L IMPASSE
Très maître do lui, la main tendue, Georges marcha vers le docteur. Il souriait presque.
— Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir fait attendre.... Il désigna un siège et prit place dans un fauteuil.
Puis, d'une voix un peu troublée :
— Ma mère, monsieur, vient de m'annoncer votre visite, en termes énigmatiques et qui, je l'avoue, m'ont profondément impressionné... Mon enfant est malade?
-~ Oui, monsieur.
— Ce n'est pas mortel ?
— Pour l'instant, non... je vais ordonner un traitement et j'espère la sauver...
— Ohl merci, docteur... Sauvez-la, ma pauvre petite. Georges pencha la tête.
Le docteur ne le quittait pas des yeux.
L'avarié, au bout de quelques minutes, releva le front.
Ayant repris toute son assurance, il questionna :
— Vous avez, m'a dit ma mère, manifesté le désir de me voir?
— Oui, monsieur... J'ai tenu à venir vous demander, en insistant de h façon la plus pressante, de faire cesser l'allaitement naturel. . . Après l'examen auquel je me suis livré sur votre enfant, je dois vous déclarer que ce bébé ne peut plus téter sa nourrice.
Georges dévisagea le docteur avec, dans le regard, une lueur presque de stupéfaction...
— Mais, monsieur, articula-t-il avec quelque peine, ce que vous me demandez là est presque impossible...
— C'est cependant nécessaire...
Georges parut réfléchir longuement.
— Je ne puis, sans consulter ma femme, prendre la résolution que vous exigez. Mon enfant est malade et je crains que sa mère ne se refuse à la séparer de sa nourrice.
— Alors, en ce cas, monsieur, je vous demanderai de m'aider... nous trouverons un prétexte... Le lait de la nourrice pourra ne pas être favorable au bébé.
— On lui en donnera une autre.
— Alors, vous vous y opposerez... vous userez de votre autorité d'époux et de père
— Si vous me demandez cela, monsieur, je tâcherai de faire selon votre désir... mais je devrai invoquer une cause, un motif...
— J'ordonnerai le lait de chèvre...
— Avec votre ordonnance en main je serai plus fort... Mais vous allez la signer... Ma petite... De quelle maladie soufTre-t-ellc?
Le docteur planta dru son regard dans celui de Georges. A mi-voix, il demanda :
— Vous ne vous en doutez pas un peu ?
L'avarié, sentant le danger, reprit tout son sang-froid.
— Non, monsieur, je ne m'en doute pas,
— Madame votre mère ne vous a pas dit?...
— Elle ne m'a rien dit...
Le docteur resta un peu perplexe.
Devait-il brutalement dire à ce père : votre enfant est syphilitique? Non, évidemment. Et ceci pour bien des raisons. Q faut Tavouer, en pareilles circonstances, la tâche du docteur est rude et sa situation très délicate.
En effet, avant de faire la moindre révélation à qui que ce soit, le docteur appelé près d'un enfant syphilitique doit réfléchir longuement.
Trois cas peuvent se présenter :
1" Le père peut être sain, la mère saine et l'enfant syphilitique : en ce cas c'est que l'épouse coupable a eu un amant contaminé ;
2° Le père est syphilitique, l'enfant aussi, mais la mère n'a pas été frappée ni atteinte par la maladie ;
3° Le père est syphilitique, la femme et l'enfant le sont aussi, mais la mère ignore son malheur.
Dans le premier cas, si le docteur avoue brutalement la chose au père, celui-ci s'emportera et les plus graves conséquences sont à redouter. — C'est la faute de la femme dévoilée à bref délai, c'est un ménage désuni, une catastrophe provoquée et qui brisera une union qu'altère déjà une faute, un moment d'oubli ou d'aberration expié dans les larmes qu'a pu verser l'épouse adultère repentante et désormais fidèle.
Le docteur doit donc amener par une voie détournée son client à supprimer la nourrice pour des raisons qui ne sont pas les vraies.
Il doit l'exiger soi-disant dans l'intérêt de l'enfant.
Dans le second cas, et si le père n'est pas un galant homme, il doit agir de même.
Mais le père, craintif comme tous les criminels, peut ajouter la mauvaise foi à son manque de franchise.
Il peut, pour jouer plus vilement sa comédie, s'opposer à la cessation de l'allaitement naturel.
Le docteur doit alors s'adresser à la mère qui l'emportera presque toujours sur la volonté du mari, et surtout mettre en avant la santé compromise de l'enfant.
Dans CCS deux cas le rôle du docteur, môme après qu'il a préservé la
nourrice, comme c'est son devoir absolu, n'en reste pas moins très compliqué et délicat. •
En effet, il lui reste à préserver la famille dans les deux cas et le père dans le premier.
Et cela est très difficile, si l'enfant qui est un foyer de cofttagion reste chez ses parents.
Peut-on, sans semer le trouble le plus profond dans l'esprit d'une famille, interdire de câliner le bébé, de l'embrasser, en un mot, ordonner de le tenir en quarantaine pendant un certain temps?
Non, évidemment.
Il faudra donc décider les parents à mettre leur enfant... où?... La nourrice sèche n'est pas beaucoup moins exposée que celle qui allaite.
Le docteur devra-t-il la prévenir?... Non, le secret professionnel lui coud les lèvres...
Il lui restera la seule ressource, dans le premier cas, d'amener l'épouse à se confesser d'avoir eu un amant, de faire valoir la faute de Tâinant et, ainsi déchargé, de mettre la mère au courant des dangers à courir.
Elle seule deviendra la meilleure surveillante qu'on puisse installer au chevet du bébé.
Dans le second cas, il devra se contenter de surveiller l'enfant et d'expliquer qu'il a dans la gorge des petits boutons contagieux. Ceci pour éviter que le père embrasse son enfant sur les lèvres.
Le père sera préservé, mais les étrangers le seront-ils?
On a souvent plaisir à prendre dans ses bras un enfant d'un ami ou d'un voisin, à le caresser, à l'embrasser.
D'autres enfants^ les petites filles surtout, adorent jouer à la « petite mère » avec des poupées vivantes.
On ne saurait trop dire combien il est dangereux ou de confier ses enfants à tout venant ou de caresser sans défiance l'enfant de n'im porte qui.
Jamais une nourrice ne devrait, comme cela se fait nombre de fois, ou accepter l'allaitement momentané d'une voisine, ou laisser caresser l'enfant qui lui est conlié^ par le premier venu.
Le troisième cas que nous avons signalé plus haut, même lorsque le mari n'avoue pas loyalement sa tare, est le moins embarrassant pour un docteur. Mais faut-il encore, pour qu'il en soit ainsi que la mère allaite son enfant.
La nourrice!... voilà la cause du plus grand embarras pour un docteur.
Cette femme, lorsque le mal ne l'a pas atteinte, il doit l'en préserverj mais il ne le peut radicalement sans le secours des parents*
LES AVARIÉS iTl
Le secret professionnel lui coud les lèvres.
Il n'a pas le droit, s'il n'est pas le propre, habituel médecin de la nourrice, d'accuser la tare du nourrisson.
La loi tantôt l'absout ou le blâme s'il ne le fait pas; d'antres fois elle le rend responsable de l'avarie acquise par la nourrice ; tantôt le condamne, s'il le fait.
Et cependant une vie humaine dépend de son arrêt.
On voit, par tout ce que nous venons d'exposer, que la tâche d'un docteur est extrêmement diflicilo'à remplir, puisque en aucuns cas il ne peut avoir ses coudées franches.
Celle du docteur consulté par madame Dupont l'était infiniment.
