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DANS LA NUIT

Écroulée, plutôt qu'assise, dans le large fauteuil de cuir, qui se trouvait placé au pied du lit de sa fille, madame de Vaudray, le corps rigide, les mains crispées sur les genoux, le visage convulsé et livide, dardait sur l'accouchée un regard chargé de colère haineuse.

Pas une minute, depuis l'instant de la terrible révélation, elle ne s'était senti, au cœur, une ombre de pitié pour la malheureuse si cruellement frappée, si durement punie d'avoir, en un moment de fohe, de douleur et d'égarement excusable, profité des caresses et des consolations offertes par une âme et un cœur sans doute criminels.

Elle ne s'apitoyait pas sur le sort de cette créature atteinte dans ses sources les plus profondes par un mal terrible, presque inexorable et qui, quoique dompté, n'en reste pas moins atroce et stupéfiant par la cruauté qu'il met à frapper ses victimes dans leurs affections les plus chères ou dans leurs sources les plus vives.

Elle se faisait juge, sans devenir ce qu'elle n'avait jamais été : mère.

Elle condamnait aveuglément, sans même permettre à l'accusée de se défendre, sans se donner la peine, sans avoir la grandeur d'âme d'analyser les faits, d'admettre la défaillance; inexorable dans ses considérants, atroce dans sa sentence.

Pour elle, sa fille n'était qu'une coupable, rien de plus, compliquant la gravité de sa faute d'une souillure impardonnable, éternelle.

Pour elle, désormais, c'était la honte, le châtiment, le déshonneur prenant place à leur foyer, infectant leur intimité, souillant leur façade.

C'était le scandale effroyable faisant sombrer leur dignité.

Ce n'était pas l'innocente et faible créature, atteinte dans sa tendresse, hurlant sa douleur, se blottissant, de confiance, contre une poitrine douteuse, dans laquelle bat peut-être un cœur sans loyauté, végète une âme cynique, et, pour un baiser reçu, pour une caresse mendiée, récoltant, sinon la mort, du moins la souffrance et la honte ; non, c'était une coupable imprévoyante, c'était une empoisonnée, qu'on repousse brutalement et qu'on affiche, qu'on torture, qu'on supprime ; une lépreuse qu'on chasse.

Une vraie mère eût pleuré, sangloté, peut-être même vengé sa fille. Un cœur tendrement maternel se serait apitoyé, aurait consolé, exhorté, soutenu, indiqué le bon chemin, le remède régénérateur, le but encourageant au terme duquel se retrouve la joie de vivre avec la guérison radicale. Car, il faut le clamer, on guérit de la syphilis.

Madame de Vaudray n'était pas une mère dans l'acception la plus saine du mot.

C'était une femme dont la jeunesse avait été troublée par la venue de son enfant.

Aussi, ne s'attardait-elle qu'à considérer les conséquences sociales d'une telle situation, sans envisager, une seconde, ni quelle serait Teffroyable douleur de sa malheureuse enfant, ni quelles terribles conséquences pouvait avoir le mal qui, brutalement, atrocement, en faisait momentanément une paria, vouée, pour longtemps peut-être, à l'isolement pénible, angoissant et loyal, à laquelle étaient presque interdites les joies de la maternité, de l'amour et devant laquelle la vie, désormais, allait défiler avec ses cortèges de jeunesse, de joies et de plaisirs interdits.

Elle ne sentait pas quelle immense pitié une pareille situation doit faire naître.

Son imagination vagabondait.

Elle entrevoyait la scène du retour du mari qu'il faudrait prévenir et mettre en garde.

Elle voyait sa colère éclatant formidablement. C'était le divorce amoindrissant.

C'était aussi la tache judiciairement dénoncée au milieu du maquis des attendus et des considérants.

C'était, pour sa fille, l'impossibilité de contracter jamais une autre union.

Et Valentine devenait l'embarrassant, le dangereux laissé pour compte, bon à fuir, à cloîtrer presque, rien de plus.

C'était la contagion, le mal honteux, amoindrissant, s'imposant. C'était la vie, sa vie d'égoïste, sa fin de vie d'inutile, brisée... Elle, qui avait sciemment méconnu les premiers et sacrés devoirs de la mère, qui avait évité les tracas materneis, les dangers et les douleurs qui naissent au chevet d'un berceau oij repose le chérubin frappé de fièvre, il lui allait falloir, au déclin de sa vie, devenir la protectrice, le guide bienveillant et consolateur, l'esclave.

Cela, jamais elle n'y consentirait.

Quant au scandale, à l'enfant, elle prendrait une décision lorsque le docteur proposé par la sage-femme serait là

A la rage folle qui lui avait infecté le cœur tout à l'heure succéda un calme relatif.

Dès lors, après ce qu'elle venait d'apprendre, ce n'était môme plus le désir de sauver sa fille qui la retenait au chevet de la malade, mais, bien au contraire, la volonté de former quelque plan savant qui lui permettrait de sortir, sans trop de risques, de l'impasse douloureuse et flétrissante dans laquelle l'avait jetée sa fille.

A tout prix, il fallait que M. de Largohenec ignorât.

Grâce à la bienveillance d'un docteur on pourrait masquer la vérité et faire croire à ce mari trompé que sa femme, à la suite d'un accident maladif, ne pouvait plus remplir ses devoirs d'épouse.

L'enfant, lui, ce n'était pas la peine d'y songer.

La sage-femme l'avait dit : il était voué à une mort certaine.

Lui, disparu, nulle trace ne restait, susceptible de toutrévéler à l'absent.

Ce qu'il fallait aussi, à tout prix, c'était cacher à la victime la nature de son mal.

Et cela, non pas dans une pensée de pitié, mais, afin, étant donnée la nature essentiellement loyale de Valentine, d'empêcher celle-ci de courir au-devant de la catastrophe conjugale, dans un but de droiture ab.'^olue et de loyauté respectable.

Et c'est ainsi que pensait madame de Vaudray.

Dans la chambre, oii l'intransigeante et atroce créature préparait ainsi l'avenir, un silence profond régnait au milieu duquel se faisait à peine distinct le faible murmure des respirations heureusement paisibles de la mère et de l'enfant.

