LA PREMIERE CRAINTE
La petite troupe dégringola le raidillon de Montjay. Georges courait, pressé de voir sa fille. Loches était obligé de lui crier :
— Mais ne va donc pas si vite... attends-nous. Madame Dupont prit sa défense :
— Vous n'allez pas lui reprocher d'être pressé d'embrasser sa fille, je suppose? .
— • Mais non, belle-maman.
— Ne m'appelez pas comme ça.
Madame Loches demanda :
— Vous n'avez pas bientôt fini de vous aguicher?
— Mais je ne dis rien, fit Loches.
— Non... c'est pour rire... vous avez toujours l'air de vous moquer du monde...
— C'est bien, c'est bien, je ne dirai plus un mot.
— Si, parlez!...
— Merci de la permission.
— Mais ne vous gaussez pas de moi.
— Je ne parle plus.
Georges s'approcha de sa mère.
— Ma pauvre maman, on te taquine !
— Oui... et tout ça parce que j'aime trop ta fille.
— Allons, ne te fais pas de mauvaises idées... tout cela est très gentil au fond.
— Tiens, Georges, fit Loches, en désignant un point dans la vallée, tu vois cette petite maison là-bas, près de ces aulnaies?
— Oui.
— ■ C'est là qu'est ta fille... dans cinq minutes nous y serons. E^iectivement, cinq minutes après les quatre personnes franchissaient le seuil de la bicoque de la nourrice. Ce fut Loches qui prit la parole :
— Bonjour, nounou!
La Bretonne mit un doigt sur ses lèvres.
— La petite dort?
— Oui... bonjour, messieurs, dames...
Georges, avec un tremblement dans la voix, demanda :
— Oij est-elle?
La nourrice lui montra un petit berceau d'osier sur le pied duquel s'empilaient une vingtaine de couches.
Georges courut au berceau.
Madame Dupont ne put s'empêcher de dire :
— C'est dans un machin comme ça?... Mais ce berceau qu'on vous a envoyé?
La nourrice s'exphqua :
— Madame^ je ne m'en suis pas servi, parce que ce n'est pas pratique.
— Comment, pas pratique? L'employé du Bon Marché qui me l'a vendu m'a assuré qu'on ne faisait rien de mieux.
— L'employé n'est pas nourrice.
— Cependant, il s'y connaît. Voilà peut-être dix ans qu'il en vend...
— Des matelas de laine !... mais ça pourrirait tout de suite. Et puis c'est toute une affaire à sécher... Moi, mes enfants, je les mets dans le son... .
— Dans le son ?
— Oui, madame, et c'est ce qu'il y a de mieux.
— Expliquez-vous.
— Eh bien ! voilà, n'est-ce pas?... j'achète trois boisseaux de son, je les mets dans le berceau, une fois mon lit fait, et la petite toute nue dedans .. Comme ça elle peut faire ses petits besoins, elle n'est jamais mouillée et c'est toujours propre, ça fait des petites boules que j'enlève au fur et à mesure.
Loches approuva :
— Ça m'a l'air pratique, quoique pas américain.
— Nous verrons ça tout à l'heure, dit madame Dupont.
Tandis que cette conversation avait lieu entre les trois grands-parents et la nourrice, Georges, lui, assis sur un tabouret de paille près du berceau, contemplait sa fille.
La mignonne créature dormait paisiblement. . 1
Ses petits poing-s étaient ramenés près de son visage et, de temps en temps, ses petites lèvres remuaient goulûment.
Georges se sentait profondément attendri.
Il était devant sa fille !
Ce bébé aux joues rosées, aux lèvres fines, à la carnation délicate^ était loin d'être ressemblant à celui que lui avait prédit le docteur Fraisier.
Elle n avait pas cette figure de petite vieille qu'on lui avait dépeinte.
Une sorte de fol orgueil lui emplissait le cœur.
Sa conscience n'était pas atteinte.
Victime innocente d'un mal grave, la Providence, sans doute, avait eu pitié de lui.
Elle le récompensait de sa sagesse de jeune homme en lui évitant les pires souffrances.
Et Georges murmura :
— Dieu a été juste... Je ne méritais pas d'être puni...
Et comme il pensait ainsi, la petite remua dans son berceau. La nourrice accourut.
L'enfant ouvrit ses yeux et poussa un vagissement.
Son regard parut s'arrêter sur Georges qui lui souriait tendrement.
11 demanda ;
— Est-ce qu'elle me voit?
— Oh! oui, monsieur, les petits enfants voient très bien cinq ou six jours après leur naissance.
— Et avant?
— Dame! ils ne distinguent pas.
— Mais leurs petits yeux sont ouverts?
— Oh! oui... toujours.
Dans^son berceau l'enfant ne criait pas, elle regardait autour d'elle, agitait ses menottes...
La nourrice, pour faire plaisir à madame Dupont, lui donna le sein.
Elle téta, puis se rendormit.
Et Georges après une longue contemplation se leva, ravi, ému, jusque dans les sources les plus intimes de son être.
11 murmurait :
— Ma fille!... ma petite fille!
11 l'amiait d'autant plus qu'apparemment elle était saine et sauve.
Et tout de suite il fit le projet de l'adorer, de la dorloter, d'être son esclave, sa chose; d'avoir pour elle un culte profond, une sorte de reconnaissance très spéciale.
Et en même temps il pensa :
— Je n'en aurai jamais plus d'autre.
Malgré lui, il n'accusait plus que le hasard ou la Providence de lui avoir donné un enfant sain.
Il ne s'en attribuait plus le mérite exclusif.
Étrange et complexe pensée.
Et sa joie, soudain, devint exubérante :
Il embrassa sa mère, sa belle-mère, serra à les briser les mains de son beau-père.
— Je suis bien heureux, papa, de l'avoir vue, de la voir bien portante. — ■ Tu avais donc peur qu'elle ne le fût pas?
Georges tressaillit.
— Oh ! non... pas du tout...
— Tu comprends qu'avec un père et une mère bâtis comme vous, il n'en pouvait être autrement.
