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SECRET MAUDIT

Onze heures venaient de sonner, lorsque Henriette, lasse de tant d'émotions, brisée, les yeux battus, se décida, sur les conseils de sa belle-mère, à monter dans sa chambre prendre un peu de repos.

Madame Dupont se chargeait de veiller l'enfant qui, depuis sept heures, dormait paisiblement.

La jeune mère regarda une dernière fois sa fille, donna le bonsoir à la grand'mère et disparut.

Lorsqu'elle pénétra dans sa chambre, elle fut tout étonnée de n'y pas rencontrer son mari.

Elle traversa la pièce, regarda dans le cabinet de toilette, puis dans un petit salon : personne.

Cette absence commença de l'inquiéter : pu pouvait bien être Georges?

Elle redescendit au salon, vérifia le cabinet de Georges : toujours personne.

Elle pensa :

— Peut-être a-t-il été faire un tour dans le jardin ! Elle remonta dans sa chambre et se mit au lit.

En supposant que son mari pouvait bien être dans le jardin, elle n'avait pas tout à fait tort.

Georges, sur le banc même où quelques mois auparavant il enlaçait dévotement sa fiancée, était écroulé.

La tête dans les mains, il pleurait à chaudes larmes, comme un enfant.

Le malheureux avait le pressentiment bien net que l'heure tant redoutée allait sonner.

Il sentait que son mensonge se désagrégeait et qu'on allait surprendre son secret maudit.

Un remords terrible le tenaillait. Il lisait dans l'avenir qu'il entrevoyait affreux.

Et devant ses yeux, augmentant encore sa douleur, il voyait flotter comme la vision vague de son enfant, pauvre petit être dont il était responsable des souffrances et dont la mère avait le droit à lui, le père coupable, de demander compte de la mort, au cas oiipar malheur il viendrait à succomber.

Si jamais Henriette apprenait, elle ne pardonnerait pas.

Aurait-il le courage, presque l'audace, de rester devant elle?

Aurait-il la force d'implorer son pardon? Et quelle excuse invoquerait-il ?

Si, cependant, il lui paraissait en avoir l'ombre d'une : Il avait ajouté foi aux promesses du charlatan.

Pourrait-il sans rougir dire : Je me croyais guéri,... on me l'avait certifié...

Non, car il se l'avouait maintenant, il avait bien senti que, seul, le docteur Fraisier avait dit vrai. Alors?

Alors, il eut un geste violent et se leva d'un bond, en se jurant:

— Si jamais je perds Henriette, je me tue !...

Comme onze heures sonnaient, à pas lents, il se dirigea vers la maison.

En titubant, il monta les quelques marches qui menaient au palier sur lequel s'ouvrait la porte de sa chambre dans laquelle il pénétra sur la pointe des pieds.

La pièce n'était éclairée que par la lueur verdâtre de la veilleuse placée à la tête du lit sur une exquise petite table Louis XVL

Au milieu de la pièce, il s'arrêta, retenant sa respiration.

Son regard se dirigea vers le lit Renaissance oii était étendue Henriette.

La jeune femme, le visage tourné vers la ruelle, paraissait dormir.

Seul, le bruit léger de sa respiration troublait le grand silence qui pesait sur chaque chose de l'ameublement de cette pièce.

Georges, dont l'émotion ne fit que grandir à la vue de l'innocente et bonne créature, se laissa choir dans un fauteuil et son regard ne quitta pas la silhouette de l'aimée.

A nouveau, ses yeux s'emplirent de larmes.

Et quiconque aurait pu voir ce visage pâli sur lequel coulaient des pleurs infiniment amers, quiconque aurait pu voir ces regards si tristes, dardés par de pauvres yeux rougis, n'aurait pas pu ne pas avoir pitié et murmurer :

— Oh ! le pauvre !

C'était lugubre.

Et Georges haletait, son secret l'étouffait...

Au bout de quelques instants, Henriette qui ne dormait pas et l'avait entendu rentrer, fit un mouvement, se tourna vers lui.