Au dehors, le jour naissant jetait, sur les choses, sa clarté rose.

On percevait les premiers bruits de la vie, le chant d'un coq, la chanson d'un ouvrier des champs se rendant au travail, dur labeur.

Dans les arbres du jardin entourant la maison de la sage-femme, des moineaux francs piaillaient, jabotant, bavardant, faisant une musiquette pimpante, aiguë...

Madame de Vaudray se leva, ouvrit sans bruit un des doubles rideaux et, à la faveur d'un premier rayon de soleil, se prit à contempler longuement le petit être qui, dans son berceau, les poings délicieusement ramenés tout près de son mignon visage souffreteux au teint couleur de cire, dormait son premier sommeil.

Le regard de la méchante créature interrogeait cette chair satinée sous laquelle se dissimulaient les veines, ornières oii coulait le poison, l'infection, la mort peut-être.

Elle aurait voulu avoir la preuve matérielle du mal, voir des bobos.

Mais non, Tépiderme était encore vierge d'érosions.

Nul symptôme ne s'affirmait.

La pauvre petite victime avait à peu près Taspect ordinaire des nouveaunés, du moins en ce qui concernait le visage, car le corps était pitoyable de maigreur, disproportionné.

Le torse et l'abdomen paraissaient gonflés, comme une outre à moitié pleine qui s'enfonce, laissant sous le doigt une empreinte après sa pression.

Les cuisses et les mollets étaient presque difformes, les bras aussi.

Sur les os, s'appliquait mal un épiderme distendu, ridé, parcheminé.

Le malheureux, dont l'aspect n'était pas encore repoussant, avait fait naître, dans le cœur de celle qui l'avait aidé à faire son entrée dans la vie, une immense pitié.

Madame de Vaudray, elle, ne voyait que le visage et ces petits traits mignards ne parlaient pas à son cœur ; au contraire.

S'étant inutilement repue de ce spectacle sans attraits comme sans horreur, elle laissa le rideau du berceau retomber lentement et revint vers sa fille.

Valentine venait de s'éveiller, j

Inconsciemment, son regard se porta vers le berceau, tandis qu'un bon sourire s'épanouissait sur ses lèvres pâlies.

Son second regard fut pour sa mère et ce regard, tout d'abord chargé de tendresse, lentement se transforma, devenant presque douloureux, tant l'accueil que lui réservait madame de Vaudray était glacial et mauvais.

A l'affectueux bonjour que lui adressa sa fille, la mère répondit :

— Comment te sens-tu?

— Un peu lasse encore.

Puis elle ajouta, sur un ton de voix plaintif et doux :

— Et bébé?... Il est encore là, n'est-ce pas?

— Il dort... 11 ne faut pas l'éveiller...

Madame de Vaudray, coupant court aux interrogations qu'aurait pu lui adresser sa fille concernant son enfant, entama la question médicale :

— Tu recevras, tout à l'heure, la visite du docteur. La sage-femme, en ce qui te concerne, désire avoir son avis.

— Je suis donc malade ? demanda Valentine avec une nuance d'inquiétude dans la voix.

— Pas gravement, mais ton état exige des soins immédiats qu'un médecin seul peut te prescrire...

— Et mon enfant ?

— Le docteur nous renseignera aussi sur son état...

— Mère, tu me caches quelque chose... je le sens... je suis malade, mon fils aussi.

— Allons, allons, tu ne vas pas faire du roman, n'est-ce pas? Étant donnés ta nature et ton tempérament, tu as mis au monde un enfant débile qu'il faut surveiller et tu es exposée plus qu'une autre à des malaises. C'est tout.

— La nourrice est venue?

— Non. Je lui conduirai l'enfant, c'est préférable, ce soir, à la nuit...

— Où demeure-t-elle ?

— A Gif, je crois, près d'ici... nous irons la voir sitôt que tu pourras marcher. Dans une quinzaine de jours, environ.

— Merci...

A ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit discrètement, livrant passage à la sage-femme qui, après avoir salué madame de Vaudray, s'approcha de sa pensionnaire et, avec une extrême bienveillance, la questionna sur son état.

Yalentine n'avait pas de fièvre.

La sage-femme fit, elle-même, la toilette de l'accouchée et lui fit prendre un peu de bouillon dans lequel un œuf avait été battu.

Puis, elle s'occupa de l'enfant qui venait de s'éveiller et criait déjà comme un petit homme en colère.

Valentine tendit les bras au chérubin qui ne la voyait pas^ et, l'embrassant à pleines lèvres, se prit à le regarder longuement.

Soudain, en riant, elle balbutia :

— Ce pauvre mignon, il a un visage de sénateur inamovible. Il ne lui manquCvque le chapeau haut de forme.

— Il est gentil à croquer, fit la sage-femme.

— Non, fît Valentine, il n'est même pas joli, mais, c'est mon enfant et je le trouve quand même adorable

Et la jeune femme tendi.t le nouveau-né à sa mère.

— Va voir ta grand'mère.

Madame de Vaudray le repoussa du geste sans pouvoir s'empêcher de laisser s'accuser sur ses lèvres une moue de dégoût, vite réprimée cependant, mais qui n'échappa pas à sa fille qui, tristement, lui demanda :

— Tu refuses de l'embrasser ?

— Mais non, seulement j'estime qu'il est inutile de tracasser ces petits êtres ; j'ai bien le temps de l'embrasser plus tard.

Alors, Valentine murmura :

— Tu ne l'embrasseras jamais, parce que tu le hais.

Madame de Vaudra^ ûxu le docteur, avec, dans lets yeux, une lueur de stupélaclion.

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— Certes, les conditions dans lesquelles il est né ne sont pas faites pour me bien disposer en sa faveur.

— Il est innocent, lui. Si tu m'aimais, si, seulement, tu avais vraiment pitié, tu te trouverais désarmée devant ce petit être qui est la chair de ta chair...

— Brisons là...

Liv. 8. Les Avariés. Liv. 8.

— Moi-même, depuis tant d'heures que je souffre, tu n'as pas su me parler, me réconforter... Pas un seul de tes baisers...

— Ah ! çà, crois-tu que je puisse oublier ainsi, si vite...