— Bien sûr... Allons... Eh bien! nourrice, nous allons nous sauver... Je reviendrai demain!
Les quatre personnes s'en allèrent après qu'on eut pris un portrait de la petite. Et ce fut avec de la joie plein le cœur qu'ils remontèrent à Montjay.
Huit jours après, Henriette, tout à fait remise, se leva pour la première fois.
Elle avait été un peu touchée par son accouchement, mais elle était vaillante et forte.
Il lui tardait d'aller voir sa fille.
On la lui avait bien amenée, mais cela ne lui suffisait pas.
SUe désirait passer des heures près d'elle, la bercer, la câliner.
Sa première sortie, naturellement, fut pour sa fille.
Et ce fut exquis^ charmant de la voir, assise sur une chaise, ayant la petite dans son giron, son mari à ses genoux et faisant des marionnettes pour amuser Germaine.
Mais elle ne souriait pas encore, et Henriette déclara :
— Je ne rentrerai pas à Paris avant d'avoir eu son premier sourire.
— Tu as raison, ma chérie, fît Georges.
Et soudam, Henriette demanda à la nourrice :
— Pourquoi a-t-elle toujours ses petites narines humides ?
— Oh! ce n'est rieU; ça, madame, un petit riiume... ce n'est rien du tout.
C'était la preuve lamentable de la faute du père..,
Huit jours après cette petite scène, mademoiselle Germaine ayant bien voulu sourire, Georges et sa femme partirent pour quinze jours aux bains de mer.
Le soir même de leur départ de Montjay, Georges et Henriette allèrent une dernière fois rendre visite à leur fillette.
Et ce fut une nouvelle explosion de tendres sentiments,
Henriette éprouvait à se séparer de sa fille une peine immense. Mais la sage-femme l'avait ordonné, presque exigé, il fallait à la jeune mère le grand air salutaire et vivifiant d'une de nos plages de l'Océan pour se remettre définitivement.
Une lieure durant, Henriette berça sa fille, la caressa, la dorlota.
Georges, de temps en temps, la lui prenait presque de force ou s'accroupissait à terre et exigeait qu'on lui mît la petite sur les épaules pour faire à « dada. »
Mais la petite n'avait pas Fair de goûter énormément ce jeu, et tendait inconsciemment les bras vers sa nourrice, en criant soudain très fort.
Henriette la donna à la Bretonne.
— • Oh! la vilaine qui n'aime pas ses parents!
Les deux époux, après avoir une dernière fois embrassé leur fille très occupée à téter sa noun'ou, après avoir aussi fait les plus grandes et les plus sévères recommandations, franchirent le seuil de -la maisonnette et se dirigèrent vers la gare de Bures, oii stoppait quelques instants après le train qui les amena à Paris.
Trois heures après leur départ du village de la vallée de Cbevreuse, ils prenaient à la gare Montparnasse le train express à destination des Sables-d'Olonne.
Georges avait retenu un wagon-coupé.
Il était neuf heures du soir, lorsque le train s'ébranla.
Perdus presque dans un coin du compartiment de luxe, pelotonnés l'un contre l'autre, les deux époux, sous la clarté douteuse du lumignon voilé de serge bleue, ne parlaient pas.
Bercés par le cahotement de la voiture, ils rêvaient et s'abandonnaient complètement.
Henriette, encore très faible, sentit peu à peu ses paupières se fermer. Elle s'endormit.
Georges, lui, tout au contraire, restait éveillé.
Des souvenirs lui revenaient en mémoire.
Cette route, il l'avait déjà faite dans de combien tristes et pénibles circonstances?
C'était tout un chapitre du livre de sa vie qu'il relisait... Et les feuillets de ce livre étaient encore humides des larmes qu'il avait versées à l'heure où, à peine réconforté par le scepticisme du charlatan, il s'était enfui pour cacher sa tare.
Mais soudain la réalité d'aujourd'hui l'arracha de devant ce sombre tableau d'hier.
Il sentait, contre sa poitrine, battre le cœur de l'aimée, et une grande consolation le rendait fort : sa femme^ d'abord, sa fille ensuite, étaient sauves.
Et lui, il ne ressentait nulle atteinte du mal qu'il jugeait terrassé, vaincu.
Alors, un peu grisé par toutes ces apparences de boniieur, il s'abandonna tout entier à ses rêves d'avenir.
Selon lui et grâce à lui, à l'énergie qu'il se supposait avoir eue, l'équilibre de son existence était, à cette heure exquise de sa vie présente, vraiment bien rétabli.
Deux seules préoccupations désormais : sa femme, sa fille.
Et ce fut seulement alors qu'il pensa :
— Tout de même, si le docteur que j'ai été consulter n'avait pas été sérieux, vers quels malheurs ne m'aurait-il pas précipité?
Il devint sévère :
— Si,. pas guéri, j'avais tout de même épousé Henriette, j'aurais été un misérable.
Il pressa plus fort sa femme contre sa poitrine.
— Ma pauvre Henriette !
Il venait d'avoir une vision atroce!
Sa femme contaminée, sa fille aussi.
La pauvre petite venant au monde diiïormc, vouée à une mort atroce et certaine.
Il frissonna à nouveau.
Mais à quoi bon penser à tout cela, avoir de pareilles visions?
11 se le défendit et, tout au bonheur de sentir palpiter contre lui un corps dévotement aimé, il s'endormit.
Lorsque, presque au même moment, les deux époux s'éveillèrent, lo train venait de dépasser La Roche-sur- Yon.
Levée tôt, en compagnie de son mari, elle courait à la plage, s'asseoir sous sa tente... (Page 451.)
La clarté vive d'un merveilleux lever de soleil les inonda. Leur premier mouvement fut pour s'embrasser.
Et, tout de suite, l'un en face de l'autre, ils regardèrent la campagne. — Comme c'est joli !
TIenriettc, en abandonnant ses mains, ajouta à voix basse, en fermant les yeux :
Liv. S7. Les Avariks. Liv. D7.
— Et comme je suis heureuse !
— Moi aussi, ma chérie, je suis heureux, très heureux.
— Par instants, même, ce bonheur m'inquiète!