Georges se leva.

11 accourut vers elle, se jeta sur le lit, la saisit dans ses bras, se cacha la tête dans son épaule et donna libre cours à sa douleur.

Ce fut d'abord pour sa femme un immédiat saisissement.

Une femme ne reste jamais insensible devant la douleur d'un homme en larmes.

Aussi, oubliant ses propres souff"rances, essaya-t-elle de consoler son mari. '■

Elle le questionna d'abord ; comme il ne lui répondait pas, elle l'embrassa^ berçant sa pauvre tête inondée de larmes.

Lorsque la crise fut un peu passée, Georges releva le front, essuya ses yeux, poussa un profond soupir et se disposa à se dévêtir.

Mais sa femme tenait sa main dans la sienne et ne desserra pas les doigts.

— Pourquoi .pleures-tu ainsi, Georges?

— C'est notre petite Germaine.

— A mon tour, je vais te gronder. Germaine ne court pas un danger immédiat, elle a bien bu son lolo ; lorsque je l'ai quittée, elle dormait à poings fermés... Nous n'avons pas le droit de nous désoler... Tu me l'as dit toi-même, ce n'est pas grave. Alors, tu m'as donc menti ?

bl8 LES AVARIÉS

— Non... non...

— Les deux docteurs eux-mêmes se sont accordés pour nous certifier qu'elle guérirait. ..

— Oui... je sais.

— Alorsj pourquoi te mettre dans un état pareil ?

— Je ne sais pas, ce sont les nerfs... Il ne faut pas faire attention... Je l'aime tant, ma petite Germaine.

— Mais je ne l'aime pas moins et tu vois, je suis plus calme, plus raisonnable que toi !

Georges devint muet.

Il se déshabilla, se coucha et prit sa femme dans ses bras. La douce créature, brisée de fatigue, ne tarda pas à s'endormir. L'avarié, lui, resta éveillé.

De temps en temps il la regardait, et, soudain il eut comme un pressentiment qu'il vivait sa dernière nuit de bonheur.

Tandis que ceci se passait rue du Ranelagh, à Bures, chez la nourrice, se déroulait un drame plus angoissant peut-être.

Toute vibrante encore, la Bretonne, vers sept heures, était rentrée chez elle.

Son mari l'attendait avec impatience.

Lorsqu'il vit sa femme tourner le coin du sentier qui conduisait à leur maisonnette, il courut à elle.

— Ahl te v'ià... Si t'étais pas revenue ce soir, j'auresis été te chercher demain.

— Qu'est-ce qu'il y a donc?

— Comment, ce qu'il y a... il y a que je ne veux pas que tu continues une heure de plus à donner le sein au gosse.

— Là-deSsus, tu peux être tranquille, ils m'ont mise à la porte. Le paysan sursauta.

— Ils t*ont mise â la porte... eux!... Ah! ben, y a que ces gens-là pour avoir du toupet... Ah ! ils t'ont mise à la porte !

— Ils voulaient même me donner une indemnité : cinq cents francs...

— Alors, si c'est ça^ c'est qu't'as le mal... Ah ! les brigands!... les sales bêtes !... S'ils ont fait ça, j' vas leur-s'y casser la figuré!

Le paysan était dans un état d'exaltation difficile à dépeindre:

Sa femme essaya de le calmer.

Ce fut peine perdue, il la repoussa môme.

— T'iras voirie docteur avec moi... demain... Et si t'as le mal... Ahl si tu l'as...

— Mais quel mal ?

— Celui de la petite... le docteur m'a dit qu'il fallait que tu reviennes tout de suite, ou sans ça que tu l'attraperais et que, si tu l'attrapais, t'en aurais pour toute ta vie, p't'être ben.

— Ah ! mais, tu me fais peur, toi !... C'est donc si grave que ça c' qu'elle a la petite?

— Si c'est grave! Pisqu'il y a des gens qui en meurent... et que tu peux me le donner... et puis à nos gosses...

— Tais-toi... tais-toi...

