‹ Les avariésChapitre 43 sur 44 · L ENQUETE · texte numérisé non relu

L ENQUETE

Rue de Fleurus, de Largohénec, lui, ne décolérait pas. Son exaspération était indescriptible.

Ainsi frappé dans son honneur, son orgueil, il se perdait en conjectures toutes plus martyrisantes les unes que les autres.

N'auraifc-il pas enfin la clé de l'horrible mystère?...

Donc, Valentine de Largohénec, au mépris de tous ses devoirs, de toutes les conventions sociales, avait abandonné le toit conjugal!- Comment cela se pouvait-il ?

Le capitaine de vaisseau ne se disait en aucune façon que ses propres devoirs avaient été méconnus, que cette Valentine de Vaudray qu'il avait fait le serment de rendre heureuse lui devait, au contraire, les pires déceptions. Au lieu de se mettre en présence des griefs qu'il avait, par son indifférence, sa froideur, accumulés dans l'esprit de sa femme, il ne voyait que cette disparition, cette fuite, dont la pensée, au loin, dans les Antilles, jamais ne l'avait eflleuré.

Dites-donc, m'sieur, j'ferai pas tant d'raanières, moi. Écoutez. (Page 630.)

Ce qui l'humiliait à l'extrême, c'était de constater ce dédain méprisant de Valentine, partie sans s'abaisser à donner une seule raison, sans paraître vouloir justifier, du moins, sa conduite.

Cependant, plus il y songeait, plus il se persuadait qu'il ne se pouvait point que les meubles qui l'entouraient ne recelassent quelque indice de nature à le mettre sur la voie.

Dominé par cette conviction, Henri de Largohénec se mit à la besogne, LiY. 79. Les Ayariks. Liv. 79.

et, frémissant de l'âpre impatience qu'on devine, commença les recherches.

On voit d'ici cet homme, ce mari, faisant mouvoir, avec ce tremhlement, les clés dans les serrures, ouvrant les tiroirs, les vidant, en interrogeant le contenu.

11 lui semblait bien toucher au but; un pressentiment lui disait que le secret de son déshonneur allait éclater bientôt.

Cependant, il ne trouvait pas.

Blême, une sueur glacée ruisselant à son front, de Largohénec poursuivit son labeur lancinant.

Il trouverait ! 11 fallait qu'il trouvât...

Et alors, quand il aurait trouvé, ce serait terrible l...

Maintenant, toutes les pièces de l'appartement se caractérisaient d'un désordre sans nom, présentaient un fouillis inexprimable. On eût juré que des cambrioleurs avaient passé par là, tant ces papiers à profusion, gisant un peu partout, y avaient été jetés, éparpillés avec fièvre.

Découragée il s'arrêta, s'écroula dans un fauteuil. Est-ce que ses recherches étaient destinées à l'insuccès? Est-ce qu'il ne percerait pas enfin le torturant mystère ?

Et, alors, soudain, il se rappela que Valentine, aux lointains jours de cohabitation, serrait volontiers dans certain chiffonnier en bois de rose la correspondance de ses anciennes amies de couvent.

Ce chiffonnier occupait le boudoir.

De Largohénec y bondit. Mais le petit meuble semblait vouloir prolonger l'atroce énigme, car ce qu'il fallait pour l'ouvrir n'y attenait pas.

Mince obstacle ! De Largohénec brisa le meuble délicat, et, comme un fou, agenouillé sur le tapis, les yeux hagards, il commença le tri.

C'étaient bien des lettres d'amies ne présentant pour lui aucune sorte d'intérêt.

Mais, tout à coup, il vit rouge :

— Qu'est-ce que c'est que ça?...

Il parlait haut comme si, dans cette demeure déserte, quelqu'un néanmoins eût pu l'entendre

Il froissait, dans ses mains crispées, le papier révélateur.

Ce papier qui, brusquement, illuminait les ténèbres, c'était le télégramme que madame de Largohénec avait, certain jour, adressé à Pierre de Vaudray, son frère, télégramme ainsi conçu :

« Viens immédiatement, suis affolée. Mère partie cette nuit avec mon enfant. Accours.... Maison Lefort, Chevrouse. »

Comment se trouvait-il là, ce télégramme, puisqu'il était signé de Valentine?

