‹ Les avariésChapitre 40 sur 44 · LE MAUVAIS GESTE · texte numérisé non relu

LE MAUVAIS GESTE

Le départ subit et dramatique de sa femme avait jeté Georges dans une prostration telle, que, pendant plusieurs heures, il n'eut guère conscience de ce qui se passait autour de lui.

Le malheureux ne vivait pas.

Enfermé dans son cabinet de travail, il gisait, sur un canapé, la tête

enfouie dans des coussins, ne pleurant pas, pensant à [)eine, frappé dans ses sources vives, anéanti.

Ce ne fut que vers cinq heures qu'il reprit connaissance et ce fut pour sang'loter.

Cette fuite d'Henriette, quel déchirement pour lui !

Sous l'empire d'une fièvre mauvaise, d'une désespérance atroce, il pensa au suicide. La mort lui apparut comme une délivrance.

Et, s'il avait eu un revolver sous la main, certes il eût, dans une minute de délire, aveuglément attenté à ses jours. Mais il n'avait pas d'armes. Se pendre, se jeter parla fenêtre, s'empoisonner?

Lorsqu'un homme, si décidé soit-il à mourir, est obligé de choisir un moyen de mort, infailliblement, il voit sombrer ses idées de suicide et la bête humaine reprend le dessus, la vie triomphe.

Georges, paralysé, accroupi, son front touchant presque ses genoux, continua de pleurer et s'imposa une condition : si Henriette est inexorable, je me tuerai.

Cette reculade, pour quelques heures, le plongea dans sa souffrance.

Des pensées touchantes envahirent son cerveau.

Geignant, hoquetant, il se leva, désemparé, jetant autour de lui un regard navré.

Ses yeux, voilés de larmes, errèrent sur ce qui l'entourait et, soudain, il se mit à intei^roger chaque objet qui s'offrait à sa vue, et devenait un témoin, un cher témoin de son bonheur de jadis. Des bibelots étaient là, qu'Henriette avait achetés, des fleurs s'étiolaient dans les vases, des brimborions de dentelles et de soie, partout, disaient le plaisir qu'elle éprouvait à éparpiller sur les meubles, dans tous les coins, les produits exquis de ses heures de broderies ou de couture.

Georges regarda tout cela, le cœur gonflé de douleur. Du cabinet de travail, il passa dans leur chambre. Sur des chaises traînaient de ces mille riens féminins qui ravissent le regard d'un amant.

Sur un bonheur du jour, son portrait, encadré de bronze endentellé, souriait à l'avarié qui le saisit, le porta à ses lèvres et le couvrit de baisers mouillés, en murmurant :

— Ma femme, ma chérie... ma vie...

Il se laissa tomber dans un fauteuil, reposa le portrait et resta devant en contemplation. Sur le papier, Henriette souriait... elle lui souriait.

Et de voir ainsi s'afllrmer ce continuel sourire, Georges se souvint du dernier regard que lui avait adressé sa femme, regard atroce d'affolement teinté de dégoût, de haine et d'indescriptible colère.

Dupont, après une longue station devant ce portrait, continua son cal-

vaire, marchant voûté, comme écrasé par le poids de sa faute et de son intraduisible douleur.

Il passa dans le petit boudoir d'Henriette.

Sur une mignonne table laquée, gisait une brassière inachevée.

Ce petit vêtement lui arracha un cri.

— Ma pauvre petite fille!...

Et, de station en station, il parcourut toute la maison, cueillant ici un souvenir détruit, là un rappel douloureux d'un exquis moment d'abandon.

Bientôt, il revint dans son cabinet de travail, s'assit devant sa table et sonna la bonne.

Lorsque celle-ci se présenta, il demanda :

— Ma mère est partie n'est-ce pas ?

— Oui, monsieur, derrière Madame...

— Bien.

Il parut réfléchir et pensa :

« Elle aussi me fuit... Elle ne reviendra pas. J'ai fait du mal à tout le monde... »

A haute voix.

— C'est bien, ma fille, je vous remercie, vous pouvez vous retirer...

— Monsieur dînera seul?

— Je ne dînerai pas... qu'on me laisse... et surtout, qu'on ne touche à rien ici... Dans aucune pièce...

D'un geste, il congédia la domestique...

