LA MARTYRE
Comme une hallucinée, Henriette, livide, courut chez ses parents. Lorsqu'elle sonna à la porte du député, après avoir buté dix fois en montant l'escalier, tant ses jambes flageolaient sous elle, elle sentit que ses forces l'abandonnaient.
D'un geste automatique, elle essayait de bercer sa fille, pauvre mignonne qui criait et se démenait dans ses bras.
Les quelques secondes qui s'écoulèrent entre le moment où elle avait appuyé sa main glacée sur le bouton d'ivoire de la sonnette électrique, et la minute où la bonne vint lui ouvrir, lui parurent des siècles.
Enfin, elle pénétra chez son père : il était temps.
Instinctivement, après avoir fait trois pas dans l'antichambre, elle tendit Germaine à la domestique, et lourdement tomba à terre.
A l'appel de la bonne, madame Loches accourut et, voyant sa fille, poussa un cri et se précipita, s'agenouilla.
Henriette avait perdu connaissance.
— Qu'est-ce qu'elle a, mon Dieu? Qu'est-ce qu'elle a?
Loches, à son tour, arriva.
En voyant le corps inerte de son enfant, lui aussi poussa un cri, et aidé par sa femme, transporta la jeune mère sur un lit.
Madame Loches la dégrafa, pendant que son père lui faisait respirer de l'éther.
Quelques minutes s'écoulèrent, et elle rouvrit les yeux.
Son regard fixe et, comme nuancé de terreur, erra sur les choses qui l'entouraient.
Elle aperçut son père, sa mère, elle tendit les bras et fondit en larmes, incapable, pour le moment, de répondre aux multiples questions qu'on lui posait...
Enfin, lorsqu'elle fut un peu calmée, elle dit son effroyable malheur, et ce qu'elle avait appris.
Son père devint très pâle.
La subite angoisse qu'il venait d'éprouver, en entendant la terrible confession de son enfant, l'empêcha de parler, mais tout, dans son attitude, dans l'expression de son regard, accusait son immédiate souffrance et son indescriptible indignation.
Madame Loches, elle, crut qu'elle avait mal compris ou que son enfant, sous l'empire de l'affolement, avait exagéré les choses ou bien encore que cette accusation portée par la nourrice n'était qu'une manœuvre coupable inventée dans le but de satisfaire sa rancune d'avoir été congédiée.
Mais non, Henriette fut précise, raconta la scène. Son mari voulait empêcher cette femme de parler.
Loches alors, avec une écume de rage folle au bord des lèvres, s'écria :
— Non, non, cette femme n'a pas menti... moi-même j'ai eu des doutes, lorsque j'ai su ce qu'avait dit le docteur... Ton mari est un misérable...
Et, se jetant sur le corps de sa fille pantelante, il l'étreignit, en l'embrassant de toute son àme.
Puis, ayant dit à Henriette :
— Tu vas rester avec nous, il s'approcha de sa femme dont il prit les mains.
— Ma pauvre femme... notre pauvre enfant... notre pauvre petite-fille... 11 se laissa tomber sur un siège et, la tête entre les mains, parut s'abhncr
dans sa douleur.
Henrielte, que celle crise avait anéantie, sauta cependant à bas du lit.
En titubant, elle marcha vers la porte, l'ouvrit et appela la bonne qui, ayant encore la petite Mémaine sur les bras, accourut à son appel.
La jeune mère se saisit de son enfant et l'embrassa, en disant à travers ses larmes :
— Ma petite... ma fille!... Mon Dieu! mon Dieu! ne me la prenez pas ! . . .
Elle s'assit dans un fauteuil, berça le petit ange et, le regard dirigé sur un grand christ d'ivoire, parut murmurer la plus douloureuse des prières.
Quant à son père et sa mère, ils restaient là, figés, dans leur attitude de désolation.
Mais la sonnerie de l'antichambre retentit, et peu après la domestique frappa à la porte.
— Si c'est mon mari, je ne veux pas le voir! s'écria Henriette.
— Sois tranquille, fit Loches, et il ouvrit à la bonne.
— Qu'est-ce qu'il y a?
• — Madame Dupont demande à monsieur...
— Elle !
Loches se précipita dans l'antichambre oii, anxieuse, attendait la grand'mère.
— Je vous salue, madame... Qu'est-ce que vous nous voulez?
— Henriette est ici ?
— Oui, elle est ici et n'en sortira pas...
— Puis-je lui parler?
— Non, ma fille est souffrante.
D'une voix chevrotante, madame Dupont risqua :
— Alors, je vais l'attendre, chez elle. Loches éclata :
— Elle ne rentrera jamais près du misérable...
— Oh! je vous en supplie...
— Jamais... nous n'avons plus rien à nous dire...
Madame Dupont comprit qu'il n'y avait rien à faire, qu'elle ne réussirait pas à plaider la cause de son fils; alors, sans un mot d'adieu, le front bas, elle s'en alla.