— Oh! les monstres!... Et pis, t'as confié quelquefois la gosse à la Brunier qu'a aussi un nourrisson.

— Ben oui.

— Alors c'est du tien qu'elle le tient, elle, le mal.

— Qu'é qu'tu dis là?

— Oui, t'as qu'à aller la voir, à y demander son sein et pis, tu verras... Aujourd'hui que c'te malheureuse, après qu'elle a eu vu le docteur, a voulu se jeter dans la rivière... et que c'est les parents de son nourrisson, qui, malgré qu'ils aient une douleur à faire pitié, ont trouvé des bonnes paroles pour elle...

La nourrice éclata en sanglots.

-^ Ah! mon Dieu!... Mon Dieul...

Ils étaient arrivés chez eux, elle s'écroula sur une chaise. Sa voisine, Clémentine Brunier l'avait vue passer. Elle accourut. Sitôt que la Bretonne la vit entrer chez elle, elle se précipita à sa rencontre.

— C'est toi, ma Clémence!... Qu'est-ce que Pierre me dit?.,. La voisine à son tour fondit en larmes.

— J'vas mourir!... j'vas mourir!...

Son mari, qui ne trouvait pas de mots, pour la réconforter, la prit dans ses bras et l'embrassa.

— Ah ! c'est ben du malheur tout de même.

— Et dire que c'est d' ma faute, gémit la Bretonne.

— Mais non, c'est pas d' ta faute... pis qu'tu savais pas, fit Brunier. Et il ajouta, faisant, de la tcte un geste de menace :

— Mais ça ne va pas se passer comme ça...

— Ah ! pour sûr 1

— Tu vas nous donner l'adresse de ces gens-là, et demain, j 'irons, moi et ton mari...

— Fais voir tes seins, demanda la Bretonne à sa voisine. Celle-ci dégrafa son corsage et montra la petite plaie. Malgré elle la nourrice de Georges poussa un cri de joie.

— Moi, j'ai pas ça !

Pour un peu, elle aurait battu des mains. Mais sa voisine calma son enthousiasme.

— Oui, t'as pas ça, parce que c'est p't'être ben pas encore mûr... Ça commence par un petit bouton rougeâtre... Fais voir tes seins?...

La Bretonne, trop sûre d'elle-même, s'exécuta.

Son mari, sa voisine et le mari de celle-ci, se penchèrent sur sa poitrine.

— Tiens, là, t'as une crevasse... c'est gris, comme à moi... t'as la maladie...

Le mari de la Bretonne les écarta, regarda plus minutieusement le mamelon.

Et soudain, son regard rencontra celui de sa femme qui balbutia:

— C'est-y vrai, Auguste ?

— J'ai... ai... j en ai ben peur...

Les autres affirmèrent.

Alors, la pauvre femme sentit soudain une sueur froide lui perler sur le front.

Il lui parut que le sol se dérobait sous elle.

Un voile de sang flotta devant ses yeux aux pupilles dilatées par l'angoisse.

Elle ne poussa pas un cri, mais tomba sur une chaise, hébétée, les bras ballants, la tête penchée en avant, offrant ainsi le spectacle de la plus terrifiante désolation.

En quelques secondes, il lui parut que sa vie venait de prendre fin.

Lentement de grosses larmes coulèrent sur ses joues.

Devant elle, prostrés, son mari et le couple de voisins la regardaient et hochaient tristement la tête.

Ce fut Brunier qui, le premier, prit la parole.

— Te désole pas trop, Marie, toi t'es seule à avoir c'te maladie... mais, chez nous, y a Clémence, y a notre dernier, y a rnourrisson... Et pis, y a le vôtre, aussi...

La Bretonne se redressa d'une pièce, elle hurla :

— Le mien... le mien aussi I...

— Ben oui, sans doute, pis qu'il a tété ma femme... mais lui, on sait pas encore... C'est le médecin qu'a dit ça...

La malheureuse eut un regard farouche et déclara :

— Alors, j'vas décider pour toi... Faut pas faire de sollises... (Page 523.) Liv. 66. Liv. 66.

