LE RETOUR DU MARIN
Ce matin-là, l'aube eut un de ses plus lumineux sourires pour le ruîrasso de haut rang V Impavide, qui filait, à toute vaj^yeur, dans la direction du port d'attache et dont la course majestueuse touchait à sa fin.
L'officier de quart se promenait sur la dunette, prenant un visible plaisir au spectacle sublime qu'est, invariablement, le lever du jour sur l'immensité des océans.
Il se nommait Lazare Libre, et tout, dès l'abord, contribuait à rendre sympathique ce lieutenant de vaisseau, dont les yeux d'un joli gris bleuté rayonnaient d'intelligence et de franchise.
Mais^ en y regardant de plus près, on faisait aussitôt une renlarque : ces yeux se teintaient de mélancolie^ de tristesse.
Cela, c'était singulier vraiment.
\J Impavide rentrait d'une croisière dans les Antilles, croisière qui n'avait pas duré moins de trois ans, par un exceptionnel enchaînement de circonstances, et au cours de laquelle la relève d'usage n'avait pu s'opérer.
On aurait donc compris que, tout à la joie du retour, plus intense, plus vive que jamais, Lazare Libre, en fumant cette cigarette, se donnât une allure pimpante, guillerette on ne peut mieux.
Eh bien, non, ses prunelles se voilaient sous l'empire d'un sentiment pénible qui l'oppressait.
Soudain, un second maître eut un coup de sifflet, et le lavage du pont commença.
A ce moment-là, Mathurin Gabasse Baptistin-Marius, de Marseille, naturellement, étendit le bras vers le fort Lamarque, qu'on distinguait dans le lointain et, plein d'une solennité comique, avec le geste de Bonaparte aux Pyramides, il déclama :
— Toulon!
— Chouette! fit son camarade Le Pollec, de Saint-Malo, autre gaillard qui n'avait pas la langue dans sa poche.
Au rebours de l'officier de quart, tous ces matelots qui revoyaient la France, activaient le travail avec l'entrain spécial que fait naître la vue de la mère patrie.
Mais ces deux-là surtout, ce Provençal et ce Breton, donnaient à leur gaîté libre carrière.
Jambes nues dans l'eau qui ruisselait, tout en besognant ferme, quand ils se retrouvaient près l'un de l'autre, ils bavardaient à voix basse, car le second maître était un « lapin, » comme disait Cabasse.
Celui-ci formait des projets agréables, qu'il caressait en attendant mieux, le loustic.
— A nous, ce soir. Le Pollec, les princesses de la rue de l'Arme-Dieu!
— Sûr, vieux frère. Quelle bordée!... Si V Impavide me revoit avant quelques jours et quelques nuits itou, il pourra se vanter d'avoir de la chance !
— Probable. Je lui en réserve autant, moi, mon bon. Té !
— Rien de plus juste. Assez de négresses comme ça... Mais, dis donc, Cabasse, regarde l'officier, là-haut, sur son perchoir...
— Oui, toujours le même... En voilà un qui ne doit pas folichonner souvent... C'est dommage. Nous l'aimons bien, troun de l'air !
— Impossible de mieux le mériter. Aussi, tiens, Cabasse, suppose que M. Libre s'en vienne me trouver et m'insinue : « Mon garçon, ça vous irait-il par hasard, devons faire, pour moi, casser la margoulette?... » tu parles si je lui répondrais illico : « Mais comment donc j'y aurai le plus rare plaisir I »
— Evidemment, Le Pollec. N'empêche que s'il s'agissait de l'autre, du type aux cinq galons, du commandant, hum!...
— Oh! alors, moLus!... Le voilà qui rapplique, justement, le «Dogue». Le Dogue, c'était Henri de Largohénec, le mari de Valentine de
Vaudray.
L'équipage de l'Impavide lui avait donné ce sobriquet, et il faut convenir que le personnage le justifiait de tout point.
Ah! quelle triste erreur avait jadis commise Valentine d'un naturel si tendre, en associant à sa vie cet homme rude, violent qui s'irritait d'un rien !
On connaît la politesse hautaine, un peu g-lacée de l'officier de marine, en général. Mais le commandant de Largohénec, lui, même avec Tétatmajor de son vaisseau, témoignait d'une suffisance qui allait volontiers jusqu'à la morgue. C'est assez dire que sa sévérité pour ses hommes, babordais ou tribordais, constituait une exception fâcheuse.
On le redoutait, on le détestait.
Henri de Largohénec avait quarante-cinq ans, un physique dont la distinction était incontestable, mais ce qui, chez lui, frappait, intéressait de suite, c'était cette lèvre rasée, dédaigneuse, amère, dans sa finesse, sa minceur.
Une bouche semblable, proférant des mots de haine, serait, sûrement, effrayante à voir...
Quand le commandant fit son apparition sur la dunette, à côté de Lazare Libre, il tourmentait par tic, par habitude, ainsi qu'à chaque fois le tenait quelque préoccupation grave, ses favoris à côtelettes, si soignés, si élégants.
Il répondit, correctement, sans plus, au salut appliqué de son sousordre, puis, à l'écart, sur le navire où il était le maître après Dieu, Henri de Largohénec devint songeur...
Il n'avait jamais aimé Valentine.
Vne seule chose avait fait battre son cœur plus fort qu'à l'ordinaire, enflammé, enfiévré son cerveau : l'ambition.
De ses quelques mois de cohabitation avec la femme qui allait devenir, lui parti au bout du monde, la maîtresse de Gaston Richaud, il ne lui restait qu'un souvenir extraordinairement calme, ne communiquant à ses sens aucune exaltation.
De Largohénec, au cours de cette croisière en Amérique, avait dû se demander souvent pourquoi, diable, il s'était marié, tant Valentine absente occupait rarement ses réflexions et ses mirages.
D'abord, les époux avaient échangé des lettres.
Valentine, en dépit de ses désillusions, n'eût demandé qu'à rester dans le devoir quand même, et à travers la correspondance du mari, ^ toute de convention, de sécheresse, s'appliquait à guetter, à découvrir, enfin, un
cri, un élan, qui la ramèneraient au capitaine de vaisseau. Trop généreuse et bien inutile espérance 1
Entre ces deux êtres, un abîme existait, que rien ne comblerait jamais : une incompatibilité absolue.
Peu à peu, les lettres de Valentine s'étaient faites plus rares, clairsemées, car lui avait osé indiquer qu'une demande de congé serait de nature, poul-ètre, h nuire à son avancement. L'objectif d'Henri de Largohénec^ c'était la double étoile de contre-amiral, et tout le reste pour lui ne comptait guère.
Froissée, par une franchise ainsi brutale, finalement, Valentine n'avait plus écrit.
Sur les entrefaites, elle s'était donnée à Richaud, et l'on conçoit qu'elle n'eût jamais, parla suite, rompu le silence adopté.
Mais lui avait continué ses envois épistolaires sans tendresse, pour la forme, comme sans écho désormais, si bien qu'il rentrait en France point fâché de retrouver Valentine pour une explication.
Henri de Largohénec ne soupçonnait en rien la vérité. La pensée que sa femme eût songé à prendre un amant ne l'effleurait seulement pas. Il n'éprouvait, dans sa rudesse native, aucun remords de n'avoir pas su faire vibrer à l'honnête passion le cœur, si sensible pourtant, si bien doué de Valentine de Vaudray, mais fort de son droit de mari, autant qu'il en avait négligé le devoir, il se proposait de mettre en pleine lumière les points obscurs de la situation.
Arrivé à Paris, ayant repris sa place au foyer conjugal, il se livrerait, adroitement, mystérieusement, à une enquête approfondie sur les faits et gestes antérieurs de sa femme qui, pendant plus d'une année, aurait ainsi laissé sans réponse ses missives à lui.
Cela, c'était indispensable ; cela serait.
h' Impavide venait d'entrer en rade de Toulon, quand le lieutenant de vaisseau Lazare Libre fit exprimer à M. de Largohénec le désir de lui parler.
Les deux hommes se retrouvèrent en présence.
— Commandant, je serais heureux de vous devoir une faveur.
— Laquelle ? monsieur Libre.
— Après une croisière aussi extraordinairementlongue, il vous paraîtra équitable^ sans doute de vouloir bien transmettre au ministre une demande de congé en ma faveur?...
— Certainement. Il n'y a rien là que de très naturel. Ce congé vous est dû. De quelle durée vous le faut-il?
— C'est ici, commandant, que la difficulté commence...
— Expliquez-vous.
— Pour des raisons de famille extrêmement graves, si graves même, que mon émotion ne saurait vous échapper, j'ai besoin d'une permission de six mois... au moins.
M. de Largohénec montra la plus vive surprise. Mais le jeune officier qui s'attendait à cette manifestation d'étonnement, reprit, respectueux :
— Je suis prêt, commandant, à faire l'abandon complet de ma solde pour la période que j'indique, et pourtant, nul n'en ignore, je suis loin d'être riche... Donc, pour me résigner à ce sacrifice, considérable pour moi, il faut que d'autres intérêts, particulièrement hauts et pressants, soient en jeu, appellent tous mes soins?
— En effet... Mais six mois, c'est impossible. Songez que vos camarades vont m'assaillir de demandes du même genre... Comme vous vous troublez, monsieur Libre!...
On sait, du reste, que le mari de Valentine de Vaudray n'était impressionnable qu'à mauvais escient, mais l'attitude de son inférieur ne pouvait que retenir son attention.
A cette main, à cette lèvre, il venait de surprendre un tremblement.
Or, Lazare Libre était, précisément, de tous ses officiers, celui pour lequel, Henri de Largohénec daignait dépouiller le plus souvent son infatuation et sa superbe. Il le fit de nouveau.
— Vous connaissez, monsieur Libre, mes sentiments à voffê égard... Il me plairait assez d'abonder dans votre sens, de vous obtenir le congé de six mois désiré !... Il doit s'agir de choses graves, en effet. .. Je me garderai de toute indiscrétion, mais vous pouvez toujours me fixer sur un point...