Sur le seuil de la porte, cependant, elle demanda :
— Je pourrai venir voir la petite...
Durement, Loches répondit :
— Je vous écrirai ma réponse.
— Alors, je la devine... je ne la verrai plus...
Elle s'en alla, voûtée, cachant son visagedans ses mains.
Le père d'Henriette entendit un bruit de sanglots, mais resta inflexible. Ce fut vers son (iabinel qu'il se dirigea. Il s'y enferma. Sourdement... dans l'aveuglement de la colère^, il y médita quelque projet dé vengeance.
Après une nuit atroce passée sans sommeil, vers dix heures du matin, Loches se présenta à l'hôpital où Fraisier était médecin en chef et, après avoir écrit quelques mots sur sa carte, demanda à être introduit auprès du savant.
Son titre de député lui valut les égards du portier qui le conduisit à un garçon de bureau, lequel s'empressa d'aller l'annoncer.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'il était introduit auprès du docteur. Celui-ci, la main tendue, se porta à sa rencontre.
L'altération des traits du député n'échappa pas au maître.
Loches garda sa main longtemps dans la sienne.
Son émotion lui cousait les lèvres pendant quelques secondes. Enfin, tout d'un trait, il cria :
— Ah! docteur! docteur... j'ai un chagrin terrible!
Fraisier crut comprendre, indiqua un siège sur lequel le député se laissa choir.
Bientôt il commença : ^
— Et d'abord je vous remercie, monsieur, d'avoir bien voulu me recevoir en dehors de vos heures de consultations... ce n'est pas une con- .sultation que je viens vous demander.
— Est-ce donc pour les travaux de documentation dont vous m'avez parlé à notre dernière réunion à la Chambre?
— Non plus... ce qui m'amène auprès de vous est particulièrement douloureux... Je vous ai prié de vous rendre chez mon gendre... C'était pour ma petite-fille... nous sommes très inquiets... qu'est-ce qu'elle a, au juste?
— Mais, rien de très grave...
— Ah! dites-moi la vérité, toute la vérité... je vous en supplie... mon gendre a parlé de gourme infectieuse... vous ne répondez pas... Alors, c'est que cette femme, cette nourrice avait raison... mon gendre est un misérable, il est pourri, vous ne répondez toujours pas?
— Mais je n'ai rien à vous répondre sur ce point... Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre petite-fille ne court pas de danger immédiat, et que j'ai le plus grand espoir de la sauver... Vous ne pouvez pas me demander plus...
— Alors, monsieur, je suis fixé... car si la maladie dont souffre la petite était bénigne, vous n'hésiteriez pas à m'en faire connaître le nom... Ah ! le brigand ! l'infâme ! le misérable !
Loches se recueillit un instant, puis ajouta :
■^ Docteur, après l'épouvantable révélation qui lui a été faite, ma fille est revenue avec son enfant chez moi, et je viens vous prier de bien vou' loir continuer à donner vos soins à notre petite Mémaine, mais chez moi.
-^ Bien, monsieur...
— Merci.
Puis, avec une sorte de rage sourde dans la voix, Loches ajouta :
— Maintenant, j'ai à vous parler du misérable qui est la cause de tous ces malheurs...
Le docteur Fraisier, très doucement, lui coupa la parole.
— Veuillez m'excuser, monsieur, mais je ne puis vous suivre sur ce terrain. Cette question est extra-médicale et ne rentre pas dans mes attributions...
Le père d'Henriette, un peu surpris, dévisagea le docteur, et objecta :
— Je vous demande pardon, docteur, et si vous voulez m'écouter un instant, vous partagerez mon avis.
Le savant eut un triste sourire de doute.
— Si, si, fit Loches, vous allez partager mon avis. Je n'ai pas dormi de la nuit... Je me suis promené dans mon cabinet comme une âme en peine, pleurant, blasphémant... Enfin, les projets de vengeance que j'ai formés depuis hier, depuis que ma pauvre fille est arrivée, tenant son enfant dans ses bras, après les révélations que vous savez, je ne vous les dirai pas...
Le pauvre grand-père tremblait en disant cela, mâchait ses mots...
— Je vous prie de m'excuser si je vous parle dans cette fièvre, j'ai peine à contenir la colère et l'indignation qui m'étouffent... Je m'étais promis de vous entretenir de cela avec calme, mais dès que ma pensée s'arrête sur cet homme dont l'ignominie rejaillit sur nous, et qui vient de me frapper, moi et les miens, si brutalement, si lâchement, je ne suis plus maître de moi... Je suis pris d'un tremblement nerveux... je... c'est abo-r minable!... Ma fille!... A vingt-deux ans... docteur, à vingt-deux ans!,..
Un lourd silence plana sur ces paroles. Fraisier le rompit le premier. Avec un très sincère accent de compassion :
— Je respecte et je comprends votre douleur...
— Oh\ une des plus terribles, la plus terrible que j'aie jamais ressentie.
— Mais, croyez-moi, monsieur, vous n'êtes pas dans un état d'esprit à prendre des résolutions.,.
