H 2 LES AVENTURES
tout frein, sur les traces d'un quadrupède dont l'insolente quiétude venait de narguer l'impuissance du captif.
Thibault multiplia vainement les injonctions les plus menaçantes : Sansonnet soufflait au poil du fuyard ; il n'eût pas entendu Dieu tonner. Il ne s'arrêta que lorsqu'il lui fut impossible de mener plus loin la bète qu'il poursuivait, c'est-à-dire lorsque celle-ci fut entrée dans un terrier, dont le propriétaire, en le creusant, n'avait pas pris la mesure surles honnêtes dimensions auxquelles le corps de notre héros était parvenu.
Le divertissement était donc incomplet; cependant Sansonnet l'avait trouvé agréable. La terreur qu'il inspirait aux lapins lui paraissait une fort douce compensation aux vexations sans nombre dont, à cause d'eux, on l'avait accablé.
Puisque le premier de ses ennemis se trouvait à l'abri d'une vengeance plus exemplaire, Sansonnet jugea bon de chercher un autre lapin, qui fournit exactement la même carrière que son camarade ; à ces deux- là en succéda un troisième. Sansonnet avait assez d'haleine pour reconduire à leurs demeures souterraines tous ceux de la gent lapinière qui humaient *a brise et bâillaient dans leurs gîtes, si un incident
d'un chien de osasse 113
inattendu ne fût venu l'arrêter dans ses exploits.
Un lapin moins avisé, moins bien monté que ses collègues, n'échappa que par miracle à la dent des persécuteurs de son espèce.
Dans son effroi, la pauvre petite bête se jeta étourdimentdansle premier logis qui se rencontra sur son chemin, logis inhospitalier s'il en fut, cul-de-sac perfide, car le lapin grattait encore à son extrémité, qu'une distance de trois pieds le séparait à peine des formidables crocs qu'il entendait bruire à l'orifice du refuge.
C'était Sansonnet qui riait à sa manière.
Le drôle avait reconnu que ce terrier ne ressemblait en rien à ceux qu'il avait précédemment expérimentés, et qu'avec un peu de peine il ne tiendrait qu'à lui d'offrir à son maître un plat savoureux pour son souper.
Il commença donc immédiatement les travaux de la sape.
De son côté, le lapin poursuivait vaillamment ceux delà contre-sape.
La terreur aiguillonnait ses forces; chacune de ses pattes remuait la terre comme si elle eût été armée de griffes de fer.
Cependant, le désir d'être agréable à son maître
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la gourmandise etla passion faisaient plus et faisaient mieux que l'épouvante : quoique novice dans ce mé tier, Sansonnet l'emportait sur un vétéran desguer res souterraines ; il commençait à entrevoir une forme grisâtre qui se trémoussait au milieu du sable ; il soufflait d'aise : le mineur gagnait visiblement du terrain sur le miné, et cependant ce fut le mineur qui reçut le « camouflet ».
Il est juste d'ajouter que ce ne fut pas le lapin qu le lui donna.
Thibault avait force raisons d'être mécontent de l'esprit d'insubordination qui se révélait dans son élève. En bon père de famille, il considérait comme un devoir de comprimer sévèrement l'essor de mauvais penchants si impérieux. S'il soupira en coupant une branche dé grosseur raisonnable, il ne l'appropria pas moins à la besogne qu'il entendait lui assigner, et il se mit à la recherche du réfractaire.
Tant que Sansonnet s'était borné à son steeplechase aux lapins, comme en vertu du noble sang qui lui venait de sa mère, il se fût étranglé plutôt que de les mener à voix, rien n'indiquait de quel côté il était passé ; mais les travaux du siège, travaux bruyants et tumultueux s'il en fut, dans lesquels le chien soufflant, mordant, broyant les racines, faisait
rage et des ongles et des dents, révélèrent à Thibault la direction de la place investie. Et au moment de l'assaut, lorsque Sansonnet croyait déjà sentir craquer entre ses mâchoires la chair et les os de son adversaire, quelques coups'de bâton, appliqués sur la partie de son individu qui seule se montrait encore au dehors, opérèrent une diversion que l'assiégé attribua, jusqu'à la fin de sa vie, à la protection spéciale de saint Jean, le patron des lapins, envers lequel il s'était toujours montré fort dévotieux.
Hâtons-nous dédire que bien peu de conquérants supportent un revers comme Sansonnet sut soutenir celui-là. t
Un cri de douleur ou de rage se perdit bien dans les profondeurs de la galerie ; mais le chien, s'étant retourné pour venir au secours de son arrière- garde, reconnut son maître, et n'hésita pas une seconde à faire amende honorable sous la main qui le châtiait.