Quelques instants après, il alla se jeter tout habillé sur son lit.

La nuit qu'il passa fut atroce.

La chambre où il souffrait lui apparut comme un désert où flottait encore, comme pour aviver sa douleur, le parfum de l'aimée, dont la perte prenait à ses yeux le caractère d'une rupture définitive,

— Dire que si cette nourrice n'était pas venue faire cette scène, tout s'arrangeait.

Il oubliait d'ajouter : si je n'étais pas marié ma vie ni celle d'Henriette ne serait pas brisée.

Mais non, il convenait à peine de son crime. Il accusait et maudissait la nourrice et le docteur Firmin Foxat.

— Ah! ce charlatan, s'il m'avait parlé comme Fraisier : Je n'en serais pas ou j'en suis, c'est à lui que je dois tout mon malheur...

Et Georges s'accordait des circonstances atténuantes.

Après tout, n'avait-il pas joué comme quiconque son rôle de malade? Est-ce que celui qui est atteint ne cherche pas toujours à nier le danger du mal? N'est-il pas toujours prêt à diminuerl'importance de ses maux? (yest

à la science à ne pas le laisser se leurrer, à lui dire brutalement la \6nté. Peut-être que si tous les docteurs lui avaient tenu le même langage que Fraisier, il ne se serait pas marié.

— Sûrement, même, car dans le fond je suis un lionnête homme. Et il ajouta :

— Oui, oui, j'irai trouver Henriette, il faut qu'elle sache comment tout s'est passé... Et elle me pardonnera, car elle est bonne et juste infiniment... J'irai la trouver cet après-midi.

Mais, soudain, il pensa à son beau-père dfont il connaissait et craignait le caractère emporté, brutal,

— Henriette a dû lui dire... et c'est chez lui qu'elle a dû se rendre... Un instant, de penser cela, lui ôta tout son courage.

— Eh bien, tant pis, j'irai quand même... il faut que je voie Henriette... Oui, oui, j'irai...

Cette fois il montra quelque vaillante volonté.

Vers deux heures de l'après-midi , Georges, qui, depuis quelque temps déjà, se promenait de long en large devant la porte de la maison où demeurait son beau-père, sans pouvoir se décider à monter sonner à sa porte, sentit une main effleurer son épaule.

Il se retourna, le docteur Fraisier était devant lui.

Il balbutia :

— Ah, c'est vous, monsieur.

Avec, dans le regard, une lueur de tristesse et de pitié infinie, le savant lui tendit la main.

— Vous l'avez vue?

— Qui çà? monsieur?

— Votre femme ?

— Non... pas encore... je n'ose pas monter.

— Il faut oser... venez... j'ai vu ce matin votre beau-pèro. Georges fut secoué par un tremblement convulsif.

— Ah! vous l'avez vu... Alors, il sait tout?

— Comment en serait-il autrement?... Oh! vous avez eu de la chance de ne pas vous trouver devant lui. Je ne sais pas trop s'il ne vous aurait pas brûlé la cervelle... Mais, je lui ai parlé ce matin, lorsqu'il est venu.

— Oh! merci, docteur, merci...

— Oh! là... ne vous enthousiasmez pas... la situation n'est pas de beau-

— ïe pardonner I tu ne sais donc plus ce qui s'est passé?... Tu as donc un bandeau sur les yeux?... (Page 557.)

coup meilleure... On ne vous menace plus, mais il vous va falloir mériter votre pardon... et surtout, l'obtenir... allons, montons... Le docteur s'engagea le premier sous la voûte de la maison.

— Oh! voyez-vous, monsieur, sans ce charlatan... Fraisier se retourna tout d'une pièce...

— Ne dites pas cela... après la visite que vous m'aviez faite, vous n'auriez pas dû vous exposer à tomber entre les gritFesde ces personnages-là...

Liv. 70. Les Avariés. Liv. 70.

Vous saviez qui j'étais, je vous ayais parlé le langage qu'il fallait, je vous avais averti, prévenu, menacé même... il fallait être un homme, entendezvous, un homme!

— Oui, oui... j'ai été un lâche...

— Noiii.. vous êtes |in malheureux...

— Oh! vous pouvez dire un misérable, allez...

Et, presque dans un sanglot, Georges ajouta, saisissant les niains du docteur.

