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DEVANT LA VIE

Georges, lentement, franchit le seuil de la maison dont la porte, désormais lui était fermée.

Sur le trottoir, accablé, s'efforçant d'être calme, il s'arrêta quelques secondes. |

Par deux fois, il fit un pas pour s'éloigner, une main invisible semblait le retenir là, près dé celle qui venait de lui refuser son pardon.

Il traversa la rue, leva le visage vers les fenêtres de l'appartement de son beau-père.

Puis, comme ayant soudain plus nettement conscience de la situation, il se décida à partir, à s'éloigner, la mort dans Tàme.

Pendant ùnè heure, il lïiaifcha sans but, tout à ses pensées.

Et voici, qu'obligé de s'arrêter sur la bordure d'un trottoir pour éviter un tramw^ay, il aperçoit à quelques pas devant lui un parapet qui longe aux Tuileries les berges de la Seine.

ïl traverse la chaussée et vient s'accouder sur la rampé de pierre.

L'endroit oii il se trouvait était à peu près désert.

Son regard fixa la surface onduleuse du fleuve dans l'azur duquel se reflétait un ciel gris, bas et triste. •

Longtertips, Georges resta là, immobile et pensa, tandis qu'à regarder l'eau fuir en petites vagues, il sentait un vertige étrange qui paraissait l'attirer vers le lit du fleuve :

— Mourir!

Il y pensa simplement, en homme paraissant bien décidé à en finir. Rien ne le retenait plus sur terre.

— Allons, fît-il, je suis trop malheureux...

Mais, au moment oii il allait enjamber le parapet, il sentit une main s'abattre sur son épaule, tandis qu'une voix criait : — '■ Eh bien, quoi donc?... qu'est-ce que tu vas faire ? Georges se retourna et poussa un cri de surprise.

— Toi, Pierre!...

C'était, en efi^et, Pierre deVaudray qui lui saisit les mains et qui, s'apercevant de la pâleur de son visage, questionna :

— Qu'est-ce qui t' arrive?... Tu allais te jeter à l'eau? Georges répondit, en baissant les yeux :

— Oui, j'allais me suicider.

— Mais, qu'est-ce qu'il y a ?

Alors, après un très court silence, Georges s'écria :

— Ce qu'il y a?...

Et avec une étrange et convulsive volubilité de paroles, il conta tout à son ami.

— Oui, voilà ce qu'il y a... Et tout cela, c'est votre faute, c'est à vous que je dois cela...

Les avariés ui

Pierre de Vaudray se récria :

— Oh! pardon, pas à nous... Tu n'avais qu'à ne pas te marier... Du reste, le mariage ne nous a réussi ni aux uns ni aux autres.. Et maintenant, laisse-moi te dire : tu as tort de te tuer... à notre âge c'est plus qu'une lâcheté, on n'a pas le droit, on est trop jeune... Vis, yis, au contraire, guéris, puisque c'est possible, répare ta faute et mérite ton pardon.

Ces paroles tombèrent sur le cœur de Georges comme un baume réparateur sur une blessure.

Soudain il pensa différemment que quelques instants auparavant. En quelques secondes, il devint un autre homme et voulut vivre.

— Oui, oui, fît-il, en secouant les mqiins de son ami; tu as raison, il ne faut plus que je meure, il faut que je prouve à Henriette qu'elle devait me pardonner et qu'en me refu»g,nt un pardon que j'implorais à genoux, elle a brisé sa vie. Viens, allons-nous pn... Que fais-tu?

— Je vais au Bois. J'ai rendez- vous... • — Tu veux de moi...

— Si ça te fait plaisir. Je n'y vois pas d'inconvénient. Un fiacre passait. Dupont le héla.

Les deuxjeunBs gens prirent place dans la voiture qui, au grand trot, se dirigea vers Armenonville.

Quel étrange caractère flottant avait tout de même Georges!

Georges n'était plus le même homme.

Une fièvre étrange s'était soudainement emparée de lui. Et, maintenant, rien qu'à l'idée que, sans de Vaudray, il serait sans nul doute en train d'agoniser au fond de l'eau, il frissonna, s'empara nerveusement de la main de son ami, et la secoua à la lui briser.

— Oh ! mon ami... mon ami !... Mon Dieu que j'ai souffert. Mais c'est fini, je nQ veux pas souffrir, je veux vivre. Henriette a été féroce... Oh! oui! féroce!... féroce!... Elle m'a labouré le cœur... Il est vrai que je lui ai fait .bien du mal. Mais pourvu quQma petite fille ne meure pas.

Ce cri lui était parti du cœur.

Pierre le consola, employa les banales formules d'usage.

Et Georges s'écria :

— Je ne veux plus pensera rien... non, à rien... Mais tu sais, je la verrai tout de même, ma fille, et si ma femme se refuse à me la faire voir, je demanderai à la loi de proclamer mon droit de père... Et si elle est malade ma petite, je serai à son chevet, malgré Henriette, malgré tout.

Georges observa quelques minutes de silence, puis questionna Pierre :

— C'est ta femme que nous allons retrouver à Armenonville?

— Non, ce n'est pas elle.

— Elle va bien, ta femme ?

— Je le suppose.

Georges dévisagea son ami.

— Comment tu supposes ?

— Oui^ voici huit jours que je ne l'ai pas vue. • — Elle est en voyage?

— Non, seulement tout en habitant le même appartement nous ne vivons plus ensemble... Ne t'ai-je pas dit tout à l'heure que le mariage ne nous avait réussi ni aux uns ni aux autres ?

— Si, mais... je croyais que vous vous aimiez.