— Pourquoi ça ?
Je ne sais pas, cela me paraît si beau, si surhumain... J'ai peur qu'il
soit brusquement entaché de douleur.
Toujours tes vilaines idées noires l
— K faut me pardonner.
Ouj^ ma chérie, de tout cœur, mais je t'en prie, ne sois pas aussi
pessimiste.
— Allons, ne pensons plus à cela 1
I^on, n'y pensons plus, pensons plutôt aux quelques jours que nous
allons passer seuls, dans un petit coin perdu de la grande plage, à Tabri de tous reo-ards indiscrets, dans le silence d'une retraite désirée, voulue, loin du bruit de Paris, en face de la mer calme... Comment te sens-ta?
— Mais très bien l
Pas trop fatiguée par cette nuit passée en wagon?
— Oh! pas du tout !
— As-tu bien dormi?
— Oui, mats j'ai rêvé.
Ah! ah!... moi aussi... à quoi as-tu rêvé?
— Devine.
— A Maimaine.
Oui, mon chéri, et j'ai fait un vilain rêve... la nourrice ne voulait
plus mêla rendre et, quand elle s'y décidait enfin, c'était ma fille qui s'écriait : « Je ne veux pas aller avec la madame ! J' veux rester avec maman Ririe .. » Et puis, toi, tu ne disais rien... tu ne me défendais pas... c'est stupide... n'en parlons pas... Et toi, ton rêve?
— Oh ! des folies aussi !
— Dis toujours !
— Mais non.
Alors si tu refuses de me raconter ton rêve, c'est que c'est trop vilain... tu me trompais?
— Ma foi... je ne sais plus...
— Tu m'as peut-être déjà trompée!
Oh! Henriette... c'est mal de dire cela.
Tu ne me tromperas jamais?
Jamais... Pourquoi ne te serais-je pas fidèle?... Non, mais dis voir
un peu pourquoi?
Je ne sais pas... une fantaisie... quand nous étions fiancés...
— Ah! si tu fouilles dans ma vie de garçon, je vais me fâcher tout rouge.
— Enfin^ tu ne m'as été fidèle que depuis que nous sommes mariés...
— Dame! avant, j'étais libre...
— Alors, vous autres hommes, vous finissez à peine de murmurer à votre future de tendres paroles que vous trouvez moyen, une heure après, d'aller rendre visite à votre maîtresse et de lui prodiguer vos caresses, vos baisers?...
— Mais qu'est-ce que tu as, ma chérie, et pourquoi ce sujet de conversation?.,. Notre amour ne t'en fournit-il pas d'autres?
Mais avec un entêtement bizarre, Henriette questionna encore :
— Tu as dû faire comme tes amis, enterrer ta vie de garçon? Une ombre passa sur le visage de Georges.
Sa femme venait, sans le savoir, de lui rappeler son plus affreux cauchemar.
Il baissa le regard, puis soudain, prenant sa femme dans ses bras, cachant son visage dans la nuque d'Henriette, il avoua :
— Eh bien ! oui, mais tu ne peux pas m'en vouloir; c'est l'habitude et tous les maris, même les plus épris, commettent cette soUise-là.
Les deux jeunes gens restèrent quelques instants silencieux. Henriette regrettait ses paroles, mais c'avait été plus fort qu'elle. Elle avait obéi à un besoin d'inutile et mauvaise curiosité. Georges, grand câlin, âme tendre, lui murmura :
— Ce n'est pas aujourd'hui, que nous sommes si heureux, que tu vas me reprocher des peccadilles de vie de garçon... Tout ce dont tu pourrais parler, c'est de l'histoire ancienne, du très lointain passé... embrassemoi... fini... oh! que c'est vilain d'être jalouse comme ça... Tu ne veux pas m'embrasser?
— Mais si... si... oh! si !...
Deux jours après, Georges et Henriette, confortablement installés dans une maison de pêcheurs industrieux, commençaient à vivre leurs vacances.
L'air de la mer, en quelques heures, avait agi salutairement sur le tempérament de la jeune femme.
Elle était toute ragaillardie. Dans ses prunelles brillait une fiamme inaccoutumée. Elle souriait à Georges, à chaque instant, sans motif, pour la simple raison qu'elle était heureuse, et ces sourires éclairaient divinement son visage, c'était toute sa joie qui s'accusait au coin de ses lèvres pâlies.
Levée tôt, en compagnie de son mari, elle courait à la plage, s'asseoir sous sa tente et là, devant la mer immense, s'amusait des ébats des baigneurs et des espiègleries des bébés, avec leurs jambes nues, et qui s'ingé-
45â LES AVARIÉS
niaient à construire dans le sable de très compliquées fortifications que le flot, quelques instants après, lentement éparpillait avec un bruit de murmure berceur.
De voir tout ce petit monde s'ébattre, en éclatant de rire, Henriette en éprouvait une frénésie maternelle.
Devant la foule bariolée des gamins espiègles, la jeune nicre n'avait qu'une pensée et, cette pensée était pour sa fille, pour sa fille si loin d'elle!...
Et elle disait, en regardant une brune fillette aux cbeveux bouclés, aux gros mollets, au beau regard espiègle et étonné : — C'est ainsi qu'elle sera, ma Mémaine. Ce spectacle de l'enfance l'attendrissait étrangement. Et des larmes lui montaient aux yeux.
Georges, à ce moment précis, alors, Georges qui la dévisageait avec ses
yeux tout ronds, brillants de tendresse, la prenait dans ses bras, et mur-
muraità son oreille des petits mots câlins d'encouragement et d'espérance.
Henriette se laissait bercer par la musique des paroles afTectueuses.
Cbaque jour, vers dix heures, ils recevaient une lettre de madame Dupont.
La grand'mère tenait rigoureusement un journal de la vie de la petite
Germaine.
Et ce fut par elle qu'ils apprirent qu'elle « avait son petit nez très sensible aux courants d'air, qu'elle était toujours un peu enrhumée, mais qu'à part cela, elle se portait très bien, tétait comme une grande personne et menaçait de devenir aussi volontaire que monsieur son père qui avait été, on pouvait bien le lui dire maintenant, très difficile à élpver. »
Les deux jeunes gens s'amusaient beaucoup de ces épitres quotidiennes où s'affirmait en termes émus la bonne santé de la petite Germaine.
