AVARIE
Il était environ une heure et demie, lorsque Georges Dupont, la gorge serrée, la poitrine oppressée, tremblant un peu, ému, sonna à la porte du docteur Fraisier.
Un valet de chambre vint ouvrir.
Georges, d'une voix presque tremblante, demanda :
— Le docteur est visible ?
— Oui, monsieur.
Le domestique ouvrit une porte et fît entrer le consultant dans le vaste salon oii déjà plusieurs personnes attendaient.
Georges se laissa choir dans un fauteuil.
Un profond silence régnait autour de lui. Ses regards se portèrent d'abord sur les choses qui l'entouraient, puis, lentement, il dévisagea ses voisines, au nombre de deux : une jeune femme et une nourrice portariL sur ses bras, enveloppé dans une couverture, un pauvre petit être dont on voyait à peine le bout du nez.
La jeune femme, les yeux baissés, paraissait absorbée dans quelque douloureuse méditation ; la nourrice, l'œil quelconque, le regard sans caractère, berçait son nourrisson...
Soudain, une porte, masquée par une vieille tapisserie, s'ouvrit ;
Le docteur Fraisier parut.
Grand, fort, portant quarante ans, l'air d'un homme supérieur, vêtu d'une redingote, avec une rosette rouge à la boutonnière, il parut interroger du regard les trois personnes et, la jeune femme s'étant levée, il s'inclina et s'effaça pour la laisser passer...
Une demi-heure s'écoula, au bout de laquelle le docteur apparut à nouveau.
C'était au tour de la nourrice...
Et, vers trois heures, Georges, un peu titubant, passa, à son tour, dans le cabinet du docteur.
Le cabinet du docteur Fraisier était une assez vaste pièce somptueusement meublée, prenant jour sur des jardins, au moyen d'un grand vitrail représentant un sujet religieux. Partout, serrés là, à profusion, des statuettes, des bronzes anciens, des objets d'art.
Aux murs, des toiles célèbres : Wallace, Dupuytren, Ricord.
Le docteur désigna un siège à Georges Dupont et vint prendre place derrière un très long et très large bureau Louis XIV chargé de papiers et de livres de médecine.
D'une voix douce, mais grave, il dit :
— Monsieur, je vous écoute.
Georges, dont le cœur était étreint par la plus grave inquiétude et dont l'esprit était un peu troublé par la double gravité de sa démarche et du lieu où il se trouvait, poussa un profond soupir de soulagement.
— Monsieur le docteur, je suis très inquiet... je suis follement inquiet... j'ai peur... je vous...
Le malheureux ne trouvait plus ses mots, il bredouillait... Le docteur, qui l'enveloppait d'un regard chargé de pitié, vint à son secours.
— Voyons, voyons, monsieur, soyez calme... Je me doute à peu près de l'objet et du but de votre visite...
— Ah ! ça se voit... fit Georges en tressaillant, et en dardant sur le savant un regard de presque terreur..*
— Parlez.
— Eh bien, voilà... j'ai un bobo à la lèvre... et un de mes amis m'a flanqué le trac... j'avais déjà peur lorsque je lui en ai parlé, alors, je suis venu...
Le docteur se leva et s'approcha de son visiteur.
— Montrez-moi ce bobo.
Georges souleva sa moustache et tendit le visage vers celui dont il redoutait la sentence.
Le savant prit une loupe et examina l'érosion. Il l'examina longuement... puis, vint se rasseoir à sa table...
Le fiancé d'Henriette, anxieusement, demanda ou plutôt, balbutia :
— Et alors, monsieur le docteur?
— Depuis quand avez-vous ce bobo ?
— Depuis quelques jours... ça ne me fait pas mal...
— Oui... Eh bien, monsieur, il n'y a aucun doute...
Georges, à ces mots, sentit son émotion redoubler. Une sueur froide lui perla le front sur lequel il passa sa main humide de fièvre... A voix basse, il fit :
— Il n'y a aucun doute... Dans quel sens?
Et, lentement, attristé, le docteur répondit en prenant sa plume pour écrire son ordonnance :
— Dans le mauvais... Vous êtes atteint de syphilis. Georges, en entendant cela, devint afifreusement pâle...
Il laissa rouler sa tête sur le dossier du fauteuil... S'il avait été debout, il serait infailliblement tombé tant l'arrêt du docteur venait de le terrifier.
Il resta quelques secondes sans rien dire, anéanti, stupéfié...
Il crut que son cœur allait s'arrêter de battre et qu'il allait défaillir...
Ces trois mots du docteur équivalaient presque, pour lui, à un arrêt de mort...
— Vous vous en doutiez bien un peu, fit le docteur en hochant la tête. Georges, en entendant cela, se redressa.
D'une voix blanche il avoua :
— J'avais peur... mais j'espérais... Non, je ne me doutais pas... que ce serait la syphilis...
— Cependant...
Georges laissa tomber sa tête entre ses mains... Il pleurait... Le docteuP, le voyant en cet état, s'approcha de lui et, lui prenant les mains, lui dit :
— 'Allons, allons, il faut être vaillant... ne vous alarmez pas... monsieur... toutes les larmes que vous pourrez verser ne vous prêteront pas le courage et la force dont vous allez avoir besoin... au contraire... Je sais bien que ce que je viens de vous dire est grave.
— C'est... affreux!...
— Mais, dites-vous, si cela peut vous être une consolation et c'en est quelquefois une, bien légère il est vrai, mais parfois bienfaisante, ditesvous bien que vous n'êtes malheureusement pas une exception... Sur sept hommes que vous rencontrez dans la rue, dans le monde ou au théâtre, il y en a au moins un qui est ou qui a été dans votre cas, un sur sept, quinze pour cent... Ceux-là aussi ont pleuré, ont désespéré, sont venus me voir : je leur ai rendu le courage et l'espoir...
Georges n'entendait pas ces paroles douces, prononcées sur un ton d'extrême bienveillance.
[1 murmura, sans éclat, comme se parlant à lui-même :
— Moi, je sais bien ce que je vais faire,
— Moi aussi, fit le docteur en lui donnant une petite tape sur l'épaule pour attirer son attention. Voilà votre ordonnance. Vous allez la porter chez le pharmacien pour la faire exécuter.
Georges, le regard fiévreux, résolu, saisit l'ordonnance et, avec un geste cassant, la pliant, nerveusement, il s'écria :
— Non, monsieur...
— Mais si, vous ferez comme tout le monde...
— Non, insista Georges, non je ne ferai pas comme tout le monde. Parce que je ne suis pas dans une situation comme tout le monde, moi. Je sais bien ce que je vais faire...