Il se renversa sur le dos, frétillant de la queue, et ses yeux larmoyants protestaient de sa soumission à la correction qu'il avait mérité, et en même temps adressaient un chaleureux appel à la charité de son ami.
Thibault, attendri, laissa son bâton et se contenta
d'assujétir avec tant de précautions la corde au cou de l'animal, que toute nouvelle fugue devenait impossible ; puis il se mit en mesure de regagner le lieu de son travail, en tenant son cœur à deux mains, pour ne pas accorder une caresse à l'indocile élève qui, tout en cheminant, quêtait humblement son pardon. Ils suivaient une ligne tracée dans les bois pour l'exploitation des coupes, lorsque Thibault vit tout à coup déboucher d'un chemin transversal, à cent pas delui, unefemme qui portaitsursatèteunpaquet de bois mort, et qu'escortaient plusieurs enfants déguenillés.
Les brindilles de genêt qui s'échappaient du fagot cachaient le visage de la nouvelle venue, etcependant Thibault n'eut pas besoin de la regarder deux fois pour reconnaître en elle Jackobine.
De son côté, la jeune fille avait aperçu son frère adoptif, et voulait l'éviter ;-elle fit demi-tour, rallia d'un mot tous les enfants autour d'elle, et, malgré la pesanteur de son fardeau, elle se mit à fuir dans la direction opposée à celle qu'elle devait suivre pour rentrer chez elle.
Mais, au moment où elle atteignait le fond du vallon, elle fut arrêtée par un accident qui faillit avoir de terribles conséquences.
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La petite bande des enfants était dispersée autour d'elle ; les uns la suivaient, les autres couraient en avant ; mais la rapidité de leur marche ne les empêchait ni les uns ni les autres de butiner à droite ou à gauche, selon les instincts de leur âge.
Un de ceux qui précédaient la jeune fille s'étant arrêté pour cueillir une jolie fleur d'or qu'il avait aperçue dans une large clairière, sur l'un des côtés du sentier, se trouva engagé dans ce que l'on nomme un « mollin », espèce de marécage dont une herbe verte et serrée déguise la mobilité et la profondeur.
Au premier pas que fit le petit bonhomme sur ce terrain perfide, il s'enfonça et poussa un cri, auquel un autre cri répondit. En se détournant, Jackobine avait reconnu le danger que courait son frère ; elle se débarrassa de son fardeau et s'élança pour le secourir.
Elle était encore loin de pouvoir atteindre le pauvre enfant, lorsqu'elle sentit à son tour le sol qui se dérobait sous le poids de son corps.
Combattue entre la terreur et la douleur, livide, haletante, succombant à son émotion, Jackobine sentit ses forces qui l'abandonnaient, sa volonté qui se paralysait ; elle ne put qu'étendre des bras impuis-
sants vers l'infortuné qui était déjà enfoncé jusqu'aux aisselles.
Les antres enfants entouraient l'abîme en jetant des clameurs désespérées.
Le petit malheureux enfonçait, enfonçait toujours, comme si une main cachée l'eût attiré au fond du gouffre ; Jackobine, anéantie, folle d'épouvante, n'avait plus même assez de force pour invoquer le secours du ciel, lorsque, tout à coup, un chien bondit derrière elle, se jeta bravement dans le marais, saisit l'enfant par le col de sa blouse et le maintint à la surface, tandis qu'on entendait la bonne grosse voix de Thibault, suffoquant par la rapidité de la course qu'il avait faite, qui criait :
— Tiens bon ! Sansonnet.
Bien que la fille du vieux chasseur ne fut point une petite maîtresse, ce dénoùment inespéré eut raison de ce qui lui restait de force : elle s'évanouit.
Lorsqu'elle revint à elle, elle se trouva assise dans le sentier. Devant elle, elle aperçut Thibault qui nettoyait le petit garçon de la fange dont ses vêtements étaient couverts, avec cette sollicitude de mère-nourrice dont il avait fait l'apprentissage depuis la mort de la femme du vieux chasseur.
La première pensée de la jeune fille fut pour l'en-
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fant si miraculeusement échappé à la mort : elle ouvrit sesbras. Thibault y jeta son ex-nourrisson, que Jackobine couvrit de baisers et de larmes qui soulagèrent singulièrement son cœur oppressé.