— J'y mettrai tout mon empressement.
— Ce laps de temps, vous le passeriez dans votre famille?
— i^on, commandant,... c'estr-à-dire, ça dépendra...
M. de Largohénec songea, non sans raison : « Bizarre! »... mais ne crut pas devoir pousser plus loin un interrogatoire auquel son interlocuteur ne faisait guère mine de se prêter.
Il flaira un secret douloureux, puis pour en finir :
— Je ne réponds pas du succès, mais la préfecture maritime aura votre demande dès ce soir, avec avis favorable de ma part.
Lazare Libre s'inclina, et, d'une voix chatide, dont l'accent partait du cœur, articula :
— Merci, commandant, mercii
Lorsque, muni lui-même d'un congé en bonne et due forme, Henri de Largohénec, dans ses habits bourgeois, la rosette de la Légion d'honneur à la boutonnière, débarqua à la gare de Lyon, il frémissait d'impatience.
Il allait savoir, enfin...
Le mari s'était fait précéder d'une dépêche à la femme, comme si le ménage se trouvait dans des conditions normales.
Henri d^ Largohénec avait de ces inconsciences.
La lenteur du fiacre qui le transportait vers la demeure quittée depuis trois ans l'exaspéra.
11 mit la tête à la portière, et d'un ton rogue, commanda :
— Fouettez donc votre rossinante, cocher!... Il y aura un pourboire se
rieux.
Cette perspective calma aussitôt l'automédon qui n'était pas là, comme on pense, pour laisser traiter, sans sourciller, « Cocotte » de rossinante, et, en un temps relativement compréhensible, le capitaine de vaisseau descendit devant son logis parisien.
C'était rue de Fleurus.
M. de Largohénec n'en voulait rien laisser paraître, mais, au fond, il était loin de cette impassibihté qu'il affectait encore, en homme qui, par vanité stupide, se flatte de dominer les événements, au heu de suivre la règle commune, c'est-à-dire de les subir.
Tout naturellement son regard se porta sur la rangée de fenêtres de l'étage où la, lune de miel de Valentine avait eu si peu de douceurs, et alors, M. de Largohénec fit cette constatation point banale dans son cas : toutes ces fenêtres étaient closes.
D'abord, il n'en crut pas ses yeux.
Mais, quand on lui eut tiré le cordon, et que cette brave femme au visage inconnu se montra à ses yeux, le mari de Valentine, alors se persuada que ses prévisions les plus immédiates allaient être singuUèrement déconcertées.
— Je suis M. Henri de Largohénec, le locataire du premier. Il n'y a donc personne chez moi?... Et Madame? et les domestiques?...
— Tout le monde est parti.
— Où?
— Je n'en sais rien. Mais voici toujours la clé.
Le commandant faillit éclater ; cependant, il se contint par miracle.
— De sorte qu'il vous est impossible de m'en faire connaître davantage?
'!;<ii:i!{i!iii!i;i!iÉ!iila.ï;isJï;ii!;iï,ûii^
Je me nomme Pierre de Vaudray, et je ne permets à personne d'être insolent avec moi. (Page 597.)
— Impossible, monsieur.
Malgré tout ce qu'avait d'imposant, de décoratif M. de Largohénec, la nouvelle concierge réprima un sourire de moquerie.
C'était, en effet, si plaisant, si drôle, ce mari croyant tomber chez Jui, dans ses lares, et s'entendant dire par l'Argus préposé à la garde de l'immeuble : « Pardon! votre femme pour le moment n'habite pas ici! ». Liv. 75. Les Avariés. Liv. 75.
L'homme se sentit ridicule, lui, si orgueilleux, si vaniteux, et l'on se doute de l'état d'esprit dans lequel, mordu par la colère, Henri àe Largoh(5nec se retrouva dans la rue.
Qu'est-ce que cela signiliait ?
Qu'y avait-il au fond de cette mystification inconcevable?
Comment? Sa femme avait jugé à propos de changer de domicile, et lui, le mari, n'en savait rien?... Par exemple! Voilà chose qui. brusquement, autorisait les suppositions les plus graves, les hypothèses les plus inattendues !
Est-ce que Valentine, s^ femme, Yalentine de Largohéflec, au mépris de tous ses devoirs, et les foulant aux pieds, aurait ?
A cette pensée, il se sentit blêmir, sauta dans un nouveau fiacre, jeta l'adresse de madame de Vaudray, sa belle-mère.
11 avait la tête en feu.
Ses pensées bouillonnaient, tumultueuses, comme l'eau d'un torrept.
Péjà, il avait peur de comprendre .
Chez madame de Vaudray, autre déception: la mère de Valentine n'était pas à Paris. /
Jl se renseigna, ou plutôt voulut se' renseigner, mais ses traits reflétaient une colère telle, que, dans la loge, on crut devoir se montrer circonspect.
On y savait, fort bien, par parenthèse, où se trouvait présentement madame de Vaudray, que l'Italie avait reçue depuis peu avec Valentine, Richaud et leur enfant. Toutefois les portiers s'enferir^èrent dans un sileupe qu'ils tenaient pour prudent, obligeant, profitable en un mot, à madame de Vaudray.
Et la fureur concentrée de M. de Largohénec devint malaisée à décrire.
Quelle coïncidence instructive, éloquente! Personne rue de Fleurus. Personne non plus où il comptait sommer sa belle-mère de s'expliquer. Mais que se passait-il, tonnerre de D !
— Je rêve, j'ai le cauchemar ! pensa l'homme.
Son état d'énervement était tel qu'il eût préféré, sans doute, avoir la certitude du malheur, du déshonneur, que de se heurter à ces demeures vides ; et, plutôt que piétiner ainsi sur place, se débattre dans cet inconnu pressenti, effroyable, terrible, Henri de Largohénec eût appelé, souhaité la mort.
Tout son sang afiluait à ses tempes, lorsqu'il prit le dernier parti qu'il lui restât à prendre et décida : « Allons chez pierre » .
Or, le frère de Valentine n'était rien moins qu'endurapt par nature. En outj-e, quand celle-ci, simplement fiancée, avait affiché cette belle confiance.
nourri ces projets de bonheur absolu, il s'était lui, Pierre de Vaudray, montré beaucoup moins enthousiaste*
Henri de Largohénec, du premier coup, lui avait été antipathique. Le mariage s'était fait contre son gré.
Pierre avait lu dans le jeil-de l'officier de marine.
Cette aUiance, sûrement, ne lui était pas dictée par un de ces purs et nobles sentiments dont Féclosion brusque, soudaine, change toute une vie, la transforme. Mais les de Vaudray, abstraction opérée de leur richesse, des avantages matériels bien fragiles qu'était leur apport, di&posaient des relatioris les plus brillantes, les plus considérables, et de Largohénec le savait bien.
Ce grand fêtard de Pierre, un moment amendé, repris de force dans les conditions que l'on saitj par une chair de maîtresse, n'avait pas sori pareil pour établir, au moral, certain diagnostic.
Avec son beau-frère, comme plus tard, il le rappelait si douloureusement à Valeritiné, eh bien, il avait «mis en plein dans le mille».
Âh! certes, oui, ce petit gentilhomme de Bretagne, avec ce front têtu, et sa lèvre — oh ! cette lèvre, surtout, en coup de sabre, évocatrice d'arrivisme intransigeant, féroce^ Pierre de Vaudray, lui, l'avait vu venir...
Mais Valentine s'était bornée à répéter : « Grand fou ! En dehors des côéottes, la vie, c'est de l'hébreu pour toi!...» On avait bien vu!...
Quand le domestique annonça son beau-frère, Pierre, sceptique parfait, boulevardier de haute allure, ne put s'empêcher de s'égayer un tantinet, songeant : «Au fait, c'est vrai qu'il vit encore celui-là!...»
Ensuite, son premier mouvement fut de trouver une excuse, un subterfuge pour ne pas recevoir le commandant.
Rien n'était plus facile puisqu'ils ne s'aimaient pas.
Tous deux, déjà, avaient eu l'occasion de se le dire, et aucun doute, dans l'esprit l'un de l'autre, n'existait.
Mais Pierre, très franc, et qui savait mal dissimuler, temporiser, louvoyer, répugna presque aussitôt à l'expédient qui s'offrait.
Mieux valait accepter le tète-à-tète, le choc.
•:-^ Faites entrer, ordonna-t-il.
De soi! côté, M. de Largohéhec h'avait pas été, malgré sa légitime irritation, sans faire appel, dans l'intervalle, au maximum de calme provisoire dont il était susceptible.
Il y avait à cela deux raisons sans réplique : d'abord, il n'était pas chez
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lui, et, par surcroît, Thomme auquel il allait s'adresser avait le droit, de par les attaches du sang, de lui demander ce qu'il avait fait du bonheur, de l'avenir de Valentine.
Henri de Largohénec, tant bien que mal, se composa donc un visage, une attitude, mais, à coup sûr, quand il pénétra auprès de son beau-frère, il eût préféré soutenir sur son vaisseau, l'abordage ennemi.
— Pierre ! . . .
Un silence tomba.
Le maître de céans s'était levé, et sans faire un pas pour se portera la rencontre de l'arrivant, il regardait longuement celui-ci, non pour le braver, le défier, mais pour savoir ce que trois ans d'absence avaient fait de l'homme, de l'époux, dont Valentine, écœurée, s'était si vite détachée.
Enfin, Pierre parla, et, froidement, sans qu'un seul de ses muscles tressaillît, articula :
— C'est vous?...
— Moi-même. A ce propos, je m'explique fort bien que ce retour ne vous écrase pas de joie, mais, vous le savez, Pierre, je ne viens ici qu'à mon corps défendant... Où donc est Valentine, je vous prie?
Le visiteur continuait de s'observer, s'attachait à bannir toute arrogance.
La question prévue, attendue, ainsi posée, c'est-à-dire sans ressembler à une mise en demeure, à une sommation, Pierre de Vaudray pouvait l'accepter, car, en définitive, c'était le mari cet homme. Mais, soigneusement, il l'éluda.