On se l'explique par ce fait qu'elle l'avait repris à son frère pour le détruire, le brûler, ainsi que d'autres papiers relatifs à son adultère aveo Gaston Richaud.

Il faut renoncer à dépeindre l'impression causée sur le mari par cette découverte.

Ce fut indescriptible.

De Largohénec tournait, retournait le fameux télégramme, lisant, relisant, et, sur son visage défait, se reflétaient les sentiments les plus désordonnés, que puissent exprimer des traits humains.

« Mère partie avec mon enfant. » Cette pin-ase, parfaitement lisil)lc, cependant, lui semblait ne pas exister^ être du domaine de la fantasma-, gorie.

— Avec mon enfant!... mon enfant, ne cessait de répéter, de râler, Henri de Largohénec.

Il était sinistre.

La haine venait de s'emparer de cet homme déjà irritable si facilement pour des riens, qui, maître absolu à bord de Y hnpavide , s'y était fait la réputation fâcheuse que l'on sait.

Si, à ce moment, Valentine, ayant le don d'ubiquité, eût pu se trouver tout à la fois, en Italie, et cachée, rue de Fleurus, derrière une tenture, elle eût, certainement, frissonné d'épouvante.

— Je suis désiionoré, déshonoré!...

Ce mot revenait sans cesse, et pour l'homme d'action qu'était le commandant, il ne pouvait y avoir deux partis à prendre.

Si quelqu'un ne tergiversait pas dans les situations graves de la vie, c'était assurément M. de Largohénec.

Il murmura :

— Maison Lefort, Chevreuse ; on doit pouvoir, je suppose, trouver ça. Chevreuse n'est pas loin, et la maison Lefort aura ma visite dans deux heures 1

Sa ligure changea d'expression.

D'abord, il n'avait pu concevoir la possibiHté de son déshonneur, de la tache imprimée par Valentine à ce nom dont il était si fier,

L'énormité de la faute commise l'avait trouvé incrédule. Mais il fallait bien se rendre à l'évidence : celait écrit. Et, si, chose improbable d'ailleurs, sa femme, quelque jour, essayait de nier, ce télégramme suflirait à la confondre, à l'écraser.

Maintenant, M. de Largohénec, tout à Tespoir de la vengeance, dressait ses batteries pour faire éclater sa justice, et, c'était décidé déjà, dût-il envoyer sa démission au ministre, justice serait faite.

Cela, il le jurait sur les mânes de ses aïeux.

Il arriva à Chevreuse par un délicieux après-midi, ne pouvant s empêcher d'être frappé de ce contraste entre le calme de la nature et le grondement de tempête de son cœur.

Mais cette impression fut passagère, car M. de Largohénec, on le sait, n'était rien moins qu'un sentimental.

A quelque distance de la gare de Saint-Rémy, il avisa, précisément, le piéton de la poste et l'aborda.

— Facteur, auriez-vous l'obligeance de me mettre sur le chemin de la maison Lefort ?

— Avec plaisir, monsieur.

Et le brave homme, particulièrement déférent, grâce à la rosette qui ornait la boutonnière du commandant, allongea le bras.

— Allez droit devant vous, monsieur. La villa de la sage-femme est même au fond de la vallée.

De Largohénec tressailht. Madame Lefort était la sage-femme même!... Eh bien, il s'en était douté.

— Merci, facteur.

Dans le trajet, il essaya de maîtriser les sentiments désordonnés qui l'agitaient, et ce, dans l'intérêt même de sa cause, des représailles terribles qu'il comptait exercer par la suite.

Il arriva, poussa la grille de l'habitation rustique, et madame Lefort vint au-devant de lui, assez intriguée de recevoir la visite d'un monsieur dont l'extérieur en imposait à ce point.

• — ■ Madame Lefort, sage-femme, n'est-ce pas?...

— En personne. Donnez-vous, monsieur, la peine de me suivre.

— Volontiers, madame, d'autant mieux que notre entretien doit être extrêmement sérieux...

Ces paroles n'étaient guère faites pour diminuer la curiosité de l'accouchcuse, et son attention était grande, lorsque M. de Largohénec, assis dans un petit salon des plus modestes mais propret, prit la parole en ces termes :

— Madame, il y a quelques mois, une Parisienne, une jeune femme des plus aristocratiques est venue chez vous pour y séjourner...

— Cela se peut, monsieur...