Georges, de cela, se montrait très heureux, ne cessait de s'exclamer qu'il était ravi que sa fille eût une forte constitution.
— Tu avais donc peur qu'il en fut autrement? questionnait Henriette. • — Moi?... Mais pas du tout, du tout, du tout!
— J'aurais eu tant de chagrin si ma petite mignonne n'avait pas été telle (jueje la rêvais!
Et, avec beaucoup de tristesse dans la voix, Henriette ajoutait :
— Est-ce que tu as remarqué ce petit aveugle, dont les parents ont leur cabine à coté de la nôtre ?
— Oui, ce pauvre mignon.
— Ce n'est pas triste, c'est lugubre de le voir, ses petits yeux clos toujours dirigés vers le soleil, jouer, sourire, comme il peut, sans jamais quit ter la main do sa bonne... C'est navrant...
Avec une belle insouciance, Georges déclara :
— C'est peut-èlre à son père quTl doit cette belle infirmité 1 Henriette, à ces mots, ne put cacher son étonnement. Tout de suite elle posa mille questions.
Alors, ce qu'elle avait entendu dire était donc vrai? les trois quarts du temps le père était responsable de la mauvaise constitution de son enfant?
Oui, c'était vrai, Georges le lui apprit, et lui apprit aussi comment et de quelles façons outrageantes un homme pouvait devenir un criminel.
Tous ces pères-là ne s'étaient pas soignés du mal, et voilà ce qui en résultait : des malheureux voués aux pires misères.
Et, pour conclure, l'avarié déclara :
On peut avoir n'importe quelle maladie, ce n'est jamais un crime et nul n'aie droit de vous en faire un reproche; mais cela, à condition que le malade soit un honnête homme et se soigne convenablement.
Henriette, avec quelque stupeur dans le regard, le dévisageait.
D'une voix tranchante, elle déclara :
— Quand un homme a eu de ces maladies-là, guéri ou pas, il ne devrait jamais se marier.
— Ne dis pas cela, Henriette.
— Si, si, je le dis parce que je le pense profondément... C'est indigne... Alors, il y a des maris...
— 11 y a des maris très fidèles qui peuvent être atteinls...
— Allons donc?
— Mais si... cette maladie-là peut s'attraper en buvant ou en mangeant, au restaurant, au café, est-ce qu'on sait! Et franchement il serait inhumain de tenir rigueur à un malheureux atteint dans ces conditions-là.
— Oui, c'est vrai, fit Henriette, tu as raison... mais parlons d'autre chose, veux-tu?
I, ECU li ANGE
Depuis quinze jours les jeunes époux élaient rentrés à Paris, laissant à Bures leur petite (ille aux bons soins de la nourrice.
Henriette, un peu plus faite à la cruelle séparation (jue lui avait imposée
4b4 LES AVARIÉS
son manque de lait, ne passait pas une journée sans confectionner pour sa Mémaine un petit bijou de lingerie.
Confortablement installée dans une bergère près de la table à ouvrage^ voisine du bureau de son marie, elle cousait, sans perdre une minute.
Lorsque la brassière ou le béguin étaient terminés, elle en coiffait son poing, s'attardait dans la contemplation du petit ouvrage, souriait, frissonnante de plaisir.
Et on pouvait l'entendre murmurer :
— Voilà encore un [etit b jnnet que je vais pouvoir envoyer à la nourrice... Comme elle sera gentille là-dessous, ma Germaine!
Et, avec un geste puéril, tout comme l'aurait pu faire une fillette, au temps des poupées, Henriette minaudait :
— Allons, Mémaine, faisez une rizette à sa maman... Oh! amour! Et follement, elle embrassait le bonnet avec frénésie !
Tous les dimanches, en compagnie de son mari, elle se rendait à Bures chez la nourrice.
Toute la journée, elle la passait auprès du berceau d'osier où reposait sa fille.
Souvent, deux heures durant^ elle la berçait, sans ressentir de cela la moindre fatigue.
Georges, à ses côtés, le cœur en joie, assistait à ce spectacle maternel qui le ravissait.
Il ne quitait pas la petite des yeux. ^
Et, disons-le, il s'attardait, lorsqu'on démaillotait l'enfant, à regarder la chair rosée de l'innocente. ^
Le moindre petit bouton captivait son attention.
Tout de suite il questionnait :
— Qu'est-ce qu'elle a là?
Mais un mot de la nourrice le rassurait :
— Ce n'est rien du tout, monsieur, allez!
Henriette ne pouvait s'empêcher de trouver un peu bizarre cette cramte continuelle qu'avait son mari de quelque maladie pour leur enfant.
Elle lui en fit même la remarque, lui reprochant d'être ennuyeux, à la fin, avec ses craintes exagérées.
— Ma parole, on dirait que tu escomptes la moindre de ses indispositions... Tu crains donc quelque chose?
— Moi... mais non... pas du tout... seulement...
— Seulement... quoi?
Alors, tout bas, Georges déclarait :
— On ne sait jamais avec les nourrices...
— Tu as quelque chose à reprocher à la nôtre?
— Oh! évidemment non, mais ça s'est vu, des nourrices ont gâché souvent la vie des enfants qu'on leur confiait.
— Ah ! tu es sûr de cela ?
— Absolument.
— Tu vas me donner des inquiétudes.
— Ne te fais pas de mauvaises idées, celle-ci me paraît très saine.
— Papa a consulté le docteur.
— Oui... enfin !...
Henriette parut subitement très inquiète.
Son regard interrogatif pesa longuement sur Georges auquel elle finit par dire :
— Si tu crains quelque chose, reprenons Germaine !
— Oh ! mais non... nous n'en sommes pas là !
— Pardon, pardon, au contraire^ nous en sommes là... Si tu as le moindre doute...
— Mais non, ma chérie... Allons, ne fais pas du vilain roman, pas de chimères...
