‹ Les avariésChapitre 6 sur 44 · DES LARMES AU SOURIUE · texte numérisé non relu

DES LARMES AU SOURIUE

Tandis que Margot se vengeait si férocement de la faute, du crime presque, qu'avait' inconsciemment commis Edim Pacha, la vie, à Paris, charriait pour Georges tout un cortège d'alternatives inquiétantes^ consolantes et, par-dessus tout, extrêmement troublantes.

Nous l'avons vu, Georges Dupont, puissamment réconforté par le bon et franc accueil que lui avait réservé sa fiancée, avait violemment donné du pied dans ses idées noires.

Avec un parti pris de commande, il s'était à moitié persuadé du peu d'importance que pouvait avoir pour lui sa lugubre aventure et, de tout cœur, n'avait plus songé qu'à l'avenir tout de charmes et de bonheur qu'Henriette lui permettait d'espérer et d'entrevoir.

Lorsque le fiacre le déposa devant sa porte, il était à peu près redevenu le bon gros jeune homme naïf et heureux de vivre de la veille et ce fut quatre à quatre, le cœur allégé, presque cicatrisé, qu'il grimpa les deux étages qui conduisaient à l'appartement de sa mère, dans lequel deux chambres et un cabinet de toilette lui avaient été réservés.

Lorsqu'il pénétra dans sa chambre, il poussa un soupir d'immense soulagement.

11 se plut à laisser son regard errer, après tant d'heures semées de mystérieux et troublants événements, sur chacun des meubles, des bibelots familiers qui, du coup, devenaient, pour lui, autant d'intimes et chers témoins consolants de sa vie prude et pratique de jeune homme rangé.

En quelques secondes, tout son passé lui apparut.

Et cet appel au déjà vécu laissa planer sur son esprit tourmenté comme une traînée salutaire de bonheur réconfortant.

En tas, il jeta sur son lit son pardessus, son habit, ses gants, son chapeau et, après avoir endossé un coquet veston de chambre, se disposa à aller embrasser sa mère.

Comme il allait sortir delà pièce on frappa à sa porte.

C'était la femme de chambre de madame Dupont qui venait l'informer que celle-ci le demandait.

Georges s'empressa de se rendre dans le petit salon où se trouvait sa mère qjii, dès qu'elle l'aperçut, lui demanda :

fleiirielte, sentait comme une doulelir atroce lui étreindre le cœur... (Page 39.;

— Tu n'es pas rentré cette nuit ?

Georges, quelque peu interloqué par cette interrogation et gcné par lé ton de voix sur lequel elle était formulée, répondit :

— Non, c'est vrai, mère, je rentre à l'instant.

— Tu as dîné en ville^ hier soir?

— Oui, mère.

Liv. 5. Les Avariés. Liv. 8.

— Chez qui ?

— Avec des amis...

— Quels amis ?

— Pierre de Vaudray, de Serres, Lormeuil, Picard...

— Vous étiez entre liommes ?

— Non, il y avait des femmes... Et puis, j'aime mieux te le dire franchement maintenant que c'est fait, j'ai enterré ma vie de garçon... Oh! ne crois pas que je me sois amusé, non, ni que ce soit par goût... Mais tu comprends, si j'avais failli à cette stupide habitude on se serait moqué de moi... c'est déjà bien assez de ne pas avoir une maîtresse à la mode... Et puis, je suis un homme... Je vais me marier... je ne peux pourtant pas être toujours comme un petit garçon.

— Et ce dîner s'est prolongé?...

— Jusqu'à trois heures du matin.

— ■ Et de trois heures du matin à maintenant?...

Quelques secondes de silence s'écoulèrent, puis Georges, en hochant la tête, le regard malheureux, murmura :

— Oui, maman, pour la première fois, j'ai cédé.

— Tu as profité des bonnes grâces d'une de ces gourgandines...

— Ohl mère 1...

— A la veille de te marier !

— Mais, d'avoir profité, comme tu dis, de ces faveurs-là, cela n'atteint nullement le sentiment que j'éprouve pour Henriette...

— Je le devine aisément... Ce qui est plus grave, c'est que tu t'es exposé malgré mes conseils discrets, ceux mêmes qu'aurait pu te donner plus énergiquement ton père, et malgré les recommandations du docteur...

— Oh! mère, ce n'est pas parce qu'une fois...

— Ce n'est pas à moi de parler, avec toi, plus longuement, de cet incident..

Je me borne à souhaiter que tu n'aies pas plus tard à te reprocher d'avoir profité d'une hospitalité vulgaire... Tu l'as dit tout à l'heure, tu es un homme et tu es libre de faire ce que bon te semble de la santé qu'à grand peine et au prix de quels dévouements j'ai réussi à te donner... Tu as eu tort de céder à une fantaisie...

— Ah! j'aurais bien voulu te voir à ma place, toi!

— Georges, tu oubhes que je suis ta mère I...

— Je te demande pardon.

— Le docteur te l'avait cependant bien dit et redit : il n'est pas toujours prudent d'accepter ainsi les faveurs de ces femmes-là.

