‹ Les Aventures d'un chien de chasseChapitre 4 sur 8 · J08 LES AVENTURES · texte numérisé non relu

J08 LES AVENTURES

Jackobine faisait il glisser un nuage sur le front du pauvre exilé, le chien devenait triste ; il interrompait ses jeux, il se hâtait d'accourir, s'empressant autour de lui, léchant la main de l'ouvrier, se roulant à ses pieds et semblant lui dire : — Bats-moi donc pour que je souffre avec toi.

Si Thibault le renvoyait, il s'en allait humblement, mais de l'angle dans lequel il était assis, ses yeux tout humides protestaient contre l'ingratitude de ce maître qui prétendait garder ses chagrins pour lui seul.

Si Thibault venait à sourire, il fallait voir les bonds de Sansonnet, les grimaces qui témoignaient de la jubilation de sa personne ; il fallait entendre ses jappements joyeux.

Toujouis de l'avis de celui qu'il chérissait, toujours d'humeur égale, toujours soumis, toujours reconnaissant pour le morceau de pain noir, pour la botte de paille qu'on l'admettait à partager, c'était décidément plus qu'un ami, c'était un frère, et nous avions ainsi quelque raison de prétendre que Thibault eut du mérite à se défendre contre l'influence, qu'en vertu de leur intimité, Sansonnet devait nécessairement exercer sur lui.

Le rôle de tentateur que le chien jouait auprès de son maître n'était pas la conséquence d'une origine

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diabolique. S'il cherchait à pousser celui-ci dans la voie fatale, ce n'était pas qu'il eût fait un pacte avec le roi des enfers. En multipliant ses efforts pour amener Thibault à rompre avec les vertueuses traditions que Mostricht avait inculquées à son élève, Sansonnet n'était guidé que par la véhémence de ses opinions personnelles, lesquelles, en cette circonstance, — nous ne redoutons pas de l'avouer, — se trouvaient en complet désaccord avec les résolutions de l'ouvrier.

Les délicieuses émotions qui avaient précédé, accompagné et suivi le meurtre, dont il avait été le provocateur, avaient ouvert pour Sansonnet une source de sensations aussi agréables qu'inconnues.

Lorsqu'il se pourléchait les lèvres, en regardant sa victime passer des mains de son maître dans celles du voiturier, il s'était intérieurement promis de ne pas se refuser désormais des passe-temps aussi doux.

A la première sortie, l'oreille en l'air, le nez au vent, il se mit en quête, et commença de battre la plaine avec une ardeur qui promettait merveilles.

Son ami le rappela, et l'admonesta avec une sévérité que Sansonnet ne lui avait jamais vue, et qui

ouleversa toutes ses idées.

11 ne comprenait pas comment ce qui avait tant de charmes pouvait exciter tant de colère, comment ce qui était permis la veille était défendu le lendemain, pourquoi l'assassin des lièvres était subitement devenu leur protecteur ; il se crut le droit et la raison pour lui, et il renouvela ses tentatives de quête avec une persévérance qui désespérait le pauvre Thibault ; car si des mercuriales multipliées, corroborées de quelques coups de houssine, finissaient toujours par triompher des velléités belliqueuses de Sansonnet, toute l'éloquence susdite ne parvenait pas à convaincre l'animal de ses torts, et lorsqu'il était. revenu auprès de son maître, ses gémissements expressifs, la pantomime désespérée à laquelle il se livrait, protestaient contre les mesures de rigueur dont il avait été l'objet, et le secours providentiel que ce crime lui avait fourni.

Sansonnet manifestait d'autant plus vivement ses aspirations passionnées, que, tout en les combattant, Thibault ne craignait pas d'exposer le malheureux animal à tout ce qui devait les stimuler.

On n'était pas retourné dans la carrière ; Thibault cassait des pierres sur la route.

C'était au milieu des bois de Hertogenwalden, c'est-à-dire de légions de poil à plume, que les tra-

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vaux journaliers retenaient les deux amis, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil.

Pendant que l'ouvrier broyait ses cailloux, Sansonnet, assis ou couché dans le fossé, voyait le supplice de Tantale se renouveler à son nez et à sa barbe.

S'il dressait les oreilles, il entendait bruire les feuilles sous le pied de quelque bète fauve ; le vent lui apportait la plainte amoureuse de quelque coq de bruyère ; l'air qu'il respirait lui arrivait tout imprégné de senteurs qui exaltaient sa fièvre jusqu'au paroxysme ; et, comme si ce n'eût pas été assez pour lui faire perdre l'esprit, de temps en temps, un lapin, un lièvre en quête d'aventures, traversaient le chemin à dix pas du pieu auquel Sansonnet était attaché, et celui-ci se démenait comme un diable au bout de la corde que Thibault avait chargée de réprimer ses détestables instincts.

A la fin, ces provocations incessantes firent perdre à l'animal le sens moral qui le distinguait entre tous les chiens; il oublia la retenue dont son maître lui donnait l'exemple ; la crainte du châtiment fut aussi impuissante à le contenir que le lien de chanvre fixé à son collier : d'un élan furieux il brisa l'un, témoigna de ses dédains pour l'autre, et s'élança, libre de

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