En effet, il se trouvait en présence d'un mari dont il ne connaissait pas le tempérament, d'une jeune femme dont il ne pouvait non plus depuis son mariage garantir complètement la bonne santé, d'une enfant syphilitique et d'une nourrice saine.
Il avait pu dire à la grand' mère : cette enfant est syphilitique. Au mari il ne le pouvait pas avant de l'avoir confessé.
Et Georges le déclarait : « Je n'ai rien à me reprocher, »
Aussi, comme Dupont renouvelait sa question, le docteur répondit-il :
— Monsieur, je ne pourrai me prononcer catégoriquement sur la nature exacte du mal dont souffre votre enfant, que dans quelques jours ; mais, néanmoins, je puis vous l'affirmer, elle est gravement atteinte... Il faut cesser l'allaitement naturel...
Devant cette prière énergiquement formulée, Georges resta quelques instants fort perplexe.
Il sentait comme une atroce atmosphère de danger l'envelopper.
Soudain, il se leva, saisit le^ mains du docteur, et d'une voix très basse :
— Docteur, je vais tout vous avouer... J'ai eu...
— Inutile... je devine...
— Ahl...
— Oui...
— Alors, en ce cas, et je vous ai dit cela sous le sceau du secret, il faut m'aider...
— C'est mon devoir.... mais j'y consens à une seule condition, c'est que vous allez faire immédiatement ce que je vous ai demandé.
— Immédiatement?
— Je l'exige. Mon devoir, monsieur, est, sans la moindre hésitation, gans le moindre retard, d'empêcher que votre nourrice, encore saine, continue, un instant de plus, à donner le sein à votre enfant syphihlique.
Il est possible que cette femme ne prenne pas la syphilis de son nourrisson, mais il suffit qu'elle y soit à chaque instant exposée, pour que j'aie le droit et le devoir delà séparer de votre enfant.
Là-dessus je suis de l'avis de notre maître Fournier : « Un enfant a la syphilis, il doit être privé de sa nourrice. » Cela est absolu.
Cela est une conséquence cruelle, — d'accord, — mais c'est une conséquence forcée du mal dont est affligé l'enfant et des risques auxquels il expose sa nourrice. Vous pourrez lire dans certains livres : « En surveillant attentivement la femme et l'enfant, en cautérisant les moindres gerçures, en soumettant le mamelon à une antisepsie minutieuse, en le lotionnant dès qu'il vient d'être mis en contact avec la bouche de l'enfant, en veillant à ce que la nourrice ne donne pas à l'enfant un sein qui peut présenter une porte d'entrée au virus, il est probable qu'on pourra mener l'allaitement à bien.
Mais considérez la minutie d'un tel système et la difficulté qu'il y aurait à obtenir d'une nourrice une application rigoureuse de ces mesures prophylactiques ; voyez si dans la pratique on peut prescrire cela, d'une façon générale.
Il y a bien aussi une autre catégorie de demi-mesures : la protection du mamelon, protection qui serait réahsée au moyen d'une tétine en caoutchouc, soit par un appareil intermédiaire quelconque isolant la bouche du nourrisson du sein de la nourrice.
Je vous citerai ici les paroles mômes de notre maître Fournier : « Mais le vulgaire bout de sein, ofFre-t-il une sauvegarde réelle en pareil cas? Peut-il constituer un isolateur véritable pour le mamelon, alors qu'il est inévitablement humecté par la salive de l'enfant, alors que perforé, il laisse un passage ouvert à cette salive? Vous y fieriez-vous, si la nourrice était votre femme? Non, n'est-ce pas? Donc, la chose est jugée? »
Je conclus : Interdiction absolue de l'allaitement d'un nourrisson syphilitique par une nourrice saine. Ce doit être là, à mon avis, une règle sans exception et il n'y a pas de compromission acceptable.
Georges de tout cela ne retint que ceci : avec une tétine on peut courir la chance.
Mais à haute voix, il demanda :
— Que je fasse ce que vous me demandez, docteur, qu'est-ce que je vais dire à ma femme? à mes beaux parents? à tous ceux qui m'entourent et qui, d'avance, ne sachant pas le motif qui me fera agir selon votre désir, vont s'emporter contre mon idée, ma fantaisie... Quelles raisons leur opposerai-je?
Au moment d'en franchir le seuil, il revint vers sa mère, s'empara de ses mains...
(Page 477.)
— Venant à votre aide, je déclarerai l'enfant souffrante et prescrirai le lait de chèvre ou le lait stérilisé, je vous l'ai dit tout à l'heure...
— Ah ! oui, c'est vrai, vous êtes très bon... j'ai la tète un peu à l'envers...
— Maintenant, monsieur, ici, se place une autre considération : votre femme est-elle atteinte ?
Georges fut secoué par un sanglot, mais il se contint. *
Liv. 60. Les Avariés. Liv. 60.
— Je ne sais pas. Je ne crois pas...
— Si votre femme n'est pas atteinte, elle ne risque plus de l'être par la faute de son enfant ; il faudra cependant l'éloigner quand même. Le garder près de^ous serait exposer vos parents. Vous enverrez votre fille au loin. Je vous aiderai encore en prescrivant la campagne... et nous chercherons une garde qu'il vous faudra prévenir et que vous paierez en conséquence. Vous choisirez de préférence une femme de 40 à 45aas... Voici, monsieur, ce qu'il faut faire... Peut-être ainsi éviterez-vous une catastrophe intime, qu'hélas vous avez favorisée!...
— Oh! je suis bien puni, docteur... Tout ça méfait rudement souffrir... alors, si ma femme n'est pas atteinte, la petite ne peut plus la contaminer?
— Non, monsieur. Et votre femme même, épargnée au cours de la gestation, ne risquait rien en allaitant. C'est pour cela qu'il est vraiment regrettable qu'elle n'ait pas nourri sa fille.
En effet, un point curieux^ c'est que, alors même qu'elle ne présente et n'a présenté aucun symptôme d'infection, la mère d'un enfant héréditairement frappé de syphilis est absolument réfractaire à toute contagion de cette nature. Il est sans exemple qu'un syphilitique de naissance ait déterminé l'apparition d'un chancre sur le sei?i maternel. Cette remarque a été faite pour la première fois par Colles en 1844 ; elle a force de loi : la Loi de Colles.
» De même, un enfant reconnu sain, né d'une femme syphilitique , ne court aucun danger d'infection, soit par l'allaitement, soit par les baisers de sa mère, si transmissibles que soient en réalité les accidents dont cette dernière est atteinte. Mais, plus tard, quand l'organisme a été renouvelé par la croissance, cet enfant perd son invulnérabilité en face de la syphilis... (1) »
— Ah ! si l'on savait tout cela, fit en soupirant Georges.
— Vous étiez atteint, monsieur, vous auriez dû vous documenter et surtout, ne pas vous marier, suivre les prescriptions d'un médecin sérieux. Cela vous eût évité bien des larmes et la lecture de nos livres spéciaux....
Le médecin se leva et prit congé.
Bas, en s'en allant, il recommanda encore :
— Demain, il faut que la nourrice ne soit plus ici.
Georges fit un signe de tête, reconduisit le docteur jusqu'à la porte et revint s'écrouler sur une chaise.
(1) Traité pratique des maladies vénériennes. D'' L. Jullien. (J.-B. BaiUièi-e et Fils, éditeurs.)
Chez lui, une dépression morale, très grave se produisit. Et, anéanti, brisé en deux, il murmura :
— Comme ça va être facile tout ça... Enfin I... Puis, une révolte éclata en lui :
— Mais alors, je n'étais pas guéri!... Ce Firmin Foxat m'a trompé... Les autres avaient raison... oh ! c'est effroyable 1
Et il se lamenta.
Même, tout à coup, les sombres prévisions du docteur Fraisier le firent tressaillir.