— Pour y séjourner... et accoucher clandestinement d'un enfant que la grand'mère, ensuite, a fait disparaître?...

— Cela se peut encore.

Henri de Largohénec était déconcerté. Le tour que prenait la conversation ne lui promettait pas, en effet, grand succès. Il faillit sortir aussitôt du calme qu'il s'était imposé.

— Madame, je vous ferai remarquer que la démarche que j'effectue aujourd'hui, en ce moment, auprès de vous, est, à mes yeux, d'une importance capitale et que vos réponses me semblent singulières...

Très poliment, mais d'une voix ferme, la sage-femme opposa :

— Je ne puis guère, monsieur, répondre autre chose...

— Même quand vous saurez mon nom?...

M. de Largohéncc tira de sa poche un coquet porte-cartes et sous le regard de madame Lefort plaça le rectangle de bristol.

Celle-ci, de nouveau, déroutant les prévisions du visiteur, déclara :

— Monsieur, le nom que vous me faites l'honneur de me donner m'était inconnu jusqu'ici...

— Allons donc!

— Je vous l'affirme.

— C'est inadmissible. Je vous dis, moi, qu'à l'époque en question, une dame a accouché chez vous, par votre ministère, et que cette dame était ma femme, s'appelait madame Henri de Largohénec.

Il parlait de très haut, le commandant, sur un ton sec, cassant comme toujours, et il s'aperçut, à l'expression du visage de madame Lefort^ qu'il faisait fausse route.

Il se rappela l'adage bien connu, qui dit qu'on prend les mouches bien plus facilement avec le miel que le vinaigre, et se radoucit.

— Vous me sentez, madame, dans une situation aussi pénible que délicate, et je vous prie, je vous adjure d'être sincère... Vous avez accouché madame de Largohénec?

L'interlocutrice se recueillit un instant, puis :

— J'ai dû le faire, en effet, car le doute ne m'est guère permis à cet égard. Mais j'ignore le nom de ma cliente...

— Et il est d'usage que vous donniez vos soins à une mère dans ces conditions-là?... A qui, voyons, prétendez-vous le persuader? Pas à moi, toujours?

— Écoutez, monsieur... Je me rappelle, à présent, les choses très exactement. La personne exprima le désir de cacher son état civil... Or nous autres, sages-femmes, nous avons l'habitude de ces sortes de mystères et

nous nous gardons bien d'aller à leur encontre... Notez ceci, d'ailleurs, dans le cas contraire, alors que j'aurais su, avant d'avoir l'honneur de vous connaître, l'entière vérité, je me serais retranchée, impitoyablement, derrière le secret professionnel.

M. de Largohénec était consterné.

Il n'avait pas prévu cette complication, ce qui le conduisit à une offre blessante pour madame Lefort.

Le mari de Valentine insinua que le respect du secret professionnel céderait peut-être la place à un sentiment plus pratique, quelques bons billets de banque exhibés y aidant.

Mais la sage-femme eut le sourire de hauteur qui convenait.

— N'insistez pas, monsieur. C'est inutile... Je regrette de ne pouvoir vous fournir aucun point de repère, mais c'est ainsi. Je n'y puis rien.

Il n'y avait pas à dire : M. de Largohénec avait fait buisson creux, et contre toute attente, contre toute prévision.

On eût été, dans son cas, vexé à moins.

Sans dissimuler sa déconvenue à madame Lefort qui l'observait attentivement, il prit congé de celle-ci, dans la plus grande perplexité sur les moyens à employer désormais pour qu'aboutît son enquête.

A qui s'adresser maintenant ? La seule personne en mesure de le renseigner venait de lui opposer une fin de non-recevoii* absolue !

De Largohénec se retirait donc dans un état d'esprit des plus sombres, refranchissait, furieux, la grille de la maison Lefort, quand il fut interpellé :

— M'sieur! M'sieur!...

Il tourna vivement la tête : une servante au minois déluré plein de malice campagnarde, après s'être assurée que la sage-femme, sa maîtresse, ne la voyait pas, clignait de l'œil au partant.

C'était la même qui, dans le temps, avait été l'un des témoins du drame poignant vécu dans la maison Lefort par Valentine de Largohénec, Pierre de Vaudray, son frère, et Ic^ur mère, la môme qui pensait : « N'en v'ià des gens qu'on pourrait faire cracher de l'argent !... »

C'était Toinette ! Avec celle-là, il y avait delà ressource.