— Je ne te demande pas d'oublier, mais, seulement, de te souvenir que je suis ton entant, que j'ai beaucoup souffert, depuis presque ma naissance, de ton indifférence d'abord, et, par la suite, de ton manque de prévoyance... Va, mère, si tu m'avais aimée, je ne serais pas ici et l'événement quij aujourd'hui^ creuse un abîme de plus entre nous, nous rapprocherait, au contraire, dans une même pensée maternelle et touchante...

Madame de Vaudray ne trouva rien à répondre.

Elle se contenta, tandis que sa fille se rclournait vers la ruelle j)our pleurer, de se diriger vers la fenêtre, de relever le rideau et de regarder la campagne, en disant :

— On a une jolie vue, de ces fenêtres...

Mais, à peine avait-elle prononcé ces mots, qu'elle s'écria :

— Ah ! voici le docteur !

Effectivement un cabriolet venait de s'arrêter devant la grille de la maison.

Un homme, jeune, grand, mis très simplement, au visage éclairé par de très beaux yeux au regard profond, et d'aspect sympathique, sauta à terre et pénétra dans le jardin.

En deux enjambées, il gagna le perron qu'il franchit d'un saut en s'arcboutant à la rampe et entra dans la maison.

La sage-femme, après en avoir fini avec le nouveau-né, descendit à sa rencontre, le mit en deux mots au courant de la situation qu'elle avait démasquée et l'entraîna vers la chambre de l'accouchée.

Après avoir salué Valentine et madame de Vaudray, il questionna la malade puis la sage-femme. Ayant prié la mère de s'éloigner, la bonne de sortir, il conclut à la nécessité qu'il y avait pour lui de visiter la jeune femme.

Valentine se prêta à cela de bonne grâce.

Oh ! son diagnostic fut vite établi.

Il pensa :

— Syphilis congénitale.

Puis, en ayant fini avec la mère, il passa à l'enfant, sur le corps duquel il ne découvrit rien, pas la moindre manifestation. Mais l'aspect du petit être ne laissait aucun doute.

Lorsqu'il eut remercié la sage-femme et déposé le bébé dans son berceai4, Valentine demanda ;

— Suis-je donc gravement malade, monsieur, et mon fils aussi ?

Le docteur allait faire, avec ménag-ement, l'aveu de sa découverte, lorsque madame de Vaudray lui dit :

— Avant de répondre à ma fille, docteur, je vous prierai de bien vouloir m'accorder quelques minutes d'entretien.

— Je suis à votre disposition, madame.

Et, il ajouta, en se tournant vers la malade :

— Je suis à vous dans quelques instants. Valentine ne répondit rien.

Elle se contenta de regarder partir les trois personnes avec, dans le regard, une étrange lueur interrogative.

Quel secret lui cachait-on ?

Pourquoi sa mère prenait-elle le docteur à part?

Courait-elle donc quelque immédiat danger?

La pauvre jeune femme laissait sa pensée vagabonder dans le champ des hypothèses plus ou moins angoissantes qu'une situation telle que la sienne pouvait permettre d'accréditer et d'échafauder.

Malgré tous les efforts qu'elle tentait de faire pour calmer ses inquiétudes, elle ne pouvait se défendre d'une appréhension pénible.

Son àme flottait dans une atmosphère de douleur, de souffrances morales et physiques, depuis tant de mois, que la peur, l'obsédante et vague peur, lui étreignait le cœur à la faire crier.

Elle tenta d'écouter afin de pouvoir surprendre la conversation que devait avoir sa mère avec le docteur.

Ce fut en vain.

Nul bruit de voix, pas même un murmure vague ne parvenait jusqu'à elle.

Et, cependant, ce qui se disait dans le cabinet de la sage-femme l'intéressait plus que quiconque.

A peine la double porte capitonnée avait-elle été refermée derrière le docteur, que madame de Vaudray questionna :

— Eh bien, docteur?

— Mon Dieu, madame, je ne puis que confirmer le diagnostic de madame, fît-il en désignant la sage-femme.

— Ma fille est atteinte?

— D'une syphihs congénitale, oui, madame. Madame de Vaudray courba le front.

Pour elle, Un manteau de honte venait de s'abattre sur ses épaules,

— Et l'enfant ? demanda-t-elle.

— L'enfant est d'autant plus syphilitique, qu'en l'espèce, c'est lui qui a contaminé sa mère. Il n'offre encore, à cette iieurc, aucune preuve du ma! dont il est frappé, mais, dans quelques jours probablement, il sera atteint de ce qu'en médecine, nous appelons le coryza des nouveau-nés et, dans six semaines, les manifestations apparaîtront : d'abord sur la face postérieure des mains, ou bien à l'anus, au sexe et sur les muqueuses buccales...

— C'est effroyable ! . . . Et vivra-t~il ?

— Sur cent enfants nés dans ces conditions, quatre-vingt-quinze meurent dans les trois semaines qui suivent la naissance.

— Et la mère ?

— La mère vivra, incontestablement; à. moins de complications extrêmement rares. Dieu merci. Et, non seulement, elle vivra, mais, elle ^wel'ira, je vous donne ma parole.

— Alors, l'enfant, lui, est voué à une mort certaine?

— Probable, mais pas certaine. On peut le sauver à une condition, c'est que sa mère l'allaitei-a.

Oh! çà, monsieur, c'est impossible... Je serai intransigeante sur ce

point... L'enfant ira en nourrice.

En nourrice! s'écria le docteur, mais je m'y oppose de toutes mes

forces...

Madame de Vaudray fixa le docteur, avec, dans les yeux, une lueur de

stupéfaction.

A voix basse, scandant les mots, elle répéta ses paroles, sous forme d'interrogation :

— Non, j'ai mal entendu .. Vous vous y opposez?

— Oui, madame, de toutes mes forces.

Alors, la stupide créature devint hautaine.

— Et, de quel droit?... questionna-t-elle.

Ce n'est pas un droit, madame, qui me fait m'opposer à cela, mais,

simplement, un devoir ; parfaitement, un devoir. J'ai le devoir, — et je n'y faillirai pas, — de vous démontrer que cet enfant contaminé est, actuellement, un être dangereux, susceptible d'infecter une nourrice saine, innocente, crédule et naïve, et je dois vous avertir et vous montrer quels malheurs vous pouvez déchaîner en confiant cet enfant à autrui.