— ir- Oui, c'est vrai, mais celle-là...

— Celle-là est peut-être plus à craindre que les malheureuses qui rabaissent l'amour à la hauteur d'une profession.

— Oh ! maman, voyons, une femme qui a un si bel appartement, qui connaît tout Paris...

— Ce n'est pas une raison... J'ai connu sous l'Empire une actrice qui, elle aussi, connaissait tout Paris, et je te prie de croire que tout Paris ne s'en est pas flatté au bout de quelques mois... Elle devait cela à un Turc qui, en même temps qu'un colHer de perles, lui fît un autre cadeau terrible... Ton père la connaissait bien, cette histoire... Il connaissait aussi celle des malheureux qui payèrent bien cher, par la suite, un plaisir d'une seconde... Grand Dieu ! que de ménages désunis, que d'amours brisées... Enfin !... espérons que tu n'auras rien à te reprocher...

— Oui, espérons-le... répéta Georges, qui, après les paroles qu'il venait d'entendre, se sentit repris tout entier par cette peur étrange et complexe du matin...

Sa mère venait de lui ouvrir de très tristes horizons et, sans le vouloir, de pronostiquer presque la nature de la vengeance dont parlait Margot.

La fameuse lettre de cette lille lui revint en mémoire.

11 sentit son cœur battre précipitamment... Une angoisse folle le saisit à la gttge. .

Un tremblement convulsif le secoua.

D'un bond, il se leva. D'une voix blanche, il appela :

— Maman!

Sa mère, qui à pas lents se dirigeait vers sa chambre, frappée par l'intonation de cet appel, se retourna et s'empara des mains que lui tendait son fils.

— Qu'as-tu? questionna-t-elle en le fixant.

— J'ai... j'ai... balbutia Georges, que tu m'as fait très peur... à l'instant... et, d'autant plus, que mon aventure de cette nuit m'a laissé un très mauvais souvenir... oui, très mauvais... Ce matin, j'ai été voir Henriette; alors, elle a été si gentille, si tendre, si bonne que ça m'avait un peu réconforté... Et puis, tu m'as parlé... et me voilà, à nouveau, sens dessus dessous.

Et, tout en prononçant ces paroles, le jeune homme se laissait aller au trouble qui envahissait son esprit chaque minute davantage.

Si bien que, lorsqu'il s'arrêta de parler, il éprouva le besoin de s'asseoir, de s'effondrer dans un fauteuil.

Sa mère, en le voyant dans cet état, ne put s'empêcher de laisser percer sa colère.

— Ah ! te voilà dans un joli état !... Autant tu as de la force de canicLère

lorsqu'il s'agit de lutter pour la vie matérielle, autant tu es désemparé lorsque ton cœur ou ton âme se trouvent en butte à des difficultés sentimentales. Allons, parle, que t'est-il arrivé?

Alors, Georges, avec des gestes las, d'une voix mouillée, fit le récit de sa nuit, de sa nuit tout entière, éprouvant comme un soulagement à tout avouer...

Lorsqu'il eut terminé, il leva vers sa mère un regard empreint d'une lueur d'indicible douleur et d'indéfinissable anxiété.

Madame Dupont avait écouté le récit de son fils et, nous devons l'avouer, à son tour, elle se sentit déplorablement impressionnée, choquée, troublée par ce fait divers mystérieux dont Georges devenait le triste héros.

Mais, après réflexion, logique, et, âme simple incapable d'une lâcheté, d'une vilenie et ne pouvant par conséquent, un instant, supposer ce qu'avait été le crime de Margot, car c'était bien un crime qu'avait commis la féline créature, elle dit à son fils :

— La connaissais-tu, cette femme?

— Non. C'est à peine si j'en avais entendu parler.

— Alors, si tu ne la connais pas, si tu ne lui as par conséquent jamais rien fait qui puisse l'indisposer contre toi, comment et pourquoi veux-lu qu'elle se venge, qu'elle détruise ton bonheur. Voyons? il ne s'agit pas, comme ça, sans raisonner, de s'alarmera tort et à travers... Ça ne tient pas debout, cette histoire-là... Ta Margot est une folle, une hystérique, une éthéromane... Elle t'a écrit cette lettre-là par caprice, pour te dérouter... Ta situation de fiancé s'est prêtée à sa lugubre plaisanterie.

— Alors, tu crois, je ne dois pas m'inquiéter?

— Mais non. Fais-moi donc le plaisir de chasser de ta mémoire ce roman ridicule... n'est-ce pas?,^.

— Oui, tu as raison.

— Pense à ta fiancée, ça te réconfortera et ça vaudra mieux... Pense aussi à ta corbeille... As-tu questionné adroitement Henriette?

— Non... Mais je vais le faire... je déjeune avec eux.

— Aujourd'hui?

— Oui.

— Mais alors, dépêche-toi, malheureux, il est une heure presque...

— Je vais m'habiller... Alors, n'est-ce pas, il ne faut plus que je pense à tout ce fatras d'aventures?...

— Mais non, grand nigaud.

— Laisse-moi t'embrasser...