— Ma femme me déteste sans me l'avoir jamais dit... Elle me déteste parce que nous n'avons pas d'enfant... Une idée de femme, quoi?... Alors j'ai fini par me lasser de m'entendre toujours, par tout le monde, reprocher la sohtude de notre foyer et, peu à peu, le vide s'est fait entre nous, l'abîme s'est creusé. Aujourd'hui, c'est fini... J'ai repris mes habitudes de garçon. Je déjeune et je dîne au cercle, j'ai une maîtresse... Quant à ma femme, c'est presque une étrangère pour moi!... Oh! mais, tu sais là, il s'en faut de ça Oh! ce n'est pas très gai La maison est lugubre...

— Et tes beaux-parents ?...

— Je ne les vois plus... ma femme est presque toujours chez eux Ah !

ce n'était pas cette vie-là que j'avais rêvée... Mais que veux-tu, c'éta-* écrit

Et, avec une nuance de tristesse dans la voix, Pierre ajouta :

— Je n'ai pas toujours été philosophe... La conversation tomba.

La voiture venait de s'engager dans l'avenue du Bois de Boulogne.

Et, malgré lui, le regard perdu à l'horizon, Pierre de Vaudray ne put s'empêcher de faire un retour douloureux en arrière.

Depuis le jour, ou plutôt, depuis la nuit où il avait acquis la preuve que jamais il ne pourrait être père, le frère de Valentine avait tour à tour étéla proie de tous les sentiments bons et mauvais qui peuvent naître dans le cœur d'un homme.

C'avait été d'abord de la douleur, de l'angoisse.

11 aimait sa femme et ce fut un supplice pour lui que d'être convaincu de ne jamais pouvoir exaucer le vœu cher à son àme maladivement maternelle.

Il souffrit réellement.

Le désir de Bertlie devint pour lui une cruelle obsession.

Après avoir demandé, puis suppHé, la jeune femme se révolta. Les scènes éclatèrent dont le motif était atrocement pénible.

La voiture venait de s'arrêter. Pierre sauta à terre. (Page 570.) \ Les deux époux s^accusaient mutuellement... Bientôt les beaux-parents s'en mêlèrent.

Ce désir d'être mère qui, tout d'abord, chez la jeune mariée n'avait rien que de très naturel, dégénéra peu à peu en manie.

Elle faisait chaque jour de véritables pèlerinages dans les squares. Elle se prit à jalouser^ à haïr celles de ses amies qui étaient mères. Elle consulta des docteurs, des sages-femmes. Et, de ces courses à tra- Liv. 72. Les Avariés. Liv. 72.

vers les cabinets médicaux, elle rapporta la certitude que, seul, son mari pouvait être coupable de sa stérilité.

Une nuit, elle lui jeta à la face ce qu'elle appelait la vérité.

Pierre se défendit, et, dès lors, ce fut fini entre eux.

Il lui tint rancune d'avoir soupçonné son inutilité.

Lui retourna au cercle ; elle courut à l'église, pria, se confessa, fit de longues stations sur les marches des chapelles.

Et, lorsqu'elle avait bien prié, le soir en rentrant, elle se montrait moins amôre, essayait de reprendre son mari, s'offrait et donnait son corps comme elle aurait, à Dieu, donné son âme, avec une dévotion touchante.

Hélas ! nul résultat satisfaisant ne venait apaiser sa fièvre et satisfaire son besoin.

Et c'était, entre ces deux êtres, des alternatives de mauvais plaisir, de demi-espérance et de douloureuses déceptions que permettaient de trop rares abandons.

La voiture venait de s'arrêt«r, Pierre sauta à terre.

— Tu viens ? Nous entrons ? fit-il à Georges. Celui-ci secoua la tête.

— Non, merci,... je n'ai pas le cœur à entrer dans ce café... non, je vais te quitter.

Il tendit la main, mais Pierre ne l'entendit point ainsi.

— Je ne le laisserai pas seul, après ce qui a manqué d'arriver tout à l'heure, donne-moi cinq minutes et je suis à toi...

— Soit...

Georges, tandis que Pierre pénétrait dans l'établissement, se coula sur l(Ks coussins de la voiture et, le coude appuyé sur la capote, le front dans la main, le visage à demi caché, ilferma les yeux tout à ses tristes pensées qui l'assiégeaient à nouveau.

Dans le café, de Vaudray trouva sa maîtresse.

A peine l'eût-elle aperçu qu'elle le prévint :

— Ce soir. Pierrot, je ne dînerai pas avec toi, ma mère m'a télégraphié.

— Ça tombe très bien, j'ai avec moi un ami pas très gai du tout avec qui j'allais te demander la permission de rester.

— Alors, à demain.

— C'est ça, à demain... viens déjeuner.

— Je te le promets.

La jeune femme serra la main de Pierre qui courut rejoindre Georges.

— Faites-nous faire le tour du lac, cocher.

— Tu vois comme ça va bien, ma bonne amie est obligée d'aller chez sa mère... Et tu sais, elle va bien réellement chez sa mère.

— Je n'en doute pas, répondit machinalement Georges,

— Tu pourrais, car c'est l'habituel cliché que nous servent nos maîtresses pour se débarrasser de nous, mais la mienne est très sincère et très fidèle. Et sais-tu pourquoi? Non, tu ne peux pas savoir... Que la vie est bizarre ! Figure-toi... je vais te dire comment je l'ai connue. Figure-toi qu'un soir, il était neuf heures environ, j'avais eu pendant le dîner une scène violente avec Berthe et j'étais sorti pour me remettre, j'étouffais chez moi. Je marchais tranquillement, boulevard Haussmann, quand tout à coup, en levant les yeux, j'aperçois à dix pas, venant dans ma direction, une très jolie petite femme... je la regarde, elle me regarde et, machinalement je la suis... Je l'aborde, je lui dis des banalités, elle m'en répond, et tout gentiment, elle en arrive à m'expliquer pourquoi, malgré toutes les avances qu'elle a eues et l'envie qu'elle en a éprouvé, elle n'a jamais pris d'amant : la peur de l'enfant, mon cher. Et, comme à son tour, elle me questionnait, je lui fis le récit de ma vie. Une heure durant, nous causâmes, nous prîmes rendez- vous et voilà... Ce qui, chez moi, était la cause de scènes atroces, devenait la raison d'une liaison exquise en tous points... Avoue que ce n'est pas banal.

