VERS LA MORT
A demi couchée dans un coin du coupé, loué par elle, les bras croisés sur la poitrine, la tète nonchalamment inclinée et reposant sur le capilon gris perle du wagon de luxe, le regard perdu dans la contemplation de quelque lointain horizon de passé, Margot rêvait.
Devant elle, défilaient les curieux et splendides paysages allemands, fuyant, telle une vision de rêve, devant ses yeux battus et cerclés de bistre.
L'énigmatique et féroce créature éprouvait une griserie infinie à se sentir emportée dans la course vertigineuse de ce rapide Orient-Express qui la conduisait à Constantinople, oii vivait celui qui l'avait flétrie, empoisonnée, souillée, et pour lequel une heure terrible allait bientôt sonner.
ïiîiplacable et sans pitié, elle poursuivait son œuvre de vengeance.
Une dernière fois son regard chercha celui de Margot. (Page 31.)
Elle n'avait qu'un clrsir : détruire lâcliemenL le bonheur tl'autrui comme on avait détruit le sien, faner des jeunesses, empoisonner des existences, abuser des confiances, se repaître de douleurs semblables à celle, affolante et terrible, qu'elle avait éprouvée lorsque la science lui avait révélé quel mal terrible elle charriait dans ses veines.
Cette révélation avait été pour elle eftroyable.
Liv. 4. Les Avariés. Liv. 4.
Belle, jeune, à l'aurore de la vie, laine et le cœur pris tout entiers par un amour vrai, elle avait senti que tout était fini pour elle désormais.
Comme toute vraie femme, son cœur avait son petit mystère d'amour qu'elle abritait aussi souvent que le lui permettait sa vie de courtisane, dans un revoir perdu loin du bj'uit de Paris, à Villesnes.
Margot aimait, adorait un amant auquel elle cachait les bas-fonds de sa vie et pour lequel elle redevenait ce qu'elle rêvait d'être : la petite bourgeoise simplette, pas libre, mais espérant le devenir un jour. Et ce jourlà devait sonner pour elle, pour eux, les heures les plus exquises d'une vie simple et tranquille.
Son ami, Robert Romieux, fils d'anciens négociants retirés à Meulan, vivait avec ses parents, s'occupant de spoyts, venant très rarement à Paris et souvent à Villesnes où, deux ou trois fois la semaine, il retrouvait Margot dont il avait fait la connaissance loys d'un voyage à Dieppe.
Margot s'était dite mariée, mal mariée, vivani avec son mari comme une étrangère.
Elle avait confessé le chagrin de sa vie inutile puisqu'elle n'aimait pas, et l'ardent désir qu'elle éprouvait de consoler, de réconforter et d'aimer.
Robert l'avait crue et l'avait adorée, pris tout entier cœur et âme par le charme da cette femme dont il devint l'amant avec dévotion.
Margot s'était créé, pour son amant, une vie de roman, factice et compliquée, avec défense de jamais chercher à la contrôler.
Robert avait tout accepté, tout juré sans jamais trahir sa parole, n'ayant qu'un espoir, entretepvi par Margot: pos&éder plus tard l'exquise et troublante créature, vivre complètement de sa vie et lui vouer la sienne.
Depuis le premier jour oià Margot était devenue, dans ces conditions^ la maîtresse de Robert, elle n'avait plus eu qu'un but ; être riche, vite, et venir vivre tout à fait à Villesnes.
Son rêve allait se réaliser. Possédant deux cent mille francs, des bijoux, elle allait rompre avec son dernier amant, ce prince oriental, qui, par ses largesses, avait contribué à son affranchissement lorsque, soudain, sa vie avait été empoisonnée par ce même prince, parti subitement, quelques jours avant que le mal terrible ait fait sa première révélation.
Margot, après la consultation qu'elle avait demandée à son docteur, était rentrée chez elle, affolée, désespérée.
RoJ)ert n'existait plus pour elle. L'être aimé lui devenait sacré. Le sacrifice était trop lourd ; elle tenta de s'empoisonner. On la sauva.