Et, comme un gamin, Georges se pendit au cou de sa mère, en disant, très ému :

— Ah 1 vois-tu, maman, si je ne vous avais plus, toi et Henriette, je ne sais pas ce que je ferais...

Sa mère liaussa les épaules.

— Je vais passer une jaquette et je file... Et Georges disparut.

Cette fois, le mallieureux était tout à fait réconforte...

Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il ouvrit la porte de sa chambre, de voir Pierre de Vaudray qui, en l'attendant, arpentait impatiemment la pièce, et dont les traits bouleversés dénonçaient chez le jeune homme une violente et douloureuse surexcitation.

Georges poussa un cri de surprise.

— Comment, toi, Pierre ?

— Oui, moi... Figure-toi...

— Qu'est-ce qui t'arrive ?

— Ah! mon cher, je suis bouleversé... Tiens, lis, je viens de recevoir ce télégramme, mon domestique me Ta apporté à la Cascade.

Georges ouvrit le télégramme et lut à mi-voix :

« Viens immédiatement, suis affolée. Mère partie cette nuit avec mon enfant. Accours... M"'* Lefort, Chevreuse.

» Valeistine. »

Mais, fit Georges, après avoir longuement pesé les mots du télégramme, je croyais ton beau-frère, après sa nomination de capitaine de vaisseau, parti pour les mers de Chine.

— Il est parti en effet... depuis un an...

— Alors, cet enfant...

— C'est pour moi, qui adore ma sœur, une nouvelle terrible. La malheureuse... Je vais aller tout de suite près d'elle... Je ne peux pas la laisser un jour de plus seule à côté de notre mère qui n'a jamais pu la souffrir... seulement, je suis un peu gêné... je puis avoir besoin d'argent... Je suis venu te trouver pour te demander si tu ne pourrais pas me prêter vingt-cinq louis.

— Mais, je crois bien... Ah ! mon pauvre ami... quelle triste nouvelle...

— Oui, ça me fait beaucoup de chagrin... beaucoup... Je n'ai pas vu ma sœur depuis quatre mois et, à cette époque, je ne me suis aperçu de rien... Enfin ! et toi, Margot?

— Bah ! n'en parlons plus... c'est une folie !...

— Tu sors ?

— ■ Oui, je vais déjeuner chez ma fiancée.

— Ah ! tu as de la veine, toi...

— Avec ça que toi...

— Oh! moi, va, ça n'est pas fameux... des dettes, pas d'autre issue qu'un mariage d'argent. Tandis que toi, tu es riche, tu n'as pas le cœur embarbouillé, tu aimes, tu es aimé, tu peux prétendre à toutes les joies : le mariage, la paternité...

— Avec ça que tu n'as pas le droit d'avoir les mêmes prétentions, toi ?

— Non, pas toutes... Enfin! je me sauve.

— Attends-moi, je descends avec toi...

Quelques instants après, Georges, ayant serré les mains de son ami, sautait dans une voiture qui l'emportait vers le bonheur... hélas éphémère...

Après avoir attendu Georges Dupont jusqu'à près d'une heure et demie, M. et madame Loches et leur fille allaient se mettre à table lorsque le jeune homme, en coup de vent, pénétra dans la salle à manger.

— Enfin, le voilà I s'écria le député en l'apercevant. Pour une fois, Georges, tu t'es fait attendre... Espérons qu'il n'en sera pas ainsi le jour du mariage,

— Oh! ce jour-là, non... Mais, je vous demande pardon.,, c'est ma mère...

— Oui, oui, ça va bien, embrasse ta fiancée et mettons-nous à table. Georges, après avoir salué madame Loches, s'approcha d'Henriette. Mais, à peine eut-il levé les yeux vers la jeune fille qu'il se sentit troublé

profondément par l'aspect du visage de celle-ci.

Henriette, en effet, n'était plus la souriante enfant d'il y avait une heure.

Ses traits étaient couverts d'un masque d'étrange mélancolie.

Georges crut découvrir dans le regard qu'elle lui adressait comme un reproche timide mais sévère. . .

Sa main qui se tendait vers Henriette resta quelques secondes indécise, puis, soudain, s'empara de celle de lajeune fille qu'il pressa contre son cœur et baisa tendrement sur le front.

Ce petit incident dura, nous pouvons le dire, le temps d'un baiser. Monsieur et madame Loches ne s'en aperçurent pas.

On se !uit à table.

La conversation, dont Georges fit d'abord tous les frais, roula sur les détails de la cérémonie prochaine du mariage.

Henriette, elle, toute à ses tristes pensées de jalousie, qu'avait fait naître la visite maladroite de son fiancé, le matin même, répondait vaguement, faisant de grands oiTorts pour essayer de cacher son trouble.

Son corps était là, mais, son esprit était loin... Elle, si gaie d'habitude, si enjouée, dont le visage se teintait de la grâce d'un presque éternel sourire, parlait à peine, ne souriait pas.

Cette attitude finit par émouvoir sa mère qui, vers la fin du repas, alors que M. Loches se levait pour aller prendre le café, en compagnie de Georges, dans un petit fumoir oriental attenant à la salle à manger, lui demanda :

— Qu'as-tu donc, ce matin, ma chérie?