Ainsi, si je donnais cet enfant à une nourrice, vous auriez le droit

d'aller la prévenir...

— Non, madame, cette démarche serait incompatible avec le sentiment que j'ai du secret professionnel... La loi, malheureusement, m'interdit cette démarche et me coud la bouche, quelque malheur que puisse engendrer mon mutisme.

— C'est encore heureux pour les familles... En ce cas, monsieur, et étant donné que ma fille ne peut pas nourrir, je confierai l'enfant à une nourrice.

— Pour le moins, madame, choisissez-la, cette nourrice, je vous en supplie... Allez à Paris... à l'hôpital de Lourcine, par exemple.

Là, vous aurez peut-être chance de rencontrer une de ces belles filles de campagne que la syphilis a frappée dès son arrivée dans la capitale et qui, jouissant encore d'une constitution plantureuse, ne demandera pas mieux que d'entrer à votre service. Une nourrice syphilitique peut être, pour un enfant syphilitique une excellente nourrice, croyez-le, madame, et c'est la seule nourrice qui puisse convenir à cet enfant.

Mais, au nom de la malheureuse inconnue que vous irez trouver, et de laquelle je vous suppHe d'avoir pitié, ne jetez pas une famille, une mère, jusqu'ici saine, dans la douleur atroce de se voir victime de sa confiance...

Si vous le désirez, même, j'irai avec vou5, à Paris, à l'hôpital, je ferai une démarche, dix démarches auprès de nos maîtres, et nous parviendrons à sauver un enfant et une innocente en donnant quelque espoir à une affligée.

Madame de Vaudray avait écouté, patiemment, le docteur tout au long.

Lorsqu'il eut terminé, elle lui dit :

— Certes, monsieur, si l'enfant qui nous occupe était né dans les conditions ordinaires, je n'hésiterais pas à faire ce que vous dites. Mais, cet enfant naturel, dont la naissance est pour moi, aussi bien que pour sa mère, mariée et dont le mari est absent, loin de nous, depuis un an, une gêne, une honte, un scandale, ne m'intéresse pas le moins du monde.

Vous m'avez dit, tout à l'heure, qu'il était voué à une mort presque certaine, c'est ce que je puis lui souhaiter de meilleur. Sa maladie, certes, ne contribue pas à me le faire aimer. Un enfant, qu'on ne peut pas toucher, ni embrasser sans craindre de prendre sa maladie honteuse et terrible...

— La syphihs n'est pas une maladie honteuse, madame, pas plus qu'un châtiment, et le jour oii on l'aura débarrassée de ces deux qualificatifs outrageants, pénibles et ridicules, on aura fait beaucoup en faveur de ceux qu'elle frappe, parfois injustement, et que la crainte du scandale précipite vers la mort ou la déchéance atroce.

— Ça, c'est une appréciation toute personnelle que je ne partage pas... Bref, et pour en finir, je ferai de cet enfant ce que bon me semblera. N'en parlons plus. Reste la mère, soignez-la.

— Pour cela, madame j'ai besoin de parler avec elle.

— Pour lui dire, peut-être, quelle afi"reusc maladie la frappe ?

— Pour la prévenir, oui, madame.

— C'est impossible !... Songez qu'elle est mariée.

— C'est bien parce que j'y songe, madame, que je me fuis un devoir de la prévenir.

— Maisj puisque son mari ne rentrera en France que dans deux ans...

— Dans deux ans, la malade peut être encore dangereuse.

— Même si elle se soigne ?

— Non. Mais elle ne se soignera patiemment, rigoureusement, qu'autant que je l'aurai prévenue, préparée, avertie.

— Pour cela, je me charge de lui faire prendre ses médicaments.

— Elle se lassera, ne souffrant d'aucun organe, d'absorber des remèdes devenus, en apparence, inutiles ou superflus. Bien mieux, elle pourra s'intriguer, soupçonner, courir chez un docteur qui lui révélera la nature de son mal et cette révélation sera pour elle, à ce moment-là, plus terrible peut-être qu'aujourd'hui. Le mystère dont on aura entouré sa maladie l'effraiera... l'affolera... Non,» madame, il vaut mieux dire nettement la vérité.

— Mais, la vérité est épouvantable ! Alors, vous auriez le courage de dire à ma fille qu'elle est empoisonnée, que sa vie est finie, qu'elle est devenue un être abject, que tout lui est interdit, les joies de l'amour, celles de la maternité!... Mais, elle est capable de se tuer... de faire quelque folie... d'aller tuer son amant... ce monstre qui Fa contaminée... Et le scandale sera effrayant... retombera sur nous... Je la connais, c'est une nature infiniment loyale et droite, elle dira tout à son mari, un brutal qui réclamera le divorce, à faide des armes que vous lui aurez fournies... C'est impossible 1

Madame de Vaudray s'était affalée sur un fauteuil. Une colère indescriptible bouillonnait en elle. Le docteur, pour la calmer, crut bon de lui dire :

— Non, madame, vous vous trompez. Je ne prononcerai pas les paroles que vous supposez. Je dirai à votre fille : Madame, vous êtes gravement atteinte par la syphilis, mais vous pouvez guérir et votre guérison est au prix des sacrifices que je vais vous proposer, de soins que je vous prescrirai. Dans quelques années, vous redeviendrez la créature saine que vous étiez il y a dix mois et vous pourrez reprendre rang au milieu de tous, avoir des enfants sains, goûter aux joies de l'amour et de la vie, avoir un foyer, une famille. Voilà ce que je lui dirai, madame, et croyezmoi, elle sanglotera, mais ne se tuera pas. Elle se soignera, réconfortée, désireuse de guérir...

— Ainsi, vous vous refusez à voiler la syphilis sous quelque pseudonyme de fantaisie ?

— Energiquement.

— Vous vous refusez à la tromper, par pitié, sur la nature des remèdes?

— Je m'y refuse.

— En ce cas, monsieur, nous n'avons plus rien à nous dire. Moi, j'estime que l'honneur d'une famille vaut bien un petit mensonge.