Alors, une rage folle s'empara d'elle.
Elle s'enferma chez elle poursuivie par une subite envie de vengeance td^rrible. Froidement, elle conçut le plan de cette vengeance. Le mal
l'avait surprise en plein bonheur. Elle chercha sa première victime, mettant à cette recherche une patience féroce.
Et Georges Dupont vint à elle.
Elle tenait sa proie. Lui aussi aimait comme elle avait aimé; lui aussi se trouvait à Faurore de la vie, lui aussi touchait presque au bonheur.
Et, d'un g-este, traîtreusement, avec un baiser, félinement, avec une caresse, la plus grisante de toutes, la plus troublante, elle avait sali, empoisonné lâchement, avec conscience...
Puis, elle s'était dérobée, évanouie, laissant après elle une traînée de honte, brouillard mortel flottant, lourdement, dans une vallée de larmes. Mais cela ne lui suffisait pas encore...
Mettre son charme et sa beauté au service du mal, c'était calmer sa rancœur, assouvir sa vengeance, lentement.
Il lui fallait quelque chose de pis, de plus lugubre et de plus cynique.
Et c'était chez elle comme un affolement criminel, une soif de mal intarissable.
Constantinople I
Ce mot erre sur toutes les lèvres tandis qu'à l'horizon, perdue dans une "coulée d'or en fusion, blanche et trapue, s'écrase, se devine, la capitale du pays d'Osman.
Dans le ciel, nappe d'azur où poudroie une poussière d'or, se profile et s'élance Sainte-Sopliie, autour de laquelle s'amoncellent les ruines bordant les ruelles étroites, les maisons fermées aux fenêtres closes.
Le train stoppe, essoufflé, en gare de Stamboul.
La cohue s'organise. De toutes les portières surgissent des têtes aux faces pàhes par la fatigue du voyage. On crie, on se bouscule. La douane opère, grave, lente, énervante. Des gens sont là qui contemplent avec étonnement cette arrivée d'étrangers, ce mélange de races qui se confondent et se dispersent.
Margot, le visage caché par une épaisse voilette de Chantilly, tenant à la main une petite valise en cuir de Russie, le corps ondulant dans les plis d'un manteau de voyage élégant et discret de forme, sombre, passe à la douane, montre son passe-port, et vite, pressée, s'enfonce dans la ville.
Son temps est précieux, ses minutes comptées...
D'un petit portefeuille, elle tire un carton de Bristol et le tend à un passant qui la regarde curieusement, lit les quelques lignes tracées sur le carton, et d'un geste lent, fait signe à Margot de le suivre.
Quelques rues étroites, tortueuses, puis, soudain, la Corne d'Or, le vieux pont et, dans Galata, une voie spacieuse, bordée de vastes demeures.
Et l'homme montre l'iiorizon, et fait de la main signe que c'est là-bas, là-bas, loin.
Margot salue et marche vers le but indiqué, qui se trouve au bout des rues Azab Capou, Yorghand Juar, Grande rue de Galata, Grande rue de Top-Hané.
C'est chez le Prince qu'elle se rend. Le Prince occupe un palais situé entre les Bains de Mer et le Sultan-Sérail.
A mi-chemin, elle sort de son sac une carte, une enveloppe. Sur la carte, elle trace ces mots :
« Prince,
))Une femme qu'à Paris vous avez honorée de.votre attention et qui vous aime, vous supplie de lui faire l'aumône d'une dernière nuit d'amour.
» Elle vous attendra, ce soir, à quelques pas de votre princière demeure, au bord de la mer, non loin des Bains. Venez seul et rapportez cette lettre... »
La carte introduite dans l'enveloppe, Margot cacheté la lettre, et anonyme, passant devant la maison du jeune prince, la jette dans le parc en bordure sur la vaste avenue... Et elle disparaît.
Ceci fait, Margot avise une voiture, fait signe au cocher et se fait conduire à l'hôtel Beilevue.