— Mais je ne suis pas un méchant... je l'adore mai fenjme... je ne demande qu'à racheter ma faute.

— Je vais vous aider.

Ils étaient arrivés, le docteur sonna.

A la bonne qui vint ouvrir^ Georges présenta sa carte.

Mais la domestique lui fit observer :

— Monsieur, je vous demande pardoji, mais on m'^ai dopné l'ordre de ne pas vous recevoir.

Et la bonne fermait déjà la porte sur Dupont. Fraisier s'interposa,..

— Prie? monsieur Loches de venir me parier ici, j§ l'attendrai. Et, se tournant vers l'avarié :

— Attendez quelques minutes,

î — Mon Dieu ! fit Georges avec des larmes dans la voi?, Loches apparut.

A la vue de son gendre, il ne put s'empêcher de tressailjjrr Mais, le voyant accompagné par Fraisier, il deyina ce que ce maliieureux venait tenter.

Se rappelant la parole donnée le matin, il dit simplement :

— Vous pouvez entrer, Dupont, . .

Les trois hommes pénétrèrent dans le salon. Ce fut Fraisier qui prit la parole.

— Je voudrais parler, devant vous, à madame votre fille.

— Je vais vous conduire près d'elle.

Loches et le docteur disparurent.

• Après avoir longé le corridor. Loches ouvrit une porte :

— Henriette, voilà le docteur.

La jeune femme vint à la rencontre de celui-ci.

— Ah! Docteur... vous voici enfin!... Mon Dieu... Mon Dieu... Henriette laissa percer sa douleur.

Son pore la prit dans ses bras.

— Je t'en supplie, ma chérie, sois calme.

— Oui, madame, soyez calme,... puisque vous savez la terrible vérité, il ne faut pas perdre courage...

— Le courage, non,... mais l'espoir?...

— Ni le courage, ni l'espoir... Aujourd'hui, comme hier, je vous dis : Votre petite fille est dangereusement atteinte, mais nous ne devons pas désespérer... Avec beaucoup de soins nous la sauverons... Et maintenant, vous allez sécher vos larmes et m'écouter avec toute la bienveillance dont vous êtes bapable.

— Vous allez me parler de mon mari.

— Oui

— Je ne veux pas... je ne veux pas entendre parler de lui... non, non, jamais... il est mort pour moi.

— Songez que votre situation vous permet d'être à la fois juge et partie et que pour juger, il faut savoir...

— Je ne veux rien savoir.

— Ah! pardon... je vous en prie... quelque faute qu'il ait pu commettre, votre mari a droit à votre pitié... ne lui pardonnez pas, mais écoutez-le...

— Non.

— Lorsque vous saurez, vous aurez moins de haine... votre mari est un malheureux...

— C'est un misérable!...

— C'est un pauvre être qui vous adore et que je vous supplie de recevoir... Monsieur votre père se joint à moi.

Henriette regarda Loches qui approuva de la tête.

— C'est toi, papa^ qui me pries de recevoir mon mari ?

— Oui, Henriette... c'est moi.

La jeune femme parut faire un gros effort, poussa un profond soupir.

— C'est bien, je le verrai. |

— Il est là... ici... dans le salon...

— J'y vais...

Et Henriette, passant devant les deux hommes, marcha vers le salon, où ils pénétrèrent tous les trois. En voyant sa femme, Georges devint extrêmement pâle.

Devant lui, livide, la proie d'une grande émotion, mais ayant pris le parti de paraître calme, la pauvre mère fit d'une voix sourde :

— Tu as demandé à me voir... Qu'as-tu à me dire?... Georges, qui se soutenait à peine, répondit en hachant ses mots :

— Henriette... je viens... je viens te prier de me dire ce que tu comptes faire.

La jeune femme, en détournant son regard, déclara :

— Je ne veux plus te voir.

— Ja... jamais?

— Jamais.

— Est-ce que... est-ce que ton intention est de... est de demander le divorce ?

— C'était notre intention à père et à moi... Mais, nous avons réfléchi. Non, je ne demanderai pas le divorce, puisqu'il faudrait rendre publique Ja honte dont tu m'as couverte...

Georges baissa la tête.

Un grand silence se fît, que l'avarié interrompit cependant pour dire:

— Je... je voulais encore savoir une chose.

— Parle.