— Moi, madame, j'estime qu'en faisant ce que vous me dem^indez, je commettrais une faute irréparable.

— Combien vous dois-je pour votre consultation ?

— Rien.

Et, sur ces mots, le jeune docteur prit son chapeau, salua madame de Vaudray et se retira suivi par la sag-e-femme.

Lorsqu'ils furent arrivés près de la grille, la sag-e-femme demanda :

— Que dois-je faire?

— Absolument rien, nous sommes tenus tous les deux par le secret professionnel.

— Cette femme est capable de donner le petit à une nourrice du pays.

— Vous n'avez rien à y voir.

— Mais, c'est épouvantable !... La malheureuse qui acceptera cet enfant risque tout, même sa vie, car on a vu des nourrices être atteintes d'un accident syphilitique mortel... Je me rappelle un exemple cité par le docteur Delore, de Lyon ; la nourrice contamine son mari qui ne tarde pas à être affecté d'un iritis syphilitique et perd un œil... La nourrice est prise, quelques années plus tard, d'une paralysie syphilitique à laquelle elle succombe.

— Oui, oui, je sais... Mais il n'y a rien à fa-ire... Le secret professionnel!... Allons, je me sauve... Tâchez de faire revenir cette femme à de meilleurs sentiments, essayez de la convaincre...

— Je n'y parviendrai pas... Dites-moi, raccouchée ne court aucun danger?

— Aucun^ du moins, en ce moment.

Et, sur ces mots, le docteur monta dans sa voiture qui ne tarda pas à disparaître.

La sage-femme, perplexe et troublée, remonta près de la jeune mère.

Lorsqu'elle pénétra dans la chambre, madame de Vaudray parlait avec sa fille.

Valentine, aussitôt qu'elle avait vu rentrer sa mère, avait demandé :

— Que dit le docteur?

— Rien d'alarmant. Tu es faible, très faible, voilà tout. A notre retour à Paris, nous consulterons un docteur qu'il va m'indiquer.

— C'est tout?

— C'est tout.

— Alors, il ne reviendra pas?

— Non.

— Et mon enfant?

— Il va aussi bien que possible.

Valentine ne quittait pas sa mère des yeux.

Le trouble qui agitait madame de Vaudray ne lui échappait pas.

Avec cette intuition, propre aux malades qui sentent fort bien qu'on leur masque quelque chose concernant leur état, elle comprit que sa mère lui cachait un secret douloureux.

Elle essaya bien de la faire parler, mais ce fut en vain.

Madame de Vaudray se contenta de lui dire :

— Dans quelques jours, sitôt que la sage-femme le permettra, nous partirons d'ici et nous rentrerons à Paris. Désormais, et jusqu'au retour de ton mari, tu vivras avec nous. Oh! ne va pas croire que ce soit une mesure de précaution et un manque de confiance qui me fasse ainsi t'obliger à partager notre vie. Non, Seulement, tu vas avoir à te soigner. Ta santé a été ébranlée par cette maternité et je veux être près de toi pour surveiller ton traitement.

— La vérité est que je suis malade, très malade.

— En tout cas, console-toi ; si tu es malade, ta maladie est guérissable. Le docteur vient de me l'affirmer. Et, pour bien te le prouver, dans huit jours, tu seras sur pied et nous partirons.

— Et mon enfant ?

— Je le conduirai, moi-même, ce soir, en nourrice, à Paris.

— Tu en as une?

— Oui.

— Je croyais que c'était à la campagne que devait être placé mon fils et que c'était madame qui se chargeait de la nourrice, fit Valentine en se tournant vers la sage-femme qui venait d'entrer.

— Oui, en effet, répondit madame de Vaudray, mais la nourrice qu'elle avait choisie n'a pas assez de lait... et le docteur m'a indiqué une adresse.

— Laquelle?

Madame de Vaudray, gênée par cette question, resta quelques secondes sans répondre. Puis à tout hasard elle drt :

— Rue Denfert-Rochereau, 16, à Paris.

— C'est bien.

Valentine tourna la tête un instant, puis, son fils venant de s'éveiller, clle^le demanda.

— Son amant l'a souillée... Ta sœur est syphilitique! (Page 72.)

Madame de Vaudray, elle, sortit pour prendre un peu l'air.

La sage-femme fit absorber au bébé quelques gouttes de lait coupé d'eau de Vais et le donna à la jeune mère qui se prit aie contempler avec, dans le regard, un éclair d'infinie tendresse. Valentine dévisageait le petit être et, dans ses yeux, battus par la fatigue, des larmes naissaient qu'elle laissait couler, prise, tout entière, par un sentiment indéfinissable.

Liv. 9. Les Avariés, Liv. 9,

Une tristesse violente lui griffait le cœur.

Rien qu'à l'idée qu'on allait la séparer de son fils^ elle sentait comme un vide affreux se produire en elle.

Et puis, il avait l'air si faible, ce bébé qui criait à peine et dont les vagissements ressemblaient à de vagues plaintes.

Soudain, la crise devint plus aiguë.

— Prenez-le, fit Valentine à la sage-femme.

Et la pauvre mère tourna le visage vers la ruelle, éclatant en sanglots.

La journée parut interminable pour madame de Vaudray.

Un grave problème se posait. Qu'allait-elle faire de l'enfant de sa fille?

Si cette preuve vivante du mal terrible tardait à disparaître, ne faudraitil pas conduire Valentine au chevet du petit être ?

Et si, à ce moment-là, le chérubin, terrassé, offrait les signes les plus douloureux d'une souffrance aiguë, sa mère ne voudrait-elle pas le soigner, le sauver ?

Un médecin pouvait parler, la malheureuse apprendrait...

Non, non, pas cela, à aucun prix.

Alors, que faire? L'abandonner? Oui, l'abandonner et dans quelques semaines avouer sa mort...

Madame de Vaudray trouva ce plan merveilleux...

En tout cas, selon elle, c'était le seul, qui, étant donnée la situation, fût pratique. Elle l'adopta.

Apres une journée passée à attendre impatiemment la nuit, elle vit tomber le jour avec joie. Elle allait pouvoir en finir.

Vers dix heures, elle monta dans la chambre de sa fille.