Cet hôtel, situé rue des Petits-Champs, juste en face le jardin municipal et le tbéàtre d'hiver, avait été indiqué à Margot par sa femme de chambre, qui y avait séjourné on qualité de femme interprète.
Sa chambre choisie et payée, son passe-port présenté, Margot monta chez elle et s'enferma. Elle avait besoin de se recueillir jusqu'au soir et de prendre quelque repos.
Le Prince Edim-Pacha, l'ancien amant de Margot, avait vingt-six ans. Grand, très joli garçon, le visage à peine ombré par une moustache naissante, il était bien le type parfait de ces orientaux charmeurs, aux beaux yeux desquels les femmes se laissent prendre.
Immensément riche, ayant fait toutes ses études en France, il avait gardé de notre pays un souvenir si doux qu'il ne pouvait résister à la tentation d'y venir séjourner quelques mois chaque année.
Son père, un des rares et sévères piliers de la vieille noblesse, habitait
un merveilleux palais de Scutari, situé à quelques kilomètres de Chemisé, sur le Bosphore.
Edim, son fils, plus moderne de mœurs, avait fait hàtir une ravissante villa près des Bains de Mer de Galata^ sur le sommet d'une petite colline dont les pentes, qui lui appartenaient, conduisaient à la mer.
Des fenêtres de son palais, Edim pouvait contempler le plus féerique des spectacles. A sa droite, Stamboul, devant lui Scutari se développant en éventail sur cette croupe du mont Boulgourlou qui forme la dernière sinuosité du Bosphore vers la mer de Marmara et qui apparaît somptueusement mélancolique et recueillie à l'ombre de ses grands cyprès.
Edim était un rêveur. Il aimait à voir s'effondrer le soleil dans les flots irisés de cette mer calme et belle et goûtait avec raffinement le spectacle d'une nuit étoilée.
Il vivait seul ou à peu près dans ce palais oii il promenait l'ennui de sa personne adulée. Tout au contraire de ses amis, princes comme lui et jouisseurs, il n'avait point de maîtresses attitrées. Les femmes de son pays ne plaisaient point à son tempérament d'oriental mitigé de parisianisme.
Son auteur favori était Musset, dont il aimait l'àme tendre et la débauche. Mardoche était son frère.
Après son déjeuner, il avait l'habitude de parcourir ses jardins ombrés à souhait, et prisait fort la fraîcheur des allées profondes où, seul, au milieu de ce féerique orient, avec dans l'esprit le souvenir des débauches savantes de Paris, il pouvait rêver avec mélancolie et vivre quelque cauchemar d'amour.
Le jour oii Margot était venue confier au hasard son rendez- vous, Edim, comme à l'habitude, vint, vers deux heures, se promener alentour de sa villa. Son regard fut attiré par l'enveloppe parfumée. Il marcha vers elle et la ramassa. Tout de suite, intrigué, il la décacheta et la lut.
Cette prose énigmatique lui fit passer un frisson. Ces quelques paroles françaises évoquaient tant de souvenirs, tant de joies, tant de rêves vécus qu'il se sentit secoué par une émotion violente. Et puis, l'invitation avait quelque chose de mystérieux qui le fit pâlir.
Était-ce Elle ?
Il se posa cette question à mi-voix, troublé par cette supposition, même inquiet presque. Et si c'était Elle, dans quel but venait-elle à lui?
But d'amour, ou de reproches, ou de colère?...
Car il savait, lui aussi, qu'il avait dû assombrir ses propres heures d'amour. Il savait qu'il charriait dans son sang la preuve de la débauche des aïeux et aue cette preuve, en coup de foudre, s'était manifestée brutalement.
Et la peur d'avoir souillé, l'avait fait préfi'ror la fuite subite vers Fasile de ses pères où végétait, dès lors, sa dégénérescence, où s'accusait sa tare originelle.
Mais, en quelques minutes, il se persuada qu'il se faisait la proie d'inutiles et douloureuses chimères. Avec Temballement propre aux cœurs jeunes, gonflés d'espoir, il repoussa du pied toute idée méchante et susceptible d'atténuer la joie que lui faisait éprouver cette lettre prometteuse.