— Henriette, à cette question, frissonna comme prise de peur. D'une voix blanche, elle répondit :

— Mais rien, mère... un peu mal à la tête... je vais prendre l'air dans le jardin...

Et elle se leva pour sortir.

Sa mère la laissa partir sans insister, mais, en hochant la tête, elle murmura :

— Toi, mon enfant, tu souffres... moralement... de quoi, je ne le soupçonne pas... mais je le saurai avant une heure...

Et madame Loches, monta dans sa chambre.

Tandis que sa mère pensait cela, Henriette, avec mille précautions, avait traversé le salon, pénétré dans le cabinet de son père et, courbée en deux, près de la porte qui donnait de cette pièce dans le fumoir oriental, tentait de surprendre la conversation qu'avaient Georges et son père.

Elle y parvint, et, lentement, au fur et à mesure que les deux hommes s'entretenaient, sentit comme une douleur atroce lui enhaner le cœur...

— Et alors, ça s'est bien passé, hier soir ? demandait M. Loches.

— Oui, oui, très bien,

— Vous étiez beaucoup ?

— Une dizaine.

— Oh! farceur, vous n'avez pas dû vous embêter, heinî... Et les femmes?... jolies?

— Oui...

• — Des grues?... propres?... cossues?...

— Des demi-mondaines, connues, mes amis étaient venus avec leurs maîtresses... Il n'y avait que moi... qui étais veuf... mais Lormeuil avait pensé à tout et il m'a amené une compagne.

— Bien ?

— Oh! très jolie, impressionnante, une brune merveilleuse... avec un regard étrang-e, fascinateur...

— Ahl sacripant I... ce que c'est que d'être jeune... Et ça s'est terminé, la partie fine ?

— Vers trois heures.

— Et naturellement tu as reconduit la belle chez elle.

— Oui...

— Et...

— Oh! une nuit bien curieuse... des caresses bizarres... toute une lyre de sensations que je ne connaissais pas.

— Ah! ce n'est pas ta femme mariée qui t'en a procuré de pareilles...

— Non.

— Ni ta petite ouvrière...

— Pauvre petite, elle est à cent lieues de se les imaginer.

— A propos, tu Tas liquidée, ta petite ouvrière ?

— Oui, avant-hier... Ahl ça n'a pas été tout seul... elle m'adorait, ça m'a fait de la peine, je ne vous le cache pas,

— Bah! elle est jeune, elle t'aura remplacé dans huit jours... Et n'estce pas, Georges, inutile de te le répéter : alors que tu seras le mari de ma fille, de la tenue... pas de bêtises, pas d'ouvrières, encore moins de femmes mariées.

— Oh! ça, je vous le jure.

Et Georges ajouta :

— Oh! A partir d'aujourd'hui, je n'appartiens plus qu'à Henriette.

— Voilà... Et maintenant, je te quitte, je vais à ma commission des Beaux- Arts...

— Ah! j'ai oublié de vous dire : je pars demam pour la Vendée, je vais voir un de mes oncles, lui demander d'être mon témoin.

— Parfait. Tu seras de retour?

— Dans huit jours, quinze au plus.

— Ça va bien... Tu dînes avec nous ce soir?

— Non, nous avons du monde chez maman.

— Alors, à demain... va retrouver Henriette, elle doit être dans le jardin, moi, je me sauve...

— Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent.

Depuis quelques minutes déjà, Henriette, chancelante, s'était enfuie, bouleversée par ce qu'elle venait d'entendre.

Georges, après quelques minutes de recherche, la retrouva au fond du jardin, écroulée sur un banc, la tête entre les mains.

Une voilure bogcey s'arrêtait devant la porte d'une des dernières maisons de Chevreuse.

U^age 43.)

Liv. 6.

Liv. 6,

Elle pleurait.

Ce qu'elle venait d'entendre lui avait fait atrocement mal.

Maintenant, elle savait!

Ses pressentiments ne lui avaient pas menti, Georges l'avait trompée... La veille encore, il avait sans doute prodigué des caresses à une étrangère... Son pauvre cœur, à cette pensée, éclatait.

Un instant, môme, elle crut qu'elle allait penser : Il ne m'aime pas. Mais non, immédiatement nombre de pages exquises de son livre du passé lui revinrent en mémoire... En quelques secondes elle se souvint de ce que Georges était pour elle : tendre, dévoué, attentionné, prêt à tout tenter pour la rendre heureuse, esclave de ses moindres caprices,... Alors?...

Alors, c était la vie dans tout ce qu'elle a parfois de précis, de bas, d'odieux... Et Georges n'était qu'un homme un peu meilleur que les autres et voilà tout, esclave de ses désirs ou de ses besoins de mâle.

Ah ! de pjinsèr que la veille une autre femme avait eu un baiser de celui qu'elle adorait, brisait ce pauvre petit cœur confiant et soudain blessé...

— Henriette !

