'ai de quoi en nourrir trois mioches. Et puis, comme nourrice, j'ai lait mes preuves... Je vais jusqu'à quinze mois sans me gêner et sans me fatiguer... Mon mari, pour ça, est bien raisonnable c' t' homme !... bien doux avec les enfants... il sait les soigner comme moi.
— Bien, en ce cas, je vous prends... Vous avez un docteur?
— Oui, monsieur, le docteur Painsy, à Orsay.
— J'irai le voir tantôt et, en revenant de chez lui, je viendrai vous prendre et je vous conduirai auprès de ma petite-fille. Combien voulezvous par mois ?
— Oh ! monsieur, ça c'est réglé comme les petits pâtés.,, c'est quarantecinq francs.
— Bi^re 1 ça n'est pas donné !
— Sans compter le sucre et le savon et tout ce qui s'ensuit,
— Quarante-cinq francs!
. -^Ohl pas un sou de moinsi,.. c'est éprendre où à laisser.
— AllonSj je prends... à tantôt, tenez-vous prête
Loches donna une tape amicale au gamin, tendit la main à la nourrice et partit. Il était satisfait.
Sans s'attarder une seconde il se rendit à Orsay pour prendre conseil du médecin de la nourrice.
Justement, le docteur revenait de tournée.
Sitôt que le beau-père de Georges lui eut exposé le but de sa visite, il s'écria :
— Ahl monsieur, c'est la providence qui vous a conduit chez cotte femme... Vous pouvez lui donner votre bébé en toute confiance. C'est le plus riche lait du pays.
— Elle me demande quarante-cinq francs.
— Ça en vaut cinquante.
— Alors, n'en parlons plus... je vous demanderai de visiter ma petite fille une fois par mois.
— C'est entendu, monsieur.
— Voici mon adresse à Paris... et merci...
Loches retourna à Bures, vint prendre la nourrice et tous deux montèrent à Montjay prendre livraison de la fille de Tavarié. En chemin. Loches questionna :
— Je n'ai pas pensé à vous demander : les parents de votre mari î
— Ils vivent encore, monsieur.
— Bien ; et leur santé ?
La Bretonne jeta à Loches un regard do côte et pensa :
— A la fin, il m'énerve celui-là, avec sa santé ' A haute voix elle répondit :
— Ils vont bien.
— C'est parfait! parfait! Ne vous froissez pas si j'attache une telle importance aux détails, c'est dans l'intérèl de l'enfant.
— Mais monsieur, si vous croyez que je ne suis pas bonne pour lui, il est encore temps.
— Pourquoi dites-vous ça?
— Dame! je ne sais pas, moi vous en êtes toujours avec votre santé... elle vaut bien celle des Parisiens.
— Allons, allons, ne vous fàcliez pas.
— Oh! je ne me fâche pas mais on ne s'est jamais autant occupe que ça de ma santé... et j'ai déjà eu trois nouirissons.
— C'est le tort qu'on a eu... Mais je vous promets quc^ si je suis content de la façon dont poussera ma petite-fille, vous n'y perdrez pas.
Cette phrase remit du baume dans le cœur de la nourrice. Tout de même, quelle ironie du sort ! Ce grand-père de syphilitique exigeant de la nourrice un casier sanitaire sans la moindre tache.
Lorsque Loches, accompagné de la remplaçante, pénétra dans le vestibule de la maison de Montjay, tout le monde était à l'envers.
Les deux bonnes couraient dans l'escalier, madame Dupont donnait des ordres, madame Loches gémissait, en levant au ciel des bras agiles avec frénésie
Henriette dans son lit s'inquiétait.
La petite criait à tue-tôte.
Et cela depuis près d'une heure, sans qu'on ait rien pu faire pour la calmer.
Aussi lorsqu'on aperçut le grand-père suivi de la nourrice, un cri unanime de joie se fit entendre.
— Nous sommes sauvés, voici la nourrice!
La jeune femme, en riant, sans trop se presser monta l'escalier.