— Non, fit Georges.

A nouveau, les deux jeunes gens cessèrent de parler. De Vaudray s'amusait à regarder les couples passer^ saluait des camarades.

Georges, lui, sentit à nouveau grandir en son cœur une angoisse indéfinissable.

Le soir tombait. Au lointain, les frondaisons disparaissaient dans une brume ouatée. Quelque chose de mélancolique flottait dans l'atmosphère.

L'avarié frissonna. Il fit arrêter la voiture et d'un bond sauta à terre.

— Qu'est-ce que tu fais ? questionna Pierre en le rejoignant sur la route.

— Je vais te quitter, décidément. Laisse-moi partir.

— Tu ne veux pas dîner avec moi ?

— Non, je vais aller chez ma mère.

— Reste donc, voyons, nous dînerons ici, ça te distraira.

— Non, non, merci, un autre jour. Je t'en prie... Je t'en prie.

— Allons, comme tu voudras.

Les deux amis échangèrent une poignée de mains.

Georges quitta Pierre et s'enfonça dans la demi-nuit d'une allée couverte par l'épais fouillis des ramures.

Lorsqu'après plus d'une heure de marche, le mari d'Henriette, s'étant engagé dans une contre-allée, se trouva seul dans l'ombre commençant à

LES AVAniÉS

envelopper les choses, il s'arrêta, se laissa choir au pied d'un arhre et accroupi, le menton dans les genoux, s'abandonna à ses tristes pensées. Perdu, au miheu de ce décor impressionnant d'arbres et de buissons baignés par de blafards et minces rayons de lune, il se retrouva devant la vie.

Tout un monde de souvenirs lui revint en mémoire. Depuis un an, que de transes, que de joies, que de pleurs, que de douleurs ! Et quel avenir, grand Dieu I Alors, il murmura :

— Et dire que j'aurais pu être si heureux, si seulement, je n'avais pas d'enfant.

Il eut une minute de profond découragement.

Maintenant, malgré tout ce qu'il avait dit à de Vaudray, c'était fini, bien fini. Guérir, oui, mais dans quel but? Pour qui? Pour quoi ?

Allait-il se condamner à l'exil, se terrer dans une province lointaine et là, vivre entre une fiole de médicament et un domestique indifférent, dans la crainte perpétuelle, étant donnée la légèreté avec laquelle il s'était soigné, de mal guérir ou d'être emporté par une manifestation tertiaire ?

Ou bien, allait-il rester à Paris, essayer d'oublier, y parvenir dans la sohtude plus douloureuse encore de leur maison abandonnée par le bon ange et où se traîneraient son corps infecté et sa misère atroce?

11 ne savait pas, se sentait incapable de prendre une résolution définitive et rationnelle.

Pendant une heure, il fut la proie d'alternatives fâcheuses. —Tantôt voulant guérir pour mériter son pardon, tantôt désespérant de jamais pouvoir l'obtenir.

Enfin, il se releva, marcha encore dans le silence du Bois. Une voix intérieure lui disait : Soigne-toi, guéris et après tu verras bien...

Il devint plus calme, descendit les Champs-Elysées, et rentra chez lui.

A quelques jours de là, Geor'ges, telle une âme en peine, errait dans Pans et le hasard l'avait conduit près de l'Opéra, rue de la Paix.

C'était l'heure de la sortie des ateliers, et cette rue ultra-mondaine à ce moment- il était 7 heures - présentait la charmante animation coulumière.

On connaît le tableau.

Mais jamais peut-être ce tableau n'avait été plus joli, plus intéressant, que ce jour-là, tant la belle saison battait son plein. Comme des oiselets lâchés en liberté, les petites ouvrières s'essai-

maient, se dispersaient, et toute cette jeunesse fleurait bon délicieusement.

L'atelier Voile : « Fleurs et Plumes », s'était vidé comme les autres, dans un aimable bruit de frais éclats de rire en fusées.

Deux jeunes filles marchaient côte à côte dans la rue de la Paix, y offrant un contraste qu'il était impossible de ne point remarquer, qui eût ravi quelqu'un se piquant volontiers d'observation.

L'une était blonde comme les blés, toute rose, plutôt svelte, avec une taille de sylphide ; l'autre, brune comme la nuit, d'une remarquable blancheur de teint, et bien en chair, donnait l'impression de plus de maturité dans le charme.

Naturellement, les deux ouvrières causaient.

— Ainsi, dans quinze jours, Ehse, tu te maries?...

— Dans quinze jours, oui, Madeleine. Ah! il y a tout de même, va, dans la vie, de douces heures l

— Sans doute, ton fiancé est joli garçon et vous allez faire un adorable couple. Je m'en réjouis de tout mon cœur...

Madeleine se tut...

Alors, Ehse, très tendre, enlaça sa compagne avec ce laisser-aller, ce sans-façon, qui est à Paris, plus que partout ailleurs, l'apanage de la jeunesse. Gentiment, avec une affectueuse intonation :

— Tu devrais bien te marier, aussi toi, ma chère Madeleine !...

Le délicat et fin visage de la blonde s'éclaira d'un pâle sourire qui n'échappa point à son amie Elise.

— Me marier? moi? mais tu n'y songes pas?... Et mon père infirme?... Et mes trois petits frères ?...

— C'est juste, Madeleine. Je l'oubhais : avec tes grands yeux bleus si beaux et tes cheveux dorés, à vingt ans, tu es quelque chose comme une providence, une petite sainte... Oh! ne t'en défends pas.