M. de Largohénec flaira l'aubaine.

La mauvaise fille, d'un air mystérieux, lui glissa à l'oreille :

— Dites donc, m'sieur, j' ferai pas tant d' manières, moi. Écoutez.

Le commandant ne trouva rien de mieux, pour encourager ces dispositions favorables, que de mettre la main à la poche.

— Tiens, la fille, tu t'achèteras un ficha et tu n'en plairas que davantage à ton galant.

Toinette rougit de plaisir, remercia, puis :

■ — Un seul homme, dans le pays, aurait pu vous renseigner en plein sur le pot-aux-roses, mais il est mort.

— Va-t'en au diable, alors ! Me voilà bien avancé ! Comment s appelait^ il, cet homme ?

— C'était M. Monier, le délégué cantonal, l'agent d'affaires. Une fouine, m 'sieur, une vraie fouine 1

A ce moment tous les mauvais instincts de cette paysanne vicieuse étaient en joie. Il y a de ces natures où ils s'épanouissent librement.

Mais, somme toute, puisque Monier n'était plus de ce monde, à qui s'adresser, dès lors?

Avec une logique rigoureuse, Henri de Largohénec se dit qu'il pouvait toujours, en attendant mieux, faire jaser Toinette, qui montrait une bonne volonté si évidente.

Et la roublarde, en effet, dans son jargon villageois, le servit à souhait, pour ce qu'elle savait.

M. de Largohénec la but.

Et au fur et à mesure' que Toinette déviciait l'échevcau de ses révélations, la haine amassée dans le cœur de l'officier de vaisseau pour cette femme et cet enfant se promettait satisfaction de plus en plus.

C'est delà servante qu'il apprit le sexe de l'enfant, le supplice de Valentine devant le berceau vide, l'exphcation terrible qui s'en était suivie entre elle et madame de Vaudray, Pierre présent, et, enfin, la détente heureuse qui s'était produite chez les deux femmes.

Allons, il n'avait pas fait chou-blanc en venante Chevreuse ! Et ce n'était qu'un commencement, à n'en pas douter, car cette gale de Toinette, maintenant, insinuait :

— C'est vrai, m'sieur, qu'Monier est sous terre, mais il y a un moyen d'en savoir bçn plus qu'j'en ai dit.

— Lequel? la fille... Tiens, tu ajouteras une jeannette au fichu.

Une pièce d'or luisit aux doigts de M. de Largohénec pour passer dans ceux de Toinette, qui rougissait de surprise joyeuse.

Avec des arguments de ce genre, le « m'sieur, » dame, méritait considération et soumission !

Alors la servante articula :

— A vot' place, moi, m'sieur, j'irais dîner à l'auberge du Clou d'Or, à l'entrée du pays, près de la gare...

— Pourquoi ça?...

— Eh bé ! parce que j'ai une idée que les livres en savent long sur ce qui intéresse m'sieur...

D'abord, M. de Largohénec ne saisit pas.

Sa déconvenue chez madame Lefort avait été suivie immédiatement d'une abondance telle, quoique relative, de détails, de découvertes, que sa joie mauvaise le bouleversait.

Il demanda à Toinette de s'expliquer, à quoi, bien entendu, la roublarde obtempéra de suite.

Finement, gaillardement, elle apprit à Henri de Largohénec :

— C'est à l'auberge du Clou d'Or que descendait le monsieur qui se disait le papa de l'enfant.

Du coup, le mari de Valentine manqua défaillir... Il tenait sa vengeance, ou presque !...

Cette fille, vraiment, lui avait été précieuse. On pouvait se montrer généreux en plein. Aussi demanda-t-il :

— Dis-moi, petite : est-ce que ton amoureux t'épousera?

— Dame, m'sieur, avec ces brigands d'hommes, v' savez, on peut jamais savoir...

— Eh bien, si ton gaillard te conduit devant M. le maire, tu auras ton cadeau.

— Merci ben, m'sieur. Oh! merci ben!'

Et Henri de Largohénec s'éloigna, tandis que Toinette lui faisait l'admirative révérence qu'on suppose.

L'auberge du Clou d'Or riait de toutes ses fenêtres aux volets verts et repeints récemment.