Valentine ne dormait pas.

Depuis le matin, sa mère avait à peine passé quelques minutes près d'elle.

Son fils, affamé, commençait à réclamer son tété, et, plus d'une fois, la maman avait eu la tentation d'offrir son sein...

Mais, chaque fois, elle s'était souvenue de ce que lui avait dit sa mère et avait compris quelles complications cela pouvait amener. Elle s'était refusé cette joie maternelle, la plus douce et la plus grave de toutes.

Lorsqu'elle vit entrer madame de Vaudray, elle devina qu'on allait lui enlever son enfant.

Un flot de sang lui afflua au cœur.

— Tu viens l'emmener? demanda-t-elle d'une voix brisco.

— Oui, répondit sèchement l'atroce créature.

La grand'mère coupable s'approcha du berceau, prit l'enfant endormi dans ses bras, l'entortilla dans une couverture de voyage, et, ayant donné son front à baiser à la jeune maman, disparut avec lui, pressée qu'elle était, soi-disant^ par l'heure du train.

La porte ne fut pas plutôt fermée derrière madame de Vaudray, que Valentine eut la tentation de crier : Rendez-moi mon enfant...

Mais, elle n'en eut pas la force.

Sa tête roula sur Toreiller.

Les yeux grands ouverts, le regard fixé sur la porte, 1 oreille tendue, elle écoutait, seule, exilée dans cette pièce silencieuse.

Soudain, la grille se referma. C'était fini.

Sa vie de mère éplorée commençait.

Une fois sur la route, madame de Vaudray, dans le calme profond de la nuit, murmura :

— Où vais-je l'abandonner? A Chevreuse, c'est impossible. A Saint- Rémy, aussi. Plus loin, peut-être? Oui, plus loin.

Elle s'enfonça dans la nuit...

FRERE ET S(ffiUR

Ayant quitté Georges Dupont vers une heure de l'après-midi, Pierre de Vaudray, sans même prendre le soin de retourner chez lui se munir d'un peu de linge et de quelques vêtements, sauta dans un fiacre et se fit conduire à la gare du Luxembourg, où, en toute hâte, il demanda un billet pour Saint-Rémy, station de chemin de fer la plus proche de Chevreuse.

Lorsqu'il arriva sur le quai, le train d'une heure trente-cinq allait partir. Il s'engouffra dans un wagon de première.

Un coup de sifflet strident déchira l'atmosphère et le train s'ébranla.

Seul, écroulé plutôt qu'assis, dans un coin du compartiment, encore sous l'empire de la poignante émotion que lui avait fait ressentir le télégramme de Valentine, le jeune homme devinait le drame.

Qu'avait bien pu commettre leur mère? Qu'ailait-il apprendre?

Son imagination vagabondait.

Quelque supposition qu'il pût faire, il était à cent lieues de se douter de l'horreur, presque, du calvaire que sa sœur avait déjà commencé de gravir.

Trois heures sonnaient h la jolie église de la ravissante petite commune lorsque Pierre de Vaudray descendit du train en gare de Saint-Rémy.

Aussitôt qu'il eut franchi le contrôle de la station, il se renseigna et, sur le conseil d'un homme d'équipe, monta dans un omnibus des messageries à destination de Chevreuse.

La voiture ne tarda pas à partir. Après avoir, au grand trot de ses solides percherons, traversé Saint-Rémy, elle s'engagea sur la route qui conduit à Chevreuse.

Un quart d'heure s'écoula et Pierre de Vaudray se trouva au cœur de la petite ville. Un gamin lui indiqua son chemin. Il n'avait qu'à suivre la rue de Paris au bout de laquelle se trouvait située la maison de la sage-femme.

Il n'était pas trois heures et demie lorsqu'il sonna à la grille de la « Vïila Lefort. »

Ce fut la bonne qui vint lui ouvrir.

Quelques minutes après, la domestique l'introduisit auprès de sa maîtresse qui, tout de suite, le conduisit à la chambre de sa sœur.

Le jeune homme était très ému.

Ce n'était plus le sceptique fêtard de la veille, c'était le frère attentionné, adectueux, accourant, affolé, au chevet de la sœur chérie.

Lorsqu'il pénétra dans la chambre qu'occupait la jeune mère, celle-ci sommeillait.

Avec mille précautions, il s'approcha et, debout, à son chevet, le regard triste, l'œil humide de larmes, dans le silence profond que troublait à peine le faible bruit de la respiration de Valentine, il s'attarda à contempler les traits émaciés de l'intéressante créature.

Ce n'était plus le même visage souriant d'il y avait quelques mois et qu'un masque douloureux recouvrait à cette heure.

Les yeux étaient cerclés de bistre, les lèvres pâlies, les joues creusées, labourées par les larmes ; le front paraissait de marbre... Oh! la triste, l'angoissante vision!...

Soudain, comme si son sommeil eût été troublé par quelque pressentiment, la jeune femme ouvrit les yeux.

Son frère se précipita vers elle, l'enlaçant, l'embrassant en balbutiant :

— Valentine 1... ma sœur chérie !... ma sœur aimée !

— Pierre!... Pierre!... Toi!... toi enfin!... Ah! j'étais sûre que tu ne resterais pas sourd à mon appel.

— Non, sœurette... Aussitôt que j'ai reçu ton télégramm,e, je suis accouru...

Une émotion poignante TétoulTait.

Il ajouta, la voix mouillée de larmes :

— C'est ici que je te retrouve, dans une chambre de campagne... et dans quelle circonstance, grand Dieu !... Alors, c'est vrai, tu es maman?... Oh! ma pauvre sœurette!...

— Oui, Pierre, plains-moi... Je suis très malheureuse...

La pauvre femme, brisée par l'émotion, par tant de luttes morales, éclata en sanglots... Et c'était à la fois^ ces sanglots, l'aveu d'une grande douleur maternelle et d'une immense joie de sentir près d'elle un être dévoué, aveuglément, et dont elle était sûre de l'affection inaltérable.

Oui, Pierre de Vaudray adorait sa sœur, n'adorait qu'elle au monde. Et cela venait de ce que ces deux êtres, dès leur plus tendre enfance, abandonnés à eux-mêmes par des parents indignes de ce nom, n'avaient jamais trouvé de joie que dans leur union fraternelle, si étroite, si douce à leurs petites âmes privées des caresses d'une mère et des attentions d'un père.