— C'est à propos de l'enfant.

La voix d'Henriette devint subitement sèclie et touchante.

— Eh bien ?

— Parce... pour avoir de ses nouvelles ?

— Le docteur t'en donnera.

Un nouveau silence plana.

Cette scène avait quelque chose d'atrocement pénible. Loches, tout le premier, devant l'attitude humble et douloureuse de son gendre ne put se défendre contre l'émotion qui le gagnait. Georges, d'une voix de plus en plus voilée, ajouta:

— Alors tu resteras ici, avec ton père?

— Oui.

— Toujours?

— Toujours.

— Mais... on me permettra bien... on me permettra peut-être devenir voir ma petite fille?...

Implacable, Henriette répondit :

— Non.

Très humble, Georges insista :

— Quand vous ne serez pas là, Henriette?

— Non, non...

Le malheureux soupira, s'accrochant à un meuble et pasgant une main tremblante sur son front humide et perlé de sueur.

— Et... si... elle devenait... si elle devenait très malade?

Pour la première fois, Henriette regarda son mari qui baissa les yeux. Son regard brilla d'une lueur terrible de haine.

— Tu te rappellerais que c'est toi qui en es la cause.

Cette phrase tomba comme un plomb sur l'avarié. Il comprit que c'était fini.

Un instant, il avait espéré que sa femme, au nom de leur bébé, prendrait un peu pitié de lui. Mais non. Elle restait pour toujours la victime féroce et inexorable. Alors, d'une voix brisée, il questionna :

— Tu n'as rien à me dire, Henriette?

— Rien.

Sans bouger, sans même pouvoir faire un pas, il balbutia :

— Alors... alors... je m'en vais.

— Va-t-en.

— Tu n'as pas pitié de moi.

— Non, non certes ! non!

— Je... je suis pourtant bien malheureux.

— Pas autant que tu l'as mérité. — Et pas autant que moi.

— Si tu savais...

Henriette étendit le bras, détourna la tête.

— Je ne veux pas savoir. Va-t-en.

Georges resta encore quelques secondes debout devant son juge et, soudain joignant les mains, il se jeta à genoux. Et dans un cri où se révélait la souffrance de tout son être :

— Pardonne-moi, Henriette!

Mais la jeune femme se retourna, sursauta :

— Il est fou !

— Pardonne-moi, Henriette!... pardonne-moi !

Alors, penchée sur lui, subitement exaltée, elle s'écria :

— Te pardonner, toi ? Alors, tu crois cela possible ! Tu es venu ici dans l'espoir que je consentirais à oublier ta trahison et ton crime?

— Je ne t'ai jamais trahie, jeté le jure... Mais Henriette ne l'entendait pas.

En s' animant, elle continua :

— Te pardonner! tu ne sais donc plus ce qui s'est passé?... Tu as donc un bandeau sur les yeux?,..

— Non... non... Mon Dieu! mon Dieu!

Cette fois, il ne put retenir ses larmes. Il s'affaissa sur lui-même et sanglota.

— Alors, tu accepterais que je te pardonne... Alors, tu crois que cela peut être, que tu me diras : « Pardon ! » et que je te répondrai oui, et que tout sera dit, que tout sera oublié... Mais réfléchis donc ! Réfléchis donc... Je me demande même comment tu as pu oser revenir ici, comment tu peux supporter ma vue... Je te dis, tu es fou !

-^ Si tu savais... jeté jure que si tu savais tout, tu aurais pitié de moi.

— Oh ! Dieu ! j'en sais trop!

— Quand tu es partie hier^ et que je me suis retrouvé brisé au milieu dé tous ces meublés qui paraissaient me parler de toi, quand j'ai revu notre chambre, le petit lit de Germaine, si tu avais pu voir comme j'ai pleuré... Et puis, tu n'es pas revenue... la nuit... oJi ! la nuit...

— Tu pensais donc que j'allais y rester dans cette maison?

— Je ne sais pas, je ne sais pas.

— Tu croyais donc que j'y reviendrais dans cette maison oti tu m'as livrée aux injures, aux moqueries des domestiques, oii tu m'as fait apprendre, par les révélations, par les grossièretés de cette nourrice, la honte qui nous enveloppe, où tu m'as livrée dans ce que j'ai de plus sacré, de plus intime aux quolibets de l'office, aux ricanements du valetde chambre, à la raillerie et à la répulsion de tous ?