C'était, dans la vallée, l'heure délicieuse du soir naissant.

Mais le mari de Valentine goûtait peu, et pour cause, la poésie du lieu.

Il se dirigea rapidement, pris d'une sorte de fièvre, vers l'auberge.

Son cœur battait à rompre sa poitrine; son front brûlait.

Enfin probablement il allait savoir le nom de l'homme qui, en faisant mère Valentine de Largohénec, avait couvert le sien de boue ?

11 entra dans la petite salle, et, comprenant que son trouble le pouvait desservir, lui devenir nuisible, il mit un peu d'ordre dans ses pensées.

Un domestique s'empressa.

— Vous, allez me servir à dîner... Les maîtres de l'auberge sont-ils là?

— Mais oui. Voici justement la patronne.

Une femme d'un certain âge parut, et M. de Largohénec, ayant improvisé un menu convenable, exposa ce qui l'amenait.

Elle était favorablement disposée par le profit en perspective. Tandis

Henri de Largohénec n'en croyait pas ses yeux. (Page 637.)

que la domestique tordait le cou à un poulet, l'enquêteur tragique, pour arriver à ses fins, usa d'un stratagème :

— Figurez-vous, madame, que vous seule pouvez me donner un renseignement dont j'ai le plus pressant besoin...

— De quoi s'agit-il, monsieur?

— De ceci. Je suis à la recherclie de quelqu'un, dans l'intérêt même de ce quelqu'un, dont la personnalité m'est inconnue, et que vous avez hébergé, logé^ je le liens de bonne source.

Liv. 80. Les Avariés. Liv. 80.

— Vous ignorez son nom?

— Je l'ignore, et c'est pour le savoir que j'ai recours à votre obligeance.

Sans défiance, la femme répondit :

— Elle vous est acquise d'avance.

Alors, tranquillement, remis en possession de tout son sang-froid, de Largohénec ajouta :

— C'est pour un héritage dont la personne en question est à cent lieues de se douter...

A ce mot d' « héritage », l'aubergiste tomba dans le piège, et, croyant bien faire :

— Mes livres sont là. Si vous désirez les consulter?...

— Je ne désire pas autre chose, madame.

Déjà, la femme s'éclipsait pour, aussitôt après, revenir avec Içss registres convoités.

De Largohénec refoula une exclamation joyeuse, et, sans s'inquiéter de l'omelette qui refroidissait sur la table, il parcourut, feuilleta.

— A quelle époque ce monsieur aurait-il séjourné au « Clou d'Or »? demanda la femme.

— Il y a quelques mois environ.

— Alors c'est ici qu'il faut chercher.

Et elle désigna une série de pages se suivant.

Le mari de Valentine, d'un regard luisant de curiosité, fit les investigations indispensables, le rapprochement qui s'imposait, et, tout à coup, réprima un cri de triomphe et de particulière surprise.

l\ yenait de lire ce nom : Gaston Richaud, suivi de cette indication : domiciUé rue Blanche, 150, Paris.

Le 4oute était permis d'autant moins que personne autre à l'époque susdite, n'avait couché une seule nuit à Tauberge du « Clou d'Or ».

Henri de Largohénec songea :

— L'amant de Valentine, le père de l'enfant, c'est Gaston Richaud, mon cousin... Ah! le coup est par trop rude!...

Ses yeux eurent un éclair de haine effroyable, que la bonne femme, en train de remporter ses livres, ne vit pas.

— A nous deux, misérable ! murmura de Largohénec.

Mais comme la servante s'étonnait du peu de cas qu'il faisait de ce dîner tout prêt, il daigna, pour la forme, y toucher, n'en paya pas moins largement, et prit le train du retour, en se disant :

— Je reviendrai demain...

On se rend compte des réflexions qui l'assaillirent pendant que la vapeur l'emportait vers Paris.

D'abord, il se félicitait de la rapidité avec laquelle son enquête avait marché. Si, au premier lieu, il avait eu une déception, il s'était joliment rattrapé après.

Ensuite, il se préparait à faire un exemple terrible, à tirer de Gaston Richaud la plus éclatante des vengeances.

Mais avant de se transporter rue Blanche, se défiant de trop de précipitation, Henri de Largohénec tenait, de manière essentielle, à savoir dans quelles conditions la naissance de l'enfant avait été déclarée.