Lorsque sa sœur se fut un peu calmée, Pierre la questionna.

— Dis-moi tout, Valentine, que s'est-il passé?

La jeune femme fit à son frère le récit de son calvaire. Elle en vint à parler du départ de sa mère, la veille.

— Ainsi, fit le jeune homme, mère est partie hier soir, à dix heures, avec ton fils, et elle t'a dit qu'elle allait à Paris le mettre en nourrice. . . A dix heures du soir !... c'est inadmissible!... Et tu Tas laissée partir?...

— Que veux-tu, sur le moment je n'ai pas réfléchi, j'étais brisée, c'est seulement après que je me suis aperçue qu'elle avait dû me tromper... Mais il était trop tard... Alors, j'ai passé une nuit atroce et, ce matin, à la première heure, je t'ai envoyé mon télégramme... Que me conseilles-tu?... Je t'en prie, viens à mon secours... Je ne sais plus... Je suis comme anéantie...

Pierre de Vaudray réfléchissait...

Cela ne faisait aucun doute, sa mère avait menti. On ne porte pas un enfant à une nourrice à dix heures du soir. Mais alors, qu'avait-elle fait de cet enfant?

Un soupçon lui vint à l'esprit qui le fit frissonner...

Et, pour ne pas en avoir une minute de plus la cruelle obsession, il demanda à sa sœur:

— Mais, dis-moi, pourquoi n'a-t-on pas confié ton [enfant à une nourrice du pays ou des environs, comme il était primitivement convenu?

— Je ne sais pas... Au dernier moment^ après l'accouchement, la sagefemme s'est brusquement refusée à en fournir une.

— Tiens !... C'est étrange.

— Oui, à moi aussi, cela a paru étrange... Et puis, le docteur est venu.

II m'a examinée, l'enfant aussi, mère lui a parlé et je ne l'ai plus revu. A mon retour à Paris, je dois aller en consulter un... Il paraîtrait que je suis malade... Mère tient à ce que j'habite désormais avec elle, soi-disant pour me soig-ncr. Et, tout cela me pat-aîtsi bizarre, vois-tu, Pierre, que j'ai peur à de certains instants de découvrir, tout à coup, la plus affolante des vérités.

Pierre, sans répondre, s'empara des mains de sa sœur.

Il resta quelques secondes à la contempler, le regard fixe, vague. Puis, soudain, il fit, scandant les mots :

— Tu as raison. Tout cela est louche. Ah ! pourquoi, sœurette, ne t'es-tu pas souvenue plus tôt que j'étais là, moi... Tout ne se serait pas passé ainsi... On ne t'aurait pas séparée de ton fils, je te le jure...

— En ce qui concerne le pauvre petit cire, j'aurais été quand même obligée de m'en séparer... Songe au scandale...

— Le scandale!... le scandale!... Et après?... Tu aurais divorcé et, en attendant le divorce et le retour de ton goujat de mari, de cet être que je ne peux pas souffrir, si mère t'avait par hasard refusé l'asile qu'il eût été do son devoir de t'offrir, moi, je ne t'aurais pas abandonnée... Et puis... et puis il y avait... ton amant sur l'aide duquel tu étais en droit de compter si c'est un galant homme... Qui est-ce?...

— Gaston Richaud, avoua Valentine à voix basse.

— Le cousin de ton mari ? Mais je le connais, c'est un très honnête homme... C'est bien lui qui a recueilli les deux enfants d'une malheureuse qui était au service de sa mère ?

— Oui, il a fait cela...

— Tu l'aimes ?

— Oui, Pierre, je l'aime et lui aussi m'aime.

— Et il sait?

— Non, sitôt que j'ai eu la certitude que je portais en moi le fruit de notre adultère, je lui ai refusé ma porte... à lui comme à tous... j'étais affolée...

— Ah ! sœurette ! mais il fallait lui dire... Je vais aller le trouver.

— Pierre, je t'en prie...

— Je... vais... aller le trouver. Il faut qu'il sache.

— Jamais!

— Je t'en supplie, Valentine, dans ton intérêt, dans celui de l'enfant.

— Non, non, jamais il ne saura. Jamais !

— Songe que les mois vont s'écouler, qu'un être innocent a droit à la vie, à ton amour et que, dans ta situation, tu n'as pas le droit de le priver d'un père qui pourra le guider à défaut de sa mère, enchaînée par les liens du m fin âge.

LES AVARIÉS m

— Ah I Pierre, c'est affreux.

— Mais non, sœurette, ce n'est pas affreux... Écoute-moi, suis mon conseil, écris-lui, ou va le trouver... Ton fils a été déclaré de père et mère inconnus. Ricliaud, mis au courant, reconnaîtra son fils... veillera sur lui, pourra, plus tard, mieux que quiconque lui parler de sa mère, te le réserver, te faire aimer... Allons, va, ne pleure plus, l'avenir n'est pas sinoir... Sois forte, ne laisse pas à la douleur le temps de trop t'atteindre... Lutte... luttons... Je suis là... ma sœur chérie...

Et Pierre, dans un admirable geste, prit sa sœur dans ses bras, l'étreignit, la berçant et mêlant ses larmes aux siennes... Un peu d'espoir naissait dans le cœur de Valentine.

L'apaisement salutaire commençait à se manifester.

— Et maintenant, sœurette, que nous avons beaucoup de courage, fais risette et dis-moi: quand notre mère sera-t-elle de retour?

— Je l'attends... d'un moment à l'autre...

— Parfait... dès ce soir^ je lui parlerai. En tout cas, continue à ne la pas contrarier et laisse-moi faire. Ne prends aucune résolution sans me consulter.

— Je te le promets, fit Valentine.

Pierre, en effet, jugeait indispensable une explication entre lui et sa mère.

Il ne devait pas plus longtemps laisser patauger cette mégère sans cœur et sans entrailles, qui, sottement, au nom de chimériques principes, n'hésiterait peut-être pas à commettre des actes irraisonnés et répréhensibles, sous l'empire d'un affolement exagéré.