— J'vas voir le docteur à Orsay tout de suite...

— A c'te heure-ci on l'trouvera pas...

— J'veux le voir tout de suite... c'est tout de suite et c'est tout de Buite.

Brunier offrit son cheval, sa voiture...

La Bretonne alla chez lui attendre que ce soit prêt.

Lorsqu'elle entra dans la pièce qui servait de chambre à ses voisins, un spectacle ang-oissant s'offrit à ses yeux.

Auprès d'un berceau oii dormaient deux petites victimes, une femme et un homme pleuraient silencieusement...

Clémence murmura à l'oreille de la Bretonne :

— Le père et la mère de mon nourrisson...

Quelques instants après, Brunier lançait au galop son clieval sur la route d'Orsay...

Lorsque la Bretonne sortit de chez le docteur d'Orsay, elle était livide.

Elle balbutiait des mots inintelligibles, soupirait, sursautait... faisait, pitié.

Cependant, au fur et à mesure que l'attelage se rapprochait de Bures* elle se reprit. L'œil, d'abord sans expression, fixé sur l'horizon, refléta peu à peu sa pensée toute de haine et de vengeance.

Les plus sinistres projets se heurtèrent dans son cerveau.

Ses poings se crispaient et dans un frémissement de tout son être, elle escomptait la joie que pourrait lui procurer le mai qu'elle rêvait de faire à ces « infâmes Parisiens. »

Comme ils passaient le pont de Bures, Brunier la questionna :

— A quoi que tu penses, la Bretonne?

— Ah! j' pense que si je les tenais là, tiens... Ah! malheur!... mais ils perdront rien pour attendre...

— Tu vas faire des folies, que j' suppose...

— Espère un peu... tu voiras ça...

— Moi, c' que j' t'en dis, c'est dans ton intérêt... Et le paysan madré se démasqua :

• — Moi aussi, quand j'ai appris mon malheur, je m' suis pris de colère... Pour un peu j'aurais sauté dans le chemin de fer et j'aurais été lui faire son affaire à ton Parisien... mais heureusement que j'ai réfléchi... J'ai été consulter Monier, lu sais bien, Monier, de Ghevreuse... Vlà un vieux gars qui la connaît... Eh bien, c'est lui qui m'a dit comme ça : Faites pas de vi-

lains coups, avec quelques frais et un peu de patience, vous pourrez obtenir delà justice une bonne indemnité... à ce qu'il paraîtrait que ça c'est déjà vu... et que les parents ont toujours casqué et ferme!... Dame! tu comprends, ça m'a fait réfléchir... puisqu'on peut guérir de e'te maladielà, si j'avions quelques billets de mille... t'es pas de c' t'avig là? La Bretonne répondit sans grande conviction :

— Si... si...

— Ton homme, lui, en tout cas, il en est, de c' t'avis-là...

— Ah!...

— Voilà...

La paysanne avait à peine écouté ce que venait de lui dire Brunier,

Pour l'instant, sous l'empire de la colère violente qu'elle ressentait, elle n'entrevoyait pas ce que son voisin appelait, lui, le côté pratique de la chose.

L'argent, elle s'en moquait bien. Était-ce l'argent qui lui rendrait la santé? Était-ce l'argent qui empêcherait que son enfant^ à son tour, soit malade, exposé à la mort, peut-être !

Et, tout comme Brunier il lui vint à l'idée de retourner à Paris, et de se venger brutalement.

Mais soudain la voiture s'arrêta, ils étaient arrivés.

Son mari se précipita à leur rencontre, les questionna :

^- J'ai la maladie... dans quelques jours, elle sera tout à fait déclarée... Le docteur m'a juré que j'en guérirais...

Un abattement, tout d'abord, s'empara du paysan. Mais Brunier le prit à part.

— Qu'est-ce que tu décides?

— Oh! j' sais pas, moi, j' sais pas... ma pauvre femme !