Courtois, malgré tant de motifs d'être intraitable, il désigna, offrit un siège, et, avec cette finesse sarcastique, où, parfois, il excellait :
— Vous vous apercevez donc, Henri, que votre femme existe?... Eh bienl il est temps en vérité !
L'autre, involontairement, baissa la tête. Pierre de Vaudray poursuivit :
— Etait-elle assez charmante, séduisante, cependant, cette jeune fille dont l'irréparable erreur fut de se donnera vous?... Que n'avez-vous pensé un peu moins à votre carrière et un peu plus à la créature adorable qui, de tout l'élan de son être, vous avait voulu sien!
M. de Largohénec fit un mouvement, essaya de |)arler. Mais Pierre, avec un tremblement dans la voix :
— Vous aviez quinze ans de plus qu'elle, si bien que ma mère songea, non sans raison, ma foi, que pour effacer une disproportion d'âge telle, vous lui voueriez un culte à cette douce et pauvre Valentine. Vous portiez un uniforme glorieux, respecté entre tous, qui synthétise toutes les vertus fortes, viriles, et bref, on agréa votre demande... Quelle faute I
A ce mot, Henri de Largohénec releva le front, et un éclair jaillissant de ses yeux :
— Vous renversez les rôles, je crois ! Je ne suis pas venu chercher une leçon, mais le moyen de retrouver Valentine qui est toujours ma femme, je suppose... Que vous épousiez, vous, son frère, sa querelle contre moi, c'est dans l'ordre, et j'y souscris. Toutefois, il ne faudrait pas oublier l'étrangeté, l'invraisemblance de la situation qui m'est créée. Elle se résume à ceci : Je suis au bout du monde, sur V Impavide, pour trois ans; j'ai laissé ma femme au foyer conjugal, et, lorsque j'accours pour y réclamer ma place, sa gardienne l'a déserté ! Voilà le fait brutal, Pierre. Où donc est Valentine?...
Évidemment, plus de Vaudray s'attacherait à biaiser devant cette question, plus le mari allait s'acharner à la poser.
Il n'était pas venu pour autre chose...
L'homme qui était là, qui lui faisait face, qui l'écoulait, savait où se cachait Valentine de Largohénec, soit dans Paris, soit ailleurs, et il finirait bien par le dire!... Voilà ce que croyait le commandant, alors que Pierre, lui, était fermement décidé à rester bouche close sur le point capital.
Peu à peu le diapason s'élevait, les voix devenaient âpres, mordantes.
Le commandant déclara :
— Nous sommes ici entre hommes, Pierre. 11 s'agit de l'honneur de mon nom... Quels que soient vos griefs, vous me devez l'aveu que j'attends, sinon...
— Sinon?...
— Je serai en droit de penser que ma femme a trouvé, dans sa propre famille, des complices.
Pierre de Vaudray se mit debout, et se rapprochant de son beau- frère qui l'imitait, déclara, le verbe haut, d'un ton sec :
— Je ne saisis pas bien, monsieur.
— Allons donc !
— Je vous dis que je ne saisis pas, que je me nomme Pierre de Vaudray, et que je ne permets à personne d'être insolent avec moi.
— Pierre!...
Henri ,Io Largohénec, livide, crispa les poings. 11 atteignait au paroxysme de la rage, mais, devinant le geste qu'allait faire le frère de Valentine, alors, soudain, de peur d'être reconduit par quelque domestique, chassé du lieu, il se résigna à se montrer moins agressif.
C'est que, pour avoir le secret de la retraite qui gardait sa femme, il se fût, au besoin, mis à genoux devant Pierre.
Le commandant fit donc une dernière tentative, en se radoucissant.
Elle échoua comme les précédentes.
Henri de Largohénec n'avait plus qu'à se retirer, car le maître du logis, ëti se dirigeàht Vers le seuil de la pièce, donnait à comprendre, clairement, qlte l'ôntrelierl, à son avis, avait assez dui*é.
Le mari dé Yalentine le comprit.
De toute évidence, insister rie l'avancerait à rien. Mais en prenant congé dé son beau-frère, il eut à cœur d'afficher son ressentiment, son animosité.
■^ Nous ilous rettôuverons, probablement...
Pierre ne s't^mut pas le moins du monde de la menace, et, plantant son regard dans celui de M. de Largohénec, annonça, simplement :
— Quand vous voudrez.
C'est alclts que le commandant, revenu rue de Fleurus, songea à faire ce que lui avait ititerdit, quelques heures avant, son agitation subite : ouvrir l'appartement, s'àssUrer qu'aucUhe lettre à son àdi-esse n'y avait été laissée par Valentine.
On jiige du trouble du mari lorsque la clef grinça dans la serrure.
Il se précipita comme un fou dans la maison, que, brusquement, la lumière dtijotir envahissait.
De fiouveau, Henri de Largohénec se crut le jouet d'une illusion féroce : les fauteuils, recouverts de leurs housses ; les lustres habillés de leur gaze, tout le rendait stupide.
Et il eut beau interroger les meubles i sur aucun d'eux, il ne découvrit de lettre, de papier, signé Valentine.
Et le man, dans cette solitude, Ce mystère. Sentit comme un vent de démence souffler à son front abattu.
Huit jours après, à «!' Américain », Un consommateur demandait lés journaux — mais des journaux spéciaux, faisant la part la plus large possible à la chronique libeftinë, aux aventures des grandes fêtardes du moment.
Le garçon en posa uh monceau devant lui.
L'homme était jeune, élégant, décoré. On pouvait croife qu'il tenait à se documenter pour quelque partie fine éventuelle, tant il pat'coUr'ait à présetit, d'un œil curieux, intéressé, les gazettes galantes
Evidemment il y faisait des recherches passionnées, mais encore sans succès, car, après une feuille, c'en était une autre, et puis encore une autre.
Tout à coup, le lieutenant de vaisseau Lazare Libre fqu'on a déjà reconnu sans doute), sursauta et pâlit.
C'est qu'il avait trouvé, lu, aux «Echos» du Gil-Blas, les lignes suivantes :
« On se demandait, non sans anxiété, ce qu'avait bien pu devenir Iq toute belle Marguerite de Parles. D'aucuns la croyai^ifit au pays de^ dollars, d'autres en Russie, Ceux-ci, comme ceux-là, se trqmpaieiit : Marguerite de Perles est sous le ciel espagnol, celui des Sérénades, et, à ce que 7ious apprenons, la jeunesse dorée de Barcelone n'a plus assez de guitares pour la plus affolante des minettes de France.
— La misérable î murmura le jeune officier de marine. Puis, ayant relu l'entrefilet, il eut un jeu de physionomie, une mimique, que l'on pouvait traduire ainsi : «A nous deux! » Le lieutenant de vaisseau Lazare Libre était le frère de Margot.
VERS LA MATERNITE
Cependant ce retour inopiné de son beau-frère, avait fortement impressionné Pierre de Vaudray.
Quand de Largohénec eut tourné les talons, le mari de Berthe Martinot descendit dans son cœur, fouilla sa vie, remonta le cours des années, et un sourire d'amertume insigne se dessina sur ses lèvres.
Etait-il assez mal venu, vraiment, à le prendre de haut, de si haut avec le commandant?
Quelle ironie !.,.
Maisiui, lui, Pierre de Vaudray, qu'en avai,t-il donc fait de la petite bourgeoise si jolie, déhcieusé, qui, rue de l'Abreuvoir, en pleii] Montmartre, dans la maison de style Renaissance, rêvait, jadis, de se pencher sur un berceau, d'y saisir le chérubin, V Enfant, et de le manger de caresses?
Quelle pitié!... Il faisait des reproches, lui, Pierre, il gourmandait !... Probablement, de Largohénec, mieux renseigné, ne se fût point gêné pour
prendre l'offensive et rendre moins fendant ce beau-frère incapable de procréer !
Pierre, de nouveau, se sentit rougir, car dans les remords du commandant, si parfois il en éprouvait, on ne trouvait pas, en fin de compte, un Sébastien Merlin !... 4Lj*^ane malpropreté n'était imputable à Henri de Largohénec, tandis que lui, pour épouser, avait payé un courtage, une commission à un grediu !
Et il était arrivé à quoi, grand Dieu ! A ça : cette alcôve oiî jamais la maternité ne sacrerait sa femme; cet intérieur où jamais ne rirait un petit ange !
C'était bien la peine, en vérité, d'avoir «casqué» à ce coquin dix mille francs, prélevés sur la dot de Berthe, naturellement...
Et il n'y avait pas de remède à cette situation abominable!
Pierre sortit.
On sait qu'il avait repris toutes ses habitudes de garçon, la pauvre Berthe, hélas ! n'y trouvant rien à redire.
11 lit un tour de boulevard, avant d'aller au cercle, puis à Armenonville, oij gîtait cette maîtresse étrange, créature au déséquihbre si profond, qui ne s'était livrée à Pierre que rassurée de manière absolue sur les suites do l'aventure.
Le grand supplice de cet homme, insistons-y, c'est que, contre toute attente, venu au mariage pour « faire une fin », sans ombre de passion, d' «emballement», eh bien, au résumé, depuis longtemps, il adorait sa femme.
On a vu ses angoisses, ses terreurs, au moment môme où il surprenait, le malheureux Pierre, le secret terrible de sa stérilité; on a entendu ce cri navrant, l'image de Berthe, là, bien présente à son regard épouvanté : « Alors, qu'est-ce que je fais sur terre? »
Or, par la force même des choses, l'inutilité, le vide de cette vie, donnaient à merveille le change à M. de Vaudray. Comme par le passé, avant de connaître Berthe, il changeait trois fois de toilette par jour, se montrant le visage souriant sur tous les points, dans tous les milieux, où le bon ton suprême l'exige. Un boulet comme un antre à traîner!
Et Pierre s'y était remis.
Pour l'instant, il arpentait, à l'heure de l'apéritif, le trottoir illustre qui va de la rue Drouot à la place de l'Opéra.
Soudain, il tressaillit.