Et, en achevant sa phrase, il fit le geste d'un qui va se brûler la cervelle. Impassible, l'air calme d'un homme qui en a vu bien d'autres, le docteur poursuivit :
— Cinq fois sur dix, dans le fauteuil oii vous êtes, on me montre ce geste-là. Très sincèrement... chacun se croit plus malheureux que tous les autres... A la réflexion, et après m'avoir écouté, on comprend que celte maladie est une compagne avec laquelle on peut vivre; comme dans tous /es ménages, l'accord est au prix de concessions réciproques, voilà tout... Allons, monsieur, je vous le répète, il n'y a rien là que de très ordinaire, de très naturel, de très commun... C'est un accident qui peut arriver à tout le monde, et c'est sous une réprésentation de ce mal, si improprement appelé mal français, car il n'y en a pas de plus universel, qu'on pourrait presque, en s'adressant aux professionnels de l'amour vénal, écrire les vers fameux :
Voilà ton maître... Il l'est, le fut ou le doit être.
Georges avait écouté cette tirade attentivement, sans broncher... Mais, lorsque le docteur eut terminé, soudain, il sentit une violente révolte éclater dans son esprit :
D'une voix large, vibrante, avec un geste de rage folle, il s'écria :
— Mais moi, monsieur, j'aurais dû ôtre épargné ! Le docteur le regarda, sceptique.
— Et pourquoi? — fît-il. Parce que vous êtes un homme du monde?... Parce que vous êtes riche?... Regardez autour de vous, monsieur...
Inconsciemment, Georges dirigea son regard vers les objets que lui désignait le savant qui continua :
— Croyez-vous que ces objets d'art (parmi lesquels figurent, hélas I à cinq exemplaires, le Mercure de Jean de Bologne, six fois celui de Pigalle et trois reproductions, — en cire, c'est leur excuse, — de l'introuvable Amour blessé de Paccini), croyez- vous que tout cela m'ait été offert par des chemineaux?
— Mais, fît Georges en geignant, — je ne suis pas un noceur, monsieur le docteur!... Mais ma jeunesse pourrait être donnée en exemple à tous les jeunes gens...
Et, enflant sa voix, le jeune homme ajouta :
— Il n'en est pas un... vous entendez... pas un qui se soit amusé avec plus de prudence... Enfin, si je vous disais que dans toute ma vie, je n'ai eu que deux maîtresses, qu'est-ce que vous me répondriez?
— Je vous répondrais qu'une seule aurait suffi pour vous amener chez moi.
— Non, monsieur le docteur, pas une de ces deux là. Je vous dis : Personne, personne au monde n'a eu autant que moi la peur de ce. qui m'arrive; personne, pour l'éviter, n'a mis dans l'arrangement de sa vie autant de soins, autant de réflexions, n'a pris autant de précautions minutieuses. Ma première maîtresse, c'a été la femme du meilleur ami de ma famille et je l'avais choisie, elle, à cause de lui ; et lui, non parce qu'il m'était le plus cher, mais parce que je le savais de mœurs pures et rigides, jaloux, surveillant sa femme, et ne la laissant pas imprudemment se créer de nouvelles relations toujours dangereuses.
Elle-même, discrètement, à mots couverts, je la maintenais dans l'appréhension, dans la terreur de ce mal. Je lui disais que tous les hommes en étaient atteints, afin qu'elle n'eût pas l'idée de me tromper.
Mon pauvre ami est mort dans mes bras, cela seul pouvait me séparer d'elle... J'ai pris ensuite une jeune ouvrière...
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— Alors... alors, je pourrai me marier? (Page 95.)
En souriant un peu de la naïveté avec laquelle Georges vidait son cœur, le docteur fit à mi-voix :
— Vous n'aviez plus d'amis de mœurs assez rassurantes ?
— Non, monsieur le docteur... Les mœurs d'aujourd'hui, vous savez ce que c'est.
— Mieux que personne.
Liv. 12. Les Avariés. Liv. 12.
— J'ai donc pris une jeune ouvrière, honnête, chargée de famille et dans le besoin. Une grand'mère infirme, un père maladif, trois petits frères. C'est moi qui faisais vivre tout ce monde-là... On m'adorait, on m'appelait l'oncle Raoul, — parce que je n'avais pas été assez simple pour donner mon vrai prénom, n'est-ce pas ?
— Oh!... un prénom, à la rigueur... Enfin, c'est toujoursplus prudent... répondit le docteur qui s'intéressait à cette histoire, jamais la môme, que le consultant lui psalmodiait sur un petit ton larmoyant.
Et, au fur et à mesure que le jeune homme parlait, il pensait :
— Comme la destinée est étrange!... Elle frappe ce bourgeois quasi maniaque, — faisant l'amour, comme un comptable établit sa balance de fin de mois, consciencieusement, — avec ponctualité, dédaignant les fêtards, quelques fêtards qui ont « la veine ».
Avoir la veine, dans la vie, tout est là.
Georges, après avoir poussé un profond soupir, continua :
— Je l'avais prévenue et j'avais fait savoir aux parents que si elle me trompait, je la quitterais immédiatement. Alors, tout le monde me la surveillait, monsieur. Je n'ai jamais passé un dimanche autre part que dans ma famille. C'est une tradition. A cause de cela j'avais ramené ma petite amie à la religion : la messe, les vêpres, le salut, c'étaient pour elle d'honnêtes occasions de sorties. Sa mère l'accompagnait à l'église parce que je leur avais loué deux chaises à l'année et qu'elles étaient flores de voir leur nom gravé sur une plaque de cuivre. Elle ne sortait jamais seule, monsieur. Il y a quelques jours, lorsqu'il a été question pour elle officiellement de mon mariage, j'ai dû la quitter. Tout le monde pleurait. Vous voyez que je ne suis pas un méchant homme. On me regrette partout oii je passe.
Le docteur, apitoyé, devenant ami, presque, après avoir été confident, questionna :
— Vous étiez heureux. Quelle idée avez-vous eu de changer? Georges parut quelque peu étonné de s'entendre formuler cette
question.
— Mais, monsieur le docteur, répondit-il, pour me faire une situation. Mon père était notaire, et, paraît-il, avant sa mort, il avait exprimé le désir que j'épouse ma cousine, dont la dot va me permettre de tenter quelque chose, — un beau parti, monsieur le docteur, — une jeune fille charmante que j'adore, — car notez bien que je l'adore, — et j'en suis, je crois pouvoir le dire, tendrement aimé. Tout, j'avais tout pour vivre dans une tranquille félicité. Monsieur, ceux qui me connaissent m'enviaieint...
Et Georg-es, soudain, s'attendrissant sur lui-même, poursuivit, d'une voix mouillée de larmes :
— El il a fallu que des camarades imbéciles m'entraînent à enterrer ma vie de garçon... Et voilà oii j'en suis... car maintenant, je comprends tout... la vengeance de cette gueuse, c'était ça, mon bobo... Oh! si ellese trouvait là, à portée de ma main !...