Georges soupira, se cacha le visage dans les mains, en balbutiant :

— Mon Dieu oui, je suis la cause de cela ! Je te demandé pardon I Il trouva la volonté d'ajouter :

— ■ Cependant, quand tu t'es enfuie, sans me laisser te parler...

— Mais, s'écria Henriette, je n'avais qu'une hâte c'était d'emporter mon enfant et de me cacher, de me cacher, de me cacher I

Sa voix se mit à trembler comme elle ajoutait :

— Et c'est toi, et tu le dis, et c'est toi qui es la cause de cela ! Toi qui m'avais fait tant de promesses de bonheur... Non! non... je te dis de t'en aller... loin. ..pour toujours... ça vaut mieux, je te jure qUe ça vaut mieux!...

Et, frissonnante, son pauvre corps ployé en deux, elle laissa échapper ce cri de douleur :

— Oh! quel réveil, en pleine paix, en pleine tranquille félicité 1

— Je suis malheureux, moi aussi, Henriette... Et plus que toi, parce que nous souffrons la même souffrance et que j'ai le remords par surcroît.

— Ma vie, la vie de ma fille sont la conséquence et la rançon de tes débauches.

A voix basse, les yeux rivés sur lui, martelant les mots, la jeune femme ne put se retenir de lui dire :

— Misérable! Maudit !... Lâche!... Un enfant! Faire d'un enfant une victime!... Lâche! Lâche!...

Dupont reçut, sans se récrier, celte bordée de mots graves. Le regard droit, brillant d'une flamme de sincérité qui n'échappa à personne, il fit en manière de réponse :

— Tous les reproches, toutes lés injures, je me les suis adressés. Mais tu trouverais que je suis asseXpuni si tu pouvais voir...

Henriette ne le laissa pas finir.

Elle vida son cœur.

— Tu m"as avilie, tu m'as abaissée, tu m'as fait descendre dans un abîme de fange et d'ordure. Tu m'as mis au rang d'une fille des rues.

— Henriette, je t'en prie, tu me fais mal... Impitoyable, elle continua :

— Tu m'as pour ainsi dire imposé son contact... Tu... non, tiens, va-t'en ! je te dis ! va-t'en. Tu ne m'inspires que de la haine et du dégoût. Va-t'en ! va-t'en !

Elle se laissa tomber sur un siège, brisée, anéantie.

Alors, Loches, s'adressant à Georges, mais, cette fois, sans colère, le son de sa voix dénonçant tout ce que cette scène faisait naître en son cœur de touchante tristesse :

— Laissez-la, monsieur, vous voyez bien que vous n'obtiendrez rien d'elle. Vous la surexcitez, vous lui faites du mal.

— Mais je ne puis pas partir sans qu'elle m'ait au moins fait espérer... Henriette alors, dans un accès nerveux, se reprit à l'invectiver :

— Je suis maintenant une pestiférée...

— Ne dites pas cela, fit Fraisier, sur un ton de noble autorité. Mais la jeune femme n'en continua pas moins :

— Quiconque saurait mon état me fuirait, et j'ai aussi horreur et du dégoût de moi-même, tellement que je me fuirais aussi en me tuant s'il n'y avait pas ce pauvre petit être à qui je dois mes soins. Car il y a l'enfant ! Tu as sali cette innocence, cette pureté. Tu as compromis son bonheur et sa vie. Dans ce berceau blanc, dans ce qu'il y a de plus chaste, de plus pur, de plus sacré, tu as fait entrer le souvenir de tes débauches et ce pauvre petit être inoffensif souffre, parce qu'il t'a fallu, un jour, les plaisirs du ruisseau. Toi, son père, toi, de qui elle ne devait attendre que respect et protection, tu l'as outragée et vouée aux plus dégradantes misères, c'est cela que je ne te pardonnerai jamais.

Avec un bel accent de sincérité profonde, Georges s'écria :

— Crois-tu que moi-même je puisse jamais me le pardonner? Est-ce que je dis que je ne suis pas coupable? Est-ce que je prétends ne pas être un être malfaisant et maudit? Oui, je m'accuse, oui, j'ai fait tout cela!

— Tu devais le savoir pourtant avant de m'épouser, que tu portais cette lèpre en toi?