Et, se laissant glisser sur les genoux de celui-ci, elle répéta : « — Je suis mère ! » (Page COG.)
Uv. 76.
Liv. 1^
— Bonjour, toi, Pierre. Comment va?...
Une main se tendait, s'emparait delà sienne, la secouant. Un ancien compagnon de débauche élégante : de Monsservin. 11 rajusta le monocle dont l'effusion de la rencontre avait compromis la majesté, passa son bras sous celui de Pierre et l'on causa.
— Te revoici dans le train, mon vieux. J'en étais sûr.
— Ah! bah!
— Perlincmment sûr. Je ne m'imaginais pas, non, ma parole, un gaillard de ta trempe lixé au pot-au-feu du conjungo. Où diable, mon cher, avais-tu donc la tête?...
Il suffisaitde dévisager rapidement de Monsservin pour savoir oùlui avait la sienne, c'ost-à-dire au plus invétéré libertinage. Pierre, évitant de répondre, demanda :
— Et ce divorce?...
— Comment! Tu ne lis donc pas les journaux?... Mais on n'y parle que de moi, mon vieux. On a beau dire, ça flatte toujours.
— Heu ! ça dépend... M'est avis qu'ils ne doivent pas chanter tes louanges, les journaux... Enfin chacun son goût ! Eh bien, alors, ce divorce?
— Obtenu contre moi, évidemment, par madame de Monsservin. Mais qu'on me repince à faire comtesse la progéniture d'un marchand de porcelaines ! Ah! la la!
— Oh ! sois de bon compte : elle y avait mis le prix... quelque chose dans les huit cent mille, je crois?...
— Neuf cent, mon vieux.
— Et si jolie, distinguée, fine, avec cela! Enfin!...
Les deux amis passèrent à un autre sujet de conversation, s'occupèrent de ces mille riens qui prennent tant d'importance aux yeux des riches désœuvrés, puis chacun alla de son côté.
— Au revoir. Tous mes hommages à ta femme, Pierre, avait dit le divorcé,
— Non, non, je ne pourrai jamais être maîtresse démon désir... Madame de Vaudray, amenée à ce cri par l'angoisse, le déchirement de
n'être point mère, se mettait d'ores et déjà à la merci complète du premier homme qui, dans le sourire d'invite, de séduction, sous-entendrait : «Je suis un mâle, un vrai. »
Or cet homme allait venir : c'était de Monsservin.
Il avait les meilleures raisons possibles d'adresser ses hommages à Madame de Vaudray, car il la désirait ardemment.
D'autre part, il comptait au nombre de ceux qui n'admettent pas que la femme qu'ils ont distinguée puisse se dérober.
De Monsservin s'était bien promis del'pDsséder Berthe.
Pendant ce temps, quels sentiments s'agitaient en Berthe de Vaudray?
Il est aisé de les déterminer, de les dépeindre.
C'était toujours, plus que jg,mais, la même hantise formidable de FEnfant, la même honte de l'infécondité qu'infligeait le mari.
Pour arriver à la résignation et l'obtenir du Dieu qui dispense, on sait si Berthe avait prié, meurtri ses genoux sur les dalles des temples! Mais, à la longue, les mains de pure victime jointes de la sorte s'étaient désunies d'elles-mêmes : non, non, elle ne pourrait jamais se résigner!...
Et de nouveau, elle avait gémi devant l'autel : « 'Jésus, je veux un enfant, je le veux. Il m'est dû !... »
Or, Pierre, Tépoux, était impuissant à le donner... Alors?...
Et puis, sa chair à elle, dont l'offrande, certes, n'était plus consentie, mais qui languissait, pâtissait, est-ce qu'on n'allait pas bientôt, ah! même dans la faute, dans le crime, la fêter, la réjouir un peu?
Elle était femme, et après tant de tortures, de pleurs, de désespérance énorme, elle avait bien le droit, peut-être, à l'ivresse de vivre !
Dans cette allée du Bois quasi solitaire où, ce jour-hà, elle promenait ses désespérances, Berthe de Vaudray venait d'être abordée par le fêtard et de Monsservin déployait toutes ses grâces si prenantes.
Il avait, comme pas un, l'art de séduire.
Il n'ignorait pas non plus que Pierre, le mari, qui cachait à Armenonville une maîtresse, devait, forcément, négliger sa femme.
Dès lors, avec l'entregent spécial dont il était doué, ce serait bien le diable si Bertlie, après les résistances, les scrupules de rigueur, ne lui tombait pas dans les bras.
Aussi, dans ce coin de nature merveilleux, de Monsservin parlait-il à Berthe de Vaudray le langage éternel de la passion coupable.
Déjà, d'ailleurs, il s'était engagé dans cette voie, etla jeune femme, si foncièrement honnête pourtant, n'avaitpas fait grand chose pourl'en détourner.
De Monsservin, on ne le sait que trop, arrivait à point donné.
A cette heure, habile manieur de la phrase qui enjôle, qui chante à l'oreille de toutes, il pressait Berthe de Vaudray de se rendre à son désir, lui vantant le cbarme pervers de certaine garçonnière de Neuilly...
Or, du moment qu'elle ne lui fermait pas la bouche d'un mot sévère, net, décisif, c'est qu'il pouvait l'espérer...
Adroitement, il en resta là pour cette fois, et lorsque Berthe, quittant de Monsservin, remonta dans son coupé, elle dut s'avouer que son trouble n'était point sans douceur...
Mais prendre un amant! Mais tromper son mari!
Et ce fut l'énorme combat intérieur que tant de femmes ont connu, dont la peinture serait banale vraiment.
Toutefois, ce combat devait être encore plus violent chez madame de Vaudray que chez une autre, et on ne songera pas à s'en étonner.
Des semaines s'écoulèrent.
Monsservin continuait sa cour chaque jour plus pressante. Plusieurs lois déjà, la jeune femme avait promis d'aller visiter la garçonnière; toujours, au dernier moment elle avait hésité. Cependant, elle succomba dans une heure de crise plus intense, plus aveuglante que jamais. Mais ce ne fut pas l'amante curieuse et attentive qui se donne avec l'espoir de goûter à des joies inconnues et précieuses ; au moment de la suprême étreinte sa chair ne tressaillit point ; elle ferma les yeux, s'abandonna, le cœur tout plein de son désir maternel peut-être enfin exaucé.
Monsservin, devant l'attitude énigmatique de sa maîtresse, resta coi, gêné même par l'expression complexe de ce visage qu'il n'osait baiser, il ne sut pas exactement quelle contenance prendre et pensa : quelle étrange créature et qu'est-ce qu'elle est bien venue faire ici? Borthe, un peu chancelante, mit brusquement fin à l'entretien et partit, laissant pour son amant flotter dans l'atmosphère de la garçonnière comme un parfum bizarre do mystérieuse et indéchiffrable perversité. Du moins, ce fut ce que se déclara Monsservin.
Rentrée chez elle, la jeune femme reprit un peu possession d'elle-même. Un espoir flotta sur son âme meurtrie. Et, comme éprouvant un secret besoin de rendre moins pénible à son mari la faute qu'il ignorait encore, dans la simplicité de son cœur que compliquait la vie, elle redevint, en toute franchise, la déhcieuse épouse des tout premiers temps de leur mariage.
— ...Pierre, n'allez pas retrouver vos amis ce soir; dînons ensemble. Il manqua défaillir d'étonnement et de joie.
C'était Berthe qui parlait ainsi. Oh ! sans beaucoup, beaucoup de tendresse dans la voix, mais, pourtant si différente, si autre tout de même... Pierre balbutia :
— Vous me mettez aux anges...
Berthe, à cette heure, sentait s'évanouir son ressentiment contre son mari.
Des joies coupables venaient de l'emparadiser, et, pour se croire moins criminelle, eh bien, elle se faisait miséricordieuse, un peu, à l'époux qui lui avait gâché sa vie.
Et, en effet, ils dînèrent ensemble, ce soir-là : lui, tout étonné d'être
dans cette salle à manger, au lieu de jouer de la fourchette à Armenônville, auprès de sa détraquée, et infiniment humble, attentif, prévenant; elle, Berthe, avec dans cette gravité, des façons indulgentes.
Pierre n'en revenait pas.
Que de fois il s'était dit : «Ses parents sont de si braves gens! Ils la conseilleront bien, et peu à peu, ce sera le pardon ! »
Or, il semblait à ne s'y point méprendre, qu'effectivement le pardon tût en marche.
Mais pour ne rien brusquer, Pierre, avec adresse, ne fit au douloureux passé aucune espèce d'allusion, se garda de paraître trop ému, et, même, s'efforça à de l'esprit quelque peu enjoué.
Ce n'était pas un mauvais homme que M. de Vaudray. Ce qu'il payait trop chèrement à coup sûr, c'était les désordres d'une jeunesse précoce, dorée, sans nul frein, mais on peut avancer hardiment, qu'à la place de Georges Dupont, il n'eût point épousé Henriette Loches. Cela, non.
En tout cas, cette détente inespérée, inattendue, chez sa propre femme, le ravissait, l'émerveillait, et Pierre en tirait, pour l'avenir, les plus consolantes conséquences, les meilleurs pronostics.
Bientôt, Armenonville le vit moins souvent, il créa des loisirs à sa maîtresse.
Jamais Berthe n'avait été plus jolie, plus désirable, et Pierre, en son for intérieur, se l'avouait.
Seulement, il remarquait que sa femme, au cours d'une conversation, parfois, laissait une phrase en l'air, ne la rattrapait point, tombait dans une mystérieuse rêverie, que soulignait une langueur inexprimable...
A quoi donc pensait Berthe de Vaudray à ces moments-là?
Pierre se confondait, en toute occasion, en remerciements chaleureux, en protestations de gratitude, pour ses beaux-parents, qui, seuls, à ses yeux, avaient pu apporter au mal ce remède relatif.
Les braves gens ne pouvaient guère s'en défendre, puisque, effectivement, tous leurs efforts avaient tendu toujours à cette solution; cependant, ce qui les surprenait un peu, c'était la soudaineté qui avait présidé à la volte-face de leur fille...