Loches redressa la tête, devenant tout à coup vraiment maître de lui. D'une voix presque pas altérée :
— Si, je me dominerai, fit-il, et j'ai profondément réfléchi toute cette nuit... Après les projets auxquels je faisais allusion et que j'ai fini par rejeter, je me suis arrêté à celui-ci, d'accord avec ma fille : nous voulons obtenir le divorce le plus tôt possible.
Et, comme si ce fût une chose très naturelle, il continua:
— Je viens donc vous prier de nous donner le certificat qui servira de base à notre instance.
Le docteur eut un geste de la tête accompagné d'un froncement de sourcils qui démontrèrent sa profonde et légitime surprise en même temps que sa répulsion pour un semblaf)le procédé.
Il avait fort bien compris, mais voulut être tout à fait sûr qu'il n'avait pas mal interprété les paroles du député.
Aussi questionna-t-il :
— Quel certificat, monsieur?
— Une constatation de la nature du mal dont cet homme est atteint. Cette fois, il n'y avait plus pour lui de doute possible.
Aussi ce fut d'une voix qui par son accent disait assez combien un pareil procédé, contraire à sa dignité de docteur, lui répugnait, qu'il déclara :
— Vous me voyez désolé, monsieur. Ce certificat, je ne puis vous le fournir.
— Comment cela?
— La règle du secret professionnel me l'interdit... A ces mots, le député aurait pu s'écrier :
— Il y a donc avec le secret professionnel des accommodements. Comment, vous n'en tenez aucun compte quand il s'agit d'une nourrice, et, à cette heure, vous vous abritez derrière pour condamner ma fille à rester la femme du malheureux qui l'a contaminée, frappée à vie?
Fraisier aurait très probablement répondu qu'en se départant du secret professionnel en faveur d'une nourrice, il servait une cause humanitaire et commettait une bonne action, tandis qu'en écrivant le certificat qu'on lui demandait, il favorisait une désunion que la science condamne, parce qu'elle est suffisamment maîtresse du mal pour permettre au coupable d'espérer racheter sa faute, à l'innocente de pardonner, à la victime de vivre.
Mais Loches ne savait pas.
Aussi se contenta-t-il de protester :
Il n'est pas possible que votre devoir soit de prendre parti pour le
criminel contre les victimes qui sont d'honnêtes gens !
Fraisier, malgré ceci, n'en persista pas moins dans sa résolution.
Il lui semblait que son front allait éclater. (Page 539.)
— J'ajouterai, monsieur, poiir éviter toute discussion, que même si j'étais libre, je vous le refuserais encore.
Alors, Loches devint presque agressif :
— Parce que?
Très convaincu, le docteur répondit :
— Je me reprocherais de vous avoir aidé à obtenir le divorce.
— Alors, parce que vous professez telles ou telles théories, parce que Liv. 68. Les Avariés. Liv. C8.
l'exercice de votre profession, en vous faisant le témoin constant de semblables misères, vous a rendu insensible ou sceptique, il faut que ma fille continue à porter toute sa vie le nom de cet individu ?
— C'est précisément par intérêt pour madame votre fille que je vous résiste,
— Un intérêt qui se manifeste de cette façon ! Loches, en cet instant n'était plus maître de lui.
Aussi, Fraisier, tout doucement, crut-il bon de lui dire :
— Dans la surexcitation où vous êtes, monsieur, vous allez probablement m'injurier avant cinq minutes... Cela ne me troublera pas, j'en ai vu bien d'autre-s. Mais vous devez comprendre pourquoi je refusais tout à l'heure de vous suivre sur ce terrain. Puisque j'ai commis la faute de m'y laisser entraîner, je vous donne la raison de mon attitude. Donc, vous me demandez un certificat, afin de prouver au tribunal que votre gendre est atteint de syphilis?
— Oui.
— Vous ne réflécliissez pas à ceci : c'est qu'en même temps, vous attesterez publiquement que votre fille a été exposée à la contagion... Avec un tel aveu... aveu officiellement enregistré dans les dossiers des avocats, croyez-vous qu'elle trouvera facilement à se remarier plus tard ?
— Elle ne se remariera jamais.
Le docteur eut un geste d'incrédulité.
— Elle dit cela aujourd'hui.
— Elle le pense profondément.
— Sous le coup de l'effroyable douleur qui la brise. Pouvez-vous affirmer qu'elle le dira encore dans cinq ans, dans dix ans ?
— Ma fille a un caractère taillé dans le roc...
— Mais nous parlons pour ne rien dire... Vous ne l'obtiendrez pas ce divorce.
— Le cas est prévu et a déjà été considéré comme une injure grave.
— Vous ne l'obtiendrez p;is, puisque je vous refuse le certificat qui serait la preuve nécessaire.
— J'aurai d'autres moyens de l'établir, cette preuve. Je ferai examiner l'enfant par un auj.re médecin.