— Mais dépêchez-vous donc, nounou!
— . Espérez, madame... espérez... me voilà!
— La pauvre petite qui crie...
— Bah ! elle criera bien plus que ça... faut qu'elle se fasse le gosier.
— Mais son nombril, cria madame Dupont, c'est pour son nombril que je crains...
Elle poussa la nourrice vers le berceau.
La bretonne déboutonna son corsage, prit le bébé :
— Mais vous allez la casser cette petite, de la prendre si brutalement.
— Mais non, ma bonne dame, j'ai l'iiabitude?
— Elle ne l'a pas... cette pauvre mignonne 1
La nourrice mit son bout de sein entre les lèvres de l'enfant qui, cessant immédiatement de crier, téta comme une affamée qu'elle était. La Bretonne éclata de rire.
— Ben, vrai!.. . elle avait soif !
Mais la nounou était debout.
Madame Loches se précipita vers une chaise, madame Dupont sur un pouff qu'elle lui mit sous les pieds.
Et le groupe familial resta en contemplation devant le tableau. Loches fut pris d'un gros rire.
— Non, mais elle va tout prendre... regardez-moi ça...
— Dame, elle en avait besoin Madame Dupont essuya une larme.
Loches demanda :
— Eh bien ! quoi donc? qu'est-ce que vous avez, vous?
— Rien, ça m'émeut de voir la petite téter.
— Il vous faut peu de chose.
— Quand je la regarde, c'est plus fort que moi, je me dis : Dire que c'est la fille de mon fils, un peu de ma chair.
— Et beaucoup de celle d'Henriette,
— Chérubin !... Elle fera tout ce qu'elle voudra de moi... oui, ma mimi, tète, va, je serai ton esclave... Dieu que je l'aime!... Je n'ai pas aimé mon fils comme ça... Et vous? madame Loches... cane vous fait pas quelque chose ?
— Je suis très heureuse !
— Vous ne pouvez pas pleurer?
— Je n'en ai nulle envie... je ris.
— Oh ! d'abord, vous, vous riez tout le temps, c'est comme votre mari !
— Vous allez encore m'aguicher !
— Mais non, mais non.
Et, posant la main sur l'épaule de la nourrice, madame Dupont demanda :
— Vous la soignerez bien, n'esl-ce pas?
— Mais oui, madame.
— Ne la laissez jamais crier.
— Un peu le commencement, après ça va tout seul... y s'habituent.
— Non, non, il ne faut pas, je vous le défends. Sitôt qu'elle criera, il faudra la prendre, la bercer... lui donner à téter.
Loches intervint :
— Mais laissez donc cette brave femme élever votre petite-fille, elle sait mieux que vous.
Elle courut sur le palier et appela : « Loches! Loches! ma bonne amie! montez vite!... il est là! » (Page 438.)
— Moi, jamais mon fils n'a crié.
— Aussi, vous en avez fait un despote.
— Ah ! mais, dites donc, vous?
— Parfaitement, j'ai dit... Les enfants, pour les dresser...
— Les dresser... vous parlez de ma pelite-lille...
— De noire petite-fille.
Liv. 55. Les Avahiés
Liv. 55.
— Comme si c'était un chien savant.
— Mais à cet âge-là, les enfants sont de petits animaux.
Vous êtes cynique... Je ne veux pas qu'elle crie... surtout les premiers
temps... pensez donc à sa petite mâchoire qui peut se décrocher, à son nombril surtout, à son nombril.
— Nourrice, pensez au nombril de la petite. La Bretonne se mit à rire fort.
■ — J'y penserai, monsieur, j'y penserai.
— Oui, oui, riez, plaisantez, fit madame Dupont, en se frappant la poitrine, moi j'ai un cœur de mère qui bat là... Et puis d'abord, je la surveillerai, ma petite fille, c'est un devoir bien doux que je m'hnpose.
— C'est ça, surveillez-la.
— Nourrice, j'irai chez à vous à n'importe quelle heure ; voyez, je no vous prends pas en traître.