C'est pour cela, pour éclaircir ce point intéressant, qu'il reprendrait, le lendemain, le chemin de Chevreuse.

Il ne dormit pas, tant son exaltatation était profonde...

Ainsi, l'amant de Valentine appartenait à sa parenté à lui.

Gaston Richaud ne lui en apparaissait que plus coupable, plus odieux.

Il ne cessait de répéter dans son délire :

— L'infâme!... L'infâme!... Je le tuerai... Je le tuerai.

Le lendemain, fidèle à la promesse qu'il s'était faite, Henri de Largohénec retourna à Chevreuse.

L'instituteur Marx était toujours secrétaire de la mairie, et se coiffait encore du même fez vieux, crasseux, dégoûtant.

Le mari de Valentine trouva dans l'exercice de ses fonctions l'ami de feu Monier, Témérité coquin, et fut reçu avec toute l'obséquiosité, toute la platitude qu'on suppose.

De Largohénec était extrêmement ému. Il y avait de quoi, il faut bien l'avouer.

— Je suis M. Henri de Largohénec, capitaine de vaisseau, commandant de V Impavide, attaché au port de Toulon.

Marx s'inclina le plus bas possible, et, attentif à marquer toute sa déférence :

— J'ai l'honneur, commandant, de me mettre à votre disposition. Il se précipita vers un siège, l'avança.

De Largohénec cherchait ses mots. Le fait est que ce qui l'amenait n'était pas précisément facile à dire.

L'autre attendait, le regardant, quelque peu impressionné de son attitude grave, solennelle.

Enfin, de Largohénec se décida :

— Il est dans ia vie, monsieur le secrétaire, des circonstances au plus haut point douloureuses, et l'homme d'honneur que je suis traverse une de ces épreuves sans nom...

La plus vive surprise se peignit, naturellement, sur le visage de Marx.

Il se donna l'air de quelqu'un qui se croit obligé de manifester un intérêt sympathique, apitoyé, et songea : « Oii diable veut-il en venir? »

Le mari de Valenlinc fit une pause, passa la main sur son front, et, avec effort :

— Ma femme, madame de Largohénec, a oublié tous ses devoirs, engendré dans la faute, le crime, et la mairie de Giievreuse en a la preuve.

Maintenant, le secrétaire s'expliquait beaucoup mieux la solennité étudiée, en sa tristesse, du visiteur.

Interloqué pourtant de sa déclaration, Marx, liistoire de dire quelque chose, balbutia :

— Commandant, êtes-vous sûr?...

— Absolument, [ertinemnicnt sûr.

— Et... vous désirez?

— Avoir sous les yeux la preuve existant de l'adultère. Marx tressaillit, prit un air important, et, scandant les mots :

— Ce que vous désirez, commandant, c'est consulter les registres d'étatcivil?...

— C'est cela môme, monsieur le secrétaire.

Marx accentua son air d'importance, assujettit sur sa tête le fez sans âge dont il ne se séparait point, fit : « Hum! Hum!... » et, cependant que M. de Largohénec grillait d'impatience, le secrétaire déclara :

— Vous concevez sans peine, commandant, que je ne puis, sur une simple demande verbale, comme cela, tout simplement, déférer à votre désir... Le premier venu, dans ce cas, serait en droit de fourrer son nez au milieu des écritures les plus probantes, les plus sacrées, qui soient... Cela tombe sous le sens...

M. de Largohénec ne dut pas très bien saisir, et Marx demanda :

— Avez-vous en votre possession, sur vous^ en ce moment, une pièce attestant, de manière irréfutable, que vous êtes bien M. de Largohénec, et, que, par conséquent, dans le cas si grave qui nous occupe, je ne puis vous refuser, moi, secrétaire de la mairie de Chevreuse, communication des livres?...

— Parfaitement.

Le mari de Valcntinc, en eflet, montrait son livret de famille.

— C'est différent. Vous êtes en règle, commandant.

Ma^x se leva, alla à une armoire, l'ouvrit et en tira un lourd' registre.

— Pouvez-vous m'indiquer la date approximative de cette naissance?

— Approximative? oui.

Et de Largohéncc s'exécuta.

Il haletait, suivait du regard tous les mouvements du secrétaire, et, sans aucun doute, à celte minute précise, cet homme était à la torture.