Il fit un geste de menace.
Le docteur demanda :
— Et, cette femme, vous avez fait probablement sa connaissance dans un music-hall à la mode :
— Mais non, monsieur le docteur, on me l'a présentée... un de mes amis, ce cochon-là... Elle paraissait très bien... elle a un appartement splendide, rue de Prony... Elle est très bien entretenue... Ça ne m'a rien coûté... Oh! ça n'a pas été sans peine que je suis devenu son amant... Je ne voulais pas... Et puis, vous savez bien ce que c'est n'est-ce pas?... On a bien dîné... on a les nerfs à l'envers et crac!... voilà!... Oh! je n'ai pas de chance!... Pour une fois que je vais avec une cocotte chic...
— Oui, les cocottes chics, fit le docteur. Elles sont souvent plus dangereuses que les autres... Et les jeunes gens devraient toujours se méfier de ces beautés plus jolies et plus chères... Le poison coule plus terrible sous ces épidémies soignés que sous ceux des pierreuses surveillées...
— Est-ce que je pouvais me douter... Quand je pense que j'ai des amis qui mènent une vie de débauchés ! 11 ne leur arrive rien à ces animaux-là.
Moi, pour un malheureux écart, voilà mon avenir perdu, mon existence empoisonnée... qu'est-ce que je vais devenir?... Tout le monde me fuira... Je suis un paria, un pestiféré... alors?... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux que je disparaisse? ilu moins je ne souffrirai plus! Vous voyez bien qu'il n'y a personne de plus malheureux que moi !...
Et le jeune homme se prit à sangloter comme un enfant.
Au travers de ses larmes il balbutia :
— Il n'y a personne, je vous dis, monsieur, il n'y a personne... Oh !là! là là là, là là !
Le docteur, en souriant tristement, ému par cette douleur sincère, vint à lui.
— Allons, encore une fois, il faut être un homme, et ne pas pleurer comme un enfant.
— Mais monsieur, cria Georçres dans un douloureux accès de désespoir, si j'avais fait la noce, si j'avais passé mon temps dans les brasseries, avec les cocottes, je comprendrais : je dirais que j'ai eu ce que j'ai mérité !
— Non.
— Non?
— Non, vous ne le diriez pas, mais peu importe, continuez.
— Si, je le sens bien. Je suis honnête, je dirais que je l'ai mérité. Mais rien ! rien ! Je me suis privé de tout plaisir. J'ai résisté aux entraînements comme aux tentations... Je refusais d'accompagner mes amis vers les endroits où l'on s'amuse^ et, dans mon quartier, parmi nos relations, les mères me montraient à leurs fils, ce qui m'inspirait de l'orgueil. J'ai travaillé, j'ai bûché, j'avais apporté de l'ordre même dans le côté désordonné de ma vie et mes deux petites amies m'aidaient à préparer mes examens. Je leur avais appris à me pousser des colles et c'est grâce à elles que je suis docteur en droit. Moi aussi, ça m'aurait fait plaisir de rentrer à des quatre heures du matin, le col du pardessus relevé, en fumant un cigare allumé chez une grande demi-mondaine, — ou même, chez une petite.
J'avais, moi aussi, comme tout le monde, la vocation des lèvres trop rouges, des sourcils trop noirs et des visages trop pâles ; j'aurais aimé les aventures, les orgies, le Champagne, les dessous en dentelles et les hts sculptés ! J'ai sacrifié tout cela à ma santé, et voilà comment j'ai réussi... Oh! si j'avais su !... si j'avais su !... si j'avais su, monsieur, j'aurais été un être ignoble; oui, ignoble! C'aurait toujours été cela de gagné!... Quand je pense!... Quand je pense à quelles hontes, à quels maux répugnants, à quelles catastrophes effroyables je suis condamné!...
— Qu'est-ce que vous me chantez là ? s'écria le docteur.
Oui... oui... je sais... Les cheveux qui tombent..., la camomille
comme coktail, la petite voiture sur le trottoir, comme automobile, avec une tige à poignée comme volant de direction et un larbin derrière pour l'avance à l'allumage... Et je ferai ga, ga, ga ga...
Et Georges, pris d'une nouvelle crise de larmes se prit à gémir :
— Voilà ce qui restera du beau Raoul..., car j'étais le beau Raoul !... Alors, le docteur, presque avec sévérité, sur un ton de quasi commandement, ordonna :
— Mon, cher monsieur, vous allez essuyer vos yeux une dernière fois, vous moucher, mettre votre mouchoir dans votre poche et m'écouter à sec.
Le fiancé d'Henriette, impressionné parle ton de voix du docteur, docile, fit ce qu'on lui disait. Il le fit en disant :
— Oui, docteur, mais je vous préviens, vous perdez votre temps.
— Je vous déclare...
• — Je sais ce que vous allez me dire.
— Dans ce cas, monsieur, vous n'avez plus rien à faire ici... Allez-vous en 1
— Puisque j'y suis, je vous écoute, docteur... Vous êtes bon, très bon l Le docteur, un instant indisposé par l'interruption du jeune homme,
déclara :
— Si vous avez de la volonté et de la persévérance, il ne vous arrivera rien de ce que vous prévoyez.
Mais Georges, pas le moins du monde convaincu, risqua d'une voix timide :
— Évidemment, votre devoir est de me dire cela.
— Je vous dis qu'il y en a cent mille comme vous, à Paris, alertes et bien portants. Je m'en rapporte à vous-même... Enfin!.., des petites voitures, on n'en voit pas tant que cela, allons 1
— Ça, c'est vrai.
— Et d'ailleurs, ceux qui sont dedans, n'y sont pas tous pour la raison que vous croyez... Pas plus que vos cent mille confrères, vous ne serez victime de catastrophes. Le mal est sérieux, rien de plus.
— Vous voyez bien, c'est une maladie grave 1
— Oui.
— Une des plus graves.
— Oui, mais vous avez la chance...
— La chance ? s'exclama Georges avec un regard ahuri.
— Relative, si vous voulez, — poursuivit le docteur, mais vous avez la chance d'être atteint de celle des maladies graves sur laquelle nous avons les moyens d'action ies plus énergiques et les plus certains.
— Oui... oui... des remèdes pires que le mal.
— Vous vous trompez I
— Vous ne me ferez pas croire qu'on peut guérir,
— On le peut,
— Et que je ne suis pas condamné à...
— Je vous le jure.
— Vous ne vous trompez pas... vous ne me trompez pas... on m'avait dit...
— Le docteur, haussant les épaules, arpentant de long en large son cabinet, s'écria :
— On vous avait dit!... on vous avait dit I... Je parie que vous connaissez la législation du mur mitoyen chez les Chinois.
