‹ Les avariésChapitre 37 sur 44 · PREMIER SOUPÇON, DERNIER MENSONGE · texte numérisé non relu

PREMIER SOUPÇON, DERNIER MENSONGE

Il était près de sept heures quand M. et madame Loches arrivèrent chez leur fille.

Tout de suite ils se rendirent au chevet de l'enfant.

La petite était éveillée et pleurait.

Sa mère essayait, mais en vain, au moyen d'un biberon acheté quelques instants avant l'arrivée des beaux-parents, de la calmer. Germaine repoussait l'allaitement.

Henriette se lamentait.

Madame Dupont, avec des trésors de patience, faisait l'impossible pour venir à bout des répugnances de la mignonne.

Loches et sa femme pénétrèrent dans la chambre de l'enfant au moment où Henriette s'écriait, toute en larmes :

— Si elle refuse le biberon, mon Dieu!... qu'allons-nous devenir?... Nous allons la perdre... pauvre...

Elle ne termina pas sa phrase.

Sa mère venait d'entrer, elle se jeta dans ses bras.

— Ma pauvre chérie!...

Les yeux de madame Loches devinrent subitement humides. Loches, lui, un peu moins sensitif, marcha vers madame Dupont qui s'était levée à leur entrée, ayant le bébé dans les bras, le berçant. Le député serra la main que lui tendait la mère de Georges.

— Qu'est-ce qu'il y a donc, voyons ?

— Ah! mon pauvre ami, nous sommes désolées, Henriette et moi, la petite ne veut pas prendre le biberon.

— Et la nourrice?

— Elle est partie.

— Ah!... le docteur Fraisier est venu?

— Oui, oui...

— Qu'est-ce qu'il a dit?

— Comme le vôtre... il a prescrit avant toute chose le sevrage.

— Et puis?

— Et puis quelques petits médicaments.

— Qu'est-ce qu'elle a, la petite?

— On ne sait pas au juste, fit madame Dupont, avec un léger tremblement dans la voix.

— On ne sait pas au juste... Celle-là, par exemple, elle est un peu forte... Comment, deux docteurs prescrivent le même traitement, et ni l'un ni l'autre ne donne un nom à la maladie?... Allons donc!... Un docteur vous dit toujours : vous souffrez à tel endroit, vous avez telle chose... N'est-ce pas, ma femme?

Madame Loches, toujours un peu réservée, timide, approuva néanmoins :

— Oui, mon ami... du moins, il me semble...

— Mais absolument... on nous cache quelque chose. A toi, Henriette, qu'est-ce qu'il a dit ce docteur?

— Rien, papa.

— Tu ne lui as pas demandé le nom de la maladie de ta petite?

— Non, je ne crois pas, j'étais bouleversée.

— Ça, par exemple, c'est plutôt violent... Et ton mari?... oij est-il ton mari ?

— Je ne sais pas...

Madame Dupont renseigna Loches.

— Il doit être dans son cabinet de travail.

— Je vais aller le trouver... A la fin, ça. m'agace cette énigme. Voilà une enfant qui était bien portante il y a trois jours, qui avait une excellente nourrice, et crac ! du jour au lendemain, tout cela croule... on sup-

LES AVARIES Ui

prime la nourrice... D'abord, Voilà une chose que je ne digère pas... Ça^ non... je n'ai jamais vu qu'on enlève sa nourrice à un enfant malade. Ne pleure pas, ma chérie...

La petite Germaine ne criait pas, elle hurlait.

Loches tendit les bras.

— Donnez-la-moi un peu, ma petite-fille.

— Si vous croyez que vous allez la calmer.

— Oh! je ne suis pas un épouvantail, après tout... Donnez-la-moi. Madame Dupont tendit l'enfant. ■

Le grand-père éclaira sa face d'un bon sourire et fixa l'enfant, en lui disant :

— Eh bien? quoi donc, mamzelle, on veut donc assourdir ses parents... Oh ! la vilaine Mémaine à son vieux député de grand-père, qui va le dire au Président de la République qui viendra faire les gros yeux à la petite Mémaine chérie!... Connais-tu Loubet?... Non... Eh bien! c'est un bon papa aussi... Et si tu es bien sage, il te donnera du bon nougat... boum boum, belle madame, jamais malade, jamais mourir!... Tu sais, tu es richement lourde!... Là, la voilà bien sage, cette petite femme-là...^

Et c'était vrai pourtant que la petite était calmée.

Elle ouvrait ses grands yeux tout ronds.

Sa mignonne bouche entr' ouverte laissait apercevoir un petit bout de langue rose et ses petits bras en croix battaient la mesure tandis que de sa gorge s'échappait une sorte de ronronnement.

Et même, sa frimousse s'éclaira d'un sourire souffreteux.

Loches était aux anges.

Pour lui, il venait de remporter une de ces petites victoires paternelles qui ravissent.

— Eh bien, vous, la grand'mère modèle., hein?... Je croyais que je ne la calmerais pas.

— Vous savez tout faire !

— Regarde-moi ton petit ange, Henriette... regarde ta même, mon trésor. La petite tourna la tête vers sa mère qui se tamponna les yeux, tendit

ses bras, agita les doigts et se força de sourire.

Ah! ce sourire, ce visage encore humide de larmes, comme il avait quelque chose d'à la fois angoissant et attendrissant.

— Elle doit avoir soif, cette pauvre mignonne, fit remarquer madame Loches.

— Mais elle refuse le biberon, mère.

— Et elle a raison, s'exclama le grand-père... Donnez-moi un verre et vous allez voir.

Madame Dupont tout aussitôt donna son avis :

— Un verre ! à cet àg-e-là !