— Vous trouvez donc que cette pauvre petite n'est pas assez mal partagée à ses débuts dans l'existence? Elle a une tare physique. Vous voulez y ajouter un certificat de syphilis congénitale qui la suivra toute sa vie. Réfléchissez-y, si nous la sauvons, elle grandira, deviendra jeune fille, et capable d'avoir de beaux enfants, grâce à nos soins, et vous lui interdiriez tout bonheur en jetant lé discrédit sur elle aux yeux des prétend-ints mal initiés qui se présenteront?
Ce fut pour Loches la goutte qui fait déborder le vase. Son exaspération ne connut plus de bornes.
— Alors, — s'écria-t-il, — les victimes seront frappées, si elles cherchent à se défendre ! Alors, la loi ne me donne aucune arme contre celui qui, sachant son état, prend une jeune fille saine, confiante, innocente, la salit du résultat de ses débauches; la rend mère d'un pauvre petit être dont l'avenir est tel que ceux qui l'aiment le plus ne savent s'ils doivent faire des vœux pour sa vie ou pour sa délivrance immédiate !
Cet homme a imposé à celle qu'il a épousée la suprême insulte,- il l'a rendue victime du plus odieux attentat.
Il l'a avilie.
Il lui a pour ainsi dire, imposé le contact avec la fille des rues dont il lui a transmis la tare. Il a créé entre elle et cette femme à tout le monde, je ne sais quelle mystérieuse parenté.
C'est le sang empoisonné de cette prostituée qui empoisonne son enfant et qui l'empoisonne elle-même.
Cette créature abjecte, elle vit, elle vit en nous, elle est dans la famille et il l'a fait asseoir à notre foyer.
Il a souillé l'imagination et la pensée de ma pauvre petite, comme il a souillé son corps; et il a lié à jamais dans son esprit l'idée de l'amour qu'elle avait placé si haut à je ne sais quelles horreurs d'hôpital.
Il l'a atteinte dans sa dignité et dans sa pudeur, dans son amour et dans son enfant; il l'a frappée de déchéance physique et morale. Il l'a comme inondée de bassesses.
Et la loi est ainsi, et les mœurs sont telles, que cette femme ne peut se séparer de cet homme qu'à l'aide d'un procès dont le scandale retombera sur elle ou sur son enfant! Eh bien! je ne m'adresserai pas à la loi. Depuis hier, je me demandais si mon devoir n'était pas d'aller trouver ce monstre et de l'abattre d'une balle dans la tête, comme on fait d'un chien enragé.
— Vous ne ferez pas ça !
— Je ne sais quelle faiblesse, quelle lâcheté — il n'y a pas d'autre mot, — m'avait retenu et m'avait décidé à m'adresser à la loi. Puisque la loi ne me défend pas, je me ferai justice moi-même. La mort sera peut-être un bon avertissement pour les autres.
Et le malheureux, tout vibrant, hors de lui, les yeux injectés de sang, saisit sa tête entre ses doigts crispés par une fureur inouie. Il lui semblait que son front allait éclater. Le docteur s'approcha tout près de lui. Très calme, très maître de lui, il répéta :
— Vous ne ferez pas cela, car ce serait un crime.
— Je ferai cela, je le ferai...
— Et si vous le faites, avez-vous songé aux suites que comporte un pareil acte?
— Je n'ai réfléchi à rien, je ne veux réfléchir à rien, je veux sauver mon enfant...
— Avant tout, songez à elle...
— Mais j'y songe, et c'est pour cela...
— Vous y songez mal. L'acte que vous commettrez vous conduira en cour d'assises.
— Je serai acquitté!
— Oui, mais après la révélation publique de toutes vos misères.
— Tous les pères de famille seront pour moi.
— Le scandale sera plus grand, le malheur plus considérable encore, voilà tout...
— Allons donc I
— Et qui vous dit que le lendemain de votre acquittement, vous ne verrez pas se dresser devant vous un autre juge plus autorisé et plus sévère ; qui vous dit que votre fille, comprenant sa détresse que vous auriez faite définitive, prise enfin de pitié pour celui que vous auriez tué, ne vous demanderait pas impérieusement de quel droit vous auriez agi, de quel droit vous auriez fait une orpheline, qui, elle aussi, pourrait un jour exiger des comptes ?
Cetargument frappajuste. Loches resta comme en arrêt devant le docteur.
Presque malgré lui, il reconnut la sagesse du propos, et s'aperçut de
l'atrocité de l'acte qu'il se proposait, quelques minutes avant, d'accomplir.
— Alors, qu'est-ce que je dois faire?
Immédiatement;, le savant déclara :
— Pardonner !
Un long silence plana.
Sans énergie. Loches murmura :
— Jamais!... Jamais!...
Fraisier, certes avait de quoi convaincre le malheureux grand-père. 11 usa des derniers arguments que lui prêtaient sa longue expérience et sa sagesse de philosophe.
— Mais enfin, monsieur, pour être aussi inflexible, êtes-vous bien certain qu'il n'a pas dépendu de vous, à un moment donné, d'épargner à votre fille la possibilité d'un tel malheur?