— Oui, naturellement ! mais je ne vois pas quel rapport...
— Au lieu de vous l'apprendre, monsieur, on aurait beaucoup mieux fait de vous dire ce qu'est le mal dont vous souffrez... Vous en auriez peut-être su assez pour pour éviter de le contracter.
— Oh ! monsieur I qui est-ce qui aurait pu croire cela d'une femme
aussi distinguée... Vous pensez bien qu'on n'a pas été me ciioisir une fille des rues...
— Une fille des rues ne vous aurait peut-être pas contaminé.
— Et puis, je vous l'ai dit, elle habite rue de Prony, un beau quartier ; comment voulez-vous qu'on aille se méfier de quelqu'un qui habite un quartier pareil, d'une femme connue de tout Paris ?
— Le quartier n'y fait rien. Cette maladie-là n'est pas comme tant d'autres, elle n'a pas de préférence pour les malheureux.
Et Georges, dans un élan spontané de sincérité, s'écria :
— Ah ! tenez, docteur, vous avez raison, on nous laisse vraiment trop ignorer...
— Oui, trop.
— On ne peut pourtant pas étaler cela dans les journaux.
— Parce que?
— Je vous en parle savamment. Mon père était propriétaire d'un petit journal de province, et si jamais nous avions seulement imprimé ce mot-là, quelle pluie de désabonnements !
— Mais vous publiez des romans sur l'adultère.
— Dame. L'abonné aime ça.
Le docteur leva les yeux au ciel et eut un geste de découragement :
— Vous avez raison, c'est l'éducation du public qu'il faut faire.
— Et puis, qu'est-ce qu'on y gagnerait, après tout, à être renseigné sur ce mal ?
— Comment, ce qu'on y gagnerait, malheureux!... mais, le connaissant mieux, on l'éviterait plus.
— Croyez-vous ?
— Oh ! évidemment, il y aura toujours des va-de-l'avant, des faiseurs, des téméraires et des imbéciles... Mais au moins, les jeunes gens sérieux profiteraient de nos avertissements, de notre enseignement... Ça ferait ouvrir l'œil à beaucoup de nos concitoyens qui mettraient à aimer ou à s'amuser un peu plus de prudence...
— Ce qu'il faudrait, voyez-vous, monsieur le docteur, ce serait un moyen de l'éviter tout à fait.
— Oh ! c'est bien simple, fit le docteur dans un éclat de voix.
— Dites.
— Cela n'a plus d'intérêt pour vous... Mais quand vous aurez un fils...
— Moi, un enfant?
— Mais oui, ne m'interrompez pas. Quand vous aurez un fils, vous pourrez le lui donner ce moyen.
^ C'est?
— De n'aimer qu'une femme... de la prendre vierge et de l'aimer assez pour qu'elle ne vous trompe pas.
— Gomme c'est commode ! Enfin, s'il ne se marie, comme moi, qu'à vingt-huit ans, mon fils... Cependant...
— Alors, pour qu'il coure les moindres risques, vous lui direz d'aller trouver des marchandes d'amour patentées...
— Avec garantie du gouvernement.
— Et surtout, de les choisir un peu mûres.
— Parce que?
— Parce que, à un certain âge, elles ont toutes payé leur tribut. La plus belle fille du monde peut donner tout ce qu'elle a, non ce qu'elle n'a plus. Voilà ce que vous direz à vos fils.
« A vos fils ! » Ces trois mots sonnèrent de façon spéciale à l'oreille du désespéré qui, timidement, demanda :
— Je pourrai donc avoir des enfants?
— Certes !
— Bien portants?
— Bien portants. Je vous le répète. Si vous vous traitez comme il convient, longuement, consciencieusement, vous aurez peu de chose à redouter.
— C'est certain ?
— Qaatre-vingt-dix-neuf fois sur cent.
Ces paroles firent couler sur le cœur de Georges comme un baume divin et régénérateur.
Un peu de joie le fit tressaillir.
D'une voix timide, craignant de poser sa question tant, dans son désarroi, il redoutait la réponse négative, il demanda :
— Alors... Alors, je pourrai me marier?
— Vous pourrez vous marier.
En entendant cela, Georges se leva d'un bond.
Son visage s'illumina d'un éclair de ravissement qui brilla dans ses yeux.
Il pourrait se marier !... Le rêve de sa vie n'était pas évanoui.,. Tout bonheur ne lui était pas interdit...
— Vous ne vous trompez pas, n'est-ce pas? fît-il en souriant. Vous ne me donneriez pas cette confiance... Vous n'exposeriez pas... Dans combien de temps pourrai-je me marier ?
— Dans trois ou quatre ans.
Georges resta bouche bée...
— Comment, dans trois ou quatre ans... pas avant?
— Pas avant, répéta le docteur sur un ton de voix des plus énergiques.
Pourquoi ? Je vais donc être malade pendant tout ce temps-là ? Vous me disiez tout à l'heure...
Le mal ne sera plus dangereux pour vous-même, mais vous, vous serez danj^ereux pour les autres.
— Mais, docteur, je me marie dans un mois.
— C'est impossible !
— Je ne puis faire autrement. Le contrat est préparé, les bans vont être publiés... J'ai donné ma parole...
— Voilà bien les clients, s'écria le docteur en étendant les bras et en levant les yeux au ciel. Tout à l'heure vous cherchiez votre revolver : maintenant, vous voulez vous marier dans un mois!
— Parce qu'il le faut 1
— Je vous le défends.
— Cela ne peut pas être sérieux. Du moment que le mal n'est pas ce que j'imaginais et qu'on peut me guérir, je ne me suicide pas. Et du moment que je ne me suicide pas, je reprends la suite de mon existence. Je tiens mes engagements : Je me marie.
Georges était transfiguré.
11 ne songeait plus qu'à son mariage et réprimait avec une inconscience déconcertante ses rêves de la veille.
Mais, le docteur, calme, sévère, intransigeant, sûr de son diagnostic, ayant conscience du devoir suprême qu'il avait à remplir, poursuivit :
— Non, vous ne vous marierez pas.
Mais le jeune homme n'en démordait pas.
— Si, si, répondit-il... Mon mariage manqué, monsieur le docteur, ce serait un désastre...
— Le désastre serait pis encore si vous vous mariiez.
— Vous en parlez ainsi parce que vous ignorez. Moi je n'y tenais pas à me marier.... Certes, j'aimais beaucoup Henriette, mais ça n'allait pas jusqu'au mariage cet amour-là... j'étais très heureux tel que j'étais... j'avais comme une seconde famille. Je vous ai dit : les enfants m'adoraient... c'est mon oncle et ma tante qui m'y ont poussé...
Ma mère s'est enthousiasmée de ce projet : elle ne désire plus rien que de bercer ses petits enfants...