Mais au contraire, on s'en défendait fort.

— J accompHs mon devoir, voilà tout, et j'y trouve les satisfactions les plus profondes... Avant d'avoir le bras pris dans cet engrenage, à cette usine de machines, papa était si bon travailleur, si laborieux... Je vois encore le regard de ma mère mourante à ce brave homme... Elle l'adorait. Quant à Pierre, Marcel et Fortuné, ils sont si mignons, que ma joie n'est pas mince à m'occuper d'eux, àleur donner tous les soins qu'appellent des créatures en bas âge...

— Je le comprends. Mais il y a d'autres douceurs qu'il n'est pas moins légitime de goûter et, cependant, joliment différentes... J'admets qu'il te soit malaisé de trouver un mari prêt à assumer en entrant en ménage, des charges aussi immédiates et nombreuses, mais on s'arrange...

Elise aimablement cligna de l'œil, et, avec un sourire exquis de gaillardise honnête, acheva sa pensée :

— On prend un amoureux...

Subitement, les traits de Madeleine revêtirent une singulière expression de gravité.

Elise reprit :

— Je m'y attendais... Quand je te parle de prendre un amoureux, tu deviens sérieuse comme un ministre... Ce n'est pourtant pas le moment, j'imagine.

La blonde Madeleine resta quelques instants silencieuse, puis, d'un accent 011 l'on sentait se refléter toute la sincérité de son cœur :

— Le mariage. Elise, ne peut être mon lot ! Mais tu penses bien que si je m'en donnais la peine, les amoureux ne me manqueraient pas... Seulement, quand on est pauvre, vois-tu, il faut se méfier de la caresse, du baiser. Ça mène trop loin quelquefois.

— Oui, nous avons l'exemple de Léa, qui vient de quitter ses parents pour faire la fête, en vivre...

— Et en mourir. Pauvre Léa! Je la plains bien.

— C'est comme moi, Madeleine. Sais-tu comment l'ont baptisée les gens chics depuis qu'elle est lancée ?

— Léa Soleil, à cause, comprends-tu ? de ses magnifiques et invraisemblables cheveux blonds. Ah! ce qu'elle doit crâner maintenant !

— Il ne faut que l'en plaindre davantage... Quand on est jeune, fraîche, jolie, on fait comme toi :on se donne, dans le devoir. Elise, à l'élu de son cœur. Les mioches viennent ensuite, et ce doit être divin.

Les paupières de la brune battirent.

Elle eut la chère vision du berceau sur lequel, plus tard, elle se pencherait dans la béatitude infinie des jeunes mères.

Madeleine le comprit, sourit à sa compagne, sans jalousie mauvaise, et heureuse, pour Elise, du bonheur qui s'apprêtait.

Ensuite, toujours grave, passant son bras sous celui de l'amie, elle opina :

— En dehors du mariage, on peut encore, mon Dieu, se donner quand on a reçu au cœur le grand coup de marteau... Ce n'est pas très sage, évidemment, mais fatal, obligé, quelquefois... La chair est faible... Alors, il faut envier la petite modiste comme nous, quand elle a son petit amoureux, fidèle, rangé, discret, lequel ne lui a rien promis, mais en revanche, prend bien cette maîtresse pour ce qu'elle est, c'est-à-dire la féo de joie et de délice.

— Heu! le cas est rare, Madeleine.

• — Moins que nous ne croyons, peut-être... Ainsi, moi qui te parle...

L'amie d'Élise, brusquement, s'interrompit.

Son attention venait d'être attirée, par un fait qui, de toute évidence, était pour la blonde Madeleine, de premier ordre.

Mais il lui sembla qu'elle faisait erreur, qu'il y avait maldonne, et elle reprit :

— J'ai eu, moi. Elise, dans le temps, un amoureux de ce genre... Alors je ne te connaissais pas encore.

Cette révélation produisit l'effet que l'on devine, eut pour résultat de faire s'accroître considérablement l'attention de rinterlocutrice.

— Que vous deviez être gentils ! s'écria-t-elle.

— Trop ! Ça ne pouvait pas durer...

— Pauvre Madeleine !

Tout en causant les deux jeunes filles, ayant traversé la place Vendôme et longé la rue Castiglione, étaient arrivées rue de Rivoli.

Sous une arcade du Louvre, elles s'arrêtèrent, et l'entretien allait continuer, quand un omnibus de Grenelle fît son apparition.

— A demain, ma chère Élise.

— A demain, ma chère Madeleine.

Elles s'embrassèrent, à croquer.

Un gandin qui passait, en faisant siffler sa badine à pommeau argenté, risqua une gaudriole, émit l'avis qu'être de la « tournée » lui serait chose, probablement très douce.

Mais Élise, qui avait entendu, déclara, en découvrant des quenoties de reine :

— Monsieur, le bistro ferme ses portes... Et voilà!

Elle était déjà sur la plate-forme de l'omnibus, souriant à Madeleine.

Celle-ci logeait dans le quartier de la Bastille. C'est là que son père mutilé, impotent, la couvrait de ses bénédictions, que lui grimpaient aux genoux les trois gosses.

Madeleine continua, seule, sa route.

A voir, maintenant, son visage si calme, si tranquille, son allure leste, guillerette, mais sans précipitation, on ne se doutait pas que la jeune fille venait d'évoquer un passé émouvant, attendrissant.

Plus d'un, à l'instar du gandin à la badine, tourna la tête, lança un compliment, madrigalisa en l'honneur du trottin.

Madeleine, voyant et entendant, ne trouvait pas précisément faits pour lui déplaire ces hommages qui s'adressaient à sa jeunesse, à sa beauté, à sa grâce, mais, néanmoins, elle allait droit son chemin, devant elle.

Il en était de môme chaque matin et chaque soir.