— Alors, j' vas décider pour toi... Faut pas faire de sottises... Tu viendras demain matin avec moi chez Monier et tes parigots, on va les faire casquer... ce sera toujours ça de gagné.

— Si tu veux...

— Eh bien! puisque c'est entendu, j' te souhaite le bonsoir... et à demain...

Rentrés chez eux, la Bretonne et son mari n'échangèrent pas une parole tout d'abord.

Lui, abruti, se déshabilla et se coucha.

Quant à sa femme, assise sur une chaise, elle semblait combiner un plan quelconque.

Lorsque le jour parut, elle était toujours à la môme place, immobile, le visage couvert de larmes, l'œil mauvais...

Vers cinq heures, son mari se leva, s'étonna, se doutant qu'elle ne s'était pas couchée, la questionna : mais la nourrice ne répondit rien, se déroha... A sept heures, Brunier vint le chercher.

— T'es prêt?

— Oui, mais je voudrais t' causer...

Il entraîna son voisin à l'écart.

— Marie me tourmente...

— Pourquoi ?

— Quand j'y parle, elle ne répond pas, pis elle a l'œil fixe... pourvu que ça n'y ait pas tapé sur le cerveau,

— Allons donc !

— Tiens, regarde-la...

En effet, juste à ce moment, la Bretonne traversait sa cour.

— C'est vrai, fit Brunier, qu'elle a une drôle d'allure...

Tu sais pas, tu vas y aller seul à Chevreuse, et tu ramèneras le père

Monier, toi... Dans l'état où elle est, j' veux pas laisser Marie toute seule, elle serait p' t' être ben capable de faire quelque bêtise...

— Dame!... si tu crois ça, vaut mieux rester...

Oui, j' sais pas pourquoi, mais c'est mon idée...

Alors, à tout à l'heure, moi, je me sauve.

Le paysan prit congé et fila dans la direction de Chevreuse.

Trois heures après il était de retour à Bures, ramenant avec lui le fameux Monier, le môme auquel Ramon s'était confié.

Bientôt les trois hommes, réunis chez le marchand de vins, causèrent de ce qu'il y avait à faire.

Mes enfants, c'est très simple, fit Monier, vous avez deux façons

d'opérer : ou bien vous adresser à la justice qui n'est pas très large et qui vous allouera des dommages-intérêts, c'est certain, mais qui ne seront peut-être pas ce que vous espérez, ou bien alors agir directement par mon entremise et agir par intimidation. Je crois que c'est le meilleur moyen. Ces gens-là auront certainement peur du scandale et transigeront. Le beau-père qu'est député ne voudra pas que son nom soit prononcé au cours d'un pareil procès... Qu'est-ce que vous décidez?

Les deux hommes se dévisagèrent, se consultèrent du regard.

Brunier, au bout de quelques instants, prit la parole :

— Ben, voilà, m'sieur Monier... Moi, mon avis, c'est de vous laisser faire pour le mieux... Vous avez plus que nous l'habitude de ces choseslà... T'es pas de cet avis, toi, lit Brunier à son ami.

— Si, si...

— Alors, en ce cas, m'sieur Monier, vous pouvez agir... Pourvu que

nos intérêts soient sauvegardés^ c'est tout ce que nous demandons.

— Eh bien! mes amis, c'est entendu !... Il faut battre le fer quand il est chaud, dit un vieux proverbe : aujourd'hui même, ce matin, je vais à Paris. Vous allez mettre votre nom au bas du reçu que je vais libeller, et ce soir probablement tout sera arrangé.

Monier demanda du papier, une plume, confectionna la pièce, la fit signer aux deux hommes et prit congé.

Les trois hommes se séparèrent.

Brunier et son voisin rentrèrent chez eux, Monier se rendit à la gare et prit un billet de première pour Paris.

Il n'était pas onze heures qu'il se présentait chez Georges Dupont.

Le domestique qui vint lui ouvrir lui apprit que son maître ne tarderait pas à rentrer.

— En ce cas, fit Monier, je vais l'attendre.

— Si monsieur veut.