Mais tout en embrassant son frère, tout en remerciant Dieu de le lui avoir conservé, les idées de la fille de Mostricht prirent une direction qui ne se rattachait pas à ce qui venait de se passer.
Le souvenir de sa dernière entrevue avec son frère adoptif venait de se représenter à sa pensée.
Elle se sentait rougir ; elle n'osait plus lever les yeux sur celui que, tant de fois, dans ses jours de tristesse, elle avait accusé d'avoir trahi le serment de leur enfance.
En ce moment, elle sentit une langue douce et tiède qui se promenait sur sa main ; elle se retourna de ce côté, heureuse de cette diversion à son embarras, et se mit à flatter Sansonnet, qui, paraissant fort convaincu delà vérité de cet axiome qui dit que les amis de nos amis sont nos amis, n'avait pas tardé à le mettre en pratique.
Tout à coup, frappée de la ressemblance qu'elle trouvait entre ce chien qu'elle remerciait d'avoir Sauvé la vie de son frère, et celui qu'elle avait entervu le jour où les deux florins étaient si miracu-
leusement venus en aide à sa détresse, elle se releva brusquement.
— Ce chien ! à qui est ce chien ? demanda-t-elle à son frère adoptif.
Thibault, qui devinait à l'accent de la jeune fille, les pensées qui occupaient son âme, demeura muet pendant quelques instants.
— Mais à moi, répondit-il enfin en balbutiant.
— A vous, Thibault, à vous ? mais alors, c'était donc vous qui l'aviez envoyé? — les deux florins, — c'était vous qui pensiez à ceux que tout le monde abandonnait? Ah! je vous remercie, mon Dieu, il nous aime encore !
Et, sans attendre la réponse de son ami, la jeune fille l'enlaça dans ses bras, et les larmes qui baignaient leurs deux visages se mêlèrent.
Thibault s'arracha avec vivacité à cette étreinte. Si chaste qu'elle eût été, elle avait fait battre si vivement son cœur, que sa p;\leur trahit son émotion. Il voulut parler ; mais la jeune fille, lui mettant la main sur les lèvres, ne lui en donna pas le temps :
— Ne mens pas, Thibault, lui dit-elle ; ne mens pas, mon frère et mon ami ; tu m'aimes encore, je le sens, je le vois. — Ce que tu as dit à mon père sur
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le bord du ruisseau, c'était bonté et sacrifice, c'était une feinte par laquelle tu prétendais éloigner de moi sa colère ; j'y ai songé bien souvent. — Non ! il était impossible qu'une autre prit ma place dans ton cœur !
— Que n'ai-je pas fait pour te chasser du mien ? Je n'y suis pas parvenue. Et cependant, moi, j'avais le droit de te croire ingrat ; mais j'avais beau me répéter que tu t'étais promis à une autre, je t'aimais encore, je t'aimais toujours. Je t'eusse vu marier, je feusse entendu prononcer ton serment devant le doyen, que je crois que je n'eusse pas cessé de t'aimer, mon Thibault, et de me sentir ta préférée. Je n'ai jamais pu retrouver dans ma mémoire les mots dont tu t'es servi pour nous annoncer que tu L'étais choisi une fiancée. — 11 me semblait que ces mots-là étaient d'une autre langue, comme ceux dont se servent les chantres à l'église. Pendant que je les cherchais, une voix me répétait, sans relâche, là, dans ma poitrine, les paroles par lesquelles nous nous appartenons tous les deux, — non, tu ne les as pas oubliées, Thibault ! — Je vois encore la grande futaie sous laquelle lu les as dites ; rappelle-toi !
— Tu étais descendu dans le torrent pour m'en rapporter un bouquet, un éclat de pierre t'avait écorché la main : sans souci d'être grondée, je déchi-
rai mon mouchoir pour étrancher le sang, et lorsque j'eus fini de le lier autour de ton bras, tu m'embrassas sur les deux joues et me dis: Petite sœur, si tu veux, nous serons mari et femme; de la sorte, tu n'auras jamais aimé d'autre garçon que ton frère, et ton frère n'aimera jamais, lui non plus, d'autre personne que toi !
Pendant que Jackobine parlait avec une vivacité fiévreuse, la poitrine de Thibault allait et venait comme un soufflet de forge; de grosses gouttes de sueur perlaient sur son font ; il s'efforçait d'éviter le regard de Jackobine.
— Sœur, répondit-il en appuyant sur celte qualification, oui, ma mémoire est fidèle comme la vôtre : je n'ai rien perdu des souvenirs que vous me rappelez... Mais ces souvenirs à quoi bon les retrouver, puisque...