On ne pouvait, à la vérité, croiser sur sa route cette parisienne née, de condition si humble, mais d'un charme si vif, sans éprouver pour elle une façon d'irrésistible sympathie.

Elle exhalait, répandait, comme on respire, comme on se meut, un parfum idéal.

A (qui pensait-elle à présent, Madeleine, en faisant sonner sur l'asphalte du trottoir ses brodequins mignons? Quelles préoccupations lui tenaient l'esprit ? De quelles ambitions^ de quels rêves, pouvait bien se bercer encore cette désillusionnée, celte déçue?

On ne saurait le dire. Mais, à coup sûr, elle n'était rue de Rivoli ainsi en marche vers le Génie de la Bastille, que de corps, et sa songerie, était tenace, lorsque, tout à coup, la jeune fille tressaillit.

En tressaillant, elle s'arrêta, pâlit, porta sa main à son corsage, puis, (doucement, murmura :

— Georges!...

C'était lui en effet.

Et il n'y avait qu'à le voir, là, dans cette attitude désolée, navrée, et incapable d'abord, de prononcer un mot, de faire un geste, pour se rendre compte de la détresse de sa vie.

Depuis qu'il était si malheureux, qu'il avait le cœur pris dans la plus féroce des tenailles, l'avarié remontait volontiers le cours des ans, se reportait avec fréquence, aux lointaines heures de bonheur, de paix, de quiétude.

C'est instinctif d'ailleurs : dès que la souffrance prend un homme, celui-ci se retourne vers le passé joyeux, comme pour le prendre à témoin des traîtrises, des perfidies du destin.

Et voici ce qui s'était passé.

A force de méditer sur son sort misérable, d'approfondir les conséquences effroyables de ce premier baiser d'amour à Henriette, sa femme, pour faire de la vie, du souffle, le malheureux Georges avait éprouvé le besoin, dans le but de fuir la hantise terrible, de revoir, dans Paris, quelque lieu oii eût rayonné son sourire de tout jeune homme, parti en victorieux, en conquérant, v^,rs du plaisir et de la joie.

Alors, ce soir-là, il était revenu rue de la Paix, où Madeleine Ribles, la petite ouvrière de jadis, lui donnait à baiser, au vu, au su des passants, près, tout près, de cette lèvre en fleur, cette joue rosée.

Ecoute, Georges... Tu es malheureux, très malheureux, c'est vrai et tu m'en vois toute chagrine... (Page 579.)

Et c'avait été singulier, extraordinairement !

Georges, en prenant cette direction, n'avait pas songé une minute qu'il pouvait fort bien arriver que, brusquement, Madeleine surgît devant lui, effectuât l'apparition charmante d'autrefois.

Non : pour l'instant, respirer l'air de la rue de la Paix lui suffisait... Se dire, par exemple, que tous les soirs, pendant des mois, le roman avait Liv. 73. Les Avariés. Liv. 73.

duré deux ans, il s'était adossé là, à ce battant de porte cochère dans l'atteiiLc de la délicieuse, lui faisait du bien, constituait un adoucissement à son innommable supplice.

Mais, peu à peu, il était devenu plus exigeant pour le baume ainsi imaginé, lui avait demandé davantage...

A certain moment, il tira sa montre, l'interrogea, conclut :

— Dans cinq minutes, la sortie !

Eh bien, mais, qui donc l'empêchait d'attendre ? Personne, n'est-ce pas?

Et alors, dans ce regard de Georges aux fenêtres de madame Voile, la modiste célèbre, tout un monde avait tenu, s'était agité, et c'avait été, pour l'avarié, la tentation folle, assez malaisément évitable, au surplus, de revoir Madeleine. Oh! de loin, sans se montrer, et comme il convenait...

Quand la blonde petite ouvrière, suivie de sa brune amie Élise, avait remis à la rue ce bout de nez divin, ah ! quelle secousse !...

Naturellement Madeleine n'avait soupçonné en rien le stationnement, là, de son ancien amant, mais celui-ci, ne se bornant plus à la chère présence, voulait plus et projetait mieux déjà.

C'était décidé, résolu : il parlerait à Madeleine.

Voilà comment, les deux amies s'étant quittées enfin, Georges venait d'accoster sa maîtresse d'antan, on pense dans quel état d'émotion et de trouble. Sa voix s'étranglait dans son gosier, mais, de sa main gantée, il pressait les délicats doigts nus.

De suite, Madeleine comprit.

— Georges, tu souffres?...

Ce fut avec une douceur inexprimable, incomparable, comme s'il lui semblait naturel que cet homme, après avoir cueilli un jour sa chair neuve, fatigué, ensuite las du joujou d'alcôve, l'eut dédaigneusement repoussée !

Il remercia, point surpris, d'un nouveau serrement de main, puis, ayant regardé autour d'eux, avisé une brasserie, d'un accent de prière, l'avarié articula :

— Entrons.

Sans répondre, Madeleine le suivit, toute remuée de la rencontre.

Et alors, quand ils furent assis et servis, le plus possible à l'écart des autres consommateurs, Georges, se serrant contre la jeune fille, déclara, simplement :

— Madeleine, je suis très malheureux...

11. parvint à retenir la larme qui brillait dans ce coin de prunelle.

— Raconte, fit l'autre, plus jolie que jamais, et mieux, tant elle se faisait bcinne, accueillante et miséricordieu.se.

Raconter? Mais il n'allait peut-être pas, le malheureux, expliquer à Madeleine pourquoi Georges Dupont était le suprême misérable?

Il n'allait peut-être pas lui dire que, mari d'une créature saine, superbe, excellemment propice à la fonction sublime, lui, Georges, le mari, il avait sciemment, du baiser créateur, fait le véhicule de poison, de pourriture :

Il entendait encore Henriette lui vomir : « Lâche ! Lâche I »

— Ce serait trop long, et trop pénible, torturant.