Georges alors, la tête haute, fît ce terrible aveu.

— Je le savais.

Henriette eut un haut-le-corps.

— Tu le savais! Et tu m'as épousée, et tu m'as prise...

Alors, courant à son père, elle se jeta dans ses bras.

— Père, il savait !

Elle éclata en sanglots.

Loches, d'une voix grave, dit à Georges :

— Vous venez de vous l'aliéner à jamais.

• — Je vous dis la vérité, car c'est en la disant que je pouvais peut-être montrer ma misère et intéresser ma pauvre victime. Oui, je le savais. Et mon acte est plus vil encore, plus bas.

Et, son regard ne quittant pas sa femme, il poursuivit:

— Mais je veux tout te dire, pour que, si jamais j'obtiens enfin ton pardon, ce pardon soit véritablement pour moi la délivrance. Écoute. La faute elle-même, ce que tu appelles mes débauches, ce n'est pas une faute, et le châtiment que j'ai reçu est hors de proportion avec elle. Mais où j'ai été vraiment un misérable, je vais te le dire. Je veux faire ici une sorte de confession. Ecoute, écoute. J'étais prévenu de tout ce qui allait arriver, si je me mariais avant trois ou quatre ans. J'ai pu retarder notre mariage de six mois. Tu te rappelles. Je voulais le retarder encore, mais vous n'avez pas voulu, et je n'ai pas osé. Je ne dis pas que ce n'est pas infâme, c'est monstrueux, je le sais, je le dis moi-même. Je n'ai pas osé. J'ai pensé qu'on avait exagéré, en m'imposant ce délai, et que les six mois que j'avais obtenus étaient suffisants pour cela. Je me suis fait l'avocat de la mauvaise cause. J'ai voulu me trouver des excuses. Oh! comme j'ai été habile pour cela. Je me suis remémoré toutes les erreurs des savants, toutes les blagues sur la médecine et sur les médecins. J'ai rencontré des malheureux dans mon cas, plus chanceux et chez qui le mal avait plus tôt disparu. Eux, je les ai crus. J'ai ajouté foi à leurs affirmations. J'ai eu plus de confiance dans leurs dires que dans la parole de celui qui avait voulu me mettre en garde contre ce danger. Puis, enfin j'ai trouvé un médecin de quatrième ordre, et comme celui-là concluait selon mes désirs, c'est-à-dire, me donnait la permission de me marier que je lui demandais, c'est lui que j'ai cru et non l'autre.

Georges s'arrêta un instant.

Une violente oppression l'étouffait.

Maintenant, Henriette, son père et Fraisier, tous trois l'écoutaient et le dévisageaient, émus malgré eux par cette confession pénible. Georges reprit :

— Henriette, c'est pis encore, et ce n'est que par degrés quc je puis te dire tout mon égarement, ce n'est pas un médecin que j'ai vu, c'est plusieurs, et la seule affirmation de celui qui a conclu selon mon désir a effacé dans mon esprit toutes les recommandations des précédents. Et puis je sentais que vous n'auriez pas accepté un nouveau délai.

LES AVAIUÉS

Mais, au moment où il allait enjamber le parapet, il sentit une main s'abattre sur son épaule

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Loches, avec une nuance tout à la fois de sévérité et de reproche dans la voix, déclara :

— Il fallait venir m'avouer tout, loyalement.

— Oui, il le fallait. ,Oui, c'était mop désir. Mais, j'aimais Henriette, ^'éiciis arrivé à me çofiyalncre (jijie je pouvais l'épouser et j'avais peur qu'iaprès vous iavpjir jtoijt dit, vous m^ refusiez pour t.oiijours... Je n'ai pas voulu Ja perdre. OJi ! comme cela eût été préféral)le et, si c'était à recommencer, comme je préférerais la voir heureuse avec un autre!... Oui, c-est mal, oui, c'est odieux, mais je vous dis, j'étais arrivé à me tromper moi-même. J'ai chej:"ché toutes les excuses.

Si vous saviez par qpel nombre de petites ppncessions j'ai passé pour arriver à innocenter mon crime, à le cacher à mes propres yeux... Si vous saviez comme c'est lâche, un homme,.. Je t'ai tout dit, Henriette !

