‹ Les avariés, pièce en trois actesChapitre 19 sur 24 · LES AVARIÉS Î · texte numérisé non relu

LES AVARIÉS Î

n'est pas encore assez mal partagée, à ses débuts dans l'existence? Elle aune tare physique. Vous voulez y ajouter un certificat de syphilis congénitale qui la suivra toute sa vie ?

LE BEAU-PÈRE

Alors, les victimes seront frappées, si elles cherchent à se défendre ! Alors, la loi ne me donne aucune arme contre celui qui, sachant son état, prend une jeune fille saine, confiante, innocente, la salit du résultat de ses débauches, la rend mère d'un pauvre petit être dont l'avenir est tel que ceux qui l'aiment le plus ne savent s'ils doivent faire des vœux pour sa vie ou pour sa délivrance immédiate ! Cet homme a infligé à celle qu'il a épousée la suprême insulte, il Ta rendue victime du plus odieux attentat. Il l'a avilie. Il lui a pour ainsi dire imposé le contact avec la fille des rues dont il lui a transmis la tare. Il a créé entre elle et cette femme à

tout le monde, je ne sais quelle mystérieuse parenté. C'est le sang empoisonné de cette prostituée qui empoisonne son enfant et qui l'em poisonne elle-même. Cette créature abjecte, elle vit, elle vit en nous, elle est dans la famille et il l'a fait asseoira notre foyer. lia souillé l'imagination et la pensée de ma pauvre petite comme il a souillé son corps et il a lié à jamais, dans son esprit, l'idée de l'amour qu'elle avait placé si haut à je ne sais quelles horreurs d'hôpital. Il l'a atteinte dans sa dignité et dans sa pudeur, dans son amour et dans son enfant ; il l'a frappée de déchéance physique et morale. Il l'a comme inondée de bassesses. — Et la loi est ainsi, et les mœurs sont telles que cette femme ne peut se séparer de cet homme qu'à l'aide d'un procès dont le scandale retombera sur elle ou sur son enfant! Eh bien, je ne m'adresserai pas à la loi. Depuis hier je me demandais si mon devoir n'était pas d'aller trouver ce

monstre et de l'abattre d'une balle dans la tête, comme on fait d'un chien enragé. Je ne sais quelle faiblesse — quelle lâcheté — il n'y a pas d'autre mot — m'avait retenu et m'avait décidé à m'adresser à la loi. Puisque la loi ne me défend pas, je me ferai justice moi-même. Sa mort sera peut-être un bon avertissement pour les autres.

LE MÉDECIN, posaut soTL chapeau.

Vous passerez en cour d'assises.

LE BEAU-PÈRE

Et je serai acquitté.

LE MÉDECIN

Oui ! Mais après la révélation publique de toutes vos misères. Le scandale sera plus grand, le malheur sera plus grand, voilà tout. Et qui vous dit que le lendemain de votre ac-

quittement vous ne verriez pas se dresser devant vous un autre juge, plus autorisé et plus sévère ; qui vous dit que votre fille, comprenant sa détresse que vous auriez faite définitive, prise enfin de pitié pour celui que vous auriez tué, ne vous demanderait pas impérieusement de quel droit vous auriez agi, de quel droit vous auriez fait une orpheline, qui, elle aussi, pourrait un jour exiger des comptes !

LE BEAU-PÈRE, j^cLvlant avânt que le médecin ait fini.

Alors, qu'est-ce que je dois faire ?

LE MÉDECIN, lynmécliatement .

Pardonner. (Silence.)

LE BEAU-PÈRE, ssins énergie..

Jamais!

LE MÉDECIN

Mais, enfin, monsieur, pour être aussi inflexible, êtes-vous donc bien certain qu'il n'a pas dépendu de vous, à un moment donné, d'épargner à votre fille la possibilité d'un tel malheur ?

LE BEAU-PÈRE

Moi ! Il aurait dépendu de moi... J'aurais une part de responsabilité...