Au moment précis où Pierre de Vaudray pensait cela, la clochette de la grille de la villa tinta... Il se précipita à la fenêtre et, presque aussitôt, s'écria : .

— Voici mère!

Il traversa la chambre en courant et se porta au-devant de madame de Vaudray qui, l'apercevant, ne put retenir un cri de stupeur.

— Toi, Pierre, ici?...

— Oui, mère, moi...

— Qui t'a dit?

— Que t'importe... Mais, ici, dans cette maison^ nous serions mal pour causer, sortons... la route a moins d'oreilles... Allons, viens...

Et Pierre entraîna sa mère par la main, hors de la villa. Lorsqu'ils en furent à une cinquantaine de mètres, le jeune homme, lui demanda sur un ton de voix plutôt rude :

— Qu'as-tu fait de l'enfant de Valentine ?...

Hautaine, madame de Vaudray s'écria:

— Comment?... Que signifient cette question et ce ton de voix?

— Oh I je t'en prie, mère, pas de grands mots, n'est-ce pas ! Qu'est-ce que tu as fait de l'enfant de Valentine?...

Et comme la méchante créature gardait le silence, Pierre continua:

— Oui, ma question t'embarrasse^ je comprends cela. Valentine m'a dit que tu étais partie, hier soir, à dix heures, avec son fils, sous prétexte d'aller le mettre en nourrice à Paris. Or, tu n'as pas été à Paris, on ne met pas un enfant en nourrice à dix heures du soir. Qu'est-ce que tu en as fait?

— Je n'ai rien à te répondre.

— Prends garde !

— Tu menaces ?

— Parfaitement! A la fin, cette comédie lugubre a assez duré. Le temps n'est plus oii l'on enlevait les enfants à leur mère. Les feuilletonistes n'emploient môme plus ces moyens-là. Quand ça arrive, on va tout simj)lement chez le commissaire de police et on dépose une plainte. Eh bien, je te préviens que, si tu ne me dis pas dans dix minutes ce que tu as fait (le l'enfant de Valentine, je me paie le voyage d'Orsay, j'avertis les gendarmes et nous verrons.

Madame de Vaudray, devant cette explosion de paroles, resta comme médusée.

La conduite de son {ils lui coupait ses habituels moyens.

Son arrogance tombait d'un bloc.

La créature autoritaire et hautaine faisait place à la véritable loque humaine prise à son propre piège et en présence d'un juge fort peu disposé à la clémence.

Mais, que répondre à son fils ?

La situation devenait déplorable.

Un seul moyen d'en sortir s'offrait à elle : tout révéler à Pierre.

Et alors, d'une voix atterrée, elle commença :

— C'est vrai, je n'ai pas été mettre cet enfant en nourrice parce qu'aucune nourrice n'en aurait voulu... Non seulement Valentine a commis, en prenant un amant, une faute grave, non seulement elle a failli à rhomieur... mais, ce qui est plus iiorrible, plus épouvantable, plus déshonorant, elle s'est exposée et son amant l'a salie, souillée... Ta sœur est syphilitique.

Pierre, en entendant cela, sursauta... Une pâleur livide couviit ses traits.

— Oui, continua madame de Vaudray, syphilitique... A compter d'aujourd'hui, mon enfant est l'égale des filles des rues, elle partage avec elles la boue du ruisseau. Un mal ignoble l'a touchée par la faute de son amant, et son enfant est perdu... Il sera mort dans .quelques jours...

El longuement examina la blessure, sans arrière-pensée. (Page 77.)

Puis elle ajouta, avec un larmoiement de commande : — J'ai eu pitié d'elle. Laisser cet enfant près d'elle, c'était, bientôt, lui permettre d'apprendre la vérité, la foudroyante vérité. Alors je l'ai abandonné... je lui dirai qu'il est mort... Si tu ne me crois pas, questionne la sage-femme. Pierre était anéanti par cette révélation... Le drame se compliquait épouvantablement...

Liv. 10, Les Avarias. Liv. 10.

— Et, sait- elle? balbutia-t-il.

— Non... je ne veux pas qu'elle sache... Elle serait capable de se tuer.

— Cependant, il faudra bien la soigner, consulter un docteur... Cette maladie-là n'est pas mortelle...

- — A notre retour à Paris, j'en chercherai un qui, sur mes prières, consentira, je l'espère, à masquer la vérité... et je veillerai sur elle.

— J'en connais un, un spécialiste qui guérit cette maladie-là en six mois.

— Tu es sûr ?

— Mais oui, on voit son adresse sur tous les murs de Paris... Guérison radicale de la syphilis en six mois, et même moins, sans mercure.

— Cependant... le docteur m'avait parlé d'années...

— 11 a exagéré... Tu comprends bien qu'on ne permettrait pas au docteur que je t'indique de garantir la guérison d'une maladie si terrible en sixmois s'il n'était pas sincère... autrement, ce serait un charlatan coupable.

— Oui, c'est vrai. Eh bien, tu iras le trouver... tu le feras venir chez nous...

— Oui.

— Et, surtout, pas un mot à ta sœur...

— Oh ! je te le jure...

— Et maintenant, rentrons...

— Rentre, moi, je vais marcher un peu... Ça m'a donné un coup terrible.

Le pauvre garçon^ en titubant, s'en alla à l'aventure.

La révélation que venait de lui faire sa mère le bouleversait à un tel point qu'il ne se sentait plus vivre. Il croyait être la proie d'un cauchemar atroce.

Soudain, une colère, une fureur plutôt s'empara de lui. Il venait de songer à l'amant de Valentine. C'était lui, Gaston Richaud, lui ! qu'il estimait, lui, un galant homme ! Sur l'instant, il se jura d'aller le trouver, de le châtier, de le tuer... Puis, à la réflexion, il comprit qu'avant de se livrer à ces extrémités, mieux valait le rencontrer, lui dire... Et l'enfant?

Oh ! l'horrible chose que la vie I que d'impasses terribles ne contient-elle pas?

Une femme souillée, un enfant voué à une mort certaine, un homme atteint, toute une existence brisée pour un instant d'oubli, pour une caresse... Affolante échéance que ménage l'amour I...

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