— Moi?... il aurait dépendu de moi?... J'aurais une part de responsabiUté?...
— Eh ! oui, monsieur!
— J'ai fait ce que font tous les pères...
— Et c'est bien cela que je vou?!> reprocherai. Lorsqu'il a été question de ce mariage, vous vous êtes certainement informé de l'état de fortune de votre futur gendre ; vous avez demandé qu'on établisse devant vous que son apport était constitué par de bonnes valeurs, cotées à la Bourse, vous avez aussi pris des renseignements sur sa moralité.
— Non, je l'ai connu tout enfant, depuis quinze ans, je le voyais presque toutes les semaines.
— Bref! vous n'avez oublié qu'un point, le point important, c'est de lui demander, s'il était en bonne santé. Vous ne l'avez point fait.
— Il a de lui-même reculé le mariage de six mois, sous le prétexte qu'il avait une lésion dans le poumon droit. Il est parti à la campagne, il avait l'air navré... Oh! je comprends maintenant pourquoi il a écrit à ma pauvre fille que, se sentant insuffisamment guéri, il voulait reculer le mariage à trois ans.
— C'est vous qui n'avez pas voulu.
— Oui, c'est vrai. J'ai même résisté beaucoup, le menaçant que le mariage ne se ferait pas du tout... Alors il est revenu à Paris... Je l'ai fait dîner avec notre docteur... qui Fa ausculté... Pourquoi ne lui a-t-il pas découvert sa tare ?
— D'abord, il ne l'a pas regardé sur toutes les coutures et puis, il est parfois difficile pour un médecin, dans un salon, de découvrir des traces de syphilis sur un client en traitement. Mais, vous-même, vous auriez dû l'interroger.
— Il m'aurait menti...
— Qui sait? Si vous aviez été documenté, vous auriez pu lui dire : « Ne me cache pas la vérité, je sais qu'il est parfois des accidents de jeunesse qui nécessitent un long traitement. Si tu es malade, soigne- toi, ma fille t'attendra. » Vous ne lui avez pas dit cela ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il ne me serait jamais venu à l'idée de penser qu'il pouvait avoir la syphilis et puis, aussi, parce que ce n'est pas l'usage.
— Eh bien ! il faudrait que cela devînt l'usage, et qu'un père de famille, avant de donner sa fille à un homme, prît autant de précautions qu'une administration qui accepte un employé.
— Oui, vous avez raison, mille fois raison, il faudrait qu'une loi...
— Et non, monsieur, ne faites pas une loi nouvelle, nous en avons déjà de trop. Il n'en est pas besoin...
— Alors?
— Il suffirait qu'on sût un peu mieux ce qu'est la syphilis. La coutume s'établirait bien vite pour un fiancé de joindre à tous les papiers qu'on lui demande un certificat de médecin, une patente nette attestant qu'il n'a pas à subir de quarantaine, et qu'on peut l'accueillir dans une famille, sans avoir à redouter d'accueillir la peste avec lui, ce serait bien simple.
— Mais quelle garantie voulez-vous qu'offre un pareil certificat après ce que vous avez dit tout à l'heure ?
— Qu'ai-je donc dit?
— Qu'il était difficile à un docteur de se prononcer sur l'état de santé d'un homme.
— Je n'ai pas dit cela.
— Ahl pardon, je me rappelle très bien vos paroles : il est parfois difficile à un docteur de découvrir les traces de syphilis sur un malade en traitement...
— D'abord, certaines syphihs laissent des traces qui n'échappent pas au regard expérimenté d'un docteur... Et puis, en admettant même que celui de mes confrères qui serait consulté, vienne à ne pas découvrir les traces du mal qui nous occupe, vous, le père, vous auriez tout au moins une pièce derrière laquelle vous pourriez abriter votre responsabilité morale.
— Tout cela, c'est de la théorie... ce qui arrangerait tout, c'est que nos gendres soient d'honnêtes gens^ voilà tout.
— Si un médecin ne suffisait pas, on pourrait, à la rigueur, de même qu'on réunit les deux notaires des familles, réunir les deux médecins...
— Et si mon futur gendre me dit qu'il n'a pas de docteur?... Si c'est un coquin?...
— Vous voulez avoir raison.
— Prouvez-moi que j'ai tort et que ce que vous préconisez est pratique et faisable, et je m'inclinerai.
— En tout cas, en ne vous informant pas de l'état de santé général de votre gendre, vous avez commis une faute, et votre fille pourrait vous demander pourquoi, vous, homme, vous, père qui devez savoir ces choses, vous n'avez pas eu souci de sa santé, autant que de sa fortune.
— Je répondrais à ma fille, comme je vous ai répondu tout à l'heure : ce n'est pas l'usage... Je vous défie de me montrer un père exigeant de son gendre un certificat du genre de celui que vous dites... on n'oserait jamais demander une chose pareille.