Elle veut me voir « établi, » comme elle dit.
Depuis qu'il est question de ce mariage, c'est pour elle une idée fixe, et elle se demande vingt fois par jour si elle vivra assez longtemps pour assister à la réalisation de son rêve.
Ce n'est pas tout.
Je me suis mis à adorer ma fiancée...
Cette peinture souleva le cœur de l'avarié... (Page 103.)
— Mais justement, malheureux! s'écria le docteur, si vous ladorez votre fiancée...
Georges lui coupa la parole.
— Laissez-moi finir... Si je reculais maintenant, ma mère mourrait do chagrin, et ma tante de Vendée me déshériterait. C'est elle qui a la fortune de la famille. Mais je passe là-dessus. Et mon beau-père! mon beau-
Liv. 13. Les Avariés. Liv. 13.
père est un lioiuiiie à clieval sur les principes, sévère, violent, pas bon garçon surtout. Il ne plaisante pas avec les choses sérieuses, et cela pourrait me coûter cher, mais très cher, tout à fait cher. Ajoutez à cela qu'il a un culte pour sa fille. 11 me demanderait raison... je ne sais pas ce qui so passerait... Ainsi il y va de la santé de ma mère, de l'héritage de ma tante, de mon avenir, de mon honneur, et peut-être de ma vie. Enfin, je vous dis que j'ai donné ma parole.
— Il faut la reprendre.
— Vous y tenez!... Mais en supposant môme que ce soit possible, jene saurais reprendre ma signature apposée au bas de l'acte par lequel je m'engage à payer, dans deux mois, la charge d'avoué que j'ai achetée.
— Monsieur, toutes ces.,.
Et, étalant déplorablement son manque de sens moral, Georges coupa la parole au docteur pour ajouter :
— Vous ne direz pas que j'avais manqué de prudence puisque je n'ai disposa de la dot qu'après la lune de miel...
Cette fois, ce fut le docteur qui lui coupa la parole, pressé d'en finir et peu intéressé par toutes ces considérations puériles, étant donnée la gravité sociale et médicale de la situation.
— Monsieur, toutes ces considérations me sont étrangères. Je suis médecin et rien que médecin. Je ne puis que vous déclarer ceci : Si vous vous mariez avant trois ou quatre ans, vous serez un criminel.
— Non, monsieur, vous n'êtes pas qu'un médecin, vous êtes aussi un confesseur. Vous n'êtes pas qu'un savant et ne pouvez pas vous contenter, après m'avoir observé comme vous observeriez une chose inerte dans votre laboratoire, de me dire : « Vous avez ceci, la science dit cela. Maintenant allez-vous-en. » — Toute mon existence dépend de vous. Votre devoir est de m'écouter, parce que lorsque vous saurez tout, vous me comprendrez, — et vous trouverez le moyen de me guérir dans .un mois.
— Mais je me tue à vous dire qu'il n'existe pas, ce moyen! Non, mille fois non, il n'existe pas et si jamais quelqu'un vous soutient qu'il existe ce sera à son tour un criminel plus criminel que le pire voleur ou que l'assassin qui tue pour de l'argent, par instinct ou par vice. Entendezvous?... Jene serai certain de votre guérison, — autant qu'on peut être certain, — que dans trois ou quatre ans.
— Et moi, docteur, je vous dis que vous en trouverez un. Écoutezmoi, monsieur.
— Mais je ne fais que ça... Et si c'est pour toujours médire ce que vous, dites je vous préviens que je vais perdre patience...
— Si je no me marie pas, je ne touche pas la dot. Voulez-vous me dire comment je paierai les billets que j'ai signés ?
— Oh! si la question se pose ainsi, c'est tout simple.
— Ah! vous voyez, monsieur le docteur... je savais bien que vous trouveriez un moyen.
Froidement, le docteur poursuivit :
— Je vais vous donner un moyen de vous tirer d'affaire. Vous allez vous mettre en rapport avec un homme riche, vous ferez tout pour capter sa confiance et lorsque vous y aurez réussi, vous le dévaliserez.
L'avarié, surpris, étonné, choqué presque par l'énoncé de Ce moyen, fît d'une voix pleine de reproche :
— Je n'ai pas le cœur à plaisanter.
• — Je ne plaisante pas. Voler un homme, l'assassiner même, ce ne sera pas un crime plus grand que celui que vous commettriez en prenant une jeune fille en bonne santé, en vous emparant de sa dot, même s'il faut pour cela l'exposer aux conséquences épouvantables du mal que vous lui aurez donné.
— Conséquences épouvantables ? balbutia Dupont.
— ... Et dont la plus épouvantable n'est pas la mort...
— Mais vous me disiez tout à l'heure...
— Tout à l'heure je ne vous disais pas tout. Même atténué, supprimé à peu près par nos remèdes, le mal reste mystérieux, menaçant, et, somme toute, assez grave pour que ce soit une infamie d'y exposer votre fiancée afin de vous éviter un ennui, si gros qu'il soit...
— Mais est-il donc certain que ce malheur arrivei'ait?
— Môme dans la meilleure intention, je ne veux pas mentir. Non, ce n'est pas absolument certain, c'est probable. Et il est une autre vérité que je dois vous dire maintenant. Nos remèdes ne sont pas infaillibles. Dans un certain nombre de cas, — un très petit nombre — à peine cinq pour cent, ils restent sans effet. Vous pouvez être une de ces exceptions. Votre femme pourrait en être une. Alors?... alors... J'emploierai votre mot do tout à l'heure : il faudrait s'attendre aux pires catastrophes.
Cette fois, les paroles du docteur paraissaient avoir porté. A la sorte de griserie qui s'était emparée tout à l'heure de l'avarié succédait maintenant une prostration, un abattement semblable à celui des toutes premières minutes de la consultation.
A mi-voix, il balbutia :
— Donnez-moi un conseil.
— Je n'en ai qu'un à vous donner. Ne vous mariez pas. Vous avez une tare. Vous avez une dette qui ne vous sera peut-être pas réclamée, mais
qu'un cn'ancior impitoyable peut aussi venir, tout à coup, à longue écliéance, exiger brutalement. Allons ! vous êtes homme d'affaires. Le mariage est un contrat. Vous marier sans rien dire, c'est entrer dans une société avec une dissimulation de passif. C'est bien le terme, n'est-ce pas ? c'est une malhonnêteté et cela devrait tomber sous le coup de la loi.
— Comment faire?
— Allez trouver votre beau-père, et dites -lui nettement la vérité.
— Alors, ce n'est pas un délai de trois ou quatre ans qu'il m'imposera. Il me refusera à tout jamais son consentement.
— Dans ce cas, ne lui dites rien.