Un instant il eut peur de la mort.
Il se rappela : la syphilis est une grande ténébreuse... Elle sommeille et ne pardonne pas... ne pas se soigner longtemps, c'est laisser au mal toute sa force... Une angoisse terrible lui donna le frisson.
Et puis, hébété^ il regarda autour de lui, le désastre s'affirmait.
Et ce cri jaillit de sa gorge :
— Ma petite fille!... Henriette!! si elle savait... et mon beau-père!... Il se leva d'un bond, l'œil tout rond, le front perlé de sueur...
Une énergie lui fouilla le sang... Il redressa le corps, crispa les poings.
— Allons, il faut lutter, être fort... Je le serai... nous allons toujours essayer avec la tétine, après, nous verrons...
Il quitta le salon, prit dans l'antichambre son chapeau, son pardessus et courut rejoindre sa mère qui l'attendait avec l'impatience que l'on devine. Aussitôt qu'elle le vit entrer, elle vint à lui, le questionna ;
— Eh bien!... tu l'as vu?... qu'est-ce qu'il t'a dit?
— Pas grand'chose... la nourrice est chez toi?
— Oui.
— Alors, viens, ne perdons pas une minute, il faut que je lui parle.... Madame Dupont suivit son fils, ahurie par sa façon d'être.
La pauvre grand'mère avait le cœur bien gros et Tàme bien angoissée. En passant dans Tanticiiambre, il recommanda à la bonne :
— Ne dites pas à madame que ma mère est venue.
Puis, précipitamment, il marcha vers la rue, il héla un cocher^ fit monter sa mère dans une Victoria, prit place auprès d'elle et donna l'adresse de la rue du Rocher.
Pendant tout le trajet ils n'échangèrent pas une parole.
Madame Dupont n'osait presque plus interroger son fils.
Ce ne fut qu'au moment où l'automédon les déposait devant sa demeure qu'elle dit à Georges :
— Tu ne vas pas faire ce qu'il m'a dit, le docteur, tu ne vas pas congédier la nourrice, n'est-ce pas?
L'avarié, en sautant de voiture, répondit :
— - Laisse-moi, je t'en prie, laisse-moi... je sais ce que j'ai à faire!,
Us s'engagèrent sous la voûte de la grande maison.
Dans l'ancienne chambre de Georges, la nourrice « espérait » avec impatience le retour de la grand'mère.
Elle s'énervait en pensant à son mari, à ses enfants qui l'attendaient
pour souper.
Enfin, elle entendit un bruit de pas dans l'antichambre de l'appartement, courut ouvrir la porte de la pièce, et aperçut madame Dupont et son fils.
— Enfin! les v'ià!
La grand'mère, au lieu de se porter vers elle, pénétra dans sa chambre avec son fils, qui demanda :
— Où est la nourrice?
— Dans ta chambre.
— Alors j'y vais.
Mais sa mère l'arrêta d'un geste :
— Georges, j'ai deux mots à te dire.
— Dis vite.
— Tu me caches quelque chose, Georges et tu as tort. L'avarié allait protester, sa mère ne lui en laissa pas le temps. Elle poursuivit :
, Si, si, tu as tort, je sais de quelle maladie est atteinte ta fille, et tu
le sais aussi... c'est terrible... et, dans son intérêt, tu devrais te concerter avec moi... je suis la seule alliée sur laquelle tu puisses compter dans les circonstances présentes... Tu es affolé, tu vas faire des sottises...
Georges fut soudainement comme désemparé.
— Le docteur t'a dit...
— Tout... que comptes-tu faire?
Il m'a demandé de retirer mon enfant à cette femme.
— Et tu as dit oui?
Dame... ce serait peut-être très mal de le lui laisser. Etpuissonges-y,
maman, si elle prend la maladie^ qu'est-ce qui arrivera?
— Quels sont tes projets?
— Je vais lui demander de rester chez nous...
— Elle va s'y refuser.
— Alors, je la congédierai.
— Et après ?
— On achètera une chèvre pour Germaine.
— As-tu seulement songé à tout ce qui pourrait résulter de tout cela?... As-tu pensé à ta femme... Tu crois que tu n'as qu'à renvoyer la nourrice comme ça, tu crois que ta femme va accepter...
— Le docteur m'a promis de m'aider... il prescrira le lait de chèvre...
— C'est un fou... Voilà ce que tu vas faire : Tu vas porter de 45 à 90 francs les mois de la nourrice, à 100 si elle l'exige : nous ne pouvons marchander... et tu vas garder ton enfant près devons... les gens de la campagne, cane connaît que l'argent... elle acceptera... Tu feras soigner ton enfant, et tout sera dit.
— Mais si la nourrice prend le mal?
— L'a-t-elle pris jusqu'ici? Non, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est qu'elle ne doit pas le prendre... Sevrer ton enfant, ce serait la tuer... elle est trop malade... Fais comme je viens de te dire... Tu t'en trouveras bien... ta honte passera inaperçue.
— Maman !
— Va, va, va voir la nourrice... ce n'est pas le moment de s'attendrir. Georges s'essuya les yeux et se dirigea vers la porte.
Au moment d'en franchir le seuil, il revint vers sa mère, s'empara de ses mains.
— Ne m'abandonne pas, maman, ne m'abandonne pas.
— Mais non., oh! malheureux que tu es... tu ne le savais donc pas avant de te marier :
Alors il éclata :
— Si, si, mais j'aimais tant Henriette; et puis, je me croyais guéri...
— Allons, sèche tes yeux... et va... finissons-en...
— Je vais lui proposer de rester, elle mettra une tétine, et je la surveillerai... Pauvre et misérable nature humaine, sans volonté, lâclie.
Ayant tamponné ses paupières, Georges quitta sa mère et, quelques secondes après, pénétrait dans la chambre où se trouvait la nourrice.
— Celle-ci, en le voyant, s'écria :
— Ah ! ben, vous v'ià, c'est pas trop tôt... j' vas pouvoir m'en aller...
— Une minute, nourrice, nous avons à causer... asseyez-vous et écoutezmoi.
— Ça va-t-il être long? Parce que mon homme doit se faire des cheveux là-bas.
— Nounou, mon bébé est malade.
— C'est ben c' que m'a dit 1' médecin, qui m'a dit d' vous dire qu'il fallait venir le voir.. Qu'est-ce qu'il a?
— Rien de grave...
— Je l'avais bien deviné... si c'était grave elle ne téterait pas et elle se mouverait dans son lit, mangée par la fièvre.
— Seulement, notre docteur demande à la voir tous les jours.
— Je m'y oppose pas, moi, vous savez...
-^ Je vais donc vous demander de bien vouloir rester auprès de nous.
— Nourrice sur lieu, jamais.
— Je vous donnerai cent francs par mois.
La femme, qui s'était levée à l'annonce de ce chiffre, fixa Georges avec un peu d'ahurissement dans le regard de ses yeux ronds.
— Combien que vous avez dit ?
— Cent francs...
— Et couchée, et nourrie et habillée ?
— Tout ce que vous voudrez... Acceptez-vous? La nourrice resta quelques minutes silencieuse. Puis, finit par avouer :
— Dame, c'est tentant tout de même.
Georges la pressa •
— Acceptez- vous, voyons, dites oui, allons... allons...
— Ben, c'est mon homme...
— Cent francs par mois, songez-y, cent francs !
— Et puis, j'ai mon gosse... j' sais ben qu'y peut être sevré, mais il me faudra quelqu'un pour le garder...
— Je vous donnerai quinze francs en cachette pour cela, mais je vous en supplie, acceptez...
— Eh ben!... Eh ben!... J'accepte, là!...
Un éclair de joie brilla dans le regard de Georges.