Thibault s'arrêta, et Jackobine devint toute blanche.
— Puisque? répéta Jackobine.
— Puisque, reprit Thibault, ces songes de notre enfance doivent rester des songes.
— Et pourquoi? demanda la jeunefille d'une voix étranglée.
— Parce qu'ainsi le veut la volonté de celui qui
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m'a servi de père, et qui est le votre, nia sœur ; parce que celui auquel nous devons tous les deux obéir ne consentirait jamais à vous voir devenir la femme d'un homme qui n'a pas même de nom à vous apporter en dot.
— Thibault, mon père est bon, tu le sais; mes prières et mon chagrin parviendront à le fléchir.
— Ah ! Jackobine, dit Thibault, si un jour votre père regrettait d'avoir cédé, si notre mariage faisait la tristesse des vieux jours de celui qui m'a pris nu et abandonné pour faire de moi un homme, sauriezvous être heureuse ? Quant à moi je ne pourrais l'être.
— Renonçons donc, s'il le faut, à nous unir, Thibault répliqua la jeune fille avec une résolution soudaine. Si tu me dis que lu n'as jamais cessé de m'aimer, je deviendrai forte pour supporter notre misère et notre séparation. Que m'importe la vie d'ici-bas, je peux compter que nous nous retrouvevons dans le ciel du bon Dieu, où il n'y a ni pauvres, ni riches, ni orphelins?
— Confions-nous à Dieu, Jackobine; nous ne savons rien des mystères de son paradis, mais je suis sûr qu'il a tout arrangé de façon à ce que ceux qui auront pratiqué saloi n'aient rien à désirer, rien à
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regretter lorsqu'ils seront réunis autour de lui. — Et, vous ne l'ignorez pas, petite sœur, le premier de ses commandements nous enseigne la soumission aux volontés de ceux qui le représentent sur la terre. Jackobine donna un libre cours à ses sanglots; Thibault s'efforçait vainement de la calmer.
— Non ! non! répétait-elle avec un désespoir qui tenait à la fois de la douleur de la femme et de la mutinerie de l'enfant: non ! laisse-moi, je veux pleurer, je veux pleurer jusqu'à ce que tu m'aies avoué que ce que tu as raconté à mon père était faux ; je veux pleurer j usqu'à ce que tu m'aies juré que tu n'as jamais songé à donner à une autre cet anneau qui ne peut appartenir qu'à moi.
Thibault avait un grand courage. 11 resta muet ; mais sa physionomie révélait les combats qui se livraient dans son àme : parfois, comme s'il eût cédé à un irrésistible besoin de serrer sur sa poitrine celle dont les paroles lui prouvaient tant d'amour, il étendait la main, un frémissement agitait ses lèvres, ses joues s'empourpraient, un rayon de flamme passait dans ses yeux ; mais aussitôt un violent effort comprimait l'ivresse qui débordailde son cœur, et, après ce moment de lutte, son attitude devenait plus morne, plus sévère.
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— Ah ! s'écria Jackobine, dont le silence significatif de son frère adoplif semblait avoir exalté la douleur, on ne m'avait pas trompé ! Toi aussi, Thibault, tu as voulu être riche ! Je n'avais à t'offrir que nos souvenirs et tes serments, et la fille de maître Gernay, le carrier, va t'apporter une dot autrement belle ! Ah ! mon Dieu ! qui m'eût dit qu'il était aussi ingrat? pourquoi ne suis-je pas morte le jour où mon père t'a placé à mes côtés dans mon berceau ?
— Jackobine ! Jackobine ! taisez-vous, murmura Thibault épouvanté par cette explosion inattendue, les enfants sont à cent pas d'ici, ils peuvent vous entendre.
— Marie-toi, marie-toi, Thibault, reprit la jeune fille, qui, dans son délire, paraissait avoir perdu le sentiment de ce qui se passait autour d'elle ; moi aussi, lorsque mon père pourra se passer de mes soins, je me marierai : j'irai vers celui qui ne repousse personne, il saura bien te chasser de mon cœur que tu déchires ; et d'ailleurs, je le prierai si ardemment, qu'il ne pourra tarder à m'appeler à lui.
En face de ce désespoir, devant cette image de la mort que, deux fois, la jeune fille avait invoquée comme la suprême consolation, la fermeté déjà
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ébranlée de Thibault s'évanouit ; il tomba aux genoux de Jackobine.