— Mais non, madame. Seulement vous ne me trouverez pas souvent. . — Pourquoi ça?
— Mais parce que je vais souvent aux champs avec mon mari.
— Vous n'y allez pas au plus fort de la chaleur, j'espère.
— Dame, je ne choisis pas mes moments.
— Et vous laissez vos enfants en plein soleil?
— Non, je les abrite sous un arbre.
— Tout seuls?
— Il y a le chien et puis j'y vais de temps en temps.
— Mais je ne veux pas de ça... Que vous alliez aux champs, soit, mais vous aurez une voiture avec une double capote et des roues caoutchoutées.
— Ça n'entrera pas dans des terres labourées, et puis je ne me sers jamais de ces machines-là.
— Il faudra vous en servir.
— Oh! bien, puisque c'est ça, j'aime mieux ne pas me charger de votre petite.
Un cri général se fit entendre.
— Ben sûr, c'est pas la première que j'élève et on ne m'a jamais fait de ces histoires-là... je n'ai jamais eu que des compliments.
Loches s'emporta :
— A la fin, nourrice, vous avez raison ; moi, je vous vote un ordre du jour de confiance... Faites comme vous Tentendrez.
— Ah ! si mon fils était là, fit madame Dupont.
— Votre fils serait de mon avis... Gardez la petite, nourrice, et élevezla coAime les autres, comme vous avez l'habitude.
— Mais, m'sieur, j'ai eu deux prix au concours et une médaille en vermeil.
Madame Dupont s'écria î
— Alors, vos exposez vos nourrissons comme des animaux gras?
— Ne répondez pas, nourrice, ne répondez pas.
— Ah ! c'est ainsi, fit la mère de Georges, c'est bien, c'est très bien I Et elle sortit en faisant claquer la porte.
Loches s'écria :
— En voilà une belle-mère !
Madame Loches, plus raisonnable, dit à la nourrice :
— Mon maria raison, élevez l'enfant à votre guise, pourvu qu'elle soit belle et bien portante ; c'est tout ce que nous demandons, n'est-ce pas, Henriette?
— Oui, mère !
La petite, gorgée de lait, s'était endormie.
— La v'ià qui sommeille, dit la nourrice, je vais faire mon paquet de la layette.
Lorsqu'elle eut terminé, elle prit l'enfant dans ses bras, la porta à sa mère qui l'embrassa :
— Maintenant, je vais faire la soupe à mon homme.
— On vous enverra le berceau tout à l'heure.
— C'est ça... au revoir, madame; monsieur, à bientôt.
Et, très simplement, la brave femme, ayant pris hvraison de la fille de l'avarié, partit pour Bures.
Dans le jardin, près de la grille, elle trouva madame Dupont.
— Vous êtes là? fit Loches qui avait accompagné la nourrice.
— Oui, je suis là. Je vais accompagner la nounou jusque chez elle. Celle-ci pensa :
— En voilà un crampon... S'il n'y avait pas les autres, c' que je leur laisserais leur mioche I
Madame Dupont^ lorsqu'elle fut à quelques pas de la propriété, tendit un louis à la nourrice.
— Prenez ceci, ma fille... j'ai le cœur sur la main, je vous en donnerai autant tous les mois... et j'irai vous voir souvent... mais je vous en prie, acceptez la voiture, vous verrez, vous vous en trouverez bien.
— Oh! s'il n'y a que çà pour vous faire plaisir 1
— Oui, et puis ne la laissez pas crier
— Elle ne criera jamais.
— A la bonne heure.
Les deu^ femmes bientôt arrivèrent devant la petite maison de la nourrice.
Elles en franchirent le seuil.
Madame Dupont eut un haut-le-corps.
— C'est ici que vous demeurez?... dans ce trou?
— Oui, madame, et dans ce trou on fait des enfants comme çà ! Elle désig'na son dernier-né.
— Vous l'avez laissé seul une heure ?
— Il a l'habitude.
