PERE ET NOURRICE
Georges Dupont, à présent, nous venons de le dire, compulsait le Dalloz.
La menace que n'avait pas craint de faire le savant de divulguer h la npurrice la véritable nature du mal qi^'elle pouvait contracter en contirm^pt de donner son lait au nourrisson qu'up père doublement coupable ï\e lyi retirait pas, cette menace bourdor^p^jt aux oreilles de l'avarié. Cette violation du secret médical et professionnel lui apparaissait à lui, le coupable, comme un crime véritable, un abus condamnable au premier chef.
Et cela, d'autant plus et mieux qu'il venait de parcourir quelques extraits d'arrêts rendus par des cours de France, coniirmés par \a^ Cour de Cassation et qui, tous sans exception, flétrissaient la conduite du médecin ayant violé le secret médical.
Celte question du secret médical en ce qui concerne la syphilis est rendue extrêmement grave par cet arrêt de la cour de Dijon.
Devons-nous, nous, qui étant donné le caractère populaire de cet ouvrage destiné à être lu par des milliers d'âmes ignorantes des choses de cette grave maladie que nous avons entrepris de démasquer et de faire connaître, afin de mieux préserver ceux qu'elle n'a pas atteints et de guider les malheureux qu'elle n'a pas épargnés, devons-nous nous contenter de mettre en scène un fait capital comme celui que nous avons ex- PQsé plus haut, le devons-nous sans aller au fond? Evidemment, non.
Nous ne voulons pas être juge.
Notre impartialité nous commande çle citer ici quelques extraits extrêmement intéressants d'un ouvrage d'une valeur incontestée, écrit par un prince de la science. Nourrices et Nourrissons syphilitiques, par Alfred Fournier (1).
En réponse à l'arrêté de la cour de Dijon invoqué plus haut par ce docteur parisien, voici ce qu'écrit l'éminent syphihgraphe :
(1) Nourrices et Nourrissons syphilitiques (Adrien Delahaye et C''=, éditeurs. Paris.)
« Eh bien! mo7isieui\ cette doctrine^ j'avoue que moi, médecin je ne puis l'accepter, malgré la déférence et le respect dus à nos magistrats. Je la combats même énergiquement. Je ne puis tolérer le rôle du médecin brisant net avec le secret médical, avertissant quand même la tiourrice, avertissant sans le consentement de la famille. Je ne puis tolérer le rôle du médecin délateur, dénonciateur^, car, en propres termes c'est une délation^ une dénonciation qu'on exige de nous en pareille circonstance. Cette doctrine je la repousse, dut la cour de dijon Aie condamner, parce que ma conscience la repousse. Et elle la repousse pour les trois motifs suivants que je dois exposer d'une façon catégorique :
P Parce que le médecin qui agit de la sorte, conformément à cet arrêt de cour que je viens de vous lire, se met en lutte ouverte avec la loi.
lime semble qu'un médecin qui va dire à une nourrice « votre nourrisson a la syphilis, prenez garde à vous », il me semble que ce médecin en prend bien à taise avec cette salutaire garantie du secret des familles qu'on appelle le secret médical. Que devient donc pour lui l'article 378 du Code Pénal [1), article qu'Hippocrate avait inventé avant nos législateurs? Que devient pour lui cette première et discrète loi de notre profession ? Tournez les yeux vers le passé, monsieur, et voyez jusqu'à quel point nos pères professaient et honoraient le secret médical, alors qu'ils inscrivaient en tête de leurs thèses inaugurales, comme le premier devoir du médecin entrant dans la pratique, ce célèbre serment que vous connaissez.