LE MÉDECIN

Eh oui, monsieur Î/Lorsqu'il a été question de ce mariage, vous vous êtes certainement informé de l'état de fortune de votre futur gendre ; vous avez demandé qu'on établisse devant vous que son apport était constitué par de bonnes valeurs, cotées à la Bourse, vous avez aussi pris des renseignements sur sa moralité ; vous n'avez oublié qu'un point, le plus

i mportant, c'est de lui demander s'il était en bonne santé. Vous ne l'avez point fait.

LE BEAU-PÈRE

Non.

LE DOCTEUR

Pourquoi ?

LE BEAU-PÈRE

Parce que ce n'est pas l'usage.

LE DOCTEUR

Eh bien, il faudrait que cela devînt l'usage, et qu'un père de famille, avant de donner sa fille à un homme, prit autant de précautions qu'une administration qui accepte un em- / ployé.

LE BEAU-PÈRE

Vous avez raison, il faudrait qu'une loi...

LE DOCTEUR

Eh non, monsieur ! Ne faites pas une loi nouvelle, nous en avons déjà trop. Il n'en est pas besoin. Il suffirait qu'on sût un peu mieux ce qu'est la syphilis{^La coutume s'établirait bien vite pour un fiancé de joindre à toutes les paperasses qu'on lui demande, un certificat de mé- } decin, une patente nette attestant qu'il n'a pas à subir de quarantaine et qu'on peut l'accueillir \ dans une famille sans avoir à redouter d'accueillir la peste avec lui. Ce serait bien simple. Une fois l'habitude prise, le fiancé, de même qu'il va chez le prêtre chercher un billet de confession avant d'aller à l'église, passerait chez le médecin prendre un bulletin de santé avant d'entrer à la mairie. Et vous empêcheriez beaucoup de malheurs... Aujourd'hui,

avant de conclure un mariage, on réunit les deux notaires des familles. Il serait au moins aussi utile de réunir leurs deux médecinsr^'ous voyez, monsieur, que votre enquête sur votre gendre a été incomplète. ]Votre fille pourrait vous demajider pourquoi, vous, homme, vous, père, qui devez savoir ces choses, vous n'avez pas eu souci de sa santé autant que de sa fortune. Je vous dis qu'il faut pardonner.

LE BEAU-PÈRE

Jamais.

LE DOCTEUR

Allons, monsieur... puisqu'il faut employer le dernier argument, je l'emploierai. Pour être aussi sévère et aussi impitoyable êtes-vous donc vous-même sans péché ?

LE BEAU-PÈRE

Je n'ai pas eu de maladie honteuse, moi !

LE DOCTEUR

Ce n'est pas cela que je vous demande. Je vous demande si vous ne vous êtes jamais exposé à en avoir une. Vous vous y êtes exposé!... Alors ce n'est pas de la vertu que vous avez eue, monsieur... c'est de la chance. ' Et c'est une des choses qui m'irritent le plus, ce terme de « maladie honteuse » que vous venez d'emplqyer. Comme toutes les ai^tres maladies, celle-là est une de nos misères et il n'y a jamais de -honte à être malheureux — même si on l'a mérité. [S'sinimant.) Allons ! Allons!... il faudrait s'entendre! Parmi les hommes les plus rigoristes, parmi ceux qui, dans leur pudeur de bourgeois anglais, n'osent pas prononcer le nom de la syphilis, ou qui prennent les mines les plus effarouchées, les plus dégoûtées, lorsqu'ils consentent à en parler, qui traitent les syphilitiques comme des coupables, je voudrais savoir combien il y en a

qui ne se sont jamais exposés à pareille mésaventure, combien il y en a qui n'ont possédé que des vierges. Ceux-là, seuls, ont le droit déparier. Combien sont-ils? Sur mille hommes, y en a-t-il quatre ? Eh bien ! ces quatre-là exceptés — entre tous les autres et les syphilitiques, il n'y a que la différence d'un hasard... {D'un trait.) Et encore, la sympathie devraitelle aller à ceux-ci, puisqu'ils souffrent, et que s'ils ont commis la même faute, ils ont, du moins, eux, le mérite de l'expiation. (Se reprenant.) Non, qu'on me laisse tranquille une bonne fois avec cette hypocrisie !... Votre gendre, comme vous, comme l'immense majo- ■ j rite des hommes, a eu des maîtresses avant de / se marier. Il a eu la déveine de contracter la syphilis et il s'est marié croyant n'être plus dangereux, alors qu'il l'était encore. C'est un malheur, un malheur qu'il faut réparer de notre mieux, mais auquel il ne faut pas en ajouter

de nouveaux... Vous êtes un homme.. . rappelez-vous votre jeunesse. Ce qui atteint votre gendre, vous l'avez mérité autant que lui , plus que lui, peut-être. Ayez donc pour lui la pitié, la bienveillance que doit avoir le coupable impuni pour le coupable moins heureux sur lequel le châtiment s'est abattu. Hein ?