Madame Dupont poussa un soupir profond et, comme sa petite-fille venait de s'éveiller et lui tendait innocemment ses petits bras, elle s'écria :
— La mignonne ! elle me connaît déjà 1 La nourrice pouffa de rire.
Et ce fut alors de la joie qu'il eut plein le cœur, plein les yeux.
Le premier pas fait dans la chambre, il resta bouche bée sans mouvement, les mains en avant comme dans un geste attirant.
Elle était là, endormie, le visage tourné vers la ruelle; ses Iraits étaient reposés, une pâleur encore ivoirait son front, mais on comprenait qu'un calme infini enveloppait l'exquise créature.
Georges sentit une bouffée de sang lui monter du cœur, lui voiler les yeux pour quelques rapides secondes.
Un tressaillement le secoua, le prit à la gorge.
Et la fenêtre étant entr'ouverte, la porte qu'il n'avait pas pris le temps de refermer en entrant dans la chambre, claqua sur son chambranle.
Henriette tressaiilitj entr'ouvrit les yeux, et baissa tout aussitôt les paupières.
Elle ne l'avait pas vu ; gaminement, il s'était baissé contre le lit pour ne pas se faire voir.
Ce réveil-là n'était pas celui qu'il souhaitait depuis son entrée.
Il avait besoin de commettre quelque chose de très tendre et d'éveiller son aimée en amant dévot et attentionné.
Lentement, il se remit sur ses jambes.
Sur la pointe des pieds il s'approcha du chevet de la jeune mère.
Puis il pencha le corps vers le lit, doucement s'empara d'une des mains
d'Henriette, et son souffle se mêlant à celui de la jeune femme, il murmura ;
— Mon adorée !... Henriette !
Celle-ci ouvrit des yeux pleins d'effarement.
Était-ce un rêve ?
Mais non, c'était bien lui, près d'EUe.
— Georges, toi !...
— Ma chérie!
Elle ouvrit ses bras, il s'y jeta.
Leurs bouches s'unirent et se soudèrent pour quelques secondes.
Henriette en s'éloignant gentiment soupira :
— Enfin ! c'est toi !... Mais je ne t'attendais pas, personne ici ne t'attendait... Tu nous avais écrit : après-demain, et ta lettre nous est parvenue aujourd'hui.
— Oui, je sais, je l'ai fait exprès... pour vous causer une surprise. Ah 1 mon chéri !... et c'en est une, va, une vraie !
— OiJ est-elle ?
Et Georges, en posant cette question, jetaun regard interrogateur autour de lui.
Avec quelque tristesse dans le regard, Henriette lui apprit :
— En nourrice.
— Comment... mais je croyais qu'il était décidé que tu rullaitorais ?
— Oui...
— Ton père, lui-même...
— Que veux-tu ? A l'impossible, nul n'est tenu. Je n'aurais pas été une nourrice suffisante... La sage-femme l'a déclaré... Sur ses conseils et après une enquête minutieuse faite par papa, on a donné Germaine à unejeune femme de Bures.
Alors, dans un éclat de rire bon enfant, Georges avoua :
— Eh bien! tu sais, là, vrai, j'aime presque mieux cela... Nous serons moins esclaves... Et puis, maman avait raison, c'est très fatigant ilo nourrir et tu n'es pas d'une force herculéenne... Tu te sens bien ?
— Oui... la sage-femme me l'a promis, dans huit jours je serai debout.
— Quelle chance, notre première sortie sera pour Germaine.
— Oh ! ça, bien sûr !
— Moi, j'irai la voir dès aujourd'hui, tout à liieure... elle est jolie?
— Je la trouve adorable.
— Elle me ressemble?
— Oui, je crois qu'elle a tes yeux bleus et ta bouche.
— Elle a des cheveux ?
Henriette éclata de rire.
— Mais oui, mon chéri, elle a des cheveux.
— Noirs ?
— Non.
— Oh ! c'est ennuyeux!
— Mais ceux-là tomberont... lea définitifs seront noirs.
— Une brune aux yeux bleus... c'est rare... Ah ! ma chérie, que je suis content !