— Tu es merveilleux, toi. Tu vous dis des choses pareilles, et il ne faudrait pas s'y arrêter... Alors on ne les dit pas.
— Mettons que je n'aie rien dit, voilà tout... Et puis, j'ai eu tort, cette nourrice-ci a fait-ses preuves.
— Elle a de très bons certificats, un livret satisfaisant...
— Mais oui, mais oui... c'est fini !
Henriette avait reporté son regard sur sa fille qui dormait dans ses bras. A mi-voix, elle balbutiait : »
— Ma pauvre petite Germaine !... voyez-vous qu'elle soit malade... oh! mon petit ange !
Le soir, en quittant Bures, vers six heures, pour rentrer dîner à Paris, Henriette fit des recommandations à la nourrice :
— N'est-ce pas, nounou, si jamais notre enfant venait à être seulement indisposée, écrivez-moi tout de suite.
— Mais oui, mais oui, madame... vous faites pas de mauvais sang... elle a pas envie d'être malade cette pauvrette... Le pays est sain, jamais d'épidémie et elle a du bon lait... y a rien à craindre.
Dans le train qui les ramenait à Paris, Georges, comprenant qu'il avait, avec quelques mots, semé un trouble léger dans l'esprit de sa femme, essaya de la distraire, la taquina. Il y réussit.
Et bientôt Henriette chassa loin d'elle des préoccupations que rien ne justifiait.
A trois semaines de là, vers cinq heures de l'après-midi, Georges pénétra en coup de vent dans la pièce oii se trouvait Henriette.
Et, tout de suite, après l'avoir embrassée, avec un trouble léger dans la voix, il demanda :
— Maman n'a pas envoyé de dépêche?
— Non, je n'ai rien reçu.
— Ah! oui... je respire... j'avais peur... c'est qu'il n'y a rien de grave.
— Non, je l'espère... s'il y avait eu quelque chose, ta mère nous aurait télégraphié.
— Plutôt deux fois qu'une.
— Et cependant, malgré cela, je suis in(juiète...
— Il ne faut pas, ma chérie... Toutes les nourrices écrivent aux grand'mères que les petits sont souffrants... de temps en temps... Los grand'mères accourent, comme l'a fait m.aman. Lorsqu'elles arrivent, la petite se porte à merveille et on parle de coliques... Un point c'est tout... Allons, faisez une risette à votre mari, tout de suile... là, c'est ça... Ah! ma chérie! comme je t'aime!
— Nous irons dimanche à Bures, n'est-ce pas? Georges fit la moue.
— Dimanche, mais tu n'y penses pas, nous avons des cousins à déjeuner.
— Je me lèverai de bonne heure, je serai revenue pour midi.
— Allons, soit, nous irons dimanche matin. Es-tu contente?
— Oui, mon chéri... et je le serais encore davantage, si ta mère nous avait envoyé des nouvelles.
— Pas de nouvelles, bonnes nouvelles.
— Oui... enfin... Elle est si loin, notre pauvre mignonne... Je ne vis pas... si encore je l'avais près de moi...
— Que veux-tu, la nourrice n'a pas voulu venir chez nous!
— Tiens, il y a des instants où je me dis que nous aurions peut-être mieux fait de la reprendre.
— Tu reviens là-dessus... encore?
— Ne me gronde pas...
— Je ne te gronde pas, mais je trouve inutile de toujours répéter les mêmes choses... Elle n'aurait pas été mieux chez nous, au contraire... ,
— Oh! pour cela, un bébé est toujours mieux soigné par sa mère...
— Ça, c'est une erreur... mais passons... Ce n'est pas ma faute, n'est-ce pas, si on l'a placée à Bures, c'est ton père qui a tout fait... Il fallait lui
Georges dévisagea sa mère. — Tout son sang lui afflua au cœur... (Page 464.)
faire tes observations... moi, je suis de son avis, elle est bien mieux à la campagne...
— Elle est faible, c'est vrai; l'air de Paris ne lui vaudrait rien.
— Certes, et ce n'est pas dans les squares, au miHeu des odeurs de friture, que nous lui aurions fait des poumons d'acier.
— C'est vrai 1
Liv. 58.
Liv. 58.
-rr= Je s£|.is bien qu'il y a les militaires, la musique deux fois par semaine. . . ipais 00 n'pst pas encore de son âge ..
— Ne me taquine pas... Tu as raison,., e§iit fois raisfin..;! L'^^ir do IJurea lui est salutaire et sa nourrice est une brave femme.
— m elle pst (ière, va, la nourrice, d'élever la petite^Ûlie d'un député. lUt Georges, en mimant les allures des paysans^ §n imitant leur façQn
dp parler, réussit à faire rire bien franchement sa femm§- Henriette s'écriait :
-^ Que lu es enfant, mon ehépi !
— Dis que je ne gais pas faire les imitations !
— Au contraire.,, l'artistp de la êcala ne le va pas h h cheville.
— Et, pujsqup madame ft ehassé sas papillons naipp, nous irons ce soir au théâtre.
— Ce soir?
— Oui, pp mv, à rOpéra=Cou^if|ue.., Tu ne veux pas?
— Et si ta mère nous télégraphiait ?
— Mais ellp no télégraphiera pas, elle sera ici demalu.,., Croia-tu qu'pllo ne serait pas déjà là avec la nourrice et la petite, si celle-ci était inaladP-
— Oh! si!.,.
— Alors?,,. Tu sais bien qu'elle l'adore, notre MémaiuPi
— Pour ça, Germaine peut sp vanter d'avoir une grand'mèr^ qui TaimP un peu!
— Ellle l'aime pas, elle l'adore.
■=t: Ta mère est si bonne!
— Nous somu^os tous comme ça dans la famiUp I
— Ah! je ne t'ai pas raconté, dimanche dprnipr-..
— Tu RP m'as rien raconté du tout...
r-T C'est vraiv %ure-toi...
Mais Gporges l'interrompit :
— Pardon, belle dame... quand une petite femme comme vous raçQUtP quelque chose de gentil à son mari, elle vient s'asseoir sur ses genoux... venez tout de suite!