N'importe! Comme, depuis la venue au monde de Berthe, là-haut, sur la Butte, avec ses champs de vignes, ses bicoques rustiques d'alors, M. et madame Martinot adoraient la « petite», ils constataient, sans analyser, sans approfondir.
— Il y aura encore du bonheur pour eux, poupoule, tu verras, disait l'excellent père. .
Et ((pou])Oulo)) approuvait, avec, dans ses prunelles restées jeunes, celte jolie flamme de bonté.
Après tout, n'est-ce pas? Berthe s'appelait madamedeVaudray, et c'était bien quelque chose, cela !
Dame, pour sûr qu'il eût mieux valu faire sauter sur ses genoux d'aïeule, quelque bambin déluré^, ou quelque bambine très douce! Mais quoi? s'il fallait compter les ménages sans enfants, autant vaudrait entreprendre de nombrer les étoiles !
C'était comme ça. Tant pis. Il n'y avait qu'à s'incliner.
Une nuit, seule dans le lit qui avait été le lit nuptial, où elle était entrée avec une ambition sublime et que Pierre avait déçue, la jeune femme s'éveilla en sursaut.
Ce fut un saisissement inexprimable, prodigieux, pour elle, de douceur.
Elle porta sa main à son cœur, d'un geste frénétique. Jamais il n'avait battu ainsi...
Pourtant, si elle s'était trompée ?
Berthe trembla de prendre pour la réalité bienheureuse le simple désir fougueux, impétueux de toute sa vie, de tout son être, et, dans le grand silence de la chambre, haletante, les yeux désorbités, elle attendit...
Et, alors, tout à coup, l'avertissement auguste se renouvela, quelque chose remuait dans ses flancs !
Lentement, une larme roula sur la joue de Berthe de Vaudray, larme où il y avait peut-être de la honte, mais où, sûrement, il y avait une joio infinie.
Que voulez-vous, elle était née ainsi, l'ancienne petite bourgeoise de Montmartre, de la rue de l'Abreuvoir : avec la folie de la maternité!
Berthe vivait son rêve — mais à quel prix!
— Pierre, je suis mère...
Elle avait dit cela, toute rayonnante, resplendissante de bonheur, absolument comme si ce bonheur, le mari le lui avait donné et, se laissant glisser sur les genoux de celui-ci, elle répéta :
— Je suis mère...
Cette fois, plus de doute, car d'abord, Pierre, comme on se l'imagine aisément, avait cru mal entendre.
Ce fut la sensation d'un homme à qui on plongerait un glaive dans le cœur.
Machinalement, instinctivement, il ouvrit la bouche pour un cri de protestçition, de révolte: mais Berthe continuait de s'illuminer de tailt de joie,
il y avait tant d'extase, à la veTÎté, dans les prunelles qui se fixaient sur lui, que Pierre se tut.
Et ce fut là, comme dans un ménage ordinaire, le silence éloquent dont s'accompagne la révélation solennelle.
Un monde de pensées, brusquement, s'ouvrit pour le malheureux époux.
Berthe songeait, dans son bonheur, sa chère espérance enfin réalisée :
— Pauvre Pierre ! je l'ai trompé, mais c'était fatal...
Fatal? pas pour le mari toujours, qui, dans ses prévisions les plus sombres, pessimistes, n'avait jamais envisagé la possibilité de semblable événement.
Soit, il n'avait pu féconder Berthe, l'asseoir au petit lit du bébé follement désiré, lui dispenser les joies sans prix de la maternité.
Mais voyons, elle était si pure, si innocente, quand il en avait fait sa compagne, si absolument ignorante des suggestions mauvaises! Ainsi, voilà oiî les déceptions, les rancœurs de l'existence conduisaient les meilleures, les plus immaculées !... Mais c'était à se briser le crâne contre ce buffet !
Et puis est-ce qu'il savait, quand il avait épousé ?
Et l'effarement, à peine perceptible de Pierre, était tel pourtant, qu'il no se demandait même pas où, en quel lieu, quand, comment, sa femme avait rencontré l'homme des œuvres duquel elle élait grosse, ni le nom que cet homme portait.
Cependant, il s'expHquait désormais, le mari, le changement d'aLlitiido qu'on avait marqué tout à coup : on avait un amant, on allait être mère enfin, et l'on croyait devoir se montrer pitoyable à l'époux.
Et lui, le naïf, qui s'était bercé de l'espoir que tout, peu à peu, s'effacerait, rentrerait dans l'ordre, que le bonheur pouvait renaître!...
Mais Berthe se disait aussi : «Pierre a, du moins, l'illusion de se croire le père... »
Et oomme il lui était impossible, à Pierre, d'avoir, de conserver cette illusion, comme il n'était hélas, que trop fixé sur sa stérilité, on imagine, on comprend ses souffrances morales.
Cependant, le sentiment qui se faisait jour en lui, au moment oii lai étaitannoncée cette maternité qu'il n'avait pu donner, qu'il se savait ne pas être en état de donner, était un sentiment de noblesse inlinie.
Tout ce qui, jusque-là, dans cette àme, avait sommeillé, de vraiment généreux, haut, sublime, presque, s'éveillait et ce sentiment promettait d'avoir le dernier mot d'une situation aussi cruelle.
Pierre se posa sans faiblesse la terrible question : « Quel est le premier coupable ?» et, dans la sincérité de son cœur désolé, il y répondit :
— Le premier coupable, c'est moi!
N'avait-il point juré à Berthe, en effet, de la rendre heureuse, c'est-àdire de la faire mère, ce qui, pour la jeune femme était tout un?
Iln'avaitpas tenu son serment et elle avait failli... pour voir, dans un berceau, delà chair de sa chair, oh! seulement pour cela, c'était bien sûr! Alors?...
De nouveau, Pierre, longuement, regarda Berthe.
Elle rayonnait toujours, et, par un mensonge qu'elle crut emparadisant parmi tous les mensonges, murmura :
— Pierre, merci !...
Ce que cet homme soufïrait, se le figure-t-on?
Il ne parvenait point à détacher ses yeux de cette taille où son bras s'était enroulé pour l'étreinte amoureuse, déformée, à présent, par ce travail mystérieux de la nature, de la conception, travail accompli sans lui !
Et cependant, il venait de prendre une résolution héroïque dans sa noblesse, celle d'être bon, d'être clément, et l'on verra, dans un prochain chapitre, cette résolution porter des truits touchants aussi...
Et en attendant, Pierre de Vaudray, ayant cette atroce vision du bébé qui naîtrait, se disait, déjà admirable, rachetant d'un coup le passé de désordres, de folies :
— Cet enfant! eh bien, malgré tout, je ferai mon possiblepour l'aimer...
PAUVRE, PAUVRE YVONNeI
Pierre^ quelques heures après, fut pris du besoin d'enfler d'air libre ses poumons, de marcher, de se mouvoir sur le pavé des rues, de fuir la présence de Bertbe.
Il s'en alla dans le soleil, le long des quais, au bord du fleuve.
Près de l'Institut, il eut une bonne surprise : de Serres, rentré inopinément de villégiature, venait de l'apercevoir, de l'accoster.
— Pierre!
-7- Maurice !
... Ah ! docteur, docteur, vous me la guérirez, n'est-ce pas?... (Page 612.)
Ah! qu'ils se retrouvaient volontiers !
— Tu es tout pale ! dit Maurice.
Il atténuait : Pierre était blême.
Il ne s'en donna pas moins un air dégagé, opposant :
Ce n'est rien. J'ai mal dormi... Une migraine du diable m'acca-
blait.
Liv. 77.
Liv. 77.
— Je préfère cette explication à toute autre... Et chez toi, Pierre? Ta femme? môme situation? Rien de nouveau? en bien s'entend.
De Vaudray se raidit et répondit :
— Non, rien, ni en bien, ni en mal... Et toi ?
— Ah ! mon cher, moi, je suis le plus malheureux des hommes.
— Pas de mieux, d'amélioration sensible, dans l'état de ton Yvonne?
— Au contraire... et c'est mon œuvre, Pierre, mon œuvre seule. Je suis le bourreau de l'être que j'adore... Comprends-tu ? Si tu apprends, un jour, Yvonne morte, que Maurice est devenu fou, ne sois pas trop surpris.
— Veux-tu te taire!... Sois calme. Depuis quand êtes-vous rentrés à Paris?
— Depuis une huitaine. Le médecin de campagne qui soignait Yvonne ne m'a rien caché de l'effroyable vérité...
Alors, Maurice de Serres conta à Pierre de Vaudray comment la pauvre Yvonne avait subi avec succès la petite opération que l'on sait, et comment le docteur, alors, avait espéré prévenir ainsi la salpyngite.
Il reprit ensuite :
— J'étais ravi, Pierre, ravi. J'avais pris, à pleines mains, la tête adorée de mon Yvonne, et je la baisais, transporté d'allégresse... Ah! bien oui : quinze jours après le docteur m'annonçait : «Partez de suite pour Paris, et voyez un spécialiste... seul, un spécialiste peut sauver votre femme. » Textuel, Pierre, textuel.
— Mon pauvre Maurice! Malheureuse Yvonne!
— Et nous revoici à Paris. J'ai vu le spécialiste, moi, d'abord.
— Il s'appelle?...
— Marchez, rue de la Boétie. C'est une sommité... Et, tiens, Pierre, aujourd'hui même, dans une heure, il sera auprès d'Yvonne. Sois gentil, accompagne-moi. Ma pauvre chérie te reverra avec plaisir et moi, de te savoir là, tout près, j'aurfii moins de détresse au cœur.
Noble Maurice !
Il avait bien toujours la même âme jolie, élevée, généreuse ; mais que c'était donc loin, hélas ! l'enchantement de cette nuit de noces, dans la villa coquette d'Auzancé ! Déjà des rides ravinaient sont front, tantil s'hvpnotisait sur cette pensée martyrisante : « J'ai donné l'amour à mon Yvonne, et c'est mon amour qui la tue ! »
Il reprit, en entraînant Pierre doucement :
— Je t'emmène...