— A.h!... Et moi qui songeais : « Georges, sans doute, doit être en plein bonheur... Tant mieux! Oh! tant mieux!» Ainsi, ton mariage te réservait de gros ennuis ?...

Georges se tut. Hélas 1 « gros ennuis » était joliment adouci, comme terme !

Madeleine comprit qu'il ne serait pas facile de mettre son ancien amant sur la voie des confidences. Elle respecta cette réserve, comme jadis, elle avait été, invariablement, cette maîtresse de toute humilité, si douce, caressante avec tant de voluptueuse soumission.

Du moment que Georges, contre toute attente, ne paraissait pas devoir se confier, se livrer, que pourrait-elle bien trouver, elle, Madeleine, cependant, pour endormir quelque peu cette douleur et la bercer?

Mais, tout à coup, il aborda l'horrible confession, dit toute la vérité atroce, s'accusa, comme c'était son devoir.

Madeleine frémit, puis sans trop s'attarder à des mots de consolation bien inutiles, elle se demanda de quelle manière elle pourrait faire diversion à tant d'infortune consternante.

Alors, elle eut, la petite modiste, une idée vraiment touchante.

Mais avant de l'exposer :

— Ecoute, Georges... Tu es malheureux, très malheureux, c'est vrai et tu m'en vois toute chagrine... Quand tu m'as quittée, j'ai pleuré, je te jure, toutes les larmes de mes yeux^ mais j'avais fini par me dire : «Du moment que c'est pour se marier, rien de plus «juste »...

Elle s'arrêta, hésita un moment, sans se douter, l'adorable ouvrière, qu'elle était héroïque, puis, Georges la couvant, l'enveloppant d'un regard admiratif :

— Je n'ai jamais plus eu d'amoureux, tu sais, jamais plus... Ah! mais non.

A ces mots, il rougit, l'avarié... Il comparait cette jolie fille-là, ayant cette délicate notion de tout le baiser de volupté, qui s'était montrée si sincère, en l'amusant, lui, l'emparadisant, puis résignée ainsi à l'abandon, et le mâle qu'il était, d'ignominie effroyable, inconcevable :

Enfin, Madeleine en arriva à son idée :

— Viens dîner chez moi, Georges, comme au bon temps... C'est père qui serait aux anges! Et les petits, donc!...

Heureuse époque !

Le pauvre être la revivait, dans ce coin de brasserie, ne pouvant détacher ses yeux de la délicieuse Madeleine.

11 se revoyait chez les Ribles, à la Bastille.

Il avait mis six mois à être admis dans cette famille de braves gens. Lorsque le père avait appris l'amour de sa fille, il avait manqué la maudire. Mais Madeleine, en pleurant, avait dit son espoir de se faire épouser un jour. Et puis, elle avait plaidé la cause de Georges, montré son portrait, parlé de lui avec des larmes dans les yeux... Elle avait menti et juré qu'elle n'avait commis aucune faute.

Alors, le père s'était senti faiblir. Une lettre très habile de Georges avait fait le reste et un dimanche, Dupont avait été reçu à titre de fiancé...

Puis, peu à peu, il avait confessé que sa mère s'opposait à son m.ariage avec Madeleine... A M. Ribles il accusa la douleur que lui faisait ressentir une pareille détermination maternelle.

Et le père avait eu peur de deviner le mensonge.

La bonhomie et la bonté de Georges avaient eu raison des scrupules d'un père las et très malade. On n'avait plus parlé mariage et Dupont avait alors goûté au vrai bonheur que lui offrait cette liaison convenablement masquée.

Il devint le tacite bienfaiteur de cette famille éprouvée...

Que de fois, Madeleine retrouvée, avec ivresse, à la sortie de l'atelier, Georges s'était invité à dîner, et quelle joie pour eux, alors, l'achat des victuailles nécessaires, sans préjudice des cornets de bonbons destinés à Pierre, Marcel et Fortuné !

De quelle imbécillité Georges Dupont ne se taxait-il point dans son for mtérieur!... Il avait eu à lui, bien à lui, en dehors des conventions sociales, dans le libre et fantaisiste amour, cette blonde au charme si profond, si esclave; il n'avait eu qu'à dire un mot, faire un geste pour lui devoir les béatitudes infinies, et, à peine âgé de vingt-cinq ans, il s'était jeté, précipité dans le mariage !...

Il revoyait Margot, aussi, à cette minute, l'infâme et satanique Margot !...

Mais heureusement, Madeleine, en insistant, fit s'évanouir le mirage maudit.

— Tu broies vraiment trop de noir, Georges... Viens, ça te distraira, ce qui est l'important et j'en serai ravie, par-dessus le marché... On n'est plus des amoureux, mais on est resté des camarades, pas?...

Elle souriait, et c'était, dans ce sourire frais, tout le rayonnement d'une âme de bonté.

Georges se décida.

— Eh bien soit, que je m'étourdisse, Madeleine... Allons.

L'avarié appela, régla, et tous deux se retrouvèrent dans le bruit de la rue.

Quand ils arrivèrent chez Ribles, ce fut pour celui-ci, pour les gosses, un émerveillement.

Pierre, l'aîné, pendu à la redingote de Dupont, ne savait que répéter, dans sa folle joie de mioche bruyant, exubérant : « M'sieur Georges !... M'sieur Georges ! »

Les deux autres guignaient les friandises apportées, que Madeleine, gentiment, exhibait, disposait sur le buffet de faux noyer.

— En voilà une surprise! fit l'infirme, en avançant de son unique bras, le siège le plus élégant, le moins fané de la chambre.

Pour surpris, à coup sûr, Ribles l'était, en effet.