— Merci, nourrice, je suis bien heureux... nous allons télégraphier à votre mari... vous allez lui écrire... dès ce soir...
— Oui, parce qu'il se ferait du sang...
— C'est moi qui vais lui télégraphier pour vous... Et maintenant, écoutez-moi bien... j'ai des petites prescriptions à vous faire... ma fille n'en a pas l'air, mais elle est très souffrante. Le docteur trouve qu'elle ne tire pas assez.
— Pour ça oui, c'est à peine si elle tire sur le bout.
— Le docteur a ordonné d'acheter une tétine...
— Oh ! monsieur, ça n'est pas difficile ; et puis ?
— Et puis, c'est tout... Ah! il y aura des médicaments, vous les lui donnerez... Mais pas devant sa mère... vous comprenez... Elle s'inquiéterait... Nous avons convenu de lui cacher que Germaine était souffrante.
— Ah ! oui... ça lui ferait de la peine... Du reste, à l'âge qu'a la
petite, les indispositions c'est jamais bien long... mais sa mère verra bien ses bobos... Qu'est-ce que c'est au juste?
— C'est la gourme... le plus grave, c'est l'estomac qui, chez elle, est mal conformé ; mais ça va se remettre.
— Vaut mieux ça qu'un membre de moins...
— Alors, voilà... je vais à la poste, votre mari vous enverra vos atfaires...
— J' pourrais bien aller les chercher.
Mais Georges s'y opposa. A quoi bon?...
— Votre mari serait capable de s'opposer à votre départ.
— Ça, j' vais lui manquer... mais pour cent francs!... j' serai toujours revenue pour le printemps... vous avez raison^ j' vas y écrire... ça vaudra mieux.
Georges courut trouver sa mère.
Il était transfiguré. Tout allait peut-être bien marcher.
Avec une tétine, tout danger serait évité. Il fut convenu que, pour ce soir-là, la nourrice resterait chez madame Dupont. Le lendemain on lui aménagerait une chambre chez eux.
Et Georges quitta sa mère presque joyeux :
— Cristi ! les places au théâtre que j'allais oublier.
Il sauta dans une voiture et se fit conduire aux « Français, » loua une loge et revint chez lui.
Henriette l'attendait avec impatience.
Aussitôt qu'elle le vit entrer, elle le questionna :
— Pas de nouvelles, Georges ?
— Si, mère est revenue.
— Comment va Germaine?
— Un peu souffrante...
Son cœur de mère poussa un cri ;
— Qu'est-ce qu'elle a?
— Rien de grave, ma chérie I
— Mais qu'est-ce qu'elle a, mais dis-moi donc?... Elle court quelque danger... Si, si, tu ne veux pasm'effrayer...
— Tiens, voici notre loge pour ce soir... si notre enfant courait quelque danger, irais-je au théâtre?
— C'est vrai ; mais dis...
— Elle a un peu de gourme, voilà tout...
— Sa nourrice ne l'aura pas tenue proprement...
— Mais si, elle est très propre... j'ai eu de la gourme, presque tous les enfants en ont...
— Ma pauvre chérie, elle va avoir tout son petit visage ravagé.
— Mais non, c'est aux mains et aux reins.
— Demain j'irai à Bures, je veux la voir.
— Tu n'auras pas cette peine, la nourrice va venir ici... Elle restera près de nous.
— C'est vrai?... Elle a bien voulu?
— C'a été dur, mais elle s'est décidée.
— Tu l'as donc vue ?
— ... Oui... elle est venue avec mère...
— Elle est repartie ?
— Non...
— Dînons vite... je veux voir Germaine dès ce soir...
— Je ferai tout ce que tu voudras.
Très vite ils s'habillèrent, dînèrent et se rendirent rue du Rocher.
Lorsqu'ils arrivèrent, Germaine dormait, perdue dans le grand lit de son père.
Madame Dupont, les yeux rouges, était à son chevet....
Sur la pointe des pieds Henriette s'approcha, contempla sa fille et ne tarda pas à s'apercevoir de l'émotion qui couvrait les traits de sa bellemère. Elle l'interrogea. Madame Dupont avoua sa faiblesse de grand'mère, ses craintes exagérées ; mais c'était plus fort qu'elle.
— Ne faites pas attention..
Mais alors, Henriette posa les plus embarrassantes questions. Avait-on vu un docteur, avait-il prescrit un remède ? Gauchement, la nourrice raconta que le docteur d'Uray avait trouvé la petite malade ; alors, ello avait écrit et on était allé voir un docteur.
— Le vôtre, Henriette.
— Et qu'est-ce qu'il a dit?
Madame Dupont et son fils se regardèrent. Georges prit la parole.
— C'est un peu de gourme, je te l'ai dit.
Mais, entêtée, la nourrice avoua que cette gourme-là lui paraissait « drôle, » qu'elle en avait déjà bien vu, mais pas de comme ça...
Henriette eut un vague pressentiment qu'on ne lui disait pas la vérité. Elle ne se cacha pas pour le dire nettement.
— Et puis c'est aussi son estomac... Elle ne prend pas assez. Le docteur a dit, à ce qui paraîtrait, qu'il faut que je lui donne son tété avec une tétine...
Georges embrassa sa femme, trouva la force de sourire et s'écria :
— Tout ça, ce sont encore des idées de médecin...
Il insista pour partir. . . Ils allaient être en retard. Madame Dupont so montra gaie, la nourrice consolante.
Liv. 61.
Avant tout, congédier la nourrice immédiatement... (Page 48k)
Liv. 6i,
— Bail ! elle en verra bien d'autres 1
— Mais oui, nounou, vous avez raison... fit Georges, filons, le rideau sera levé... Ah ! les femmes !... Il faut toujours qu'elles fassent du roman et se tourmentent pour peu de chose... Mais c'est presque heureux qu'elle ait la gourme, cela la purgera...
Henriette, ayant baisé sa fille sur le front, consentit à partir. Mais elle s'éloigna du chevet de la petite, tourmentée, poursuivie par un méchant pressentiment, presque alarmée. Elle pensa :
— .Demain j'irai chez le docteur.
La même pensée vint à Georges...
Le lendemain, ayant prétexté un déjeuner en ville, Georges, vers onze heures, se présenta chez le docteur de la famille de sa femme. Il savait pouvoir le rencontrer à cette heure, à sa sortie de l'hôpital où il était médecin en chef.
Georges courut à lui.
— Eh bien! monsieur?
L'avarié s'assit, toussa, visiblement embarrassé. Puis, dans un seul jet de paroles, il déclara :
— Docteur, ce que je craignais est arrivé... Ça n'a pas été tout seul, je suis très embarrassé... enfin...
Sévèrement, le docteur acheva la phrase :
— Enfin, monsieur, vous n'avez pas suivi mes prescriptions?
' — j'ai fait tout ce que j'ai pu, mais ma mère m'a dit des choses si raisonnables...
- — J'avais dit à madame votre mère d'ôter cette enfant à sa nourrice...
— Oui, je sais... mais elle m'a dit que cette enfant était faible... Avec une létine... la nourrice lui donnera à téter avec une tétine...
— Ça ne suffit pas, ce n'est pas une protection suffisante, je vous l'ai dit... je désire, je ne prie plus, que l'enfant soit sevrée...
— Du jour au lendemain, ce n'est pas possible... Je ne peux pas ordonner ça... ça paraîtra louche... ordonnez-le, vous... trouvez un moyen... Vous êtes savant, ça ne doit pas vous être difficile.
Georg"es était écroulé dans son fauteuil. Le (b^cicur eut pitié.
— Allons, soit. Où est l'enfant?
— Chez nous, où la nourrice a accepté hier de rester avec nous... sur les lieux...