— Si je ne lui donne pas un motif, je ne sais pas ce qu'il fera. C'est un homme à se livrer aux pires violences. Et ma fiancée sera encore perdue pour moi. Écoutez, monsieur le docteur, par tout ce que je vous ai dit, vous pouvez me croire un homme d'argent. C'est vrai, je crois que notre premier devoir est de nous faire une situation. On ne m'a appris que cela pendant mon enfance et ma jeunesse. Au temps où nous vivons, tout est là, et je n'aurais pas recherché celle que je dois épouser si elle avait été sans fortune et malgré la très grande affection qui nous unissait...
Et, très ému, après un petit temps de silence, il poursuivit :
— C'est tout naturel. Mais elle a tellement de qualités, elle est tellemont meilleure que moi, monsieur, que je l'aime... comme on aime dans les romans...
Mon plus gros chagrin, ce n'est pas de ne pas avoir l'étude que j'ai achetée, bien que ce soit un rude crève-cœur et une dure déception, mon plus gros chagrin, c'est de la perdre, elle... Si vous la voyiez, si vous la connaissiez... vous me comprendriez...
Et, tirant son portefeuille, qu'il ouvrit précipitamment, il ajouta en tendant une carte de portrait :
— J'ai là sa photographie... Tenez, monsieur, regardez... Mais, doucement, le docteur refusa du geste.
Georges n'insista pas...
Il se prit à contempler le portrait et, larmoyant, balbutia :
— Pauvre chérie! il faut que je te perde ou que je fasse ton malheur. Et, les paupières bourrées de larmes, tremblant un peu, il baisa longuement l'image de l'aimée.
Remettant le portrait dans sa poche, avec un gros soupir, il ^'excusa :
— Je vous demande pardon, monsieur. Je suis ridicule... Ça m'arrive souvent... Seulement mettez-vous à ma place... Je l'aime tant!
— C'est pour cela qu'il ne faut pas l'épouser.
LES AVARIÉS JOl
— Mais comment m'y prendre?... Si je refuse sans rien dire, on devinera la vérité et je serai déshonoré.
— On n'est pas déshonoré parce qu'on est malade.
— Avec ça. Les gens sont si bêtes! Moi, moi-même hier encore, j'aurais ri de quelqu'un que j'aurais su dans mon cas actuel, je l'aurais fui, je l'aurais méprisé... Si j'étais le seul encore à souffrir ! Mais elle, monsieur, elle m'a pris en affection, je vous jure, elle est si bonne! Elle va avoir un chagrin...
— Moindre que celui qu'elle aurait eu plus tard.
— Ça va être un scandale.
— Vous en évitez un plus grand. Georges se leva.
Sans ostentation, il déposa deux louis sur le bureau du docteur et, reprenant ses gants, sa canne et son chapeau, il se disposa à prendre congé.
— Je vais réfléchir, fit-il... Je vous remercie, monsieur le docteur... Je reviendrai la semaine prochaine, comme vous me l'avez dit... probablement...
Et il s'achemina vers la porte.
Alors, le docteur, lisant dans sa pensée, comprenant fort bien que le malheureux, optimiste malgré tout, n'était pas convaincu de l'extrême gravité de sa situation et qu'il allait peut-être tergiverser et commettre une laide action, ne put s'empêcher de s'écrier :
— Non. Je ne vous reverrai pas la semaine prochaine, et même, vous ne réfléchirez pas.
— Oh ! si, ça, je vous promets.
— En tous cas, vous réfléchirez mal et vous céderez à vos désirs... Vous êtes venu ici sachant ou présumant ce que vous aviez^ vous êtes venu me demander des conseils avec l'inténticn de n'en tenir compte que s'ils étaient conformes à votre désir. Une superficielle honnêteté vous a poussé à courir cette chance de mettre votre conscience à couvert. Vous avez voulu avoir quelqu'un sur qui rejeter plus tard les conséquences de cet acte dont vous entrevoyez la culpabilité...
Et comme Georges allait protester, le médecin ajouta :
— Ne protestez pas. Beaucoup de ceux qui viennent ici pensent et agissent comme vous pensez et comme vous voulez agir. Mais le mariage fait contre ma volonté a été, le plus souvent, une telle source de calamités que maintenant j'ai toujours peur de n'avoir pas été assez persuasif, et il me semble que je suis tout de même un peu la cause de ces malheurs. Je devrais pouvoir les empêcher, car ils ne se produiraient pas si ceux
qui en sont les auteurs savaient ce que je sais et avaient vu ce que j'ai vu. Jurez-moi, monsieur, que vous allez rompre ce mariage.
— Je ne vous le jurerai point, monsieur le docteur. Je ne puis que vous rq)(''tor : je vais réfléchir.
— Mais réfléchir à quoi?
— A ce que vous m'avez dit.-
— Mais ce que je vous ai dit est vrai. Vous ne pouvez me faire d'ob' jections nouvelles. J'ai répondu à celles que vous m'avez présentées. Donc, votre conviction doit être établie.
— D'abord, e^t-il bien certain que j'aie le mal dont vous me croyez atteint?
— Je vous l'affirme. L'érosion que vous avez à la lèvre ne peut laisser aucun doute après l'examen à la loupe.
— Vous l'affirmez et c'est peut-être vrai. Mais, les médecins, et les plus savants, se trompent quelquefois... N'ai-je pas lu dans un livre que m'avait prêté le docteur de ma famille que votre maître Rieord avait soutenu qu'à une certaine époque le mal n'était plus contagieux...
— C'est vrai.
Fier de cet aveu, Georges continua :
— 11 a prouvé son affirmation par des exemples. Aujourd'hui vous produisez de nouveaux exemples pour dire qu'il avait tort. Je veux bien, moi!... Seulement j'ai bien le droit de réfléchir... Et si je réfléchis, je m'aperçois que tous les maux dont vous me menacez ne sont que des maux probables. Malgré votre désir de m'effrayer, vous avez bien été forcé de me dire qu'il était possible que mon mariage n'ait aucune conséquence fâcheuse pour ma femme.
Le docteur avait peine à se contenir.
Mais sa science, sa confiance en son diagnostic et l'air stupidement victorieux, puis arrogant de Georges, lui prêtaient quoique patience,
— Continuez, fit-il, je vous répondrai.
— Vos remèdes sont puissants^ me disiez-vous, et pour que surviennent les catastrophes que vous m'annonciez, il faudrait que je fusse parmi les cinq exceptions sur cent que vous constatez et que ma femme encore fût au nombre de ces mêmes exceptions rares. Si un mathématicien appliquait à ces données le calcul des probabihtés, le résultat de son opération exprimerait certainement par un chiffre si infime la chance d'une catastrophe, qu'en mettant en regard cette probabilité vague d'un malheur provoqué par mon mariage et la certitude absolue d'une série de contrariétés, de douleurs, de troubles, de larmes et d'accidents peut-être tragiques que ca^userait ma retraite, le mathématiciisn, plus que vous liomme de science.