J'accorde que, dans l'espèce, le médecin qui s'en va révéler à une nour-^ rice la syphilis de son nourrisson, ne se dégage du secret médical que dans un but aussi désintéressé qu'honorable, dans le but d'être utile à cette nourrice et à la société. Soit ! 3Iais voyez les inconvénie7its de cette rupture avec un principe. Pour être utile à une nourrice, ce médecin lui apprend que son nourrisson a la syphilis. De même alors et pour être conséquent avec lui-même, il pourra, il devra avertir un futur gendre. Puis, la syphilis n'aura pas seule, je pense, le privilège de lui délier la langue et de le relever de son serment. Ne se taisant pas quand il s'agit de la maladie qui nous occupe, il ne se taira pas davantage quand il s'agira d'autres maladies graves qui intéressent également la sécurité
(1) Les médecins, chirurgiens et autres officiers de santé, ainsi que les pharmaciens, les sages-femmes et toutes autres personnes dépositaires par état et par profession des secrets qu'on leur confie, qui, hors le cas où la loi les oblige à se porter dénonciateurs, auront révélé des secrets, seront punis d'un emprisonnement de un à six mois et d'une amende de 100 à 500 francs.
jOo les avariés
des familles et de la société : il se taira même d'autant 7noins que la gravité de ces maladies sera plus grande et la sauvegarde à exercer plus importante. Et le voilà nécessairement ainené, par la logique des choses, à toute une suite de révélations concernant le cancer, la phtisie, la dartre, Vépilepsie, la folie et toutes autres maladies soit contagieuses, soit transmissibles héréditairement.
Sur cette voie il n'est pas d'arrêt, vous le concevez aisément, le premier pas fait, la pente est fatale., c'est le naufrage du secret médical.
2° Cette doctrine, je la repousse encore^ parce que, dans l'espèce, cette révélation aboutit ou peut aboutir aux conséquences les plus déplorables pour les familles.
Cette nourrice a qui est faite la révélation de la maladie de V enfant se taira-t-elle ? gardera-t-elle le secret pour elle? Le croire ou V espérer serait bien naïf. D'autant que ce secret est une arme pour elle, un instrument de « chantage » entre ses mains, comme on dit vulgairement. Encore, si elle ne s'en servait que pour obtetiir des dédommagements auxquels elle peut avoir droit, le mal ne serait pas grand. Mais elle bavardera sûrement, là où, son bavardage ne peut être qu'inutile ou nuisible, elle divulguera, elle rendra publique la maladie de V enfant , elle déversera la honte sur mie famille. Et vous voulez que le médecin devienne l'origine de tels sca?idales ?
Je m'y refuse absolument pour ma part.
5° Je la repousse enfin, cette doctrine , parce que la révélation est inU' tile, sinon dangereuse, au moins dans la grande majorité des cas, à protéger, à sauvegarder la nourrice.
Faites cesser l'allaitement pour un prétexte quelconque, et cela suffira à protéger la nourrice. Du moment qu'elle ne donne plus le sein à l'enfant, serait-elle plus protégée, parce qu'elle sera initiée au secret d'une famille? Non, bien évidemment. Elle est sauvegardée autant qu'elle peut l'être par le seul fait de la suspension de l'allaitement. Nul besoin en conséquence d'adjoindre à la suspe?ision de l'allaitement, une dénonciation qui ne profite à personne, et qui peut nuire gravement à une famille. » '
En un mot l'éminent syphiligraphe condamne la délation sans motif.
Mais n'avons-nous pas vu madame Dupont et son fils refuser la suppression de l'allaitement?
Se trouvant en face d'une pareille situation, ce savant auteur que nous venons de citer se conduirait-il comme Fraisier?
Après avoir essayé par tous les moyens possibles de persuader les parents responsables, s'armera-L-il de l'arrêt de la cour de Dijon pour faire une
menace pareille à celle que l'on sait et qui frappa tant les deux malheureux parents?... Non. Hautement, notre auteur le dit: les inté'-èts de la nourrice me paraissent au contraire de la nature de ceux qu'il est de mon devoir, à moi médecin, de prendre en main et de faire respecter. Seulement, je conçois cet office protecteur autrement que la cour de Dijon. Je crois que nous devons protection à la nourrice, mais protection seulement, et non pas délation.
En vertu de ce principe, notre auteur en face de madame Dupont et de son fils, voici ce qu'il aurait fait et ce qu'il écrit dans l'ouvrage cité plus haut :
j/o^ // aurait formulé par écrit le traitement et l'hygiène que vous
connaissez pour l'enfant.