L'homme d'affaires fut introduit dans le cabinet de l'avarié. Là, il attendit une demi-heure environ, et vers onze heures et demie, le père de Germaine lui apparut. Ils se saluèrent.

— Voulez-vous me dire le but de votre visite, monsieur? dit Dupont. Le petit vieillard décocha au jeune homme un regard mauvais et finaud.

— Très volontiers, monsieur. Vous avez eu, je crois, comme nourrice une très brave femme de Bures.

— Oui, monsieur, je l'ai renvoyée hier, fit Dupont, nerveusement.

— C'est en son nom queje viens vous trouver.

— Et dans quel but ?

— Je viens vous demander de bien vouloir me dire dans quelles proportions vous entendez la dédommager, en ce qui concerne le mal très grave qu'elle a contracté, ea allaitant votre enfant?

A ces mots, Georges tressaiUit.

Il essaya de tourner la difficulté et d'intimider le vieillard dont il ne soupçonnait pas la rouerie.

— Je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire. Mais Monier brisa net :

— Oh ! pardon, monsieur, mais je vous en prie, ne jouez pas au plus fin avec moi.

Alors, Dupont s'emporta :

— Je ne joue pas au plus fin, je ne sais pas de quel droit et en vertu de quel mandat vous vous êtes introduit chez moi, et je vous prie de sortir à l'instant même.

Monier, très flegmatiquement, se leva.

— C'est parfait, monsieur, je me retire, et je cède la place à l'huissier, qui, lui, en vertu d'un mandat officiel, viendra vous présenter...

Georges l'interrompit :

■ — Qu'est-ce que vous dites?

— Tout simplement ceci : que par votre faute trois familles se trouvent atteintes et qu'elles vont demander à la justice de vous condamner à réparer le dommage très grand que vous avez causé.

Georges se radoucit :

'^- Parlez moins fort, monsieur, je vous en prie.

Alors Monier, baissant la voix, poursuivit:

— Il est démontré que votre enfant est syphilitique et qu'il a, à cette heure, infecté la nourrice.

— C'est faux... lorsque cette femme est partie d'ici elle était saine...

— Le .docteur a constaté le contraire, Georges réfléchit quelques instants.

Que devait-il faire?

Ah ! il le comprit sans peine, il était à la merci de ces gens-là... Alors, à quoi bon lutter? Essayer, même?

— C'est bien, monsieur, j'avoue... Combien dois-je à cette nourrice?

— Je crois que dix mille francs...

Dupont eut un haut-le-corps.

— Dix mille... mais c'est de la folie!...

— J'estime que c'est très raisonnable et que c'est encore acheter très bon marché la santé d'une nourrice.

— C'est du chantage !

— Ah! pardon, je vous prie de vous servir d'autres expressions... Ce n'est pas du chantage c'est un arrangement à l'amiable que vous pouvez repousser. C'est votre droit... mais je crois que ce n'est pas votre intérêt... le scandale qui pourrait résulter d'une action judiciaire vous causerait un préjudice autrement grave que ce versement d'argent... On n'aime généralement pas à étaler au grand jour d'une audience les tares du genre de celle dont vous êtes frappée.

Georges sentait son impuissance.

Une rage folle bouillonnait en lui. Mais il comprit bientôt qu'à tout prix il lui fallait acheter le silence de ces gens. Henriette ne savait pas, son bonheur n'était qu'à moitié compromis, sa vie pas encore tout à fait brisée...

— Soit, monsieur, je paierai cette somme...

— Parfait.

— Je vais vous signer un chèque...

— Je vous remercie... mais, je crois Tavoir dit, il y a d'autres victimes,

une voisine de votre nourrice qui, par complaisance, a gardé et allaité plusieurs fois le nourrisson de Maria la Bretonne... Elle aussi estatteinte... Et dame... ils savent votre adresse...

— Une somme égale sera suffisante ?

— Nous serons d'accord si vous en jugez ainsi. Dupont signa un chèque de vingt mille francs.