L'autre ne demandait que cela, non sans établir, mentalement, un parallèle entre sa femme à lui et celle de Maurice de Serres, qui, vraisemblablement, même valide, eût pris son parti de sa stérilité.
— Je te suts. Prenons-nous un fiacre?
— Non, mon cher. Allons à pied. Nous avons devant nous tout le temps nécessaire.
Yvonne, au physique, n'était plus Yvonne. Consternante, lamentable transformation !
Ce qui restait de ce corps charmant, ravissant, qui ruisselait, débordait de vie autrefois, avec tant d'inexprimable fraîcheur, eh bien, c'était cela, c'est-à-dire de la chair suppliciée.
Depuis le dimanche lointain oià, à Auzancé, nouvelle mariée encore, elle s'était blottie, en cette explosion de larmes déroutante, contre la poitrine de l'aimé, c'avait été fini, hélas! de la joie véritable de vivre.
Les pesanteurs, les vertiges, les faiblesses, comme tout çà, mon Dieu! s'était à la longue aggravé !...
Maintenant, il n'y avait plus à se faire d'illusion : la redoutable, l'épouvantable salpyngite, après avoir guetté longtemps Yvonne de Serres, venait de se déclarer.
Et, où il eût fallu un praticien digne de se nommer ainsi, un de ces savants profonds, austères, pour lesquels un peuple n'a pas assez d'honneurs, l'humanité pas assez de bénédictions, qui donc allait venir? Marchez, le joli garçon, le fashionable, de la rue de la Boétie, l'Auvergnat roublard et cupide, le Marchez à la « mine d'or » enfin !
Il allait venir dans un moment, tiré à quatre épingles, parfait d'élégance raffinée, coqueluche des femmes, et le sachant, plein de son importance à cet égard, la mettant à profit, avec ce féroce arrivisme, ce culte aveugle de l'Argent, pour faire traîner les choses en longueur, grossir la note, sans avoir l'air de rien.
Extraordinaire, vraiment, ce Marchez!
Le chirurgien accoucheur par excellence, c'était lui pour les grandes mondaines, toutes plus ou moins névrosées, et qui, rien qu'en voyant paraître à leur chevet, où se posait le plus redoutable des problèmes, ce praticien musqué, parfumé, si sélect, étaient impressionnées aimablement.
Il avait sa légende, Marchez.
On le trouvait dans tous les salons à la mode, aux « cinq à sept» des plus subtiles Parisiennes, dans toutes les coulisses dont l'accès compose le sacre de distinction suprême.
A l'occasion. Marchez ppérait en habit noir, comme le soir, par exemple,
OÙ il avait quille le foyer de la danse, à l'Opéra pour voler auprès de la marquise de D***, qui d'ailleurs, en était morte.
Le temps de poser son huit reflets, d'ùtcr ses gants éblouissants, et l'opération commençait.
Le docteur modern-style, correctement, s'inclina, non sans avoir, au préalable, trouvé fort à son goût la livrée bleu et or du valet qui, en lui livrant passage, s'était effacé sur le seuil.
Maintenant il suivait Maurice à travers le somptueux appartement. Pierre, installé dans le salon de la bibliothèque, y attendait le résultat des constatations médicales.
Une fois en présence de la malade. Marchez, après une révérence irréprochable, commença l'interrogatoire de rigueur, portant sur tous les détails d'ordre si intime qui s'imposaient.
Avec solennité, il multipliait les questions, les posait dans un langage plein d'aisance, fleuri, admirablement approprié à cette favorisée de la fortune, à l'homme racé, cultivé, qui lui livrait — le malheureux ! — ce qu'il avait déplus cher, de plus précieux au monde.
Marchez, naturellement, s'inquiéta, au moins, pour la forme, des soins antérieurs reçus parla malade, et, à cette occasion, bien entendu, esquissa •le dédaigneux sourire obligatoire, pour le médecin de campagne qui, en tous cas, avait eu sur lui l'avantage d'être un loyal, un sincère.
Enfin, il palpa, ausculta, examina le jeune corps de souffrance, faisant luire, tout en évoluant, les bagues dont les doigts se cerclaient.
Et, soudain, sa ligure rasée, poupine, s'éclaira :
— Nous en viendrons à bout. Madame... .Je l'espère.
Yvonne ne sembla pas s'enthousiasmer beaucoup pour cette heureuse prédiction, mais Maurice, soulagé d'un poids énorme, rejetant le fardeau de sa peine, se saisit de la main de sa femme, et, gentiment, joliment :
— Tu vois bien, ma chérie?.,. Ah! docteur, docteur, vous me la guérirez, n'est-ce pas?...
Marchez fit le signe d'acquiescement indispensable.
Et alors, il en vint à la grosse affaire, à l'opération qu'il fallail pratiquer, opération si grave que la simple perspective en avait toujours épouvanté Yvonne, non moins que son mari.
Mais, dans l'intervalle, il avait fait réflexion.
Opérer l'action chirurgicale, immédiatement, c'était, de toute évidence, aller un peu vite en besogne... pour le quantum des honoraires.
Madame de Serres, pas le moindre doute à garder là-dessus, souffrait d'une salpyngite double, et, seule, en réussissant, une opération l'en pouvait délivrer. Cela c'était indiscutable. Mais Marchez n'était pas pour rien le spécialiste au «lilon», à la «mine d'or».
L'Auvergnat roublard s'exprima donc ainsi :
— Madame, vous serez vaillante, parce qu'il faut que vous vous haussiez probablement à cette vaillance, et c'est, ma foi, une redite très surannée, mais plus juste encore, que le meilleur collaborateur d'un médecin, c'est le sujet qui le seconde.
Je vais donc tout faire pour éviter d'en arriver à une extrémité qui vous inspire, et je l'admets, madame, de l'effroi. J'ai d'ailleurs à mettre le mal en observation... Je vais m'appliquer à triompher de lui sans l'emploi des moyens violents.
Yvonne respira, soulagée d'un poids considérable, et Maurice éprouva la même bienheureuse sensation.
La malade, délivrée de la crainte qui l'avait oppressée, examinait maintenant Marchez, ne pouvant s'empêcher d'établir un rapprochement enlro la mission redoutable qui, d'aventure, incombait à cet homme et l'impeccabilité de sa mise, de son nœud de cravate.
Yvonne, elle, n'avait rien dune névrosée, et, d'inlelligence saine, comme de cœur admirable, elle faisait, tout naturellement cette remarque, sans partager d'instinct, la confiance, l'engouement, qu'on affichait pour Marchez. Mais la visite prenait fin.
Maurice avança un siège, et le chirurgien accoucheur put rédiger l'ordonnance adéquate à son système : allonger la ficelle^ pour nous servir d'une expression vulgaire, mais parfaitement exacte.
— Voici, monsieur. Je reviendrai demain à la même heure.
Et Marchez prit congé, s'engouffra dans le coupé de maître, se disant : « C'est au mieux. Nous aurons, d'abord, une trentaine de visites à deux
louis, et le grand jeu après : l'opération!... Ah! dame quand on les tient
par leur sexe!... »
Et le docteur modem-style regagna la rue de la Boétie où l'attendait,
précisément, mademoiselle Pomponnette des Bouffes — qu'il tenait aussi
de la môme manière — mais par d'autres procédés.
— Eh bien, Maurice ?
— Eh bien, je suis relativement tranquillisé... Le spécialiste n'a pas jugé que l'opération dût être faite de suite.
— Ail! tant mieux... Autrement, à un point de vue plus général, qu'en penses-tu, toi, du docteur Marchez ?
— Que veux-tu que j'en pense? Je lui demande de sauver mon Yvonne, voilà tout, Pierre.
— Évidemment. Mais quel singulier docteur!... As-tu vu? Ses escarpins vernis sont un poème, et quand il se rend auprès de ses clientes, on croirait plutôt qu'il court à une bonne fortune... En voilà un qui la connaît son affaire, hein?... Enfin, puisque ça plaît à ces dames!
Maurice fit un geste évasif^ et tous deux se dirigèrent vers la couche d'Yvonne.
Celle-ci eut un pâle sourire.
Alors, boulevardier dans l'âme, Pierre, pour égayer, amuseï^ la malade, déballa son stock de racontars, de potins, un peu sur tous les mondes.
Mais, tout à coup, Yvonne poussa un cri, et, comme il était, hélas ! trop fréquent, une grande faiblesse s'empara d'elle.
Maurice s'était précipité.
— Vovonne ! . . . Vovonne ! . . . Ma chérie !
Il lui soufflait son haleine au visage, lui tapotait les mains, frictionnait les tempos.
— Passe-moi ce flacon de sels, Pierre... Enfin la pauvre Yvonne se remit peu à peu. Mais, alors, baisant Maurice au front :
— Écoute, mon aimé... Ce docteur, je le recevrai tant qu'il sera,... mon Dieu! comment dirai-je?... tant qu'il sera raisonnable... oui, c'est le mot. Mais qu'il ne s'avise pas, Maurice, mon Maurice, de reparler d'opération...
En disant ces mots, elle serrait les dents, et dans ses grands beaux yeux, résidait une indicible, une intraduisible expression de terreur. Elle reprit :
— Je préfère mourir...
— Oh ! de grâce ! Voyez votre mari, opposa Pierre de Vaudray. Maurice, à genoux, s'abattait sur les couvertures, y enfonçait la tête,
d'angoisse, do douleur.
11 dit, sans changer d'attitude :
— Entends-tu? Pierre... Elle préfère mourir, mourir... Et c'est tous les jours ainsi. Tous les jours, ce mot résonne à mes oreilles, m'entre dans le cœur comme un poignard... C'est atroce.
De Vaudray risqua, amicalement penché sur la malade :
— Voyons... Vous réfléchirez? Si c'est nécessaire, absolument nécessaire, vous direz oui?...
Yvonne se souleva sur son séant, et regardant Pierre bien en face, toute sa volonté dans ses prunelles fixes, comme hagardes, répondit :
— Jamais.