Pendant que Georges caressait les enfants, il eut, à l'adresse de Madeleine un regard qui en disaitlong. Est-ce que la liaison allait recommencer, reprendre?... La jeune fille comprit, secoua la tête.

Cependant, l'embarras de son ancien amant n'était pas mince.

Elle vint à son aide, fit le récit de la rencontre, ayant soin de laisser dans une ombre discrète les tortures morales de Georges, et celui-ci, à la table de ces déshérités qui l'estimaient, quand il se méprisait, se faisait horreur à soi, passa quelques heures sans prix.

11 put s'illusionner au point de croire que rien n'existait de l'épouvantable catastrophe où avait sombré son bonheur. Le père ne le questionna point et, si, à la réilexion, sachant Georges marié, il trouva insolite sa présence sous ce toit, il eut bien, cependant, cette délicatesse des humbles, qui supplée, fréquemment, chez eux, au défaut d'éducation.

Ce fut, pour l'avarié, une halte sur le calvaire, tant lui était resté vivace le souvenir de ce pauvre foyer, tant les visages s'y faisaient encore sympathiques, souriants.

Quand il prit congé, Madeleine, simplement, offrit, tendit sa main. Ah I comme il l'eût baisée volontiers, à genoux, s'il s'en était trouvé digne? Mais cette main de petite modiste disait :

«Courage ! » et c'est de cela, surtout, que Georges fut touché indescriptiblement.

Chose étrange, d'avoir revu la douce Madeleine, respiré l'air de cette maison, le parfum de cette chevelure, l'avarié, soudain, se sentit transformé.

Le naufragé, près de disparaître sous l'eau, que l'asphyxio gagne de plus en plus et qui rencontre la planche de salut, l'épave libératrice, ne rayonne

pas (tavantag-e que Georges, dans le fiacre qu'il venait de héler, qui l'emportait vers son logis désert, qu'avait fui Henriette affolée.

Une fois rentré, il se plongea dans une de ces douloureuses rêveries qui lui étaient trop familières, depuis quelque temps, mais, toutefois, sans se laisser aller au même découragement.

Décidément la chère apparition de la petite ouvrière promettait de porter des fruits tenaces...

Tout, là, évidemment, lui rappelait Henriette, si aimante, d'abord, d'une tendresse si jolie, et qui, ensuite l'avait maudit, fait l'objet d'une trop légitime répulsion.

C'est en s'appuyant à cette console qu'elle avait dit, un jour, jour lointain, déjà : « Georges, si tu me faisais souffrir, je ne te pardonnerais

jamais, jamais. Ce serait fini! » Hélas! l'affreuse menace s'était

réalisée.

Etait-il assez accablé !

Et pourtant, par un doux et bienfaisant prodige, Georges, bien fermé à toute espérance, depuis quelques heures, espérait à présent. Madeleine avait fait le miracle

Il ne dormit pas. Il lui fut impossible de goûter un sommeil môme momentané, rapide, et l'aube trouva l'avarié dans la petite pièce qui lui servait de cabinet de travail.

Les jours commencèrent de couler pour lui, tristes et interminables. Après un certain nombre de tentatives infructueuses faites auprès d'Henriette pour la faire revenir sur sa décision terrible, il décida de mettre à exécution un projet qu'il avait échafaudé.

Donc, un soir, il rentra rue du Ranelagh, dîna à peine et s'enferma dans son cabinet de travail.

Le jour se leva, Dupont n'avait pas quitté sa plume devant son secrétaire.

Froidement, avec une présence d'esprit qui corroborait une transformation heureuse, Georges avait passé la nuit à classer des papiers, à vérifier des comptes de dépenses, des factures, à établir des devis de frais ultérieurs, pour l'existence abandonnée qu'il s'agissait d'organiser.

Son front désolé se barrait d'un pli bien significatif, de l'énergie venait enfin au malheureux homme.

Quand sa triste demeure s'anima, lorsque reprit co va-et-vient do domestiques, Georges apj)uya sur un timbre.

LES AVARIÉS b83

Le premier valet de chambre parut.

— Je commence par vous, Ferdinand. Je vous congédie. Cherchez-vous une place... Voici vos gages et l'indemnité qui vous est due.

Si Ferdinand, oubliant ses' distances, avait eu la tentation de manifester quelque curiosité pour les causes d'une décision aussi inattendue, il est infiniment probable que le ton, le geste de son maître, eussent coupé court aussitôt à ces velléiLés. C'était aussi net que possible.

Il en fît autant pour tout, se mit à sa toilette, puis, celle-ci achevée, il sortit d'un pas assuré, résolu.

Où donc allait Georges Dupont ?

Chez le docteur Fraisier. .

Il fut introduit aussitôt.

Fraisier, ce grand sincère, qui, on Ta vu du reste, était aussi un grand brave homme, se porta à sa rencontre.

Il lui prit la main d'un de ces mouvements instinctifs qui faisaient tant honneur à sa généreuse nature.

Quelque coupable que fût Georges, Fraisier ne pouvaits'empêcherdelui continuer une large pitié.

Trop de drames de la vie, et quels drames ! l'avaient eu pour témoin, s'étaient dénoués sous ses yeux, dans ce cabinet de praticien illustre, pour que toute sa commisération n'allât point à l'indigne époux d'Henriette.

Quant à celui-ci, cœur extrêmement, lamentablement faible, mais d'autant plus facile à émouvoir, à conquérir, il professait maintenant pour Fraisier un culte véritable. Ce dernier n'avait-il pas noblement déclaré : je vous aiderai à racheter votre faute !

Fortifiantes, magnifiques paroles que le malheureux désormais entendait sans cesse à son oreille! Dans les dis positions excellemment favorables où se trouvait Georges présentement, ces paroles n'étaient que plus solennelles encore, caressaient à l'extrême, l'avarié.

— Causons, dit Fraisier.

Les deux hommes s'assirent.