La jeune fiH«, à cet appel, tressaillit... Georges était devant elle, tout près d'elle, qui Iwi tendait les mains. Elle prêta les siennes. Georges l'attira contre lui, et, à mi-voix, câlinemenl, lui demanda:

— Qu'as-tu, mon aimée?...

— Du chagrin, beaucoup de chagrin...

— C'est moi ?

— Oui, toi...

— Qu'ai-je fait, mon aimée... Oh I je t'en prie, je t'en supplie, dis-moi qu'ai-je fait? qu'ai-je commis?... Te faire pleurer, moi?... Mais tu me causes une peine violente... voyons... Ah t c'est peut-être... ce matin? quand je suis venu en habit... Tu te figures peut-être...

— Quoi?

Et en prononçant cette interrogation, Henriette plongea son regard dans celui de Georges.

— Mais, je ne sais, moi... des folies... lu connais trop la vie, vois-tu Henriette... avec tes romans, tu t'es faussé l'esprit... tu vois tout en noir... Voyons, regarde-moi bien: je t'aime, je t'adore, je suis à toi tout entier, aveuglément, je ne suis heureux que près de toi... Tu sais si bien donner à tout ce qui t'entoure un suprême et délicieux cachet de bonheur infini, de calme et d'exquise beauté... Ah! Henriette, je t'aime!... je t'aime !... et je n'aurai pas assez de toute ma vie pour te le prouver... Ne pense pas méchamment, regarde l'etvenir avec moi, songe à tout ce qui

nous attend de paisible, d'honnête, de bon ; songe bien aux heures que nous allons bientôt vivre, accepte-les, figure-les-toi plus belles que peut te les faire en (revoir le rêve, la réalité te réserve encore de touchantes surprises...

Et, relevant sa fiancée, Georges ajouta :

— Et puis, dis-toi bien : il est à moi, rien qu'à moi... Jamais, je te le Jure, je n'aurai l'ombre d'une pensée coupable... Désormais je ne vis que pour toi... ne pleure plus... tu m'es sacrée

Et Henriette, bercée, vaincue par ces bonnes et franches paroles, s'abandonna... Elle venait de comprendre que le passé n'avait guère d'importance, et que Georges était sincère...

Et dansle décor touchant d'un coin perdu du grand parc, les deux jeunes gens vécurent des minutes inoubliables.

La vie était-elle donc capable de permettre au criminel hasard de détruire un tel bonheur?

MATERNITE

A l'heure même oi^i Georges Dupont, en compagnie de ses amis, enterrait sa vie de garçon, une voiture boggey s'arrêtait devant la porte d'une des dernières maisons de Ghevreuse. Cette maison était occupée par une sage-femme.

Dans la voiture se trouvaient deux femmes ; l'une pouvait avoir cinquante ans environ, l'autre, à peine vingt-cinq.

Cette dernière, la tête inclinée sur la poitrine, le visage livide, était évanouie et ne paraissait plus donner signe de vie.

La première s'appelait madame de Vaudray, la seconde Valentine de Largohcnnec, sa fille et la sœur de Pierre, l'ami de Georges Dupont.

Une pâleur livide couvrait les traits de la jeune femme bouleversés par les premières douleurs de Fenfantement. Quelques heures seulement la séparaient de la minute sacrée et troublante oii l'enfant lance son premier appel à la vie.

Hélas ! la pauvre jeune femme, au prix de quels tourments allait-elle jouir du bonheur d'être mère?

Dans les conditions où naissait son enfant, ce bonheur ne pouvait être

que de la douleur et des larmes, d'amères larmes accompagneraient Tangélique sourire qui erre sur les lèvres de la maman lorsqu'on lui montre son bébé.

Valcntine de Vaudray, mal mariée à Henri de Largohennec, capitaine de vaisseau, absent de son foyer depuis déjà un an lorsque commence ce récit, abandonnée par sa mère qui ne l'aimait pas, par sa mère, femme au cœur insensible, rudoyée par un mari qui n'avait été pour elle qu'un mâle autoritaire et despote, Valentine de Vaudray avait commis la faute grave de prendre un amant et de s'abandonner une unique fois. Quelques semaines après, elle s'aperçut qu'elle était enceinte.

Elle s'affola. Sa situation était vraiment affreuse. Que faire? Elle courut se confesser à sa mère qui, après l'avoir impitoyablement jugée, l'obligea, dans le but de sauvegarder l'honneur atteint, à venir clandestinement accoucher à Chevreuse.

Selon ses ordres, lenfant serait déclaré de père et mère inconnus. A ce prix seulement elle consentait à arracher sa fille au scandale et au déshonneur.

Valentine, se rendant un compte exact de l'étendue et de la gravité de sa faute, accepta tout, à condition qu'on ne la séparerait pas de son enfant auquel elle avait la ferme volonté de consacrer sa vie secrète de mère éploréo.

Telle était la lugubre et lamentable histoire de la malheureuse que sa mère conduisait à Chevreuse et que nous venons de voir évanouie, brisée par la douleur et le chagrin.

Madame de Vaudray, qui tenait tant bien que mal sa fille dans ses bras, s'apprêtait à descendre de voiture.