Enfin, Marx, lui faisant signe d'approcher, lui mit sous les yeux, la page mémorable qui porpéluait son déshonneur.

— Voyez commandant... A cette date un enfant, da sexe masculin a fait l'objel d'une déclaration, et cette déclaration porte qu'il est né de phrc et 7ncre incon?ius...

Henri de Largohénec se pencha, crispant le poing, 11 venait de pâlir horriblement...

Marx donna à cette émotion trop légitime le temps de se calmer quelque peu, puis :

— 11 ne peut y avoir aucun doute : c'est bien le même petit être que celui...

Le secrétaire s'arrêta, pris d'une pitié véritable pour l'homme qui l'écoutait avec ce hochement de tôle.

Il poursuivit au bout d'un moment :

— Voyez encore : l'enfant marchera dans la vie sous un simple prénom : Emmanuel !

— En eiïet...

Henri de Largohénec demeura pensif. Un silence tomba. Mais soudain, Marx fit un mouvement, poussa un léger cri :

— Attendez donc !...

11 venait d'apercevoir au bas de la page où était consignée celle naissance, un signe conventionnel qui lui était bien connu, et son regard courait à un feuillet moins ancien, postérieurement rempli.

— Parbleu ! le fait me revenait en mémoire... Commandant, après coup, l'enfant a été reconnu par son père, et il s'appelle Emmanuel Richaud... Regardez.

Henri de Largohénec n'en croyait pas ses yeux.

Ecrasé, il restait sans parole, sentant bouillonner en lui la plus iin|)lacable des haines contre le cousin qui avait à ce point rafhné l'outrage.

11 put enfin recouvrer l'usage de sa voix, et, désireux niainlenant de se renseigner sur une particularité non moin^ essentielle, il demanda :

— Monsieur le secrétaire, cet enfant, il a bien disparu, n'est-ce pas, de la villa Lefort où il était auprès de sa mère, mon indigne et criminelle épouse?... Ce rapt, dans un petit pays comme le vôtre, dut, j'imagine, faire quelque bruit?

— En effet...

— Ce fut ma propre belle-mère qui enleva l'enfant... Pourriez-vous me dire si celui-ci fut retrouvé par les amants, reparus, peu de temps après. Villa Lefort?...

— Pour cela, commandant, je puis vous afTirmer que non. De Largohénec baissa la tête.

Il avait, certes, la preuve irrécusable de son déshonneur, il savait oii souflleter Richaud ; mais Valentine, mais l'enfant sorti de ses entrailles et qu'il exécrait, oij pourrait-il, ensuite, les joindre?...

Là était sa pensée dominante, lorsque, bouleversé par la colère et la honte, il prit congé du secrétaire de la mairie de Chevreuse, après lui avoir adressé un douloureux remerciement.

Rentré rue de Fleurus, Henri de Largohénec débattit, ce soir-là, la question de savoir s'il ne tuerait pas comme un chien son cousin Gaston Richaud.

Il eut la tentation de s'armer d'un revolver et de brûler, sans expHcation, la cervelle à l'amant de sa femme.

Mais, tout de même, le capitaine de vaisseau, ayant longuement réfléchi, trouva ce parti indigne de lui, des traditions de l'élite à laquelle il se vantait d'appartenir.

Non : il provoquerait Richaud, s'en délivrerait loyalement, car dans cette rencontre, bien sûr, tous les droits, pensait-il, étant de son côté, il ne se pouvait pas qu'il ne fût victorieux.

C'est sous l'empire de cette espérance tragique que M. de Largohénec, le lendemain, prit un fiacre et se fit conduire 150, rue Blanche.

Comme la voiture stoppait et qu'il s'engageait dans l'escalier, la concierge se montra :

— Monsieur demande?...

— Je vais chez le locataire du premier, mon cousin Gaston Richaud.

— M. Richaud est absent de Paris.

— Et la domestique ?

— Il n'y a absolument personne chez M. Richaud !

— Et ses pupilles?... J'ai besoin de connaître la résidence actuelle de mon parent...

— Qu'à cela ne tienne ! Puisque Monsieur est le cousin de M. Richaud, je puis le satisfaire.

Henri de Largohénec respira, et la concierge laissa, tomber ces mots :

— Hôtel délia Porta-Rossa, Florence.

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