20, — Au-dessous de cette formule — imtnédiatement au-dessous, de façon à ce que l'appendice qui va suivre ne puisse par hasard ou intentionnellement être détaché de l'ordonnance — au-dessous, dis-je,de la formule prescrite, il aurait ajouté bien lisiblement :
IMPOSSIBILITÉ ABSOLUE DE CONTINUER l' ALLAITEMENT PAR LA NOURRICE.
« Et pourquoi le dit appendice^ pourquoi ces précautions ? Tout simplement pour qu'à un jour donné, aucune i^écrimination ne puisse être élevée contre vous. N'oubliez pas que vous êtes en mauvaise société. Si, le malheur arrivé, on venait à vous inquiéter, si la nourrice vous mettait en cause comme cela s'est vu dans une demande de dommages et intérêts, si la famille se retournait contre vous, en disant comme excuse : « mais nous ne savions pas, mais notre médecin ne nous avait avertis », « votre réponse unique et péremptoire à toutes ces accusations serait la suivante: « Veuillez lire ma prescription. » Et cela seul suffirait à vous décharger de toute responsabilité.
3°. — En remettant au père la dite prescription, il aurait achevé d'affirmer en quelque sorte sa situation et la sienne.
— Je regrette, moiisieur, aurait-il dit, de n'avoir pas pu vous convaincre et je souhaite que vous n'ayez pas à vous repentir d'avoir persisté dans votre résolution. En tous cas, je ne saurais m' associer à l'acte que vous allez commettre, parce que je le juge mauvais. Et comme ce serait le couvrir de ma responsabilité que de continuer mes visites en de telles conditions, vous me permettrez de me retirer : veuillez ne plus compter sur mes soins désormais.
Il aurait même ajouté :
« Je ne saurais vous quitter toute fois, monsieur, sans vous faire en^ core une déclaration qui nous intéresse l'un et l'autre. Il est possible — c'est assez l'usage en pareilles circonstances — que votre nourrice vienne
aujourd'hui ou demain me consulter dans mon cabinet et me demander, si elle peut, oui ou non, continuer à nourrir votre enfant. Soyez pleinement rassuré, je ne dirai rien de ce qui s est passé entre nous. Car ce que je sais de votre maladie et de celle de votre enfant, je le sais à titre confidentiel, et le secret médical m'impose l'obligation de n'en pas révéler un seul mot à qui que ce soit. Mais n'attendez pas de moi certes, que je réponde à cette nourrice, quelle peut continuer à nourrir ; cela serait de ma part la pire action à commettre. Je me tairai, voilà tout. Que si mon silence est considéré comme une révélation, je n'y puis rien. Je vous dois le silence, mais rien de plus. Et vous ne sauriez exiger de moi un meJisonge qui, pour vous être profitable, compromettrait gravement et la santé d' autrui et ma responsabilité personnelle. »
Si nous avons cité ces passages, c'est qu'ils sont vraiment dignes d'attirer toute notre attention et que nous avons jugé indispensable de les faire figurer dans cette œuvre essentiellement impartiale et vulgarisatrice.
Nous ne concluons pas.
Nous nous contentons seulement de faire remarquer que, dans le premier cas, le désastre est officiel, terrible et que, dans le second, la nourrice est livrée aux manœuvres condamnables des parents deux fois coupables.
Il ressort de tout cela que la nourrice se trouve dans un déplorable état d'infériorité.
En effet, une famille a le droit de prendre Sur une nourrice tous les renseignements qu'elle veut, lui faire passer les plus rigoureuses visités et cette nourrice, en retour, de quels moyens disposera-t-elle, pourassurer du parfait état dé santé du nourrisson qu'on lui confie? D'aucuns légalement.
Mais prenons un exemple.
Un père, une mère décident de donner une nourrice à leur enfant. Ils en parlent à leur médecin qui, le plus souvent, est chargé de trouver la remplaçante.
Invitée par un docteur à prendre « livraison » d'un nourrisson, la nourrice n'hésitera pas.
Si ce docteur a fait l'accouchement de la mère, il est bien entendu que cette nourrice ne court aucun danger.