Tu vois, si tu me pardonnais, tu au]['ais p|,us encore à me pardonner que tu pouvais le croire tout à l'heure.

Il me semble que je vais te tenter, peut-être par [a grandeur même du sacriiice. Et puis...

Georges s'arrêta de parler quelques secondes.

Des sanglots l'étoufFaient.

Il avoua sa faiblesse qu'il sentajt sans pouvoir la coml3at|-re, tant il était victime d'une totale anémie de volonté.

— E|, puis, tu me connais, je suis un pauvre hommQ §^|is volonté, sans hautes iilées, sans énergie, si tu me repousses jg s}ii§ perdu. P'autres, plus actifs, plus intelligents, se créeraient une antre existence. Moi, je èerai perdu, mais perdu comme un pauvre chien ^b^ii(|q]i]:|é, trop laid pour qu'on le ramasse par pitié. Alors, tu vois.

Le silence, à Nouveau, plana sur les acteurs de cette sc^ii^ pénible et angoissante.

Henriette, les yeux clos, le corps ployé, malgré toute sa haine, toute sa colère et la blessure de son orgueil, se sentait gagnée à la cause du malheureux qui venait d'avouer sa faute avec un courage simple et touchant et bien fait pour apitoyer.

Un instant môme et devant la douleur, les larines et le repentir de spn mari, elle fut sur le point de lui tendre la main.

Mais soudain, une vision plana dans la coulée de son regard.

Un nom erra sur ses lèvres, celui de son enfant.

Alors, toute sa pitié disparut.

Cependant moins hautaine, et avec moins d'amertume dans la voix, elle avoua :

— Si j'étais seule tu arriverais peut-être à m'émouvoir.

Et ce fut dans un accès de larmes qu'elle ajouta :

— Mais l'image de ma pauvre enfant se dresse devant moi et me garde contre toute faiblesse.

Je pourrais peut-être te pardonner pour moi. Je ne puis pas te pardonner pour elle.

Alors, Georges avec un ton touchant de sincérité indiscutable :

— Ce que je'te demande, c'est justement de me permettre de mériter son pardon et le tien à force de dévouement et de tendresse. Je ne puis plus avoir qu'un seul but dans la vie^ c'est celui-là. Je n'ai plus qu'une ambition, qu'un désir, me racheter. Si tu ne me permets pas de l'essayer, si tu me défends de te revoir et de revoir ma fille, je n'ai plus raison de vivre. Et plutôt que de rester seul, en sachant que tu me maudis, en sachant que j'ai quelque part une enfant qui ne me connût pas et que je ne connais plus, ensachant que toutes deux vous seriez malheureuses à cause de moi... Alors, j'aime mieux en (inir tout de suite et te délivrer tout à fait.

Et Georges était sincère en disant cela.

Alors, Fraisier, touché par tant de repentir, de douleur et de désir de racheter une faute déjà si cruellement expiée, intervint auprès d'Henriette.

— Allons, madame! Personne n'a le droit d'être impitoyable. Personne n'a le droit d'empêcher un coupable d'essayer de réparer sa faute.

La jeune femme se retourna d'une pièce vers le docteur. Et d'une voix tranchante :

— Elle est irréparable, monsieur.

IVIais Fraisier ne l'entendait point ainsi.

— Non, certes. Votre enfant, précisément, parce qu'elle est maladive, a plus que toute autre besoin d'affection et de soins. Allez-vous donc la priver d'un soutien ? Ne craignez-vous pas qu^il y ait un peu de présomption et d'orgueil dans votre ténacité, et n'avez-vous pas tort de penser que vous suffirez seule à donner à cette petite toute la tendresse qui lui est nécessaire? Avez-vous le droit de la priver de son père ? Il ne peut maintenant qu'être bienfaisant pour elle, qu'être utile à sa guérison par sa vigilance et son dévouement.

— Ne me demandez pas cela. Tout en moi se révolte à cette idée d'un pardon qui ne pourrait pas être un oubli. Si mon devoir est là, eh bien, je n'ai pas la force de l'accomplir.

Alors, Fraisier se tourna vers Loches.

— Aidez-moi, monsieur. Dites à votre fille, vous qui avez l'expérience de la vie, que notre seul motif d'exister c'est d'aimer, et que le pardon est la plus belle manifestation de l'amour.