Henriette se jeta sur les genoux de son mari.
— Maintenant, vous pouvez narrer votrp histoire.
— Voilà, ligure-toi que dimanche dernier, tu étais sorti... je ne sais pas oii tu étais allé. . .
— A la pêche!
— Ah ! oui, c'est vrai, ta vilaine pêche !
— Ne dis pas cela, la pêche est pratiquée par les sommités du monde intellectuel.
— Ça va bien... Dimanche donc, tu étais à la pêche, la nourrice avait profité de notre présence pour aller à la messe; moi, j'étais dans la petite pièce qui sert de salle à manger à la nourrice et ta mère se croyait toute seule avec Germaine... Non, ce que c'était amusant! Je l'entendais et je ne me serais pas montrée pour un empire... Elle lui en racontait de toutes les couleurs... Des jolis petits mots... bêtes, si tu veux, mais si tendres... J'avais à la fois envie de rire et envie de pleurer.
— Elle devait l'appeler « mon petit bon Dieu. »
— Juste ! tu l'as entendue?
— Non, mais c'est comme ça qu'elle m'appelait^ quand j'étais petit.
— Lorsque je suis entrée dans la pièce, elle m'a juré que Germaine l'avait reconnue et lui avait souri.
— Bonne-maman!... Ça ne vaut pas la fois oii je suis entré dans sa chambre; elle ne m'avait pas entendu, parce que la porte était ouverte et je l'ai vue; elle était en extase devant un des petits souliers de baptême qu'elle a fait faire sur mesure... Non, tu te rappelles quand on a pris mesure à Germaine... Je la vois encore mettant le peton de la petite sur un papier et prenant le contour du pied à l'aide d'un crayon... Ça chatouillait Mémaine... Non, c'était roulant... Et tu sais, le soulier, elle l'a pris et elle l'a embrassé, comme ça, tiens.
Georges embrassa sa femme.
— Alors, qu'est-ce que tu as dit?
— Rien, je me suis retiré tout doucement, tout doucement, et à travers la porte, j'ai envoyé un gros baiser à la bonne grand'mère.
— Et qu'elle n'a pas été longtemps à s'habiller avant-hier, quand elle a reçu la lettre de la nourrice pour aller prendre le train de huit heures cinquante.
— Elle n'est même pas venue nous voir, elle nous a fait porter un mot,
— J'aurais dû faire comme elle, aller à Bures.
— Voilà que tu vas recommencer avec tes idées noires!... Oh ! que tu es naïve, ma pauvre Henriette! Tu crois tout ce qu'on te dit... Moi, j'ai bien flairé toutde suite la vérité... Lanourrice veut nous tirer une carotte... Veux-tu parier?... Tiens, je te parie quelque chose!... qu'est-ce que tu veux parier?... Tu ne veux pas... Veux-tu... tiens... je te parie le beau collier... tu sais, le collier, avec la grosse perle, que tu as tant regardé l'autre jour rue de la Paix?
— Non, j'aurais trop peur de gagner.
— T'es bête! tu crois donc que je ne l'aime pas autant que tu l'aimes?... ma petite gosse... Sais-tu seulement l'âge qu'elle a, non, mais son âge... là... exactement?... Oh! tu vois!... Elle a quatre-vingt-onze jours et huit
heures... Ah ! ah! Hein? Quand elle marchera toute seule î... Ace momentlà, je te le jure, on la reprendra avec nous... On ira tous les deux, la tenant chacun par une main, lui faire voir les guignols des Champs-Elysées ; on l'habillera tout en blanc, si elle ne frise pas naturellement, on lui bouclera ses cheveux. . . Ah ! ma chérie ! ce qu'il y en aura des parents qui nous envieront !
— Mon Georges !
— Seulement, pour ça, il faut attendre, au moins^ un an.
— Oui, un an, et encore^ marchera-t-elle à un an?
Moi, je marchais à neuf mois... j'ai toujours été très avancé pour
mon âge !... et toi, marchais-tu, à neuf mois ?
Oh! non... à quatorze mois, je mettais à peine un pied devant l'autre...
un vrai château branlant.
Ça, c'est ennuyeux, si elle tient do toi, nous allons pouvoir attendre.
— C'est ta faute aussi.
— Comment, ma faute ?
Parfaitement. Si tu n'avais pas fait retarder notre mariage de six
mois...
Ah! voilà que tu reviens encore là-dessus...
Ne te fâche pas, mon chéri ! Si je regrette tant cet ancien contretemps, c'est qu'il a retardé, de six mois, notre double bonheur.
Oui, mais il ne pouvait en être autrement... Je te l'ai déjà répété cent
fois, je n'ai fait que mon devoir... Enfin, réfléchis : voilà un médecin qui me dit que je suis peut-être poitrinaire... je n'allais pas me marier...
— Je n'ai jamais pu croire cela, moi.
— Comment, tu n'as jamais pu croire?
— Non, je te l'avoue très franchement... Voyons, regarde-toi dans une glace, est-ce que tu as l'air d'un poitrinaire, toi?... C'est un âne, ton médecin.
— Ça, en général, je te l'accorde, ils ne sont pas forts.
— Quand je pense que tu m'avais écrit dans une lettre que tu voulais attendre trois ou quatre ans même...
— Oui, pour être certain que vraiment je n'avais rien aux poumons...
— Tu m'appelais naïve, tout à l'heure, et toi, parce qu'un médecin.., Georges continua sa lugubre comédie :
— Mais tu sais bien que, réellement, j'avais bien un commencement de ■•î»ronchite chronique... Je sentais bien, quand je respirais un peu fort... tiens... comme cela... un peu plus fort encore... commecela, oui... j'éprouvais ici et là, de chaque côté de la poitrine, une lourdeur, un embarras.
— Ce n'est pas cela qui aurait dû faire reculer notre mariage.
Mais Georges prit une attitude :
— Si ! si! c'était un devoir, je te dis. Je n'avais pas le droit de t'exposer à avoir un époux phtisique... et t'exposertoi-mème... Je ne regrette rien...