— Voici le chèque signé, monsieur, mais je ne vous le remettrai que contre un reçu bien en règle et par lequel vos clients reconnaîtront qu'ils sont pour toujours dédommagés.

— Très volontiers... j'ai ce reçu tout prêt.

L'homme libella le chiffre de la somme perçue au nom des deux paysans, tendit le reçu à Georges, empocha le chèque et prit congé. L'avarié le reconduisit jusqu'à la porte. Lorsqu'il rentra dans son cabinet de travail, il murmura :

— Enfin cette fois, j'espère que je vais être tranquille.

Le déjeuner était servi, il passa dans la salle à manger où l'attendaient sa mère et sa femme...

Henriette venait de monter dans sa chambre. Georges Dupont se préparait à retourner à son étude, lorsque la femme de chambre vint le prévenir que la nourrice le demandait.

En entendant cela, il ne put s'empêcher de blêmir.

D'une voix mal assurée, il demanda à la domestique:

— Que me veut-elle?

— Attends, je vais y aller, dit madame Dupont, c'est sans doute pour ses affaires.

Et elle gagna le vestibule où se tenait la nourrice.

Celle-ci, qui avait profité de l'absence de son mari pour sauter dans le train et venir à Paris, était dans un état de surexcitation difficile à dépeindre. Lorsqu'elle vit apparaître madame Dupont, elle se précipita sur elle.

— Ah! vous v'ià, vous... où est-il votre fils?... où est-il?

— Mais vous êtes folle, que lui voulez-vous?

— Je lui dirai ce que je lui veux, je lui dirai moi-même... où est-il?

— Mon fils n'a pas le temps de vous recevoir.

— Ah! vous croyez ça, vous! j'ai bien eu le temps moi, de nourilr sa gosse et de prendre la maladie...

— Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire, malheureuse! Fronçant les sourcils, le regard dur et mauvais, la nourrice hurla :

— Non, je ne me tairai pas, vous êtes des monstres, entendez-vous, des monstres.

Et, n'en pouvant plus, la malheureuse, sans décolérer, fondit en larmes.

Entre chaque sanglot elle lançait une bordée d'injures.

Madame Dupont la regardait effarée, médusée.

Un instant même, elle eut peur devant l'attitude menaçante de la paysanne, qui lui parlait sous le nez, le poing à la hauteur du visage.

Elle restait acculée, le corps ployé contre une table, n'osant et ne pouvant faire un mouvement, l'œil ne quittant pas la porte, par laquelle Henriette à chaque instant pouvait entrer.

Comme la Bretonne, écumante, à bout de souffle, reprenait haleine, la mère de Georges essaya de la calmer, de la raisonner.

— Voyons, nounou, je vous en prie...

Mais la paysanne se reprit de plus belle à crier qu'on l'avait empoisonnée, qu'ils étaient des monstres.

— Au nom du ciel, taisez-vous... je vous donnerai de l'argent.

— Votre argent je m'en f...

Est-ce que ça lui rendrait la santé ? Non, ce qu'elle voulait c'était se venger.

— Je ne suis venue que pour ça, entendez-vous... que pour ça... Madame Dupont eut peur de comprendre. Cependant, devant cette menace, retrouvant son sang-froid, elle dit à la nourrice :

— Vous venger! vous venger!... Et après?... A quoi ça vous avancera-t-il? A rien... moi, à votre place, j'accepterais une indemnité... on sera bon pour vous... demandez tout ce que vous voudrez, nous vous le donnerons...

A son tour et subitement, elle fondit en larmes.

— J'ai autant de peine que vous... allez! ma pauvre petite fille !... Allons, voyons, vous ne serez pas impitoyable, votre colère va tomber... vous avez voulu me faire peur, n'est-ce pas ?

La nourrice contemplait cette vieille femme, les mains tendues et qui paraissait la supplier et qui pleurait...

Alors, elle sentit que sa colère aveugle, sa colère de bête blessée, outragée, allait sombrer.

Son regard devint moins féroce. La douleur de madame Dupont l'avait apitoyée.