— Voilà ce que vous avez fait?
Très catégorique, le docteur déclara :
— Je serai ciiez vous dans une heure, avant ma consultation. Anxieusement, Georges demanda :
— Vous ne direz rien, n'est-ce pas, qui puisse faire supposer... Parce que ce serait terrible... je n'ai pas dit à ma femme que vous étiez venu hier... ma vie serait brisée...
— Je ferai tout pour vous épargner un désastre... je vous salue... Georges salua et sortit, courbé en deux, suffoquant et balbutiant :
— Mon Dieu ! que va-t-il arriver?... Que va-t-il arriver?
Dans la rue il fit un violent effort, se sermonna et rentra chez lui vers une heure sans que son visage accusât trop le trouble qui le tenaillait. A une heure et demie le docteur sonnait à sa porte. Henriette le reçut avec empressement.
— J'allais aller chez vous, docteur... ma fille?
Georges, debout contre un meuble du salon, sentait ses jambes vaciller sous lui,
AlorSj très catégorique, le docteur déclara :
— Madame, on m'a amené votre fille hier... elle est malade.
Avec une nuance d'amer reproche dans la voix, Henriette cria à son mari :
— Ahl tu vois qu'elle est malade... Est-ce vrai maintenant, docteur, qu'elle a la gourme?
— ^" C'est plus grave!...
Henriette se sentit pâlir.
Elle se prit à fixer le docteur et son regard disait toute son angoisse maternelle.
Un tremblement nerveux agitait ses membres. Le docteur continua :
— Votre petite fille a une révolution du sang assez dangereuse... Cette révolution, il faut l'attribuer à des ca.uses presçue ordinaires. Elle a besoin d'un traitement spécial et que je ne puis lui administrer que dans du lait stérilisé...
— Mais tu ne m'avais pas dit cela, Georges...
— C'était pour ne pas t'effrayer...
— Tu as eu tort...
Et, s'adressant au docteur :
— Sauvez mon enfant, docteur... que devrons-nous faire?
— Avant tout, congédier la nourrice immédiatement...
Henriette eut un liaut-le-corps, une indescriptible lueur d'ahurissement se peignit dans ses yeux.
Cela lui parut tellement étrange, c'était si inattendu, si fantastique, qu'elle ne put s'empêcher de dire :
— Mais docteur, je croyais qu'il était presque dangereux de priver un bébé malade de sa nourrice?
— Tout dépend de la maladie et du traitement qu'elle nécessite.
Cette phrase frappa la jeune mère. Elle lui parut toute pleine de douloureux sous-entendus... Tellement qu'elle n'osa questionner, prise d'une peur complexe et instinctive. Elle se contenta de promettre :
— C'est bien, docteur, je ferai ce que vous désirez... Et ensuite?
— Lorsque ce sera fait, appelez-moi.
■ — Vous pourrez venir demain... voulez-vous voir l'enlant?
— Inutile aujourd'hui...
Le docteur se leva, salua Georges et sortit.
En silence, Henriette le reconduisit.
A la porte, elle demanda, avec des larmes dans la voix :
— La vérité, docteur, je vous en supplie...
— Votre enfant ne court aucun danger immédiat... Et, sans trop de conviction, après un temps, il ajouta :
— Nous la guérirons... faites ce que je vous ai dit...
— J'ai promis...
Us se séparèrent.
Henriette, la mort dans l'âme, vint retrouver Georges. Sans pouvoir prononcer une parolcj elle se jeta dans ses bras, éclatant en sanglots.
Lorsque sa crise de larmes se fut un peu calmée, elle balbutia :
— Ma petite fille!... ma petite fille I... nous allons la perdre ! Georges, très ému, se força un peu, trouva quelques paroles consolatrices.
Et soudain sa jeune femme questionna :
— Qu'allons-nous faire?... Que dit ta mère?
— Ma chérie, il faut suivre le conseil du docteur.
— J'ai envie de voir papa...
— Oh! lui, il va faire un tas d'histoires tout de suite... Un temps de silence se produisit et Henriette s'écria :
— Mais qu'est-ce que Germaine peut bien avoir?
VERS LA DËBACLE
Le jour môme, tandis que Georges allait voir sa mère et la mettre au courant, Henriette, elle, courait trouver son père à la Chambre.
Loches était justement occupé avec des confrères de la commission de la protection de l'enfance.
Un projet de loi sur l'hygiène des hôpitaux d'enfants assistés avait été déposé quelques jours auparavant.
La commission avait appelé le docteur Fraisier en consultation afin d'avoir son avis éclairé.
La dernière communication qu'avait faite le savant à l'Académie se rapportait justement au projet de loi dont s'occupaient les députés.
Loches fut très surpris quand l'huissier vint lui dire que sa fille le réclamait tout de suite.
Il s'excusa auprès de ses collègues et se rendit en hâte auprès d'elle.
L'altération des traits d'Henriette le frappa tout de suite.
Un cri jaillit de sa gorge.
— Qu'est-ce que tu as, toi?
Alors, Henriette raconta tout, la lettre de la nourrice, la maladie de la petite, la nécessité qu'il y avait à la sevrer tout de suite. Pour elle, on lui cachait quelque chose.
Loches fut de son avis, tout cela n'était pas clair. Deux avis valant mieux qu'un, selon lui, il dit à sa fille :
— Va voir la mère... je vais prier le docteur Fraisier de passer chez toi et j'irai vous voir à la sortie delà commission.
Henriette, toute vibrante, désolée, quitta son père.
Celui-ci remonta à la commission, s'entretint avec le savant qui promit de se rendre de suite auprès du nourrisson.
Une demi-heure après, il se faisait annoncer rue du Ranelagh.
Au moment oiî la femme de chambre passa sa carte, Georges était dans sa chambre. Ce fut madame Dupont qui le reçut.
Envoyé par Loches, elle ne pouvait l'évincer, mais elle trembla.
Elle eut comme le vague pressentiment qu'une catastrophe allait se produire.
Courbé sur le berceau de l'enfant qui dormait, le savant ne tarda pas à tout découvrir. Aussi demanda-t-il :
— Puis-je voir le père de cette enfant?
— Oui, monsieur.
— Veuillez le prier de me recevoir, madame.
Le pas un peu chancelant, madame Dupont se rendit près de Georges. Mais à peine lui eut-elle tendu la carte de Fraisier que l'avarié pâlit horriblement'.
— C'est ce docteur-là que mon beau-père m'a envoyé ?
— Oui... tu le connais?
— Non... oui... je l'ai rencontré... Je crois,., je ne sais pas... Et très bas, il ajouta :
— Oh ! mon Dieu !
— Faut-il le faire entrer?
— Oui, oui, tout de suite !
Quelques instants après, Fraisier entrait dans le salon oii Georges l'attendait.
Mais à peine eut-il fait trois pas vers Dupont qu'il s'arrêta, consterné, et, sans éclat, à voix basse :
— Vous... c'est vous?
Georges courba la tête.
— Oui, c'est moi, monsieur le docteur...
Alors, découragé, attristé plus que colère, le savant ajouta :
— Vous vous êtes marié et vous avez un enfant... après ce que je vous avais dit... vous êtes un misérable...
Alors, l'avarié voulut parler, plaider sa cause :
— Laissez-moi vous expliquer...
Mais le docteur lui coupa la parole.
— Il ne peut y avoir d'explications à ce que vous avez fait. Suppliant, après un silence, l'avarié balbutia :
— Vous allez bien soigner ma petite fille, tout de même, n'est-ce pas? Le docteur haussa les épaules et dit à voix basse :
— Imbécile!...