Avec un clignement d'yeux accompagné d'un sourire entendu, il ajouta :
— Seulement, 'tu sais, les célébrités, à présent, ça me fait rire... non, mais si je connaissais quelqu'un de malade, je lui dirais : « Vous savez, les célébrités à quarante francs la consultation... je ne vous les conseille pas ! »
Le malheureux inconscient, depuis six mois, la répétait-il assez cette phrase-là !
A l'entendre, on aurait pu supposer qu'il cherchait à se convaincre et que, plus ils les répétaient, ces mots ironiques, plus il avait foi en lui.
Henriette partageait sa gouaillerie.
— Et le tien demandait quatre ans pour te guérir?
Avec la très grande bonhomie d'un brave homme prêt à tout pardonner, il fît :
— Dame!... tu sais... ce sont des médecins, mais ce sont des hommes, il faut qu'ils vivent... alors, des consultations à ce prix-là, ils aiment mieux qu'il y en ait beaucoup !... C'est au malade à ne pas être une bête, et à démasquer le petit subterfuge.
— Ça ne fait rien, ce n'est guère délicat... Et un petit médecin de rien du tout t'a guéri en trois mois...
— Oui, ma chérie, un petit médecin de rien du tout...
— C'est un de tes amis qui te l'a indiqué ?
— Pas du tout... j'ai trouvé son adresse à la quatrième page de mon journal.
— ■ Voilà une adresse que tu dois avoir conservée ?
— Ah bien ! pas du tout, on me la demanderait aujourd'hui que je serais bien embarrassé pour la donner!
— Allons donc '
— Parfaitement. Non seulement, je ne sais pas ce que j'ai fait du papier sur lequel je l'avais notée, mais encore, je l'ai oubliée, mais oubliée, là, tout à fait... Je sais bien vaguement que c'est dans le quartier Breda, mais on me dirait : « Tu vas le retrouver ou on te coupe le cou, » je serais forcé de me laisser couper le cou... c'est vrai... Ce que c'est tout de môme que le cœur humain... Voilà un homme qui m'a sauvé, guéri... c'est à peine si je me souviens de sa figure... C'est dégoûtant.
— En tout cas, voilà pourquoi Germaine a six mois de moins qu'elle ne devrait avoir I
— Ça fait que nous la garderons plus longtemps ! ■ — Gomment ça?
— Dame, elle se mariera six mois plus tard, comme ça. — ■ Oh I ne parle pas de ca, je t'en prie 1
— Pourquoi donc?
— J'ai déjà de la peine de penser qu'elle se mariera un jour. . . qu'elle nous quittera pour se jeter dans les bras d'un inconnu qui nous en séparera.
— Ohl que tu es déjà belle-mère... Même avant de le connaître, et parce qu'il te prendra ta fille, tu détestes ton gendre,
— Qu'est-ce que tu veux, toutes les mamans sont comme moi.
— Moi, au contraire, je suis très content, je nie vois montant, avec elle, à mon bras, l'escalier de la Madeleine.
— Pourquoi de la Madeleine ?
— Je ne sais pas... La Madeleine, ça fait mieux, c'est plus imposant... Enfin, je la vois, sous son voile blanc, et moi, en habit... décoré...
— Décoré? qu'est-ce que tu aurais fait pour être décoré?
— Je ne sais pas... oh! ça, je ne sais pas du tout... mais je me vois décoré... explique ça comme tu voudras, moi, je me vois décoré... Je vois aussi tout, comme si j'y étais, oh ! mais ça, je le vois, les mollets blancs du suisse, sa hallebarde, les petites modistes et les marmitons faisant la haie... Et puisj des Heurs, beaucoup de fleurs. Un parfum d encens... et la voix des orgues... la voix, très grave qui vous fait frissonner...
Henriette avait baissé les yeux.
Son mari venait d'évoquer un de ses meilleurs souvenirs, celui du jour de son mariage.
Ce tableau qu'il venait de faire de ce grand jour de la vie, la jeune femme venait de s'en rappeler les moindres détails.
Et d'autres encore, plus intimes, presque sacrés lui revenaient en mémoire.
Elle se rappela soudain de quelle délicatesse Georges avait paré son premier geste d'époux.
Elle frissonnait et son regard rencontra celui de l'aimé.
L'avarié la serra plus étroitement dans ses bras, et cachant son visage dans sa nuque :
— Tu te rappelles, mon aimée ?
— Oui, je me rappelle... mon Georges... et je pense : « Notre Germaine aura-t-elle un mari comme toi, aussi délicat, aussi tendre, aussi respectueux? »
— ■ Tu vas me faire rougir,
— Ne plaisante pas... je dis la vérité et tu le sais bien... .
— J'ai fait tout ce que j'ai pu, pour mériter ton amour et te faire aimer l'amour.
— Et je t'adore... jamais je n'oublierai ce que je viens de te rappeler... Ce sont ces souvenirs-là qui nous rendent lâches, nous autres femmes, et qui nous font parfois pardonner à l'époux les fautes les plus graves...
— Oh I ma chérie, comme je t'aime !...
Et, enlacés, pendant de longues minutes, les deux jeunes gens^, silencieux, revécurent beaucoup de leurs meilleurs jours.
Comme six heures sonnaient, Henriette^ transfigurée, s'échappa des bras de son mari :
— Mon chéri, je vais te quitter!
— Vrai?
— Oui, je vais aller jusque chez madame Daubray; c'est son jour et j*y dois retrouver maman.
— Va, ma chérie... moi, pendant ce temps, je vais écrire quelques lettres et allei' chercher nos places pour ce soir.
— C'est ça... à tout à l'heure.
• — Au revoir, ma mignonne.
Après un dernier et très long baiser, ils se séparèrent.
Sitôt qu'il fut seul, Georges se frotta les mains, alluma une cigarette, en chantonnant.
Il avait le cœur léger des gens heureux et dont le bonheur semble à l'abri de toute atteinte.
Bien calé dans son fauteuil, devant son bureau, il commença d'écrire ses lettres.
Il venait de caTlieter la troisième, lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit.