Le grand-père parut réfléchir quelques instants puis, déclara :

— Monsieur, ce matin, vous m'avez montré que je n'avais pas fait complètement mon devoir et vous avez prodigieusement atténué à mes yeux la culpabilité de ce jeune homme. Eh bien, je fais appel à votre conscience, à votre loyauté. Je vous demande solennellement de me dire si vous croyez qu'après ce qui s'est passé, la vie conimune soit possible entre ces deux enfants.

— Sur ma conscience, je le crois.

Henriette regarda Fraisier avec une lueur d'ahurissement dans les yeux.

Etait-il donc possible qu'un homme, sachant mieux que quiconque le poids de la faute qu'avait commise Georges^ pût admettre une pareille chose et qu'une femme, aussi outrageusement touchée, fût capable d'accepter de vivre avec le propre bourreau de son enfant?

Loches, lui, balbutia :

— Le pardon, oui, peut-être, mais l'oubli... L'oubli ne sera pas possible !

— Pourquoi ?

— Mais malgré eux, malgré la volonté que je leur suppose de perdre le souvenir, ils seraient brutalement rappelés à la vérité par les manifestations successives de ce mal...

— Ne vous ai -je pas certifié ce matin, que tout leur permettait d'avoir confiance en l'avenir?... Ne vous ai-je pas dit qu'il n'est pas d'affection sur laquelle la médecine ait une action plus certaine et plus heureuse ?

— Si, c'est vrai...

■ — C'est vrai, vous le dites... mais vous ne me croyez pas.

— Oh ! Docteur...

— Non, je le sens, je le vois... Et, quand je vous dis, on peut, après avoir été atteint par cette maladie, terminer une existence féconde dans une quiétude ininterrompue, et l'on peut se voir revivre dans de beaux enfants, sains, robustes et vigoureux, vous ne me croyez pas I... Il y a ici trop de souffrance pour que je ne force pas à son soulagement le sacrifice d'un restant de fausse pudeur. J'ai des fils, j'en ai trois, qui^ physiquement et moralement, font mon orgueil. Eh bien, j'ai été amené, au début de ma carrière, à me spécialiser, comme je l'ai fait, parce que, dans ma vie d'étudiant, moi aussi, j'ai été frappé. J'ai soixante ans aujourd'hui. L'aîné de mes fils en a trente, le plus jeune vingt et ils ont comme moi le cœur chaud, la tête froide et le muscle vaillant. Me croyez-vous maintenant? Dites à madame votre fille que la séparation serait un nouveau malheur pour elle et pour son enfant et que sa bonté peut édifier un autre bonheur sur les ruines du bonheur d'hier...

Alors, Loches s'approcha de sa fille.

Fort ému, il insista.

— Allons, mon enfant, moi, je suis gagné... Pardonne, va... Angoissée, Henriette balbutia :

— Toi aussi !

Fraisier crut devoir profiter en faveur de Dupont du trouble bienfaisant dont le père et la fille étaient la proie. Désignant l'avarié, livide, anxieux, et qui joignait les mains et pleurait en silence :

— Il est malheureux, madame. Je ne vous donne pas, à vous, d'autre argument, et je fais appel aux souvenirs 4e votre amour et à votre pitié...

Alors Henriette se prit à gémir...

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Vous me torturez...

Un long silence, alors, plana sur les quatre personnes, silence seulement troublé par les sanglots de la pauvre mère.

Fraisier, après quelques minutes, s'approcha d'Henriette.

— Reprenez-vous, maintenant, madame... dites que vous pardonnez... Mais Henriette se leva, elle venait de se rappeler sa petite fille !

— Je ne puis pas ! je ne puis pas ! c'est plus fort que moi ! Je ne puis pas ! mon enfant ! Je ne vois que mon enfant.

Et, se levant, elle disparut.

Mais avant que la porte se fût refermée sur elle, Georges, lamentable, avait gémi.

• — Alors, adieu, Henriette.

Il sortit, en courant.

Lorsqu'ils furent seuls. Fraisier dit à Loches :

— Monsieur, j'ai entendu dans ma vie bien des menaces de suicide et je sais reconnaître celles qui sont sérieuses. . .

— Ne dites pas cela, docteur... ce malheureux!

— Sa faute ne méritait pas la peine de mort...

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