Mais, déjà, la porte de la grille de la villa s'était ouverte.

Une femme d'une cinquantaine d'années, précédée par une domestique, apparut le visage éclairé par la flamme vacillante d'une lampe de jardin.

Sitôt que la grille fut ouverte, madame de Vaudray appela la sage-femme, car c'était elle.

— C'est moi... madame... Je vous amène... cette dame... fit à mi-voix la mère inexorable.

La sage-femme posa sa lampe sur la première marche du perron de la villa, courut vers la voiture, et, aidée par sa domestique, transporta la jeune femme jusque dans la chambre qui lui était destinée.

Le lit était tout préparé.

Valentine fut déposée sur une chaise-longue.

La sage-femme la déshabilla et, seulement aidée de sa bonne, coucha sa pensionnaire, à laquelle elle fit respirer un peu d'éther.

Madame de Vaudray, debout dans un coin obscur de la pièce, contemplait avec quelque angoisse celle qui allait devenir une victime de la vie.

Lentement, Valentine revint à elle.

Elle ouvrit les yeux et son regard erra sur les choses qui l'entouraient, se teintant d'une lueur de compréhensible étonnement. Il rencontra celui de la sage-femme, clair, droit et loyal, éclairé par un exquis sourire presque maternel. La brave et digne femme demanda à sa pensionnaire :

— Eh bien, mon enfant, vous sentez-vous un peu mieux? Valentine, en essayant de sourire, fit oui de la tcto.

— Désirez-vous boire un peu?... Du bouillon?... La jeune mère articula d'une voix faible :

— Non, merci, madame... Oiî est ma mère?

Madame de Vaudray s'approcha du lit oii reposait sa fille. Prenant la main fiévreuse de Valentine et déposant un baiser sur son front humide, elle murmura :

— Je suis là, ma fille, près de toi...

— Tu ne vas pas me quitter, n'est-ce pas?

— Tu es folle! Te quitter dans un pareil moment?... Non, non, tu me trouveras à ton chevet, à toute heure...

Et, sur un ton de voix mielleux, madame de Vaudray ajouta :

— Te sens-tu un peu mieux?

— J'ai très mal à la tête.

La sage-femme, qui s'était quelque peu retirée, en entendant ces mots, revint auprès de la jeune femme, dont elle s'empara de la main, pour vérifier le pouls. Après quelques secondes, elle conclut :

— Oui, en efi'et, vous avez un peu de fièvre... Mais, ce n'est rien... le pouls n'est pas anormal. Dans votre situation, et après le voyage que vous venez de faire, cela ne peut pas manquer de se produire.

Nous allons vous laisser un peu. Tâchez de dormir.

La sage-femme borda la jeune mère, et, du geste, invita madame do Vaudray à la suivre.

Les deux femmes disparurent, laissant la domestique au chevet de Valentine.

Lorsqu'elles furent dans le cabinet de travail de la sage-femme, celle-ci indiqua des sièges, et, d'une voix basse, commença :

— Madame, veuillez me renouveler vos instructions.

— Mes instructions sont des plus simples, madame. Je désire que ma fille fasse ses couches chez vous très discrètement.

— Vous n'avez aucune indiscrétion à craindre, madame. Je suis tenue par le seoret professionnel au mutisme le plus complet.

— Je désire ne pas donner mon nom.

— Je n'ai pas besoin de le savoir.

— En ce qui concerne l'enfunl, ma fille et moi sommes d'accord pour le déclarer de père et mère inconnus... Mais, nous ne l'abandonnons pas. Je vous charge de lui trouver une nourrice.

— C'est fait, madame.

— Cette nourrice sera payée par vous.

— J'y consens.

— Vous pourrez donner son adresse à ma fille. Voilà toutes mes instructions, madame. Il ne me reste plus qu'à vous verser vos honoraires.

— Cinq cents francs.

Madame de Vaudray prit, dans un petit sac de peau de daim, un élégant porte-cartes, duquel elle tira un billet de cinq cents francs, qu'elle tendit à la sage-femme^,

A ce moment précis, un cri de douleur atroce se fit entendre.

La sage-femme se précipita dans la chambre de Valentine.

Elle trouva la jeune femme, dressée sur son séant, les yeux démesurément ouverts, le regard plein d'effroi...

Aussitôt qu'elle vit entrer la sage-femme, Valentine ' tendit les mains vers elle, en balbutiant :

— J'ai peur!... C'est une douleur atroce qui vous brise...

— Il ne faut pas avoir peur, mon enfant. Certes, vous allez souffrir, mais celte souffrance-là est la plus belle de toutes et les reines même l'éprouvent. Et puis, elle ne dure pas longtemps... Vous serez largement récompensée lorsque vous verrez la mignonne petite créature vous tendre inconsciemment ses petites menottes. Élendez-vous.

— Je ne souffre plus.

— Mais non, vous ne souffrez plus.

— . Ça va me reprendre?...

— Oui, mais dans longtemps, toutes les demi-heures, d'abord et puis, brusquement vous serez délivrée.

— Quand?

La sage-femme releva les couvertures et, très discrètement, ausculta Valentine.