— Eh bien!... il n'y a pas de quoi s'esclaffer... à la campagne ils ne font pas autrement... C'est bien meilleur que votre sale biberon... Henriette, fais-moi donner un verre... un verre à bordeaux.

— Je vais le chercher moi-même, père.

Henriette disparut, en courant.

Madame Loches, très affectée^ mais chez qui la douleur ne se traduisait pas par des crises de larmes, s'approcha de son mari. A son tour elle tendit les bras à l'enfant, en murmurant :

— Ma pauvre petite Mémaine...

L'enfant la regarda avec un air réfléciii... puis elle se retourna vers Loches et se mit à lui tirer violemment la barbe. Henriette rentra dans la pièce en coup de vent.

— Voici le verre, papa.

Loches l'approcha des lèvres de l'enfant.

— Bois, ma mignonne...

Et comme pour encourager la petite, il fît semblant de boire à son tour.

— Oh! que c'est bon!... oh! que c'est bon!... bois vite, ma chérie... bois bien vite...

Alors l'enfant se prit à sourire, tendit ses petites mains, saisit le verre, que tenait toujours Loches et en approcha ses lèvres dans un mouvement instinctif et machinal.

— Elle boit !... s'exclama madame Dupont.

— Ne criez donc pas si fort, vous, ça va lui faire peur à cette enfant... Bois, ma mignonne, bois, mon petit trésor.

C'était charmant vraiment de voir ce grand-père remporter cette nouvelle victoire.

Et Loches était heureux ! Cela se voyait sur son visage radieux, souriant et dans ses yeux oii brillait un regard de triomphe.

Germaine but un verre et demi de lait...

Enfin, rassasiée, elle détourna la tête, en faisant la moue.

Loches berça quelques instants sa petite-fille.

Lorsque celle-ci commença à fermer les yeux, il la repassa à madame Dupont qui finit de l'endormir.

— Et maintenant, moi, je vais trouver Georges.

11 trouva son gendre toujours effondré devant sa table. Lorsqu'il pénétra dans la pièce, l'avarié, en l'apercevant, tressaillit et se lova.

— Tu en as une frimousse, toi ?

... Ta parole d'honneur que tu n'as rien à te reprocher? ^Page 514.)

— Oh ! j'ai beaucoup de chagrin.

— Ta fille est malade ?

— Oui... mais on la sauvera...

— Qu'est-ce qu'elle a?

Le député accompagna cette interrogation d'un regard que Georges ne

put soutenir.

Liv. 65. Les Avariés.

Liv. 65.

Il se contenta de balbutier :

— Ce qu'elle a...

— Oui... à toi, le père, le docteur l'a bien dit... Un petit silence se produisit.

— Oui, se décida enfin à répondre le jeune bommc, oui, le docteur m'a dit... c'est,., c'est de la gourme infectieuse.

— De la gourme infectieuse?

— Oui.,, oui...

— Je n'ai jamais entendu parler de ça... C'est dangereux ?

— Très...

— Ah!... de la... gourme infectieuse...

Et, se tournant vers la bibliothèque, Loches ajouta :

— Il y avait un dictionnaire de médecine ici, dans le tempSi.. tiens, le voici,.. Nous allons voir...

Il prit dans le dernier rayon du haut du meuble iin fort in-quarto et fébrilement, le feuilleta...

Mais au bout d'un instant, dévisageant Georges, il questionna :

— Tu es sûr du nom ?

— Oui.

— Ça n'existe pas ici...

— C'est peut-être une nouvelle maladie.

Il tremblait, en disant cela.

Son beau-père s'en aperçut.

Soudain, dans son regard brilla une lueur étrange.

Et, à mi-voix, il murmura :

— Georges.,, regarde-moi bien en face.

— Pourquoi ?

— Regarde-moi... là, c'est ça... Je t'aime beaucoup... Je te suppose un galant homme, j'en suis un autre... ta parole d'honneur que tu n'as rien à te reprocher?

— Rien... Comment l'entendez-vous ? i

— Allons, allons, je n'ai pas besoin démettre les points sur les i... Tu n'as rien à te reprocher ? Enfin, ce dont souffre ton enfant ne serait-ce pas la conséquence pour elle d'un de tes péchés de jeunesse?

— Non...

— Ta parole d'honneur?

— Je vous le jure.

— C'est bien, je te crois... je veux te croire...

Loches tendit la main à son gendre. Ce ne fut pas sans un cértaiti émoi que Georges subit cette étreinte qui dura quelques secondes. ;

Un instant, tandis que des larmes lui montaient aux yeux, il eut l'envie folle de se jeter aux pieds de son beau-père, de lui confesser sa faute, de mettre en valeur ses circonstances atténuantes, de plaider sa cause, de sangloter un sincère « pardon ! »

Mais une force surnaturelle le retint.

Il ne trouva pas la force, ni le courage, ni la vaillance de faire ce geste, de pleurer sa misère.

Il serra violemment la main qu'on lui tendait, ce fut tout.

Loches le quitta, retourna vers sa fille qu'il prit dans ses bras.

— Ne pleure plus, mon enfant... Je viens de voir ton mari... jele quitte rassuré... La petite a bu son lolo, rien ne prouve qu'elle ne continuera pas... Soignez-la bien et dans quelques semaines la joie fera place à la douleur... Nous viendrons, ta mère et moi, vous voir demain.

Les beaux-parents, après avoir une dernière fois contemplé dans son berceau la petite Germaine qui dormait, serrèrent la main à madame Dupont, embrassèrent leur fille et partirent.

Après leur départ, silencieusement, Henriette prit une chaise et vint s'asseoir au chevet de son enfant.

Elle s'attarda jusqu'au dîner dans la contemplation du petit être...

Près d'elle, madame Dupont ne disait pas un mot.

Le front dans la main, elle pensait et parfois un frisson de peur la faisait tressailfir.

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