LE BEAU-PÈRE

Vous avez des façons à vous de présenter les choses...

LE DOCTEUR

N'ai-je pas raison?

LE BEAU-PÈRE

Peut-être, mais je ne puis pourtant pas dire cela à ma fille, pour la décider à retourner avec son mari.

LE DOCTEUR

Vous lui donnerez d'autres arguments.

LE BEAU-PÈRE

Lesquels, mon Dieu?

LE DOCTEUR

Lesquels ? Il n'en manque pas. Vous lui direz qu'une séparation serait un malheur pour tous, que son mari est le seul qui puisse avoir assez de dévouement pour l'aider à sauver son enfanL Vous lui direz qu'avec ces ruines de son premier bonheur, elle peut s'en édifler un autre fort enviable. Nulle union n'aura plus de chances, désormais, d'être solide, sincère, durable. Je ne sais qui a dit : « Les pécheurs repentants font les meilleurs maris ». C'est la vérité. Et songez à ce qu'il aura à se faire pardonner, votre gendre. Songez quelle est sa douleur, et quel respect, quelle reconnaissance, quelle admiration il aura

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pour sa femme si elle consent à oublier... Vous répéterez tout cela à madame votre fille, vous y ajouterez tout ce que votre cœur de braye homme vous inspirera et nous nous arrangerons pour que le prochain enfant du couple réconcilié soit robuste et vigoureux.

LE BEAU-PÈRE

Est-ce donc possible ?

LE DOCTEUR

Oui ! oui ! oui ! Mille fois oui ! Il y a une phrase que je répète à chaque occasion et que je voudrais afficher sur les murs, c'est celle-ci : « La syphilis est une impérieuse personne qui ne veut pas qu'on méconnaisse sa puissance. Elle est terrible pour qui la croit insignifiante et bénigne pour qui sait combien elle est dangereuse. Elle est comme certaines femmes, elle ne se fâche que si on la

\ néglige. » Vous direz encore cela à votre fille... vous la jetterez dans les bras de son mari, dont elle n'a plus rien à redouter, et je vous garantis que vous serez un joyeux grand-père dans deux

f ans d'ici.

LE BEAU-PÈRE

Vous m'avez troublé, docteur. Vous avez éveillé en moi l'inquiétude de responsabilités méconnues. Vous avez ouvert mon cœur à la pitié et à l'espérance. Je ne sais si je pourrai jamais aller jusqu'à l'oubli, mais je vous promets de ne commettre aucun acte irréparable et de ne pas m'opposer à un rapprochement si, dans un laps de temps que je ne puis évaluer, ma pauvre enfant se résignait au pardon.

LE DOCTEUR

A la bonne heure ! Mais si vous avez une autre fille, gardez-vous de la faute que vous

avez commise lorsque vous avez marié la première.

LE BEAU-PÈRE

Est-ce que je savais?

LE DOCTEUR

Ah! voilà! vous ne saviez pas ! Vous êtes père et vous ne saviez pas! Vous êtes député, vous avez assumé la charge et Thonneur de faire les lois, et vous ne savez pas ! Vous ignorez la syphilis, comme probablement vous ignorez l'alcoolisme et la tuberculose?

LE BEAU-PÈRE

Mais...