— C'est un tort, je ne le répéterai jamais assez. Et si c'est la démarche à faire qui vous gêne, la question à poser, je vous ai dit tout à l'heure, les paroles qu'on doit prononcer en pareil cas... Allons, votre gendre est
un malheureux qu'un charlatan aura trompé, un faible dont il faut avoir pitié. Je vous dis qu'il faut pardonner.
— Jamais.
— C'est bien... puisqu'il faut employer le dernier argument, je l'emploierai. Pour être aussi sévère et aussi impitoyable, etes-vous donc vousmême sans péché?
Loches bondit sur sa chaise.
— Je n'ai jamais eu de maladie honteuse, moi.
— Ce n'est pas cela que je vous demande. Je vous demande, vous ne vous êtes jamais exposé à en avoir une. Vous vous êtes exposé?
— Comment cela?
— Dans votre jeunesse, pardieu! Vous avez bien eu des maîtresses... Alors!... Alors ce n'est pas de la vertu que vous avez eue, monsieur... c'est de la chance. Et au lieu de venir ici, en qualité de beau-père intransigeant, vous auriez pu vous asseoir devant moi en qualité de malade. Et. tenez, c'est une des choses qui m'irritent le plus, le terme de « maladie honteuse » que vous venez d'employer.
Comme toutes nos maladies, celle-ci est une de nos misères, et il n'y a jamais de honte à être malheureux, même si on l'a mérité. Et, s'animant, le docteur poursuivit, en haussant la voix :
— Allons! Allons!... il faudrait s'entendre! Parmi les hommes les plus rigoristes, parmi ceux qui dans leur pudeur de bourgeois anglais n'osent pas prononcer le nom de la syphilis, ou qui prennent les mines les plus effarouchées, les plus dégoûtées, lorsqu'ils consentent à en parler, qui traitent les syphilitiques comme des coupables, je voudrais savoir combien il y en a qui ne se sont jamais exposés à de pareille mésaventure, combien il y en a qui n'ont possédé que des vierges.
Ceux-là seuls, ont le droit de parler. Combien sont-ils?
Sur mille hommes, y en a-t-il quatre? Eh bien ! ces quatre-là exceptés, entre tous les autres et les syphilitiques, il n'y a que la différence d'un hasard.
Et encore la sympathie devrait-elle aller à ceux-ci, puisqu'ils souffrent et que, s'ils ont commis la même faute, ils ont eux du moins, le mérite de l'expiation.
Après quelques secondes de silence, et comme Loclies ne cessait de le contempler avec malgré lui, dans le regard une lueur d'étonnement admiratif, le docfeur conclut :
— Non, qu'on me laisse tranquille, une bonne fois, avec cette hypocrisie!... Votre gendre, comme vous, comme l'iminense majorité des iiommes, a eu des maîtresses avan-t de se marier. Il a eu la déveine de
contracter la syphilis et il s'est marié, croyant ne plus être dangereux, alors qu'il l'était encore. C'est un malheur, un malheur qu'il faut réparer de notre mieux, mais auquel il ne faut pas en ajouter de nouveaux... Vous êtes un homme... rappelez- vous votre jeunesse. Ce qui atteint votre gendre vous l'avez mérité autant que lui, plus que lui peut-être. Ayez donc pour lui la pitié, la bienveillance que doit avoir le coupable impuni pour le coupable moins heureux sur lequel le châtiment s'est abattu. Hein ?
Loches était un homme tout d'une pièce, d'une franchise brutale, incapable de commettre un mensonge et toujours et malgré ses façons bourrues, prêt à s'avouer vaincu en face du vainqueur loyal et sincère.
Aussi, devant Fraisier, savant à la conviction, au-dessus de tout sincère et vaillante, Loches ne put-il s'empêcher de trouver qu'il y avait beaucoup de vrai dans ce qu'il venait d'entendre.
— Ah ! tenez vous avez des façons de vous présenter les choses...
— N'ai-je pas raison ?
— Peut-être, mais je ne puis pourtant pas dire cela à ma fille, pour la décider à retourner avec son mari.
— Vous lui donnerez d'autres arguments.
— Lesquels, mon Dieu ?
— Lesquels? il n'en manque pas. Vous lui direz qu'une séparation serait un malheur pour tous, que son mari est le seul qui puisse avoir assez de dévouement pour l'aider à sauver son enfant. Vous lui direz qu'avec ces ruines de son premier bonheur, elle peut s'en édifier un autre fort enviable. Nulle union n'aura plus de chances, désormais, d'être solide, sincère, durable. Je ne sais qui a dit: « Les pécheurs repentants sont les meilleurs maris. »
C'est la vérité.
Et songez à ce qu'il aura à se faire pardonner, votre gendre. Songez quelle est sa douleur, et quel respect, quelle reconnaissance, quelle admiration il aura pour sa femme, si elle consent à oublier 1
Loches hochait la tête en signe d'assentiment.
Évidemment, tout cela était beau, très beau, très digne d'un cœur de femme.