Au bout de quelques secondes, elle conclut :

— Dans quelques heures, au petit jour... En attendant, soyez bien raisonnable, restez étendue...

Maisj, la sage-femme n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Une nouvelle douleur, plus atroce encore que la premièr.e, arracha un cri d'angoisse à la malheureuse jeune femme et la brisa.

Pendant quelques instants, elle resta presque sans connaissance. Les yeux clos, la poitrine haletante, les bras en croix, elle semblait clouée sur ce lit par l'impitoyable souffrance.

Peu à peu, cependant, elle se reprit et ouvrit les yeux. Une sueur froide perlait sur son front.

Elle tourna vers la sage-femme son pauvre petit visage chiffonné parles crispations nerveuses que causait la douleur.

Son reg-ard implorait et ses paupières omi)rées de bistre s'ourlaient de larmes, que la sag-e-femme essuyait délicatement.

- Soudain, le reg-ard de Valentine rencontra celui de sa mère, dur et qui se fit instantanément moins atroce. La mère impitoyable, essaya de sourire, mais sa fille détourna la tête.

Elle venait de comprendre, plus qu'en toute autre circonstance, que sa mère ne l'aimait pas. Elle ne la soupçonnait à son chevet que contrainte et forcée par un sentiment de convention. Elle contrôlait son accouchement, comme elle avait contrôlé sa vie et ce contrôle n'était qu'un jou»pesant, qu'une étroite et féroce surveillance sans être jamais la preuve d'u^e sollicitude maternelle et touchante.

Tandis que la pauvre créature pensait cela, un lourd silence planait dans la chambre oii elle reposait.

Et ce silence dura deux long-ues heures, interrompu seulement par les cris de douleur de la jeune iemme.

Peu à peu les crises se rapprochaient au fur et à mesure que le merveilleux travail de la nature se compliquait normalement.

Maintenant, de la gorg-e oppressée de la malheureuse s'échappait un chapelet continu de plaintes augmentées, de cinq minutes en cinq minutes, d'un cri plus violent.

Le front de la jeune mère était perlé de sueur et son regard, au cours des très rares moments d'accalmie, se faisait suppliant, implorant. Soudain, un cri atroce s'échappa de ses lèvres.

Elle se dressa à demi sur son séant, les bras étendus, les mains crispées, puis, comme une masse, elle retomba sur ses oreillers.

Sa tête folle roula sur la batiste des taies, ses yeux se fermèrent : clic était évanouie.

La sage-femme^ avec du vinaigre^ la ranima un peu. MaiSj, dès lors, la pauvre jeune femme parut insensible. Elle vivait à peine, brisée qu'elle était par les angoisses que faisait naître son mal.

Son corps se tordait à chaque crise douloureuse, mais maintenant nul cri, nul appel n'effleurait ses lèvres.

Elle dévorait sa douleur.

LES AVAUIÉS

Seules, les grosses larmes qui s'échappaient de ses yeux (lisaient quelles tortures elle subissait...

Et elle resta ainsi cinq longues heures, presque immobile^ anéantie, donnant à peine signe de vie.

La sage-femme attentionnée, surveillant minutieusement sa malade, no cachait pas son inquiétude.

Aux regards qu'elle échangeait avec elle, madame de Vaudray comprit que sa fille courait quelque danger.

Valentine avait une couche sèche, la plus mauvaise de toutes.

Enfin, vers trois heures du matin, la situation parut subitement changer d'aspect.

Le corps de la patiente tressaillit soudain.

La jeune mère poussa un cri long, une plainte profonde.

Un petit être était au monde.

La sage-femme eut un soupir de soulagement.

— C'est fini, mon enfant, vous ne souffrirez plus.

Et, tout de suite, elle s'occupa du bébé : c'était un garçon.

Le pauvre mignon n'avait jeté, lui, aucun cri. Petit, avec une face vieillotte, les paupières closes, débile et chétil, sa chair diaphane était marbrée de taches bleutées.

Il respirait à peine.

En le regardant avec attention, la sage-femme ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise. Ayant fait les ligatures nécessaires du cordon ombilical, qu'elle trancha ensuite à l'aide de lins ciseaux, ellele tendità son aidequi lui fit sa toilette, frottantson pauvre petit corps avec de la vaseHne, n'osant presque y toucher, tant il paraissait fragile.

La sage-femme en termina avec la mère.

Elle paraissait préoccupée, soucieuse.

Madame de Vaudray, elle, suivait cette préface de drame avec anxiété.

L'aspect du visage de la sage-femme l'angoissait presque. Elle redoutait quelque chose de vague, de terrible peut-être.

Elle n'avait pas tort.

A peine la sage-femme eut-elle délivré Valentine, qu'elle balbutia :

— Oh ! la malheureuse!...

Madame de Vaudray, que cette exclamation acheva de mettre à l'envers, demanda :

— Ma fille court quelque danger ?

La sage-femme lui répondit tristement :

— Non, Madame, je ne crois pas...

Et, de la main, elle lui fil signe de se taire.