Mais si le médecin n'a pas fait l'accouchement, si ce père cache sa tafe et si l'enfant ne présente pas encore de symptômes syphilitiques? . Quelquefois, le docteur fera allaiter l'enfant par sa mère quelques semaines et ne donnera son conserttement qu'autant que l'enfant ne présentera aucun redoutable symptôme.
Ceci est une règle de conduite dont ne se départit jamais un docteur que nous avons interrogé.
Mais, direz-vous, puisque la mère a commencé l'allaitement, pourquoi ne pas le continuer?
Cette phrase est la plus franche critique de nos mœurs actuelles et de la conduite de nombre de mères qui, ayant déjà « bien assez » d'avoir à supporter leur grossesse, ne tiennent pas à aliéner deux années de leur jeunesse.
Mais il nous plaît d'insister sur la coutume du docteur dont nous venons de citer la règle de conduite.
Souvent, nous a-t-il* dit, en ce qui concerne la Syphilis, je suis arrivée donner à une mère le goût de Tallaitement.
Comme en toutes choses, ce n'est que le premier pas qui coûte. Et une maman éprouve assez de joie en voyant son bébé téter, assez d'orgueil, — ne donne-t-elle pas de la vie, — pour, continuer à nourrir et ne plus penser à une nourrice.
J'ai fait une petite statistique et j'ai ainsi évité plus de trente cas de contagion de syphilis à trente nourrices peut-être.
La mère étant inattaquable ne souffrait d'aucune contamination, je soignais le bébé et rien ne transpirait du terrible secret que j'avais surpris ou que le père m'avait confié.
Ceci prouve en faveur de l'allaitement maternel.
Mais venons au sujet qui nous occupe ici.
Combien de parents qui s'adressent directement à des amis et qui obtiennent une nourrice par relation? Ils sont légion.
La nourrice, dont c'est le « métier », prend le nourrisson sans autre contrôle.
Et si elle est initiée, instruite sur les dangers qu'elle court, la voyezvous demandant l'adresse du docteur de la famille pour s'assurer de la bonne santé de l'enfant qu'on lui confie ? Non, les parents se révolteront contre un tel procédé et briseront net.
D'un autre côté, que cette nourrice agisse par roublardise, qu'elle vienne à avoir par une voie détournée l'adresse du docteur, elle va le trouver, le questionner. Le docteur lié par le secret professionnel ne parlera pas. Il lui restera ce seul moyen : courir chez son client et lui tenir le discours que nous savons.
Mais il reste à la nourrice . la ressource de consulter son médecin ordinaire.
— Docteur, voilà un enfant qu'on me confie. Puis-je le nourrir sans crainte ?
Si l'enfant est syphilitique le médecin a pleins pouvoirs.
— Non. N'allaitez pas cet enfant.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il ne faut pas...
Et il ne devra pas dire pour quelle véritable raison. Il ne le devra pas, parce que ce serait inutile et dangereux. Inutile, parce que la nourrice n'a besoin que de savoir si oui ou non elle peut nourrir ; dangereux, parce qu'un docteur doit toujours craindre qu'on vienne à abuser de ses révélations, surtout lorsqu'elles prennent un aspect de gravité exceptionnelle...
Il faut donc le dire bien haut :
Jamais une nourrice, qu'elle soit sur lieux ou que le nourrisson lui soit
LAISSÉ sur place, NE DEVRAIT COMMENCER d'aLLAITER SANS AVOIR PRÉALABLEMENT CONSULTÉ UN DOCTEUR.
Cette phrase devrait figurer à la première page des livrets de nourrice.
Il appartient à qui de droit de la faire figurer.
Si nous insistons à ce point sur le rôle et la situation des nourrices, c'est que ces malheureuses sont exposées terriblement et sont, ainsi que leurs nourrissons, des foyers très actifs de contamination.
Mais revenons à Georges Dupont.
Que lui restait-il à faire ? A congédier la nourrice et cela, sous peine d'entendre le docteur Fraisier dire à cette mercenaire : « Ne continuez pas vos soins à cette enfant^ elle a la syphilis ».
Et cela, il lui fallait le faire tout de suite.
II se leva et se dirigea vers la chambre de sa fille.
Mais, juste au moment oii il allait franchir le seuil du salon, sa mère entra...