Une impatience s'empara de lui. 11 passa sa journée à errer de pièce en pièce, à chaque minute consultant sa montre, trouvant que les heures devenaient des siècles et poussa un soupir de presque délivrance, lorsque, dans la mer cuivrée, s'effondra le disque d'or.
Lentement, la nuit ombra les collines. Et le jour disparut enfin complètement.
Edim, le cœur serré par l'émotion, inquiet et transporté, sortit par une porte dérobée, mystérieusement, et marcha vers l'endroit de la côte où devait se trouver et attendre celle qui mendiait une nuit d'amour.
Edim longeait le rivage.
La nuit était silencieuse et calme.
La mer, dont les vagues venaient mollement déferler à ses pieds, semblait un tapis d'ouate où des phosphorescences jouaient et sautillaient. Et les bruits de la nature, grandiose et solennelle dans sa simplicité, faisaient une musiquette étrange et douce au cœur délicieusement angoissé du jeune homme.
Soudain, il vit une ombre se profiler sur le sable fin de la rive.
Il marcha vers elle et l'ombre vint à lyi.
Un cri étouffé s'échappa de sa gorge :
— Vous!... Marguerite !...
Pour toute réponse, la femme offrit ses lèvres et Edim, rassuré, les baisa, pris tout entier par le charme de celle dont les caresses avaient laissé sur son cœur des traces ineffaçables...
Longtemps, ils restèrent enlacés sous le seul regard des étoiles.
Edim, ayant ferme les yeux, blotti sur cette poitrine haletante, tout au souvenir dos joies passées, frissonnait, ivre de volupté, goulu de baisers, impatient de retrouver les grisantes caresses et de rester pâmé, saoul de plaisir, assoiffé d'étreintes...
Margot, sûre de son triomphe, l'entraîna. Edim dirigea ses pas... Et peu à peu, tandis qu'ils roulaient vers la villa, enveloppés d'ombre, Edim revint à lui. Il la questionna.
LES AVARIES cl
— Pourquoi es-tu venue?
— J'avais besoin de te revoir. Rappelle toi, tu m'as fait de ce pays une peinture si belle, qu'après ton départ, j'en eus comme la nostalgie... Alors, je suis venue... ïu veux de moi?
— Je t'adore et nous allons rentrer. Je serai ton seul guide ; tout repose en mon palais.
— Restons encore... Le bruit de la mer m'impressionne et me grise...
— Oui, le bruit de la mer grise... Tes lèvres...
EtEdim, enveloppant Margot, but à la coupe de ses lèvres la liqueur d'amour. Et leurs corps roulèrent sur le sable fin, soudes dans une inlime étreinte.
L'heure funèbre allait sonner.
Margot, le regard chargé de haine, assistait impassible à l'abandon de son ancien amant, grisé par sa caresse, défaillant et murmurant son nom...
Alors, féline et traître, sa main fouilla dans son corsage et soudain, Edim, renversé, les bras en croix, les yeux démesurément ouverts, sentit la jouissance divine, suprême, et l'atroce, la criminelle douleur se confondre.
Il voulut se dégager, mais, Margot, affalée sur lui, l'en empocha, pesant de tout son poids sur sa poitrine et lui crachant à voix basse :
— Tu m'as souillée... tu m'as volé tout, amour, bonheur... je me venge atrocement...
— Margot ! . . .
Le malheureux voulut appeler, mais Margot étouffa ses cris de sa main posée sur sa bouche... Alors, la mort approcha, accomplissant son œuvre lugubre... Son corps frissonna. Une dernière fois son regard chercha celui de Margot... Et ce fut tout...
Édim était mort.
Alors, Margot se redressa. Follement, elle se jeta sur le cadavre, le fouilla, cherchant sa lettre qu'elle trouva. Puis, ayant une dernière fois contemplé sa victime; elle arracha le poignard de la plaie, répara le désordre de sa toilette, et, tremblante, elle s'enfonça dans la nuit...
Un vent de folie venait de souffler sur son front.