Et Georges tapa dans ses mains comme un bambin enthousiasmé.
— Grand fou-fou, va 1
Les deux époux s'embrassèrent.
Et c'était charmant de voir le spectacle de cet amour profond et partage.
Soudain, la porte s'ouvrit.
Madame Dupont parut.
— Georges !... toi !
Elle courut sur le palier et appela :
— Loches! Loches ! ma bonne amie ! montez vite!... il est là! Des pas précipités se firent entendre.
Madame Dupont ouvrit ses bras.
Georges s'y laissa tomber.
Juste à ce moment Loches, précédé de sa femme, apparut.
— Comment, c'est toi?
— Mais oui, c'est moi !
On échangea des poignées de mains.
— Mais, à ça, par où diable, as-tu passé?... nous étions dans le jardin,
— Par la petite porte du potager... J'ai voulu vous faire une surprise.
— Eh bien! mon gaillard, tu as réussi... Et ta femme, comment la trouves tu?
— Très bien.
-- A-t-elle supporté cela, hein ?... Dans huit jours elle sera debout.
— Et dans quinze nous ferons un petit voyage.
— C'est çàj allez-y mes enfants... puisque la nature vous a donné des vacanceSj profitez-en... La nourrice fera le reste... Ah ! tu sais, Georges, nous avons une nourrice excellente.
— Oui, c'est ce qu'Henriette m'a dit... J'irai la voir tantôt.
— Et je crois que nous avons bien tombé... elle adore les enfants... Et puis, avecelle, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles... rien à craindre, c'est sain comme l'ambre... Et le régiment?
— Ah ! ouf! c'est fini !... en voilà pour deux ans.
— Ça a dû te sembler dur ?
LES AVARIÉS m
— Très dur... se lever à cinq heures.,.
— Tu as fait des manœuvres ?
— Je n'ai fait que ça... j'ai les pieds en marmelade... mais n'en parlons plus, voulez-vous... ce n'est pas un souvenir si bon.
— Voilà un patriote, au moins... ce qu'il a l'air d'aimer l'armée,..
— L'armée, je l'adore quand je la vois déliler... Ah I dites-moi, je vous demande pardon, je vais me jeter un peu d'eau sur les yeux... et secouer la poussière du voyage...
— Au fait, tu es revenu ce matin ?
— Non, hier soir... je. suis passé chez nous... Henriette questionna :
— Pourquoi n'es-tu pas venu directement ici ?
— Ah! voilà!... mystère !... je me sauve... Georges s'échappa...
En effet il était arrivé la veille au soir à Paris.
Tout de suite, vers sept heures, il s'était fait conduire au domicile de Firmin Foxat.
11 avait éprouvé le besoin de voir le spécialiste avant de retourner à Montjay et de lui annoncer la bonne nouvelle en prenant consultation.
Lorsqu'il sonna à la porte du charlatan, celui-ci était à table.
Georges dut attendre quelques instants.
Lorsque que le charlatan fit son entrée dans le salon d'attente, Georges Dupont courut à sa rencontre.
En quelques mots il le mit au courant de sa réconfortante situation, lui annonçant la naissance de sa fille, — Foxat lui fit tous ses compliments,
— Un enfant sain^ c'est une preuve de guérison certaine, alors ?
— Mais oui, mais oui, répondit le docteur d'un air dégagé, pressé qu'il était d'aller terminer son dîner.
— Ah ! merci... Je prends un peu d'iodure par acquit de conscience.
— Vous avez raison.
En assurant le docteur de toute sa reconnaissance, il sortit heureux et convaincu.
Alors, son cœur déborda de joie.
Il courut chez un bijoutier acheter une bague pour sa femme, un souvenir qui rappellerait l'entrée dans le monde de leur petite Germaine.
Et ce fut cela qu'il alla chercher dans sa valise avec le mystère que nous savons, le matin de son arrivée à Montjay.
Quelques instants après, il revenait vers Henriette, comme tous intriguée.
11 sentit le regard de sa jeune femme fouiller en lui.