— Où vas-tu? demanda-t-elle.
— Trouver la nourrice et la congédier.
— Attends un peu, elle vient de recevoir une lettre de son mari.
— Ah! et alors?... Qu'as-tu ? tu parais inquiète...
— Oui, je ne sais pas, j'ai peur...
— Peur de quoi?
— Peur... elle tremblait en lisant cette lettre... Alors, je suis venue te trouver... Henriette n'est pas rentrée?
— Non...
— Que vas-tu lui dire quand elle rentrera ?
— Que ce docteur a confirmé les prescriptions de celui d'hier.
Il se leva d'un bond et marcha sur elle. (Page 508.)
— Bien... la nourrice va partir et on nourrira la petite avec du lait de chèvre... Tout va peut-être s'arranger.
— Espérons-le, mon Dieu !
Georges n'achevait pas de prononcer ces mots qu'on frappa à la porte du salon.
— Qu'est-ce que vous voulez, nourrice?
Liv. 64. Les Avariés. Liv. 64.
b06 LES AVARIES
— Monsieur, je viens de recevoir une lettre de mon mari...
— Il vous rappelle?
— Oui, il me dit de venir tout de suite... j' vais partir, Georges, brutalement, déclara :
— Ce ne sera pas la peine de revenir. La nourrice pâlit...
D'une voix chevrotante, elle questionna :
— Monsieur me retire l'enfant?
— Oui, le docteur l'a ordonné.
— Ah!... et pourquoi qu'il l'a ordonné?... la petite est donc malade?
— Oui... un peu...
. — Généralement ce n'est pas quand les enfants sont malades qu'on leur retire la nourrice.
— Ça dépend des maladies...
— Ah! oui... et quelle maladie qu'elle a, la petite?
— Qu'est-ce que ça peut vous faire?... Ça ne vous regarde pas. , Mais, avec entêtement, la nourrice poursuivit :
— Oh! vous pouvez bien le dire.
— Encore une fois, cane vous regarde pas... on va vous donner cinq cents francs comme indemnité et vous pourrez partir dans une heure si vous le voulez...
— C'est que mon homme me dit d'aller le voir mais il ne me dit pas de vous quitter.
— Ah !... Eh bien, ça, ça nous est égal.
— Allez-vous-en, voilà tout. On vous paye, n'en parlons plus.
— On ne m'a jamais retiré un nourrisson de cette façon-là.
— Naturellement, vous n'avez jamais nourri sur lieu.
— Je veux dire qu'on n'a jamais été si mal poli, en me donnant tant d'argent.
— Ça suffît.
— Nous ne sommes pas mal polis, c'est vous qui nous assiégez de questions.
— Tiens, c't' idée, j'ai bien le droit de savoir...
— Quoi ?... Qu'est-ce que vous dites ?... le droit... Mais qu'est-ce que vous êtes ici ?
— J' suis une nourrice.
— Vous n'êtes rien du tout et vous n'avez qu'un droit, celui de vous taire.
— Tout ça n'est pas clair.
^ Tout ça?
— Mais quoi, tout ça?
Georges, dans un état de surexcitation facile à comprendre, n'était plus maître de lui.
Sa mère cependant, d'un geste et d'un mot, le calma. Puis, elle s'adressa à la nourrice :
— Ma fille, nous regrettons beaucoup ce qui arrive, mais nous. ne pouvons pas vous garder.
Alors, sur ce ton de voix pleurard commun aux paysans, la nourrice se lamenta :
— C'est-yDieu possible!... vous couper un lait comme ça!... Je l'ai pourtant bien soignée votre petite, je l'ai tx)ujours tenue bien propre.
— On ne vous dit pas le contraire. ^
— Alors,' pourquoi qu'vous m' renvoyez?.... comme ça, quand la petite est malade et pourquoi que mon homme jure des gros mots dans sa lettre en disant que si je ne viens pas tout de suite, il viendrait me chercher et plus vite que ça?... Et puis il dit encore autre chose.
— Qu'est-ce qu'il dit? questionna presque anxieusement madame Dupont.
La paysanne décocha à la mère et au lîls un regard oblique et sournois.