Au bruit il releva la tête.
Un cri jaillit de sa gorge.
— Maman !
Il se précipita au-devant de sa mère qu'il embrassa et à laquelle il demanda tout de suite :
— Toi?... comment se fait-il... nous n'avons pas reçu de dépêche... Nous ne t'attendions que demain... Henriette était un peu inquiète, mais je l'ai rassurée. Elle vient de sortir...
— Oui, jo le sais, la femme de chambre m'a dit... Je préfère qu'elle ne soit pas ici..«
Georges dévisagea sa mère.
Tout son sang lui afflua au cœur, un tremblement subit s'empara de tous ses membres.
D'une voix immédiatement altérée, il questionna :
— Qu'est-ce qu'il y a?
Madame Dupont, visiblement très émue, se laissa choir sur un siège. ^ Un long silence se produisit, i. Enfin elle se décida :
— J'ai ramené l'enfant et la nourrice.
Georges, à son tour, dut s'asseoir.
Une horrible pensée venait de traverser son esprit. En mâchant les mots^ il demanda :
• — Est-ce que la petite est malade ?
— Oui.
— Qu'est-ce qu'elle a?
Alors, madame Dupont regarda longuement son fils, puis répondit •
— Rien de grave... pour le moment du moins... je l'espère.
— Ah!... il faut envoyer chercher un médecin.
— J'y ai pensé... je viens de chez lui.
— De chez lequel?
— Celui des Loches; le nôtre étant mort.
— Tu as eu tort.
— Pourquoi ça, tort?
— Mais parce que j'ai le mien, moi.
— Ah ! si tu crois que j'ai réfléchi à tout ça... Non, j'ai vu la petite malade, j'ai télégraphié tout de suite à celui des Loches.
— Et alors?
— Aussitôt arrivée à Paris, je lui ai porté la petite.
— C'était donc si pressé?
— Oui. D'après ce que m'avait dit le médecin de la nourrice, j'avais hâte d'être rassurée.
— Et tu l'es?
— A moitié.
— En somme il n'y a rien de grave?
— Pour le moment, non, rien à redouter.
— Alors, quand tu es arrivée de là-bas...
— La nourrice était très inquiète sans savoir pourquoi.
— Comment as-tu trouvé bébé?
— Assez bien... elle n'avait pas l'air trop souffrante... elle dormait... J'ai fait prévenir le docteur d'Orsay qui est venu tout de suite.
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Docteur, je vais tout vous avouer... (Page 471.)
— Et qu'est-ce qu'il a dit?
— Qu'il fallait immédiatement retirer la petite à la nourrice et la mettre au biberon ou au lait de chèvre.
— En voilà une idée !... La nourrice n'est donc pas bonne?
— Ah! je ne sais, moi... toujours est-il qu'il m'a dit que le mal dont souffrait Germaine était très grave.
Georg-es sentit une sueur froide perler sur son front. Liv. 59. Les Avariés.
Liv. 59.
Un terrible pressentiment, cette fois l'assiégea, l'obséda. Sa mère, après un temps do silence, continua :
— Alors, sans rien lui dire, j'ai décidé nounou et nous avons pris le
train...
Avec une impatience significative, Georges questionna :
— Mais enfin, quelle maladie a-t-elle?
Madame Dupont baissa les yeux.
Elle parut réflécbir longuement.
On sentait qu'elle voulait cacher la vérité.
Elle finit par répondre :
— Je ne sais pas.
Comment, tu ne sais pas?... alors, tu no l'as pas demandé à ce médecin?
— Si...
— Eh bien!... il l'a bien au, lui... Il sait, pour t'ayoif interdit de laisser
l'enfant chez la nourrice.
— II... il m'a répondu évasivement.
11 n'en savait rien lui-même probablement.
— Probablement...
Madame Dupont venait de prononcer Ce mot avec, dans la voix, un accent lamentable de tristesse et d'angoisse.
Alors, Georges, au comble de l'inquiétude, continua d'interroger : Et le docteur des Loches auquel tu as montré la petite?
— Eh bien?...
— 11 a sans doute été'plus explicite, plus catégoriciue, lui... Il t'a dit... le nom de la maladie ?
— Non, il m'a dit : Ah I mon Dieu 1 pauvre petite... et m'a dit de le prévenir qu'il allait venir te voir.
Georges murmura :
— Oh! mon Dieu!...
Sans force, il questionna cependant :
— Il est donc inquiet?
— Oui.
— Très inquiet?
— Oui...
— Et il veut me parler?
— Oui.
— C'est bien 1...
— Lorsqu'il a vu la nourrice que j'avais laissée au salon, il, m'a rappelée dans son cabinet et m'a dit i « Madame, il m'est impossible de continuera
donner des soins à cette enfant, si je n'ai pas aujourd'liui mèine une conversation avec le gendre do mon client. » — J'ai dit : « Bien... il ne tardera pas... »
Sans larmes, à lui-même, Georges murmura :
— Ma pauvre petite fille !
Madame Dupont le regarda avec une lueur d'étrange pitié dans les yeux.
En hochant la tête, elle répéta :
— =• Oui, c'est une pauvre petite fille !
Alors, après un long silence, l'avarié tendit les bras vers sa mère :
— Maman !
Mais, juste à cet instant, la porte s'ouvrit.
Un domestique parut et s'approcha de madame Dupont.
A voix basse il dit :
— C'est le docteur de M. Loches qui demande avoir madame.
— C'est bien, faites entrer.
— Je reviens tout de suite, dit Georges. Et il disparut.
Dans le fumoir, il se laissa tomber dans un fauteuil et éclata en sanglots.
L'échéance arrivait, terrible, car il avait compris, sa fille était atteinte.
Alors, en quelques secondes, il eut la brutale vision do tout ce qui pouvait lui arriver.
Tout allait crouler autour de lui, son bonheur, ses joies, sa vie tout entière.
— Non, non, pas cela!...
11 se releva, les paupières sèches, prêta lutter, à combattre... Transfiguré, le visage presque calme, il rentra dans son cabinet de travail.
Le docteur, seul, l'y attendait...