Georges, ne sachant que faire de ses mains, bredouillant, crut nécessaire de dire au savant :
— J'ai pu seulement retarder de six mois...
Fraisier leva sur lui un regard de pitié à laquelle s'alliait un peu de colère.
D'une voix brève, mais sans dureté :
— En voilà assez, monsieur. Tout cela ne me regarde pas...
— Pourtant, laissez-moi vous dire...
— Rien... ce que vous avez fait est indigne...
— Je suis un pauvre être faible, sans énergie, sans volonté, mais je vous jure que je ne suis pas méchant.
— J'aurais dû vous juger vous-même...
— Oui, c'est affreux ce que j'ai fait... C'est la fatalité quij me poursuit...
— Vous l'aidez trop, la fatalité... mais, je vous le répète, tout cela ne me regarde pas. Je n'ai à m'occuper ici que du présent et de l'avenir, de l'enfant et de la nourrice.
— Elle n'est pas en danger?
Ceci fut dit avec dans les yeux tout ronds une flamme de supplication. . Fraisier déclara :
— Elle est en danger d'être contaminée. Avec une naïveté féroce, l'avarié rectifia :
— Je ne parle pas d'elle... non... mais de son enfant...
— Je l'ai très peu vue, mais, quant à présent, les symptômes ne sont pas inquiétants.
Ce fut presque une explosion de joie.
Pour un peu, Georges aurait battu des mains.
— Oh! merci, docteur, merci!...
Et, sur un ton détaché, il ajouta, comme si cette malheureuse nourrice n'était plus qu'une quantité négligeable :
— Alors, pour la nourrice, vous me disiez... oh! pour elle, je suis bien tranquille, vous arrivez à temps... Elle n'a rien...
— Qu'en savez-vous?
— Oh! monsieur, depuis deux jours je la regarde donner à téter à ma petite fille... Elle a les seins intacts...
— Nous verrons cela... causons...
Georges ne se sentait pas capable de rester seul avec ce juge sévère. Aussi proposa-t-il :
— Est-ce que vous consentiriez à ce que j'appelle maman, elle sait autant que moi... pour la nourrice...
— Si vous voulez...
Dupont se précipita vers la porte pour appeler sa mère. Sur le point d'en franchir le seuil, il s'arrêta et revint très ému, tout près du docteur.
— J'ai une prière à vous adresser, monsieur.
— Je vous écoute.
488 LES AVARlliS
Et ce fut, en balbutiant, qu'il supplia :
— Faites que ma femme, faites que personne ne sache rien de ce qui s'est passé...
Il eut un flot de larmes.
— Si ma pauvre petite femme apprenait que c'est moi qui suis la cause... c'est pour elle que je vous en supplie... Elle, elle n'est pas coupable... Oh ! je vous en supplie, je vous en supplie...
Fraisier contempla l'avarié et ne put se défendre contre un sentiment de très complexe pitié.
— Je ferai tout mon possible pour qu'elle ignore la véritable cause de la maladie, je vous le promets.
— Oh! comme je vous remercie, comme je vous remercie !
— Ne me remerciez pas... C'est pour elle et non pour vous, en effet, que je consentirai à mentir... Tandis que nous sommes seuls, veuillez me donner de quoi écrire...
— Là, docteur, sur cette table...
— Merci, monsieur... vous pouvez aller chercher madame votre mère.
Quelques instants après, Georges rentrait, suivi de madame Dupont. Le docteur se leva, son ordonnance à la main, échangea un salut. La grand'mère présenta un fauteuil et, tandis que son fils s'asseyait un peu à l'écart, se laissait crouler sur une chaise. Alors, Fraisier prit la parole.
Sa voix était un peu sourde, comme attristée.
— Madame, j'ai prescrit un traitement pour l'enfant, j'espère améliorer son état et prévenir de nouvelles manifestations.
— Alors, c'est bien vrai, docteur, notre petite fille est atteinte?
— Hélas! oui, madame...
— C'est affreux !
Le docteur, qui ne perdait pas de vue le but que sa loyauté professionnelle lui indiquait, continua :
— Mais mon devoir et le vôtre ne s'arrêtent pas là. S'il en est temps encore, il faut sauvegarder la santé de la nourrice.
— Dites-nous ce qu'il faut faire, monsieur le docteur.
— Il faut cesser l'allaitement.
Avec un entêtement déplorable et, comme si elle se fût refusée à comprendre, madame Dupont balbutia :
— Il faut changer cette nourrice? C'est ce que vous voulez dire...
— Non, madame, cette enfant ne peut plus être élevée au sein, ni par cette nourrice-là ni par aucune autre nourrice saine.
iù'uisier ne pul s'empèchur du munuuier : « — Ah! les pauvres gens! » (l'âge 4'J(j.
— Mais, monsieur le docteur, sî on la met au biberon, notre petite^ elle va mourir...
Georges éclata en sanglots.
— Oli! ma pauvre petite fille... mon Dieu! mon Dieu!... c'est moi... — Oh!... oh!...
— L'allaitement bien dirigé, au lait stérilisé...
Liv. 62. Les Avariés. Liv. G2.
Madame Dupont se récria :
— Cela peut convenir aux enfants bien portants, mais à trois mois on rie peut pas retirer le sein à un pauvre bébé comme le nôtre, chétif ël malade. Plus que tout autre^ cette enfant a besoin d'une nourrice. Est-ce vrai ?
— C'est vrai, mais...
— Avec une tétine, monsieur le docteur, bégaya l'avarié...
— Non, monsieur, je m'y oppose. ' — Ah! vous aussi!
— Entre la vie de l'enfant et la santé d'une nourrice, déclara rtiâdâme Dupont; vous comprenez bien que mon choix est fait.
A ces mots, le docteur ne put réprimer un tressaillement de révolte.
— Madame, votre amour pour ce bébé vient de vous faire dire Une férocité. Ydus n'avez pas à choisir, je m'opposerai à i'ëîlàitemérit. Le Parité de cette femme ne vous appartient pats.
La lutté s'erigagea.
— La vie de notre enfant non plus ne vous appartient paâ; Cottiment ! S'il y a un moyen de la sauver, c'est de lui donne*" p\iis dé styiris qu'à atiicun autre, et vous voudriez que je la mette à un mode de ridUrriture que vous, les médecins, vous condamnez même poUi* les enfàrtts vigoiureux? Vous croyez que je vais me laisser prendre comnîe cela? Elle aura ïé lait qu'il lui faut. Je vous en réponds! ma {ïatuvre petite! Il y aurait une chose. Une seuîe^ (jU'ofri pourrait faire pour la sauver et je la néghgerais !... Mais je serais une criminelle!... La nourrice! la nourrice!,., nous saurons faire notre devoir!... Sicile est malade, nous la soignerons, on l'indemnisera, mais notre enfant avant tout !... Non, monsieur, non... Tout ce qu'on pourra faire pour sauter notre bébé, je le ferai, quoi que ça doive coûter... Ne me demandez pas de la sacrifier... mais... mais... faire ce que vous dites... vous n'y perïsez pas... c'est comme si je la tuais.
Madame Dupont ne put retenir ses larmes.
— Okt ttioii pauvre petit ange ! mon petit Bon Dieu !
Georges ne cachait plus sa douleur ; ce que venait de dire sa mère ne pouvait que l'aviver.
Ses sanglots devenaient presque des cris, il s'arrachait les cheveux en avouant :
— Misérable ! je suis un misérable!... Je suis un criminel I Le docteur se leva et s'approcha de madame Dupont :
— Il faut vous calmer, madame, il faut vous calmer... Ce n'est pas avec des sanglots que vous améliorerez la situation... vous devez l'envisager avec sang-froid.
Ces paroles produisirent leur effet.