— et d'une science plus infaillible, — concluerait que la sagesse est non pas avec vous, monsieur le docteur, mais avec moi.
Et Georges accompagna ces derniers mots d'un regard de défi ridicule. Le malheureux croyait avoir cloué la science du savant dont il attendait la réponse en souriant presque.
Mais, le docteur, sans grand éclat de voix, apitoyé plutôt que gêné ou très en colère par l'attitude, et le geste et la voix de son client répondit, sans se départir de son sang-froid :
— Ah! vous croyez, monsieur! Vous vous trompez. Vingt cas identiques au vôtre ont été observés patiemment, — du début à la fin. Dixneuf fois, la femme a été infectée par son mari, vous entendez, dix-neuf fois sur vingt. Vous croyez que le mal est sans danger, et vous vous attribuez le droit d'imposer à votre femme la chance, comme vous dites, d'être une de ces exceptions où vos soins sont sans résultat!... Eh bien! Il faut que vous sachiez tout. Il faut que vous connaissiez le mal que votre femme,, sans être consultée, aura cinq chances sur cent de contracter...
Et le docteur, précipitamment, cou;rut à une bibliothèque, prit un livre et, l'ouvrant à une page souvent lue et relue, le tendit à Georges intrigué.
— Prenez ce livre, monsieur, c'est celui de mon maître... lisez... lisez vous-même... ici... j'ai marqué le passage... il a été lu par quelques-uns de ceux qui vous ont précédé dans ce cabinet et qui, comme vous, doutaient encore après mes affirmations basées sur l'expérience que pouvait procurer vingt années de pratique dans les hôpitaux spéciaux... Lisez... lisez...
Georges n'avait plus sa belle assurance de tout à l'heure.
Un peu de lâcheté, de cette lâcheté odieusement humaine, le fît même reculer de quelques pas et l'empêcha de se rendre à l'évidence que redoutait son âme coupable d'un manque de courage flagrant et de volonté noble.
— Vous ne voulez pas lire? Alors, écoutez-moi. Et le docteur lut avec passion :
— « J'ai eu le spectacle d'une malheureuse jeune femme convertie en un véritable monstre par le fait d'une syphilide phagédénique. Le visage — ou, disons mieux, ce qui restait de son visage — n'était qu'une nappe cicatricielle. »
Cette peinture souleva le cœur de l'avarié, lui faisant passer un frisson dans les moelles.
— Assez, monsieur, de grâce! s'écria-t-il accompagnant ces mots d'une moue de dégoût.
— Non, non. J'irai jusqu'au bout. J'ai ici une bonne action à faire et ce n'est pas la sensibilité de vos nerfs qui pourra m'arrêterl
Avec une sorte de rage à peine contenue, d'une voix treniijlante, il continua :
« De la lèvre supérieure, pas trace, l'arcade dentaire supérieure apparaissait à nu... »
A ce moment, il leva les yeux sur Georges livide et consterné.
— Allons, je m'arrête, j'ai pitié de vous, de vous qui acceptez pour un autre, pour une femme que vous dites aimer, l'éventualité d'un mal dont vous ne pouvez pas supporter la description. Or, de qui cette femme tenaitelle la syphylis? — ce n'est pas moi qui parle, c'est ce livre, — « d'un misérable doublé d'un imbécile qui n'avait pas craint d'aborder le mariage en pleine explosion secondaire (comme cela fut établi plus tard), et qui^ de plus, avait jugé bon de ne pas faire traiter sa femme pour ne pas éveiller les soupçons. » Ce qu'a fait cet homme, c'est ce que vous voulez faire, monsieur.
— Je mériterais toutes ces épitbètes et de plus brutales encore si je me mariais, en sachant que mon mariage provoquera de telles épouvantes. Mais cela, je ne le crois pas. Vous et vos maîtres vous êtes des spécialistes, et vous êtes, par conséquent, portés à tout rattacher à ce qui fait l'objet de vos études; un cas tragique, exceptionnel, exerce sur vous comme une fascination et vous ne le croyez jamais assez en lumière...
— Je connais l'argument.
— Laissez-moi continuer, je vous en supplie. Vous m'avez dit que sur sept hommes, il y avait un syphilitique, vous m'avez dit qu'il y en avait cent mille à Paris, qui allaient et venaient, alertes et bien portants.
— Il y en a cent mille en effet qui momentanément ne sont pas, d'une façon apparente, sous l'influence de leur diathèse. Mais des milhers ont passé dans nos hôpitaux, victimes des plus effroyables ravages que notre pauvre corps puisse supporter. Ceux-là, vous ne les voyez pas, — et ils ne comptent pas pour vous... Mais encore, s'il ne s'agissait que de vous, vous pourriez tenir ce raisonnement. Ce que je déclare; ce que j'affirme de toute la violence de ma conviction, c'est que vous n'avez pas le droit d'exposer une créature humaine à des éventualités — rares, je le sais, mais terribles, je le sais mieux encore, Qu'avez-vous à répondre?
Georges baissa la tête. Un instant, son regard resta vague. Il lui parut qu'il apercevait tout un avenir lugubre et démoralisant.
D'une voix quelconque, avec un haussement d'épaules, il balbutia :
— Rien !... je n'ai rien à répondre... Là, vous avez raison... je ne sais plus quoi penser...
Alors, le docteur espérant avoir enfin remporté la bonne victoire, s'approcha de lui, pris de pilié, de compassion à l'égard de ce malheureux.
Des couples se formaient après quelques mots échangés à la hâte. (Page 112.)
Si sa science lui commandait de faire entrevoir les plus noirs horizons, elle lui ordonnait aussi de ne pas laisser plus longtemps cette âme atteinte, ce cœur peut-être convaincu, ce corps débilite, malade, mais guérissable, se débattre, s'écraser, s'affaisser complètement.
Les remèdes voulaient l'espoir, son devoir d'honnête homme et de praticien probe était de rendre l'espoir au désespéré.
Liv. il. Les Avariés. Liv. 14.
i06 LES AVARIÉS
Aussi, prenant la main de Tavarié, fit-il d'une voix douce et quasi paternelle :
— En vous interdisant le mariage, est-ce que je vous l'interdis à tout jamais? Est-ce que je vous donne à croire que vous ne serez jamais guéri? Non, je vous laisse au contraire toutes les espérances. Mais je vous demande un délai de trois ou quatre ans parce que, pendant ce temps-là, je pourrai savoir si vous êtes au nombre de ces malheureux que je plains de tout mon cœur et pour lesquels le mal est sans pitié ; parce que, pendant ce temps-là, vous serez dangereux pour votre femme et pour vos enfants.