Au milieu d'un grand silence, une main dans une poche, un doigt lové devant sa bouche, souriant, il ordonna ;
— Madame Georges Dupont, fermez vos n'y^^x-n'yeux. Fermez-les tout de suite !
— Pourquoi?
— Vous saurez tout à l'heure.
Henriette ferma les yeux.
— Tu ne triches pas ?
— Non.
— Alors, tendez votre main, au commandement : 1, tendez votre main ; 2, écartez les doigts...
Georges ouvrit l'écrin, saisit la bague et au moment de la passera l'annulaire il dit encore :
— 3, criez bien fort : Dieu, qu'il est adorable, mon mari !
Les trois parents témoins de la scène, souriaient ravis et émus par cette petite scène d'enfantillage.
Henriette, gentiment, s'écria pendant que Georges lui mettait la bague :
— Dieu qu'il est adorable mon petit mari ! Elle ouvrit les yeux, poussa un cri de surprise :
— Oh ! la jolie bague!
On s'approcha, on s'extasia.
La jeune femme tendit ses bras à Georges qui l'embrassa de tout cœur.
— Merci, mon aimé, merci...
Madame Dupont, les larmes aux yeux, déclara :
— Voilà comme il est mon fils... et sa fille lui ressemblera, bonne, touchante, aimante...
Loches supplia :
— Ne nous attendrissons pas... maman Dupont...
— Vous, laissez-moi pleurer
— Pleurez, belle-mère et bonne mère, et embrassons-nous tous en chœur...
Lorsque Ton eut échangé les baisers convenus, Georges déclara :
— Maintenant, je voudrais bien voir ma petite fille.
— Allons-y tous, dit Loches.
— C'est ça !... tous en chœur.
— Tu vas voir, Georges, fit madame Dupont, comme elle est jolie!
— Elle te ressemble, décida Loches, elle a tes yeux, ton regard, ta voix, ta façon de parler...
— Blaguez-moi, vous '
— Je ne vous blague pas du tout...
...Soij mari à ses genoux el faisant des marionnettes pour amuser Germaine. , l'âge 446.) Liv. ti6. , Liv. 5G.
— Si, si, vous vous moquez, parce que je suis un peu bébête avec ma petite fille. Eh bien! je m'en fiche, là^ je l'adore cette enfant... c'est mon ' droit.
— Mais oui, maman, je dirai même plus...
— C'est son devoir. ' .
— Et allons lavoir... avez-vous la voiture caoutchoutée?
— Flûte à vous... avec vos interruptions... vos airs de vous moquer du monde...
— Qu'est-ce que tu veux, maman, on est député ou on ne l'est pas!
— Oh! toi, Georges, si tu te mets de la partie...
— Mais non, beau-père...
Et avec un beau geste de tragédie, imitant à ravir notre grand hurleur national, Georges ajouta :
— Je soutiens ma mèèère! !... En route pour voir Germaine!... Georges embrassa sa femme qui lui demanda :
— Tu as ton appareil photographique ?
— Oui, ma chérie !
— Prends son portrait.
— C'était bien mon intention !
— C'est ça, c'est ça! fit madame Dupont... prends son portrait, prendsle tous les mois...
— Jusqu'à sa majorité... fit Loches.
— Nous achèterons un grand album.
Les parents coururent prendre leurs chapeaux.
Georges resta un instant seul avec sa femme qui l'attira vers elle :
Dans un baiser^ elle murmura :
— Tu l'embrasseras bien, ma chérie.
— Oui, mon aimée !
— Tu verras, elle est gentille.
— C'est vrai, qu'elle me ressemble ?
— Oh! tu sais, on ne peut rien dire encore, mais je souhaite qu'elle ait ton cœur.
— Alors, tu es heureuse?
— Très...
— Tu m'aimes?
— Je t'adore!
— Ahl mon adorée!...
Georges étreignit sa femme, puis, comme son beau-père l'appelait, il se sauva en envoyant un baiser à la jeune mère attendrie et reconnaissante.