— Vous avez raison, monsieur, je vous demande pardon, mais si vous saviez ce que c'est pour moi, cette enfant... J'en ai perdu un à cet àge-là... Je suis vieille... Je suis veuve... Je n'espérais pas vivre assez longtemps pour être grand mère... Vous avez raison... Calme-toi, Georges... Ce serait mal l'aimer que de nous laisser aller à des larmes... iNous allons causer, monsieur, et sérieusement, froidement... mais je vous déclare que jamais vous ne me déciderez à placer l'enfant dans des conditions qui ne soient pas les meilleures conditions possibles... Je ne veux pas pour elle du biberon qui la tuerait. Voilà... Du reste, mon fils a déjà vu un docteur... et nous avons fait mettre un€ tétine à la nourrice... C'est tout ce que je ferai.
Ils en revenaient, l'un et l'autre, toujours à cette tétine dont le docteur avait imprudemment parlé comme offrant à certains de ses confrères une demi-garantie à peine sufiisante.
Fraisier, très calme, très maître de lui, répondit à madame Dupont :
— Ce n'est pas, madame, la première fois que je me trouve dans cette situation oii nous sommes. Eh bien ! madame, je vous déclare que toujours, vous entendez bien, toujours, les parents qui ont passé outre à mes conseils s'en sont cruellement repentis.
Follement entêtée, la grand'mère s'écria :
— Ce dont je me repentirais, ce serait... Le savant lui coupa la parole :
— Mais vous ne savez pas ce dont est capable une nourrice, vous ne savez pas ce que la rancune, légitime d'ailleurs, jointe à la rapacité, à l'avidité, à la méchanceté des paysans peut inspirer à ces gens-là... pour lesquels le bourgeois est toujours un peu l'ennemi, et qui sont féroces, lorsqu'ils peuvent se venger sur eux de leur infériorité.
Madame Dupont accueillit ces paroles avec un haussement d'épaules, un regard de dédain.
— Ohl qu'est-ce qu'elle peut faire?
— Ce qu'elle peut faire? mais elle peut vous faire un procès.
— Quant à cela, je suis tranquille, elle est beaucoup trop bête pour avoir cette idée-là.
— D'autres la lui donneront.
— Et trop pauvre pour en payer les premiers frais.
— Oh ! allez-vous donc profiter de son ignorance et de sa pauvreté ? D'ailleurs elle pourrait obtenir l'assistance judiciaire.
— Cela ne se serait jamais vu.
— Vous croyez? Je connais pour ma part,. une dizaine de procès de ce
genre, et toujours, lorsqu'il y avait certitude, les parents ont été condamnés...
Madame Dupont ne put cacher son incrédulité.
— Vous devez vous tromper, monsieur le docteur. Pas dans notre cas. Pas quand il s'est agi de sauver la vie d'un pauvre petit innocent.
— Plusieurs faits identiques se sont présentés... Je pourrais vous donner les dates des jugements. Les parents ont été condamnés une fois ou deux, à payer à la nourrice une rente viagère et les autres fois à lui verser une indemnité dont le chiffre a varié entre trois et huit mille francs.
— Oh! s'il y avait un procès nous aurions un bon avocat, nous pouvons payer et choisir le meilleur, et il demanderait sans doute au tribunal, lequel des deux, de la nourrice ou de l'enfant a donné le mal à l'autre.
Le docteur Fraisier resta un instant comme médusé. Cette phrase, il l'avait déjà entendue proférer par des parents. Et chaque fois une révolte avait grondé en lui.
Aussi ne put-il s'empêcher de s'écrier :
— Vous ne vous apercevez pas que ce serait une monstruosité!
Oh! moi, je ne le dirais pas, mais l'avocat, lui, c'est son métier... Enfin,
par ce moyen-là ou par un autre, il nous ferait gagner notre procès.
Soit! Et le scandale qui en résulterait, vous y avez pensé? Avez-vous
pensé au scandale de la publicité ?
Alors, Georges, sur un ton de voix pleurarde, fit remarquer :
Dans les arrêts de ce genre, on ne dit pas les causes.
On les dit à l'audience, monsieur.
— Ah! oui, c'est vrai!
Et vous êtes certain qu'il ne se trouverait pas un journal pour publier
le jugement?
De quoi se mêlent-ils, ces sales journaux 1
Alors, vous voyez le scandale? Quelle honte ce serait pour vous!
Et Fraisier, s'apcrcevant que son argument avait quelque succès, démontra mieux encore quelle pouvait devenir la situation de ces deux êtres si touchés. Georges, le premier, comprit le danger.
— Le docteur a raison, maman.
Soit, fit madame Dupont, nous empêcherons qu'elle fasse le procès...
Nous lui donnerons ce qu'elle nous demandera.
Alors, vous vous livrez poings liés aux risques d'un chantage. Je connais une famille qui a ainsi « chanté » pendant douze ans.
Voulez-vous me permettre? monsieur le docteur... on pourrait lui
faire signer un reçu...
— Pour solde de tout compte.
— Et elle serait encore bien contente de rentrer dans son pays avec un bon magot qui lui permettrait d'acheter une maisonnette et un bout de terre. Dans ce pays-là, il n'en faut pas tant pour vivre.
— Madame, la maladie que la nourrice contractera, presque infailliblement, en allaitant l'enfant, est trop grave par ses conséquences possibles, conséquences qui peuvent aller jusqu'à la mort, pour qu'une indemnité, quelle qu'elle soit, puisse payer le dommage que vous aurez causé.
— Mais si elle accepte, après que nous l'aurons prévenue ?
— Non seulement cette femme, si elle est atteinte, sera désormais dans l'impossibilité d'exercer son métier sans danger pour ses futurs nourrissons, mais encore, je vous le répète, elle sera frappée d'une tare, qui peut être infime, mais qui peut aussi malgré tous nos remèdes, lui faire une existence constamment menacée par des maux dont certains ont un caractère tragique par leur nature et leur gravité.
— Mais encore une fois, monsieur, si elle accepte? Elle est bien maîtresse d'elle-même... elle a bien le droit....
— Je ne suis pas certain qu'elle ait le droit de vendre sa propre santé, mais ce que je sais bien, c'est qu'elle n'a pas le droit de vendre celle de son mari et celle de ses enfants. Ce mal, si elle en est atteinte, il est à peu près certain qu'elle le communiquera à son mari, aux enfants qu'elle a, etla santé etla vie de ceux qu'elle aurait plus tard seraient gravement compromises. C'est tout cela qu'elle ne peut vendre... Alors, madame, vous voyez bien qu'un marché de ce genre n'est pas possible. Si le malheur n'est pas accompli, il faut tout faire pour l'éviter.
— Vous dites, « si le malheur n'est pas accompli », ne devons-nous avoir une certitude?...
— Non, madame. Il s'écoule un certain temps entre le moment où la maladie est acquise et celui de l'apparition du signe qui en sera la première manifestation.
— Vous ne vous préoccupez que de la nourrice... notre pauvre petite, vous n'y pensez pas. Nous, nous ne voyons que notre enfant... nous no pouvons pourtant pas la laisser mourir?
— Nous ne pouvons pas, monsieur le docteur, gémit Georges.
— Mais vous ne pouvez pas exposer cette femme !
— Vous ne défendez pas nos intérêts, monsieur.
— Madame, je défends ceux des plus faibles.
— Si mon pauvre médecin vivait encore, il aurait pris parti pour nous, lui.
— J'en doute, madame.
— Moi, pas.
— En ce cas, madame, vous avez dû donner à ce mort un successeur, et je lui cède la place.
Fraisier se leva et fit un pas vers la porte. Mais Georges l'arrêta :
— Je vous en supplie, docteur...