Elle ajouta, s'excusant de congédier l'ami de son mari, et lui tendant la main :
— Ne m'en veuillez pas... Ce sont ces nerfs maudits... Puis elle tourna la tête vers la ruelle.
Maurice et Pierre quittèrent la chambre. Celui-ci, alors :
— J'ai bien peur que cette résolution chez ta pauvre mignonne ne soit irrévocable... Comment feras-tu?
— Est-ce que je sais, moi?... Mais elle m'affole aussi, elle me terrifie, l'idée de cette opération ! Cependant, si le salut n'est que là!
— Enfin, espérons que le courage, au besoin, sera donné à la malade...
— Oh! oui, espérons-le, Pierre.
Mais, pendant ce temps, sous le baldaquin richissime oij cette couronne comtale se voyait, Yvonne, les yeux agrandis par l'épouvante, une sueur glacée ruisselant à ses joues maigries, répétait sans cesse, machinalement :
— Jamais ! . . . Jamais !
LA DEGRINGOLADE
Arrivé, ce soir-là, place de Catalogne, à quelque vingt pas de ce caféconcert de Barcelone, Lazare Libre porta la main à la boutonnière de sa jaquette,, en fit disparaître le ruban de la Légion d'honneur qu'il avait gagné en Chine, quand il n'était encore qu'enseigne de vaisseau, et il entra dans le music-hall, d'un pas délibéré.
Le Tivoli de Barcelone n'a ni les proportions, ni la richesse des Folies- Bergère^ mais ce n'en est pas moins un lieu de plaisir des mieux acbalandés, où l'oflre et la demande galantes se produisent bien dénuées de toute entrave.
Une table était libre contre une rangée d'arbustes. Libre s'y installa, et.
à travers sa lorgnette, promena sur les loges d'avant-scène le regard fiévreux qu'on devine.
Point de Margot!
Mais elle allait venir sans doute, un peu avant qu'eût son tour le « numéro » à sensation, le « clou » du programme, composé des débuts d'une divette parisienne. La grande courtisane, enfant du faubourg Saint-Martin, ne pouvait manquer ça, évidemment.
— Attendons ! se dit l'officier de marine, affectant le calme d'un monsieur venu là pour tuer le temps de manière agréable, l'oreille caressée, dans le parfum des chairs féminines à l'encan.
11 allumait une cigarette, lorsqu'une robe le frôlant, une voix jolie, cliantante, dont c'était la fonction ^d'enjôler, comme on respire, comme on se meut, lui gazouilla :
— Senor?...
Une brune piquante, plutôt bien, avec l'éternel sourire provocant de ses pareilles, s'inclinait vers lui, exprimait le désir d'utiliser le même feu pour sa cigarette à elle.
C'était l'amorçage.
Libre laissa faire, parut goûter fort l'avancement savant de cette mantille légère sur ces beaux cheveux noirs de vierge folle, commanda des rafraîchissements.
La femme comprit de suite que socialement, son occasionnel compagnon se classait au-dessus de la bonne moyenne, mais il était destiné à plaire surtout sous un autre rapport.
Charmante vraiment, point sotte, elle découvrit des dents fines, menues, et mettant en valeur, par une cambrure intelligente, un corsage appréciable, renversée quelque peu au dossier de sa chaise :
— Rien qu'à la manière dont vous m'avez donné du feu, j'ai deviné que vous étiez français... Or, moi, si ce détail vous amuse, je me fais appeler Rosita, c'est vrai, mais je suis d'Avignon.
Un rire fusa, clair, avec une musique engageante.
Or, Libre, comme on pense, n'avait pas précisément l'esprit tourné vers le libertinage, et s'il se montrait poli, courtois, prévenant, de temps à autre, il n'en fouillait pas moins les loges du regard.
Rosita ne fut guère longue à s'en apercevoir
— Je ne vous gêne pas?...
Elle avait du dépit, la marchande d'amour, tant cette révélation d'une nationalité commune avançait peu les choses.
Et ce fut alors que lui s'avoua : « Mais, au fait, pourquoi ne pas me renseigner auprès de cette femme?... »
Elle s'arme d'un fouet, et elle frappe, frappe, sans un mot... (Page 019.)
— Une jolie créature comme vous ne gène jamais, et, d'ailleurs, pour
faire disparaître tous vos doutes à cet égard, je vais vous demander do m'obliger... Connaissez-vous Marguerite de Perles?...
A ces mots, la stupéfaction la plus profonde se peignit sur les traits de
Rosita, et, se rapprochant de Libre, lui saisissant le bras avec vivacité, l'Avignonnaise expatriée pour le service de Vénus :
Liv. 78. ■ Les Avariés. Liv. 78.
— Comment, vous ]a connaissez^ vous, Marguerite de Perles?... Vous ê^es venu ici pour Marg...
Elle s'interrompit, s'arrêta, suffoquée de surprise, ne pouvant en croire ses oreilles. Mais ce fut pour reprendre, avec, dans les yeux, une indicible expression de terreur :
— Yous avez couché ensemble?...
Non moins interloqué, Lazare Libre dilatait les prunelles, se demandant à quel horrible mystère il touchait, se heurtait. .
Évidemment, il eût fallu à Rosita le don de diviuc^tion, pour se savoir en présence du propre frère de Marguerite de Perles, nuais quoi ? Qu'y ^vai^-il donc? d'où provenait, chez l'amuseuse attablée avec lui, oçi trouble si intense qu'il confinait au bouleversement.
— Voyons, expliquez-vous. Je vous en prie...
— Eh bien, on l'a expulsée hier, Marguerite de Perles.
— Expulsée ? Pourquoi ça ?
— Ah! voilà... Je vais vous le dire, pourquoi, et je vous en préviens, si vous aimez les histoires dramatiques, vous serez servi de votre plat... Vous permettez, mon cher?
Rosita tira du paquet à sa portée une nouyeWe cigarette, l'alluma ellemême, et comme Libve réprimait un frémissement, hélas î trop légitime, la brune piquante commença son récit.
— Tout le monde sait que Marguerite fut la maîtresse du prince Paul. Vous devez le savoir?... Boji. Vous n'ignorez pas de quoi il est mort, l'an dernier, le priince Paul?..! Ahî c'est différent, mais vous l'apprendrez par mon histoire...
Voilà un peu plus de six mois, tout ce qu'il y a ici, à Barcelone, de types chics, — et il s'en trouve beaucoup, car la ville est très riche, — se mit à perdre le boire et le manger : on avait vu, sur la Hambla, au Parc, Marguerite de Perles.
Quelle affaire! Qui l'aurait le premier?
Dame, je comprends l'émotion de tous ces jeunes gens : elle en valait la peine, la coquine...
Bref, Marguerite de Perles fait son compte, soupèse ces magots espagnols, et son choix s'arrête sur Enrico Funozas, le fils de l'alcade, fils unique, par parenthèse, détail intéressant pour la suite... Il a vingt-quatre ans, il est tourné comme un archange, et il habite un palais de marbre. Choix excellentissimel... Bien sûr.
La fête commence, carabinée... et, il y a huit jours, mon chor^ l'amant se brûlait la cervelle.
Libre fit un mouvement.
Rosita reprit :
— Attendez donc; c'est bien plus palpitant que ça!... Ainsi le pauvre Enrico Funozas s'est détruit. Mais pourquoi? Parce que Marguerite l'a pourri comme le prince Paul, parbleu ! pourri, que c'est à en frémir d'horreur... Le. père, de douleur, devient fou... Mais, et c'est ici que nous allons sortir de l'ordinaire, pour arriver en plein dans la couleur locale, il avait une fiancée, le malheureux jeune homme, et tous deux seront vengés. Oh ! pas assez encore, soyons juste.
Alors que se passe-t-il? Ceci : qu'une nuit, c'était l'avant-dernière, des hommes masqués pénètrent dans l'hôtel de la Calle San Dominico où Marguerite dort tranquillement, la mettent nue, la bâillonnent, puis l'attachent à son lit d'empoisonneuse, de syphilitique.
Quand c'est fait, les hommes masqués se retirent, et une femme paraît, une jeune fille, plutôt. C'est la fiancée du mort, masquée également.
Elle s'arme d'un fouet, et elle frappe, frappe, sans un mot, un seul, n'interrompant ses coups que pour cracher au visage de Marguerite, muette aussi, mais de saisissement, d'épouvante.
Enfin, l'autre cesse de fustiger, disparaît.
Elle a donc eu pitié? et elle a donc fait grâce? Point du tout.
Les hommes reviennent, qui froidement, à grands coups de ciseaux, font tomber la chevelure si belle qu'on ne vit jamais peut-être la pareille, jamais... Pourtant, ce n'est pas suffisant, et, tandis que Marguerite, le corps en sang, s'évanouit, ils lui rasent la tête complètement.
Après, ils fouillent les meubles, emportant tout, argent comme joyaux, car tout lui fut donné par Enrico Funozas, et tout ira aux pauvres de Barcelone.
Comment trouvez-vous mon histoire?...
Libre maîtrisa, contint son émotion et répondit simplement :
— Instructive... Après?...
— Après, la dépouillée en appelait au Consulat. Celui-ci a fait la sourde oreille et, comme je vous le disais, en commençant, deux gardes de ville mettaient, pas plus tard qu'hier, Marguerite de Perles en wagon, car les autorités espagnoles venaient de décider son expulsion... En route pour Paris ! Elle l'avait quitté autrement, j'imagine.
— Mais c'est la misère?...
— Absolue... jusqu'à ce que repoussent les cheveux, car sans ça, je ne vois pas bien Marguerite...
— La malheureuse!...
Vous la plaignez? Moi, pas. Je ne suis qu'une fille, mon cher, mais
à côté d'elle, je me fais l'effet d'être un lis.
Rosita avait raison...
Néanmoins, la voix du sang, maintenant, parlait chez le frère de Margot.
Pourquoi ne pas le dire? Il était venu de Paris à Barcelone pour la tuer, l'exécuter, et se livrer aux tribunaux ensuite.