Le docteur remarqua cette toute autre allure qu'avait Georges depuis que la douce et blonde Madeleine, en lui rappelant sa jeunesse bénie, l'avait haussé aux résolutions viriles intrépides.

Tout annonçait dans le regard, le maintien, qu'une profonde métamorpho&e morale s'était opérée chez le malade.

— Eh bien, mon ami?

— Eh bien, je vous remercie encore, de m'avoir rendu l'espérance... J'en avais tant besoin ! Je ne saurais être jugé assez sévèrement. C'est pourquoi ma gratitude est sans limites

i84 LES AVARIÉS

Fraisier s'inclina, et Georges, derechef lui prenant la main, la pressant, déclara :

— Yous êtes mieux, beaucoup mieux, allez, qu'un grand savant ; vous êtes le sauveur inespéré^

— Je souhaite l'être, du moins, répliqua modestement le docteur.

— Promettez-moi, je vous en supplie, de revoir mon beau-père, soit à la Chambre, soit chez lui, et d'insister encore pour que, avec le temps, son ressentiment s'apaise...

— Celui de votre femme, par malheur, est autrement profond, et vous ne le savez que trop!...

— Hélas! c'est au point qu'elle me refusera de me laisser embrasser notre enfant... Je, n'y songe pas, docteur, sans le plus douloureux frémissement. Ma femme se montre impitoyable, implacable.

— Attendez. Soyez patient. Je n'ai pas d'autre conseil à vous donner, car l'offense fut inégalable.

— Je l'avoue.

— Ainsi, mon pauvre ami, vous voulez réparer, racheter?...

— Oh ! de toutes les forces de mon être. Déjà, je me le suis juré !

— C'est à merveille.

— Je disparaîtrai, je me retrancherai de l'existence de ma femme... Tout ce qu'un repentir sans exemple peut inspirer, vouloir, exiger d'effacement, de silence, je suis prêta le tenter. Mais, docteur, réussirai-je?...

— Essayez, d'abord, car votre conscience le commande. N'oublions point que votre mariage fut un mariage d'amour, que madame Dupont fut un modèle de tendresse conjugale...

— Oh! oui.

Georges s'attendrissait. Comme c'était vrai, pourtant que son Henriette bien aimée avait eu pour lui tous les emportements d'une chaste passion. Quels remords ne devaient pas être les siens, à lui !

L'avarié posa, de nouveau, la question qui lui brûlait les lèvres, à laquelle, invariablement. Fraisier faisait la même réponse heureuse, réjouissante.

— Et vous m'affirmez que dans trois ans?...

— Ce sera la guérison absolue, infailliblement. Oui.

— Et que, alors, si ma femme pardonne, je pourrai faire d'elle, cette fois, une mère glorieuse?...

— Oui.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu !...

Perspective bien faite, évidemment, pour que ce grand coupable la bénît, dans sa misère physique, mais capable, enOn, de volonté.

— Fouettez donc votre rossinante, cocher 1... il y aura un pourboire sérieux.

(Page 592.)

Si révcnement s'op6rait, se réalisait, pour sa félicité insigne, que serait-ce, en définitive, d'avoir, pendant trois années, caché sa vie à tous, jnduré le supplice d'être comme mort, étant vivant, et sans nouvelles d'Henriette, de l'enfant ? A cette pensée de reconquérir sa femme, sa fille, de voir un second berceau, normal celui-là, dans la maison joyeuse, le cœur de Georges se fondait délicieusement...

Liv. 74. " Les Avariés. Liv. 74.

Fraisier eut un bon sourire, comprit, crut devoir dire :

Ayez confiance... Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour

qu'il en soit ainsi.

Le docteur ajouta :

— Je vais rédiger l'ordonnance.

Pendant qu'il écrivait, l'autre s'ancrait dans ses résolutions, acceptait toujours tout : l'éloignement de Paris, des siens, des êtres qui étaient sa seule raison d'exister... Il s'était juré de racheter: il rachèterait sans retard.

Et pour ne point faiblir, il éviterait de revoir ses amis les meilleurs, ml^me Maurice de Serres et cette pauvre, angélique Yvonne qu'allait prendre sous son joug redoutable le fameux Marchez avec son aphorisme original : « Tenir une femme par son sexe, c'est une mine d'or ! » Il ne reverrait pas non plus les de Yaudray. Non, il ne reparaîtrait nulle part, Georges Dupont^ avant d'^en avodr fini avec îa longue et douloureuse épreuve.

— Voici, mon ami.

Fraisier tendait l'ordonnance. Georges s'en saisit avec le respect dû à un document qui allait, au sens matériel àa mot, refaire de lui un homme, puis, régïan* les honoraires convenus :

— Quoi qu'il arrive, docteur, je vous garderai le souvenir digne de vous... Dans trois ans, je viendrai sonner à votre porte...

— Plaît-il?... Mais vous m'avez tout l'air de quelqu'un qui va quitter Paris^ vous ?...

— En effet, j'ai p'ris cette décision... Je m'expatrie, je pars pour Texii.

— Diable... C'est très courageux, cela, mon ami, et je vous approuve, la rédemption n'en aura que de plus hautes joies, de plus nobles fiertés.

-^ Je l'ai pensé ainsi.

— Et puis^je savoir où elle se fera?...

— C'est mon secret... Permettez-moi de le taire.

— Je n'insiste pas... Allons, au revoir! Dans trois ans, monsieur, ici, chez moi, s'il plaît à Dieu !

— Dans trois ans, docteur, ici, chez vous !

Et Georges Dupont, l'avarié, le mari d'Henriette Loches, en serrant la main que lui tendait Fraisier, fit sur ce dernier la j)lus heureuse impression, tant il mit de conviction, de force, à ajouter, pour conclure :

— Je veux guérir ; je guérirai.

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