LE DOCTEUR

Bon. Je vous excepte si vous voulez. Je parle des autres, de ces cinq cents, et je ne sais

combien qui sont là-bas, au bout du pont, et s'intitulent les Représentants du peuple. Ils ne parviennent pas à trouver une heure pour parler decestrois dieux farouches auxquelsTÉgoïsme et l'Indifférence font chaque jour de terribles, d'épouvantables sacrifices humains. Ils n'ont pas de loisirs pour combattre la Trinité féroce qui supprime chaque jour des milliers d'existences. L'alcoolisme! Il faudrait interdire la fabrication des poisons et restreindre le nombre des débitants, mais comme on a peur des gros distillateurs qui sont riches et puissants et des petits débitants qui sont les maîtres du suffrage universel, on s'endort la conscience en se lamentant sur l'immoralité de la classe ouvrière, et- en faisant des petites brochures ou des sermons. Fumistes!... La tuberculose! on on sait bien que le vrai remède, ce serait le salaire suffisant et la démolition des logements insalubres dans lesquels on entasse ceux

qui travaillent, ceux qui sont à la fois les plus utiles et les plus malheureux. On n'en veut pas de ce remède, parbleu ! Alors, on invite les ouvriers à ne pas cracher par terre. C'est admirable! Mais la syphilis, pourquoi ne vous en occupez- vous pas? Pourquoi donc, un jour, après avoir fait des ministères chargés de défendre toutes sortes de choses, n'en feriez-vous pas un chargé de défendre la santé publique ?

LE BEAU-PÈRE

Mon cher docteur, vous tombez dans le travers français qui cimsiste à considérer le gouvernement comme la cause de tous les maux. Montrez-nous le chemin, messieurs les savants, et puisqu'il s'agit de choses que vous connaissez, et que nous ignorons, commencez par nous indiquer les mesures que vous croyez nécessaires...

LE DOCTEUR

Ah! ah! elle est bien bonne... II y aura quinze ans bientôt qu'un projet de cette nature, élaboré par l'Académie de médecine, approuvé par elle à Vunanimité^ a été envoyé au ministre compétent. On n'en a jamais entendu reparler.

LE BEAU-PÈRE

Croyez-vous donc qu'il y ait véritablement des mesures...

LE DOCTEUR

Vous allez les indiquer vous-même. Voici €6 qui s'est passé. Hier, en recevant votre ■carte et en y lisant votre qualité, j'ai cru que vous désiriez vous documenter, et après TOUS avoir fixé, ici, l'heure de votre visite, j'ai fait sortir de mon service deux personnes que je voulais vous montrer. Rassurez-vous,

je ménagerai vos nerfs, aucun de ceux et de celles que vous allez voir n'a de tare apparente. Ce ne sont pas nos grands malades, ce sont de simples avariés ; je ne veux pas vous faire une leçon de pathologie, je veux vous donner à réfléchir tout simplement. Je m'étais dit hier : « Enfin, voilà un député qui va prendre en main la cause qui nous est chère... » Je m'étais trompé. Vous veniez pour un autre sujet. Tant pis, — Je vous tiens, je ne vous lâche pas.

Il faut, à présent, vous élever au-dessus de votre malheur personnel, et concevoir des généralités, et penser aux milliers d'êtres qui souffrent des souffrances semblables. Oui, monsieur, ils sont des milliers, dans tous les rangs de la société. Du bouge, la maladie saute au lit familial — souvent avec peu d'intermédiaires. De sorte qu'assainir le trottoir, c'est préserver le foyer. Là, des mesures préventives peuvent

s'exercer. Mais je vais vous donner la preuve que notre plus grande ennemie c'est l'ignorance. Vous entendez, l'ignorance... On ne sait pas. C'est toujours le même refrain : on ne sait pas!... Alors, des malades que nous aurions pu sauver s'ils étaient venus à temps, nous arrivent trop tard, désespérément trop tard, et après avoir répandu la peste autour d'eux. Vous allez voir... [Il va, à la-porte.) Cela me met hors de moi. Qu'est-ce que vous voulez ! Nous ne pouvons pourtant pas aller les chercher. (A une femme ait dehors.) Entrez, madame. {Au hesLU-jpère.) Tenez, en voici un exemple... Voilà une femme qui est très sérieusement atteinte... Je le lui ai dit... Je lui ai dit de venir tous les huit jours... (A la femme.) Est-ce vrai ?

l'ouvrière Oui, monsieur.

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