— Ça vous intéresse donc tant qu'ça de savoir ce qu'il me dit ?
— Mais non, ça ne nous intéresse pas, fit Georges. En voilà assez avec cette femme...
Et^ comme il avait préparé les billets de banque, il ajouta :
— Voici les cinq cents francs.
— Vous allez nous faire un reçu, fit madame Dupont.
La nourrice resta comme hypnotisée par la vue des papiers-monnaie. Elle ouvrait des yeux tout ronds dans les prunelles desquels brillaient des regards de convoitise.
Madame Dupont se pencha vers son fils qui libellait le reçu.
— Fais bien attention en rédigeant le reçu... pour plus tard... on ne sait pas ce qui peut arriver...
— Que veux-tu qu'il arrive?
• — Dame, si elle avait pris le germe de cette maladie...
— Elle n'avait rien il y a trois jours et depuis elle a mis une tétine. Et tout haut, s'adressant à la nourrice, il demanda :
— Vous avez bien mis une tétine, n'est-ce pas ? La Bretonne baissa les yeux sans répondre. Georges eut soudainement peur.
— Mais, répondez donc, sapristi ! Avez-vous mis une tétine comme je vous l'avais recommandé ?
— Non, monsieur...
• — Vous n'en avez pas mis? hurla Georges. Il se leva d'un bond et marcha sur elle. Alors, s'abritant derrière un meuble et comme le défiant, elle répondit :
— Ben non, là, j'en ai pas mis; j'ai essayé, mais elle ne voulait pas du sein, alors j'y ai donné comme avant.
Georges et sa mère se dévisagèrent.
Une crainte folle venait de les secouer. La nourrice ajouta :
— Elle a donc la peste, votre petite ?
Et comme ni Georges ni sa mère ne répondaient, elle continua :
— A la fin, j'en ai assez de tous vos micmacs... C'est louche tout ça... et nous allons bien voir !
Et faisant un geste de menace, en courant, elle sortit du salon et courut vers la rue.
Dupont essaya de la rattraper, mais il était déjà trop tard.
Au moment oii l'avarié ouvrait la grille de la rue, la nourrice sautait dans une voiture.
Il resta comme figé sur place.
Puis, remontant quatre à quatre l'escalier qui conduisait au premier étage oiî se trouvait son cabinet de travail, il s'écroula dans un fauteuil, en s'écriant :
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce qui va arriver?... C'est à se casser la tête contre le mur !
Madame Dupont atterrée ne trouva pas un mot à dire. Et ce fut Henriette qui les lira de leur torpeur.
En la voyant, la mère et le fils reprirent vivement possession d'euxmêmes.
— Eh bien? Il est venu?
— Le docteur, oui... Quelle idée as-tu eue d'aller trouver ce docteur-là?
— Je n'ai pas été le trouver, c'est père qui nous l'a envoyé.
— Tu as vu ton père ?
— Oui, à la Chambre...
— Tu lui as dit que la petite était malade ?
— Oui, à maman aussi... Ils vont venir tout à l'heure... la nourrice?
— Je l'ai congédiée, elle va partir.
— Bien 1
Sans ajouter un mot, Henriette courut voir sa fille.
La mignonne dormait,
Georges resta avec sa mère à laquelle il murmura :
LES AVARIES r,09
— Je suis bien misérable, mais ne me quitte pas.
Madame Dupont à son tour ne répondit pas et alla retrouver Henriette.
Georges, lui, la tête dans ses mains, se retenait à quatre pour ne pas
pleurer.
La situation prenait une tournure sourdement tragique qui Taffolait.
En quelques secondes, un monde de pensées assiégea son esprit.
Les paroles de menaces qu'avait prononcées la nourrice lui bourdonnaient aux oreilles.
Quelle était donc cette autre chose que lui avait écrite son mari, et qu'il ne lui avait pas laissé le temps de dire ?
Alors, soudain, il commença de devenir la proie d'un très grand décou-
ragement.
11 n'espérait plus, prévoyait les pires catastrophes et se" résignait.
— Allons, murmura-t-il, tout va crouler... c'est la fin!...
Tl û© fit pas un effort pour chasser la torpeur qui l'envahissait.