— Vous répéterez tout ce que je viens de dire à madame votre fille, vous y ajouterez tout ce que votre cœur de brave homme vous inspirera et nous nous arrangerons pour que le prochain enfant du couple réconcilié soit robuste et vigoureux.
— Est-ce donc possible?
Loche s'était levé, avait crié son interrogation, s'emparant des mains du docteur.
Il se retourna, le docteur Fraisier était devant lui. (Page 552.)
— Oui ! oui ! oui ! mille fois oui !
— Oh! tenez, docteur, vous venez de faire plus en faveur de mon gendre, avec cette afTirmation-là, qu'avec toutes vos nobles théories d'il y a cinq minutes... Oui, vous avez raison, elle peut pardonner, s'il peut faire oublier sa faute en donnant à son œuvre de mère la plus noble, la plus joyeuse des compensations.
— Il le peut, restez-en convaincu. Il y a une phrase que je répète à Liv. 69. Les Avariés. Liv. 69.
chaque occasion et que je voudrais afficher sur los murs, c'est celle-ci: « La Byphihs est une impérieusf; personne qui ne veut pas qa'on méconnaisse sa puissance. Elle est terrible pour qui la croit insigniliante, et bénigne pour qui sait combien elle est dangereuse. Elle est comme certaines femmes, elle ne se fâche, que si on la néglige. » Vous direz cela à votre lille... Vous la jetterez dans les bras de son mari, dont elle n'a phis rien à redouter. Et je vous garantis que vous serez un joyeux grand-père dans deux ans d'ici.
Cette fois, Loches n'était pas seulement convaincu, il était ému.
— Vous m'avez troublé, docteur, vous avez éveillé en moi l'inquiétude de responsabilités inconnues. Vous avez ouvert mon cœur à la pitié et à l'espérance. Je ne sais si je pourrai jamais aller jusqu'à l'oubh, mais je vous promets de ne commettre aucun acte irréparable, et de ne pas m'opposer à un rapprochement, si, dans un laps de temps que je ne puis évaluer, ma pauvre enfant se résignait au pardon.
— A la bonne heure ! Mais si vous avez une autre lille, gardez-vous de la faute que vous avez commise, lorsque vous avez marié la première.
Loches laissa échapper cet aveu terrible :
— Est-ce que je savais !
— Ah ! voilà ! vous ne saviez pas ! vous êtes père et vous ne saviez pas ! Vous êtes député, vous avez assumé la charge et l'honneur de faire des lois, et vous ne savez pas ! Vous ignorez la syphilis comme probablement vous ignorez l'alcoolisme et la tuberculose.
— Mais... voulut protester Loches.
— Bon. Je vous excepte, si vous voulez. Je parle des autres, de ces cinq cents et je ne sais combien qui sont là-bas, au bout du pont, et s'intitulent les représentants du peuple. Ils ne parviennent pas à trouver une heure pour parler de ces trois dieux farouches auxquels l'égoïsme etl'inditférence font chaque jour de terribles, d'épouvantables sacrifices humains. Ils n'ont pas de loisirs pour, combattre la Trinité féroce qui supprime chaque jour des milliers d'existences.
L'alcoolisme !
Il faudrait interdire la fabrication des poisons et restreindre le nombre des débitants. Savez- vous combien j'ai compté de marchands de vins dans les cinquante premiers numéros d'une <le nos artères du faubourg ? Onze assommoirs où se consomment des mixtures innommables, onze comptoirs où l'on accepte, non seulement des hommes et des femmes, mais des adolescents. J'ai vu un tenacier servir, en riant, deux absinthes en vingt minutes à un apprenti peintre qui n'avait pas seize ans. Ça, je l'ai vu, de mes yeux vu.
Et on laisse faire.
J'ai visité les distilleries des environs de Paris, j'en suis sorti épouvanté.
Et que fait-on pour remédiera cela? Rien. On a peur des gros distillateurs qui sont riches et puissants, et des petits débitants qui sont les maîtres du suffrage universel, on s'endort la conscience, en se lamentant sur l'immoralité de la classe ouvrière, et en faisant des petites brochures et des sermons. Fumistes !
La tuberculose !
On sait bien que le vrai remède, ce serait le salaire suffisant et la démolition des logements insalubres dans lesquels on entasse ceux qui travaillent, ceux qui sont à la fois les plus utiles et les plus malheureux.
On n'en veut pas de ce remède, parbleu ! Alors, on invite les ouvriers à ne pas cracher par terre, c'est admirable ! Mais la syphihs, pourquoi ne vous en occupez-vous pas? Pourquoi donc, un jour, après avoir fait des ministères chargés de défendre toutes sortes de choses, n'en feriez-vous pas un chargé de défendre la santé publique ?
Cette dernière phrase avait piqué le député au vif.
— Mon cher docteur, vous tombez dans le travers français qui consiste à considérer le gouvernement, quel qu'il soit, comme la cause de tous les maux. On ne peut cependant pas tout faire à la fois. Et le temps matériel souvent nous manque pour nous occuper des choses les plus intéressantes.