Or, depuis qu'il la savait déchue à terre, non plus dans les apothéoses du vice, mais dans toute la boue de ses ruisseaux, l'officier de marine inclinait à de la commisération.
Sans trop de hâte, en n'opposant aux questions de plus en plus curieuses de Rosita que des mots ou des gestes évasifs, il prit ses dispositions de départ, et, délicat, susceptible de se reprocher la déconvenue de la fille o-alante, pour sa perte de temps, il lui glissa dans la main ce qu'il fallait pour « acheter- des fleurs ».
A présent, une incommensurable tristesse le prenait, c'était un nouveau retour sur le passé, vers son enfance et celle de Margot, chez ce maître relieur du faubourg Saint-Martin.
Il se disait que la destinée vraiment est chose on ne peut plus étrange.
Lui, Lazare était sorti des mêmes flancs, des mêmes, ô réalité incroyable ! que cette Margot qui avait vécu dans la souillure dorée, toute fleurie, resplendissante, encensée, et des sommets de la prostitution, précipitée tout à coup au trottoir !
Il s'attendrissait d'avoir été, d'être resté un loyal, un viril, un pur; il sentait, là, dans cette poche, le rien qui évoquait un monde : ce ruban rouge payé de son sang, là-bas, tout là -bas, au bout du monde, sur cette brèche ouverte, à Tuyen-Quan !
Ce n'était pas lui, certes, qui l'avait jamais troublé le suprême repos du maître relieur et de sa bonne, admirable compagne ! Morts, ils devaient se chuchoter dans la tombe ce qu'ils avaient clamé si souvent sur la terre : « Brave Lazare ! »
Mais elle! Ah! que d'ignominie!...
Et il se revoyait, Lazare, élève du Borda en congé régulier, donnant le bras à la sœurette exquise, sur les grands boulevards.
Un souvenir, surtout, se précisait en lui.
Margot atteignant ses quinze ans avait eu le gros chagrin de perdre une amie d'enfance, la préférée, sans contredit, la mieux affectionnée.
Naturellement elle s'en était ouverte à lui dans une lettre, et il se rappelait, comme si l'événement était d'hier, cette réflexion qu'il avait faite, qui lui était venue à l'esprit i « Qui sait? mieux vaudrait peut-être que ce soit Margot qui fût morte!..., »
C'est que Lazare, à ce moment, devinait en travail dans cette âme de vierge des ambitions funestes, méprisables ; c'est qu'il avait surpris chez la petite des regards singuliers, inquiétants devant les falbalas, les fanfreluches, étalées au Louvre, devant les vitrines des joailliers.
Hélas! l'heure sonnée, elle avait couru, comme tant d'autres, Margot, à ce qui brille, chatoie, et maintenant !...
— Maintenant, que fait-elle? où est-elle?... se demanda Lazare.
Et, soudain, alors, par une sorte d'inspiration, à peu près sûr de ne se point leurrer, ce rapprochement s'étant opéré dans sa pensée, l'officier de marine songea : « Parbleu I elle est chez Morizeau sans doute ! »
Quand le père Libre, endigue et brave homme, faisait prospérer, rue dr^ Lancry, son fonds do reliure, il avait, parmi ses ouvriers, Célestin Morizeau, un honnête garçon, dont le cœur simple, franc, chaud, bien « peuple » enfin, se parait de qualités d'autant plus séduisantes que son physique était ingrat.
Entré là apprenti, âgé de quelques années de plus que la fillette du patron, il avait poussé, grandi à côté d'elle, et, finalement, conçu pour (( mademoiselle Marguerite » une de ces passions qui vous entrent sous la peau, dans le sang, comme l'air des hauteurs dans l'appareil respiratoire.
Elle, déjà femme, d'une coquetterie innée, ravie du comphment de son miroir fidèle, s'égayait volontiers du visage disgracié de Célestin et de ses yeux en boules de loto.
Il ne se passait point de jour que Margot ne dît au jeune ouvrier de son père : « Mon Dieu! que vous êtes donc laid! » Ensuite elle partait d'un éclat de rire, en se tapotant les frisettes.
Lui, Célestin, lui, silencieusement et follement épris, regardait la mauvaise ; les « boules de loto » faisaient semblant de trouver ce jeu-là spirituel," et, poignardé, le pauvre garçon répondait : « Ah! ça c'est vrai! »
Peut-être, si la pimpante demoiselle eût su de quoi il retournait, se fûtelle gardée de ces méchancetés, car le contraire serait trop odieux ; mais le moyen, pour Margot, de soupçonner cette invraisem-
blable chose : Célestin amoureux d'elle, amoureux à en perdre le sommeil?...
Et l'on se représer^^e la martyre du jeune homme.
Célestin, le prp^nier, avait senti Margot sur la pente fatale.
Un dimanrîie, il avait reçu au cœur un coup terrible : sans être vu, il venait de croiser la jeune fille, cheminant côte à côte avec un gommeux.
Le lendemain, il glissait à Margot :
— Croyez-moi, ce n'est pas lemirliflore d'hier qui vous épousera... Pre-' nez garde. Restez sage. Vos parents sont de si braves gens!...
Interloquée, suffoquée, furieuse, l'autre, alors :
— De quoi?... 3'Ièlez-vous donc de vos affaires, Célestin, je vous prie... Quand on est si laid que ça et qu'on est pauvre, on se cache.
Cette fois, une larme avait roulé sur la joue de l'ouvrier relieur, et Margot comprenait, car en outre, Célestin :
— Un jour viendra peut-être, mademoiselle Marguerite, où ce sera vous qui pleurerez, accablée par le sort, abandonnée et repoussée de tous... Ce jour-là, souvenez-vous de Célestin, qui sera seul au monde comme à présent. Vous savez que j'ai aux Lilas une petite maison qui me vient d'un héritage ? Eh bien ! vous y entrerez, mademoiselle Marguerite , et moi j'en sortirai. »
A la frontière, les policiers espagnols rebroussèrent chemin et l'expulsée, en se livrant à ces blasphèmes, put, sans contrainte, mesurer l'immensité du désastre.
Il était aussi complet que foudroyant. C'est à peine si Margot en avait sauvé une centaine de douros.
Aux tortures morales endurées, se joignait la souffrance physique, résultat de la flagellation qu'il avait fallu subir.
Margot était méconnaissable sous cette perruque, préférée blonde ainsi, pour lui permettre de dérouter les bas fonctionnaires parisiens chargés de veiller à la santé publique.
Car Paris allait revoir l'empoisonneuse, non plus dans les débauches opulentes, mais dans l'infamie des milieux oti l'on bat son quart avec l'épouvante de la rafle.
Marguerite empoisonnerait encore, c'est sûr; seulement, après Georges Dupont, le prince Paul, Enrico Funozas, pour ne citer que les plus marquantes des victimes, ce serait désormais les passants racolés un peu partout.
Pour une autre que Margot, le châtiment, peut-titre, eût porté ses fruits, et la leçon engendré le remords.
Mais avec elle, c'était folie de Tespérer.
Sa ruine, sa honte, ces cuissons vengeresses par toute cette chair à plaisir redoutable, meurtrière, et surtout, oh! oui, surtout, ces ciseaux grinçant dans la royale chevelure, avaient exacerbé, exaspéré, à l'extrême, le désir effroyable de salir encore et toujours. La salissure changerait de cadre, simplement.
Mais il fallait attendre que la toison magique repoussât... 0 rage! ne pouvoir, de suite, au saut de ce train qui l'emportait vers la Capoue moderne, se ruer au premier venu, pour le contaminer!
Et, par manière de consolation, la coquine se reportait à tout le mal perpétré victorieusement depuis tant de mois.
Ah! le fils de l'alcade! il avait eu vite son compte, celui-là, et on lui avait fait bonne mesure!... 11 s'était tué? Le père était fou? La hancée au cloître? Eh bien, après? Est-ce qu'elle n'adorait pas, elle, Robert Romieux? Est-ce -que son délice n'eût pas été de cacher sa vie, avec lui, à Villesnes, quand Edin-Pacha, le prince d'Orient, lui avait inoculé le virus maudit?... On lui avait tué son bonheur, à Margot : elle massacrait celui des autres!
Et ce n'était pas Uni !.., Non.
Margot tira sa bourse, fit sa caisse.
Les frais de voyage, l'achat de la perruque, d'autres dépenses absolument forcées, avaient, on s'en doute, diminué de façon considérable le modeste pécule.
La voyageuse frissonna.
Comment vivre, manger, avoir un abri sur jusqu'au jour où elle reprendrait le poste d'ignominie, cette fois dans le plus repoussant des bataillons du vice ?
Un nouveau blasphème monta vers le ciel
Est'<ce que c'était possiI)le, cela, que Marguerite de Perles, dans un mois ou deux, ou trois, eût faim, elle qui, huit jours avant, avait encore chef de cuisine et tout ce qui s'en suit?
Dans ce coin de compartiment, tandis que le train filait à toute vitesse, elle eut peur.
Et alors, ayant eu peur, instinctivement, elle se reporta aux loinlains jours de pure quiétude.
Ses yeux se voilèrent.
Personne ne la voyant, Margot pleura...
Ces larmes auraient pu avoir pour vertu de lui montrer sa déchéance sans exemple, mais ne procédant que de la lâcheté, ne firent point de miracle.
Margot se rappela brusquement son enfance, son adolescence, rue de Lancry, dans le magasin de reliure, et, pour la première fois, depuis longtemps, longtemps, l'image de ses morts se dressa devant elle.
Elle baissa la tête, se sentit réprouvée du brave homme et de la digne femme qui l'avaient bercée, vue grandir, suivie dans la vie avec tant de joie de la savoir jolie, séduisante.
Mais les morts, quand il faut, ne donnent pas de pain !
Et ce fut alors que, réduite à l'impuissance, redoutant la pire des misères pourtant, elle ne désespéra point tout à fait, car deux figures, deux silhouettes, dans les lointains du passé, ne se détournaient pas de la maudite :
— Lazare !... Morizeau !... murmura-t-elle.