La mère de Georges s'en aperçut et en profita pour achever de la convertir et de l'apaiser.

A voix basse, elle balbutia :

— Ne prononcez plus ce mot de maladie infâme,, sa femme ne sait

Elle se raidit, lui échappa dans une attitude indescriptible de dégoût... (Page 530.)

pas... nous avons réussi à lui cacher l'atroce vérité... si elle apprenait ce serait peut-être épouvantable... La vie de mon fils serait brisée...

Croyant finir de l'apitoyer, madame Dupont, avec ces paroles, ne fit que réveiller la colère de la Bretonne.

— Ah! ah! sa femme ne sait pas!... Ah! elle ne sait pas! Et il serait malheureux! Eh bien, elle va savoir...

Madame Dupont lui saisit les mains.

Liv. 67. Les Avariés. Liv. 67.

Nounou!... Vous n'allez pas avoir la cruauté de faire cela, de lui

dire à cette petite malheureuse femme... Au nom du ciel, je vous en supplie...

Mais, à cet instant, la porte s'ouvrit, la nourrice se retourna.

Georges était devant elle. *

Alors, à la vue de l'avarié, un cri de rage déchira sa gorge.

Elle voulut se jeter sur lui, madame Dupont la retint en disant:

— Va-t-en, Georges, va-t-en, laisse-nous... La nourrice hurla :

— Ah 1 vous voilà, vous, l'empoisonneur.

Georges chancela, ferma la porte, marcha sur la nourrice, muet, livide...

Et ce fut alors une scène terrible : la nourrice vomissant sa haine, menaçant, madame Dupont l'implorant, lui ordonnant de se taire, et Georges scandant d'une voix étranglée :

— Taisez-vous... voulez-vous vous taire... malheureuse i...

Mais une telle scène pouvait-elle se passer dans une maison sans qu'on entendît le bruit?

Et comme la nourrice, pour la vingtième fois peut-être, hurlait qu'on l'avait empoisonnée, que la petite l'avait contaminée, la porte s'ouvrit, Henriette parut.

— Oui, oui, votre gosse, on ne l'élèvera pa«. Georges aperçiut Henriette.

Il saisit la Bretonne par le bras, la secoua à la faire tomber.

■^ Je vous dis de vous taire! J'ai payé, vous n'avez plus rien à dire..."

Non, je ne me tairai pas... Non, on ne l'élèvera pas votre fille, parce

qu'elle est pourrie, parce que son père a une sale maladie qu'on attrape avec les filles des rues...

Henriette, à ces mots, poussa un cri. Ses yeux devinrent tout ronds.

Et, comme une masse, sans vie, elle s'abattit à terre, subitement secouée par des sanglots de crise nerveuse.

Georges et sa mère se précipitèrent.

— Henriette... mon aimée... ma chérie... Ne la crois pas... elle a menti ! . . .

— C'est lui qui ment... c'est un empoisonneur de monde...

— Henriette, àgenoux..\ je te jure...

Mais., violemment, Henriette le repoussa...

Et, comme il voulait lui prendre les mains, se jeter à ses genoux, elle se raidit, lui échappa dans une attitude indescriptible de dégoût, de haine, mêlée à la plus profonde terreur.

Avec un regard de folle, elle s'écria les bras tendus, les mains crispées:

— Ne me touchez pas!... Ne me touchez pas!...

Elle sortit en courant, monta quatre à quatre l'escalier qui conduisait à sa chambre.

Derrière elle, Georges et sa mère montèrent aussi, l'appelant, la suppliant.

Elle saisit son enfant, les repoussa, des pieds, de la main, bondit vers la porte et s'enfuit dans la rue...

Georges, anéanti, se laissa tomber sur le gravier du jardin éclatant en sanglots.

Sa mère se jeta à la poursuite de sa bru...

Les domestiques accoururent et devant Georges restèrent effarés...

Lorsque l'avarié revint à lui, il courut au salon; la nourrice avait disparu...

Elle s'était atrocement vengée.

XXIY

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