Et la jeune femme tendit le nouveau-né à sa mère. (Page 56.)

Lorsque Valentine, anéantie par ces quelques heures de souffrance, eut reçu tous les soins que réclamait son état, la sage-femme la borda dans son lit et approcha son oreille de sa bouche.

Au bout ae quelques secondes, elle releva la tête.

— Elle dort, fit-elle.

Puis, se tournant vers son aide, elle questionna :

Li'. 7. Les Avariés. Liv. 7.

— Et l'enfant ?

— Il dort aussij madame.

La sage-femme marcha vers le berceau où reposait le pauvre petit être et vf^'rifia sa respiration. Elle était normale.

Longuement, elle le regarda, et, tristement murmura :

— Pauvre mignon... mieux vaudrait pour lui la mort.

— Que dilcs-vous-là, madame ? fit madame de Vaudray.

— Venez, madame, fit la sage-femme sans, pour l'instant, répondre directement à la question que lui posait la mère de Valentine, j'ai à vous parler tout de suite.

Et elle entraîna madame de Yaudray dans son cabinet de travail. Lorsque la double porte capitonnée se fut refermée sur les deux femmes, la sage-femme commença, d'une voix éraillée par l'émotion :

— Après ce que je vienis de constater au cours de l'accouchement de ma* dame votre fille, je me vois obligée de vous prévenir, madame, que je renonce à vous procurer une nourrice.

Madame de Vaudray, stupéfiée par ces paroles, resta quelques instants incapable de prononcer un mot.

Elle eut rintuition qu'un événement de la plus haute gravité venait de se produire.

Alors, troublée, elle interrogea ?

— Etpounjuoi cela? madame. Vous m'aviez cependant bien promis...

— Certes. Mais, à l'heure actuelle, il est de mon devoir de prévenir un nouveau malheur. L'enfant qui vicntde naître est syphilitique. Dans quelques jours, il sera atteint des premiers accidents et, le confier à une nourrice saine serait une mauvaise action, que je ne puis commettre, ni même autoriser.

Un brouillard de sang passa devant les yeux de madame de Vaudray.

L'épouvantable révélation qu'on venait de lui faire la brisait littéralement.

Pour elle, la honte et le déshonneur s'abattaient terriblement sur son enfant.

En moins de quelques secondes, les plus troublantes, les plus affolantes et les plus atroces pensées se heurtèrent dans son cerveau.

Elle courba la tête sous le coup.

Une rage, une colère folle la saisirent à la gorge.

Une coulée de haine lui inonda le cœur.

Féroce, elle questionna :

— Et ma fille ?

— ^Hélas, madame, la pauvre mère a été contaminée.

— Est-elle en dang-er de mort ?

— Oh! non... La syphilis bien soignée n'est pas mortelle. Seul, l'enfant peut ne pas survivre et c'est même extrêmement rare de voir un pauvre bébé atteint par ce mal terrible venir à terme. Le plus souvent il meurt dans le sein de la mère ou bien celle-ci fait une fausse couche.

— C'est effroyable, ce que vous m'apprenez là, madame. Songez que ma fille est mariée, que son mari est absent et que c'est son amant... Oh ! le misérable!... l'indigne!... l'ignoble individu!... Que faut-il faire, madame?

— Appeler un docteur tout de suite, et faire allaiter l'enfant par sa mère.

— C'est impossible I... Cet enfant ne peut pas rester à nos côtés... Le scandale serait énorme... Non! non!. Mais, ma fille, elle-même, cette maladie!... Oh! c'est épouvantable... son mari... c'est la honte, l'infamie.

— Ne dites point cela, madame. La syphilis n'est ni une honte, ni un châtiment... La malheureuse est à plaindre, d'autant que sa situation est bien triste, bien lugubre..

— Mais, de l'enfant, qu'allons-nous faire?

— Le pauvre petit être ne vous gênera pas longtemps... Il est voué très probablement à une mort certaine, presque immédiate. La mère, seule, doit vous occuper à cette heure.

— Guérira-t-elle de cette maladie ? Non, n'est-ce pas ?

— Si, madame, on guérit de la syphilis.

— Et vous dites que le docteur viendra?

■ — Je le ferai prévenir tout à l'heure, dans trois heures il sera ici.

— Il apprendra la vérité à ma fille.

— Il le faut .. mais pas tout de suite... quand elle sera rétablie.

— Ça va être épouvantable I !...

Après un court temps de silence, madame de Vaudray, que cette pensée obsédait, questionna :

— Alors, l'enfant?...

— C'est à vous de décider, madame...

Madame de Vaudray se prit la tête entre les mains.

Un flot de pensées assiégait son esprit.

Elle resta ainsi de longues minutes à réfléchir, puis, soudain elle se leva.

— C'est très bien, madame, je vais réfléchir au chevet de ma fille. Quant à l'enfant, je le conduirai ce soir à Paris... Mon docteur me conseillera.

Et madame de Vaudray retourna auprès de Valentine. L'accouchée, maintenant, dormait paisiblement sans se douter, la malheureuse, du drame terrible qui allait se dérouler à ses côtés...

Page 1