Et se tournant vers sa mère :
— Je t'en prie, maman...
Madame Dupont, revenue subitement de son égarement, à son tour supplia le savant.
— Ne nous abandonnez pas, monsieur. Vous devez bien excuser... Si vous saviez, cette enfant, ce que c'est pour moi... Je vous dis, il me semble que j'ai attendu qu'elle soit là pour mourir... Ayez pitié de nous, ayez pitié d'elle... Vous parlez du plus faible... Est-ce que ce n'est pas elle, la plus faible? vous l'avez vue... vous avez vu ce pauvre petit corps si menu, ce petit amas de souffrance qu'elle est déjà... Est-ce qu'elle ne vous inspire aucune commisération ?... Je vous en prie... je vous en prie...
— Je vous en supplie, docteur...
— Eh oui ! J'ai pitié d'elle ! Oui, je voudrais pouvoir la sauver et je ferai tout pour cela, mais ne me demandez pas de sacrifier à une enfant chétive, d'une vie incertaine et probablement malheureuse, la santé d'une jeune femme saine et robuste. Non ! Je ne donnerai pas sciemment, volontairement cette maladie à cette femme ; je n'empoisonnerai pas son existence et celle de son mari, je n'empoisonnerai pas celle de ses enfants, je ne la frapperai pas, en pleine jeunesse, d'une stérilité à peu près certaine.
— Oh ! murmura madame Dupont, pour un petit paysan, il y en aura toujours assez.
Fraisier avait entendu :
— Vous dites, madame?
Je dis que si ces petits ne naissent pas, ce sera des malheureux de
moins.
Il est inutile que nous continuions à discuter ensemble.
Alors, madame Dupont s'entêta :
Eh bien ! Je ne suivrai pas vos conseils, je ne vous écouterai pas..,
Il y a déjà quelqu'un ici qui regrette de ne pas m' avoir écouté.
— Oui, pour mon malheur... pour notre malheur à tous... Et de plus en plus exaltée, la grand'mère s'écria :
— Eh bien!... Si c'est un crime... Si je dois en souffrir tous les remords dans cette vie et tous les châtiments dans l'autre, j'accepte tout, à moi, à moi seule, je prendrai cette responsabilité. Elle est effroyablement
lourde, je le sais... Je l'accepte tout de même... Je suis 'très chrétienne, monsieur, et je crois aux peines éternelles... Pour sauver ma petite-fille^ je consens à me perdre à jamais, oui, j'y suis résolue !... Je ferai tout pour conserver cette existence ! Dieu me jugera! Et s'il me condamne, tant pis pour moi !
— Cette responsabilité je ne vous la laisserai pas prendre car il faudrait que j'en accepte ma part, et je m'y refuse.
Et, comme défiant le savant, madame Dupont questionna :
— Comment ferez-vous ?
— Je préviendrai la nourrice. Je la renseignerai exactement, complètement, ce que vous n'osez pas faire, j'en suis certain.
Cette phrase eut le don d'exaspérer madame Dupont, de la suffoquer presque.
— Comment, vous, vous médecin, appelé dans une famille qui vous donne toute sa confiance, qui vous livre ses secrets les plus terribles et ses plus atroces misères, vous trahiriez...
— Si c'est une trahison, madame, la loi me l'ordonne.
— Je croyais que la loi vous ordonnait le secret. Fraisier se tournant vers Georges demanda :
— Avez-vous le Dalloz?
— Oui, docteur, là...
Il alla chercher le volume que lui désignait le docteur, qui,, après avoir feuilleté l'ouvrage, continua :
— Pas dans ce cas... et voici l'arrêt que je pressentais avoir à vous lire. Il a été rendu par la cour de Dijon : « Le médecin qui, sciemment, laisse ignorer à une nourrice les dangers auxquels l'expose l'allaitement d'un enfant atteint de la syphilis congénitale peut être déclaré responsable du préjudice causé par sa réticence. » Eh bien ! madame, vous voyez que tout est contre vous : la conscience et la loi... Et même, si la loi était muette^ je ne laisserais pas une famille de braves gens s'égarer jusqu'à commettre un crime. Ou je me retire, ou vous faites cesser l'allaitement, ou je parle.
— Vos menaces... Vos menaces... s'écria madame Dupont, tandis que Georges à son tour feuilletait le Dalloz. Vous abusez de la puissance que vous donne votre savoir... Vous savez que c'est vous que nous voulons auprès de ce berceau^ et que nous croyons en vous... et vous nous menacez de nous abandonner... l'abandon, c'est la mort de l'enfant peut-être. Et si je vous écoute, si nous cédons, c'est la mort encore...
Alors, la grand'mère s'affola :
— Mais il n'y a donc pus un moyen?... Ah! pourquoi, mon Dieu ! pourquoi ne permettez-vous pas qu'il soit possible que je me sacrifie, moi?...
Je voudrais pouvoir me donner... Je voudrais qu'on puisse prendre ma vieille défroque, ma vieille chair, mes vieux os et que je serve à quelque chose. Oh!... comme je consentirais à ce qu'elle m'envahisse, cette atroce maladie, comme je m'offrirais à elle, avec quelles joies, avec quelles délices!... si dégoûtante et si aff'reuse qu'elle soit, si épouvantable!... Oui, comme je la prendrais sans peur, sans regret, si mes pauvres vieux seins vides pouvaient encore donner à cette enfant le lait qui lui conserverait la vie...
La pauvre grand'mère avait hurlé cela, et maintenant gisait dans un fauteuil, la poitrine brisée par les sanglots.
Georges, terrassé, mêlait ses plaintes à ses lamentations.
Ce tableau d'effroyable douleur aurait ému le moins sensible, le cœur le mieux trempé.
Fraisier ne put s'empêcher de murmurer :
— Ah ! les pauvres gens !
Puis, peu à peu le calme se fît dans la pièce où venait de se dérouler cette scène pénible entre toutes.
Madame Dupont, soudain, parut se résigner.
— Alors, dites-nous ce qu'il faut faire, monsieur.
— Cesser l'allaitement et conserver ici la nourrice comme nourrice sèche, afin qu'elle n'aille pas, au cas où elle serait atteinte, porter le mal ailleurs. Ne vous exagérez pas les dangers qui en résulteront pour l'enfant... Je suis d'ailleurs extrêmement ému par votre douleur, et je ferai tout, je vous le jure, pour que votre bébé recouvre, le plus tôt possible, une santé parfaite. J'espère y réussir et bientôt. A demain!
Dans un même élan, Georges et sa mère, s'écrièrent :
— Merci, docteur, merci!
Et Fraisier, dans un geste de pitié, comme pour donner du courage à Georges, lui serra la main et partit.
Lorsqu'il revint près de sa mère, l'avarié se pencha vers elle pour l'embrasser,, mais celle-ci le repoussa fiévreusement quoique sans violence,
— Laisse-moi.
Georges se recula de quelques pas.
— Tu me repousses, tu ne veux pas que je t'embrasse?
— Laisse-moi.
— Ne sommes-nous pas assez malheureux sans encore nous haïr?
— Dieu te punit de ta débauche, en frappant ton enfant. Alors, Georges eut un haussement d'épaules douloureux.
— Tu crois?... Il n'y a même pas d'homme assez méchant et assez injuste pour commettre l'acte que tu prêtes à ton Dieu.
Où vas-tu? demanda-t-elle. (Page 504.)
— Oui, je sais, tu ne crois à rien.
— Pas à ce Dieu-là !
Et chancelante, madame Dupont retourna au chevet de l'enfant. Georges va s'asseoir à son bureau et son regard sans vie errait sur les pages du Dailoz grand ouvert devant lui.
L'Y. 63. - Les Avariés. Hv. 63.