— En comptant les minutes et les heures perdues à d'inutiles distributions d'invectives, à de superflues explications de vote, on arriverait à un appréciable nombre de journées que vous pourriez employer à la révision du code d'assainissement social et pratique.
— D'accord, mais montrez-nous le chemin, messieurs les savants, et, puisqu'il s'agit de choses que vous connaissez et que nous ignorons, commencez par nous indiquer les mesures que vous croyez nécessaires...
Le docteur ne put s'empêcher de s'exclamer :
— Ah! ah! elle est bien bonne... Il y aura quinze ans bientôt qu'un projet de cette nature, élaboré par l'Académie de Médecine approuvé par elle à l'unanimité^ a été envoyé au Ministre compétent. On n'en a jamais entendu reparler.
— Croyez-vous donc qu'il y aif véritablement des mesures...
— Je vous donnerai le moyen de les indixjuer vous-même, lorsque votre conscience de représentant du peuple et votre douleur de père et de grand-père vous permettront, froidement, utilement, de vous élever audessus de votre malheur personnel en faveur des milliers d'êtres qui, péchant seulement par ignorance, souffrent des souffrances semblables à celles qui vous broyent le cœur aujourd'hui.
Le docteur tendit les deux mains à Loches qui promit.
— Lorsqu'il vous plaira, je vous jure de plaider la grande cause de vos malades et de consacrer tous mes efiorts à faire triompher votre programme de prophylaxie,
— Merci... et au revoir... et surtout : Pardonnez.
— Je serai humain.
Les deux hommes se séparèrent.
En sortant de l'hôpital, encore impressionné par tout ce qu'il venait d'entendre, le père d'Henriette, planté sur la bordure du trottoir, resta quelques instants indécis.
Devait-il rentrer chez lui, voir sa fille, ou bien aller trouver Georges?
Mais^ que lui dirait-il? De venir trouver son épouse et d'implorer son pardon?
Il hésita.
11 s'en revint chez lui.
Lorsqu'il demanda des nouvelles d'Henriette à sa femme, celle-ci lui apprit que leur fille s'était levée de bonne heure et qu'elle paraissait un peu remise du coup effroyable que, la veille, elle avait reçu en plein cœur.
— Moi, fit Loches, je viens de chez le docteur Fraisier, j'ai été le voir à son hôpital-..
— Henriettel'a prié de venir aujourd'hui visiter sa fille... Elle lui a écrit. Puis, avec une teinte d'angoisse dans la voix, madame Loches ajouta :
— Et que t'a-t-il dit?... La petite court un grand danger? Alors, Loches raconta son entrevue avec le savant.
Il dit comment, d'inexorable qu'il était lorsqu'il franchit le seuil de l'hôpital, il était devenu charitable.
— Vois-tu, ma femme, depuis que Fraisier m'a parlé, je ne suis pas sans colère, non, mais je me retrouve moins haineux.
Et, prenant dans les siennes les mains de sa femme :
— 11 n'y a que toi qui puisses achever ma conversion. Noire fille doit guérir la petite, on peut la sauver, et nos enfants, dans trois ans, peuvent être d'heureux parents. Pardonnes-tu?
Madame Loches était une nature essentiellement passive et neutre.
Elle était foncièrement bonne et était atteinte de cette veulerie particulière aux tempéraments sans couleur.
Elle avait un cœur à pardonner vingt fois, cent fois : un cœur d'artichaut, disait son mari.
— Moi, je pardonne... il faut être bon dans la vie...
— Alors, embrasse-moi, je pardonne aussi. Il nous reste à gagner Henriette à la cause de ce malheureux. Je vais la voir.
Madame Loches arrêta son mari qui déjà se dirigeait vers la chambre de leur fille.
— Veux- tu me permettre de te donner un conseil?
— Dis, ma bonne amie.
— Ne va pas trouver Henriette... et laisse à Georges le soin de plaider sa cause. Crois-moi : notre fille l'aimait tendrement, il ne peut manquer de venir ici et ses larmes feront plus que tes meilleures paroles.
— Tu as raison... attendons sa visite.
La bonne vint annoncer que le déjeuner était servi.
Lorsque Loches et sa femme entrèrent dans la salle à manger, leur fille était à sa place, tenant sur ses genoux sa petite Germaine qu'elle faisait boire dans un petit verre.
En voyant son père et sa mère, elle trouva la force de sourire à ceux qu'elle vénérait.
Le déjeuner commença au milieu d'un très profond silence.
Et soudain, comme elle tenait dans son giron sa petite endormie, Henriette repoussa son assiette, laissa tomber son front dans ses mains et pleura.
La pauvre jeune femme, se retrouvant à cette table comme jadis, venait de songer au passé si plein de pages touchantes et la détresse de sa vie présente lui arrachait ces pleurs versés comme sur une tombe oii aurait reposé le cadavre de son bonheur.