Et, avec une nuance d'immense pitié, le docteur s'écria :
— Les enfants I Je ne vous en ai pas encore parlé?...
Et tendre, persuasif, posant sa main sur l'épaule du consultant, il continua :
— Allons, monsieur, vous êtes trop jeune pour que certaines choses ne vous émeuvent pas, pour être insensible à la pitié... Il n'est pas possible que je ne trouve pas le chemin de votre cœur et que je ne vous impose pas ma conviction. Mon émotion en vous parlant vous prouve bien que je compatis à votre tristesse et que je souffre avec vous.
C'est au nom de ma sincérité que je vous supplie. Vous l'avez reconnu I vous n'avez pas le droit d'exposer votre femme à de telles détresses, mais il n'y a pas qu'elle que vous pouvez frapper, vous pouvez encore l'atteindre dans ses entants, dans vos enfants...
Et tenez, je vous exclus pour un moment de ma pensée, vous et elle; c'est au nom de ces innocents que je vous implore, c'est l'avenir, c'est la race que je défends!... Ecoutez-moi... écoutez-moi...
Sur les vingt ménages dont je vous parlais, quinze seulement ont eu des enfants.
Ils en ont eu vingt-huit à eux quinze. Savez-vous combien il en a survécu? Trois, monsieur.
En entendant cela, Georges fit un pas en arrière.
Son regard rencontra celui du docteur.
Dans celui du jeune homme, il y avait comme un éclair de doute et de stupéfaction.
— Oui, monsieur, trois, souligna le docteur. Trois sur vingt-huit. La syphilis est surtout une grande tueuse d'enfants. — Hérode règne en France et sur toute la terre et recommence chaque année son massacre d'innocents.
Et si ce n'est pas blasphémer contre la vie sacrée, je dis que les plus heureux sont ceux qui ont disparu.
Visitez les hôpitaux d'enfants.
LES AVARIES lOT
Nous connaissons le type de l'enfant des syphilitiques. Ce type est classique et les médecins les désignent entre tous, ces petits vieux qui ont Tair d'avoir déjà vécu et d'avoir gardé ce stigmate de toutes nos infirmités, de toutes nos déchéances. Parmi les rachitiques, parmi les petits corps surmontés de têtes trop grosses qu'ils ne peuvent soutenir, parmi les bossus, les difformes, les monstres, les pieds-bots, les becs de lièvre, les boiteux par luxation congénitale de la hanche, un grand nombre sont des victimes d^ pères qui se sont mariés en ignorant ce que vous savez maintenant, ce que je voudrais pouvoir aller crier sur les places pubhques !...
Le docteur cessa de parler pendant quelques secondes.
Il regardait Georges à la dérobée.
Avec un désir ardent de ne pas se tromper, il cherchait à deviner ce qui pouvait bien se passer dans cette âme flottante, à sentir, profondément, que le malheureux était définitivement éclairé, que son cœur vibrait et que dans un élan de générosité héroïque et noble, il allait briser sa vie du moment, trouver un honnête prétexte à rupture pour ne plus escompter que sa vaillance et son courage, au lieu, comme tout à l'heure, d'escompter lâchement la chance, la stupide chance insolente que terrasse toujours le mal trop fort, trop maître de la vie.
Infiniment paternel, le docteur conclut :
— Je vous ai tout dit sans rien dramatiser. Réfléchissez. Pesez, à présent, le pour et le contre, faites la somme des malheurs possibles et des misères certaines. Mais méfiez-vous de vous même, et songez bien qu'il y a dans un des plateaux de la balance les malheurs d'autrui, et dans l'autre, vos propres malheurs. Prenez garde d'être injuste.
— Bien, fit Georges, je cède. Je ne me marierai pas... Le docteur poussa une exclamation de joie.
Mais, hélas! son plaisir fut de courte durée. Georges ajouta :
— J'inventerai je ne sais quoi... J'obtiendrai un délai de six mois... mais plus, je ne puis.
Ah! alors, le docteur, pressé d'en finir, cette lois, répondit, accompagnant ses paroles d'un geste de mauvaise humeur :
— Il me faut trois ans, il me faut quatre ans.
— Non docteur. Ayez pitié de moi... Vous pourrez me guérir d'ici là.
— Non, non, non! hurla le docteur en frappant du poing sur la table, Georges Dupont se fit suppliant.
— Si, la science est toute-puissante...
— La science n'est pas Dieu. Il ne se fait plus de miracles.
L'avarié joignit les mains.
Ses yeux étaient pleins de larmes.
— Si vous le vouliez bien!... Vous un grand savant, cherchez, inventez, trouvez ! Essayez sur moi quelque méthode nouvelle. Doublez, décuplez les doses. Faites-moi souffrir. Je me livre à vous. Tout, je supporterai tout, je vous le jure... il doit bien y avoir un moyen de me guérir en six mois... Tenez, je ne réponds pas de moi après ce délai... Alors, c'est au nom de ma femme et au nom des enfants que je vous en prie. Pour eux, faites quelque chose!...
Le docteur n'en pouvait plus.
Il était à la fois écœuré de tant de lâcheté puérile, colère de tant de fausses douleurs, outré par tant de bassesses inutiles et de supplications stupides. Il cria :
— Mais assez, monsieur, assez !
— A genoux, hurla le triste faible, l'imbécile inconscient, — je me mettrai à genoux. Oh! si vous faisiez cela ! je vous bénirais^ je vous adorerais comme on adore un dieu !... Toute ma reconnaissance, toute ma vie... la moitié de ma fortune!... Par grâce, docteur, exaucez-moi, inventez quelque chose, faites une découverte... Ayez pitié?...
— Ainsi, vous voudriez que je fisse pour vous plus que pour tous les autres ?
— Oui.
— Sachez donc, monsieur, que pour chacun de nos malades, nous faisons tout ce que nous pouvons, que ce soit le plus grand personnage ou le dernier venu de nos services d'hôpital.
Nous n'avons pas de secrets en réserve pour les gens plus fortunés ou plus infortunés que les autres et qui sont plus pressés de guérir. Et, ce disant, le docteur marcha vers la porte.
C'était la fin.
Georges Dupont comprit qu'il n'y avait rien à faire.
Alors, dans un mouvement d'instinctif orgueil, il se redressa, prit son chapeau, ses gants, salua le docteur et dit sur un ton de voix glacial :
— Adieu, docteur.
Le savant, le visage soudain recouvert d'un masque de poignante tristesse, en hochant la tête répondit :
— Au revoir, monsieur.
Il reconduisit Georges jusqu'à la porte de son appartement.
Les deux hommes se saluèrent une dernière fois et se séparèrent.
Georges, dans l'escalier, murmura :
— Et dire qu'il m'a pris deux louis pour ça!...