— Grâce ! ma sœur, lui disait-il ; laisse-moi la force; ne m'enlève pas la vaillance qu'il me faut pour rester honnête ! Ton père a été pour moi bon et compatissant, ne me fais pas oublier que je dois rendre en dévouement à sa vieillesse ce qu'il a donné de pitié à mon enfance ! Hélas ! c'est à peine si j'ai le courage qu'il faut pour remplir les obligations qu'impose la reconnaissance. Si tutejoins aux mauvaises pensées qui ça et là traversent mon esprit, je ne résisterai plus. Tu veux donc que ton père maudisse la bonne action à laquelle je dois de t'avoir connue ! Tu veux donc qu'il dise : Le vermisseau que j'ai ramassé dans le chemin, après s'être réchauffé à mon souffle, est devenu une couleuvre et m'a mordu ! Thibault est un méchant homme ! — Tu parles de tes afflictions, continua-t-il ; mais ne vois-tu donc pas, petite sœur, que, moi aussi, j'ai du passer bien des nuits sans sommeil ? Ne comprends-tu pas que j'ai dû mille fois heurter ma tète contre les murs de la carrière en t'appelant !
— Dis-tu vrai? s'écria la jeune fille, radieuse à travers ses larmes.
— Oui, je dis vrai, reprit Thibault avec véhé-
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mence ; mais je dis vrai, seulement pour que tu apprennes de moi comment on se résigne aux volontés de ceux dont nous dépendons. — Tout simple que Ton me croyait, j'avais deviné ce qui fâchait le père lorsqu'il me renvoya de la maison que lui-même m'avait habitué à considérer comme la mienne. Renoncer à toi, cela me semblait impossible ; mais jeme suis dit : — Quoi? des milliers de soldats meurent pour un roi, pour un homme qu'ils ne connaissent pas ; ils meurent uniquement parce que leur devoir l'exige ; et, pour remplir le mien envers mon bienfaiteur, je reculerais devant la souffrance! Alors je me suis juré, sœur, que jamais je ne songerais plus à t'avoir pour femme, à moins que notre père, mettant ta main dans la mienne, ne me dise : — Fils, elle est à toi, prends-la. Un serment comme celui-là parle plus haut que ceux que je t'ai donnés sous la futaie ; ce serment, fais-le à ton tour, Jackobine, et tu seras forte contre la douleur, comme j'étais fort contre elle avant de t'avoirrevue.
Jamais Thibault n'en avait autant dit d'une haleine ;. Jackobine pleurait toujours, mais la foi fortifiante se communiquait à son àme, et ses larmes paraissaient moins amères ; elle regardait son frère adoptif avec surprise, presque avec admiration.
— Ah ! si le père pouvait t'entendre ! dit-elle.
— Pourquoi nous imposer d'inutiles regrets ? lui répondit Thibault avec une douceur angélique. Dans l'espoir d'adoucir ta peine, j'ai voulu te prouver que je souffrais autant que toi, que pas une larme ne tombait des tes yeux qui n'eût sa soeur sur mes joues. Mais pensons moins à nous et songeons davantage à notre père. Lui aussi, il est cruellement éprouva : n'ajoutons pas aux chagrins qui torturent la fin de sa vie celui d'avoir vu ses enfants mépriser ses conseils et sa volonté ; unissons-nous, au contraire, dans une résignation commune pour adoucir la fin de ses derniers jours.
Jackobine avait caché sa tète dans son tablier.
— Oui, tuas raison, frère, murmura-t-elle. c'est Dieu qui t'inspire; cette résignation que tu me commandes,'elle est nécessaire pour préserver le pauvre homme d'un malheur plus grand encore que ceux
asqu'ici.
— Que veux-tu dire?
— Hélas! il y a bien peu de jours que le père me l'a avoué. — Celui... qui me recherchait lui a avancé une grosse somme d'argent, et s'il ne la rend pas, notre maison sera vendue, le vieux homme sera sans
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asile! ... à moins que je ne me décide... Oh! mon Dieu, je ne pourrai jamais.
— Ah! pensa Thibault, pourquoi faut-il que mes bras, que ma vie ne suffisent pas à racheter ceux qui me sont si chers ! Mais bientôt, relevant la tête :
— Courage, courage, sœur, continua-t-il, courage!
Mais sa voix était si faible et si tremblante, qu'on voyait bien qu'il lui avait fallu pour parler faire appel à toute l'énergie de sa volonté.
Non; vois-tu, Thibault, le courage ne peut me venir! Pour un autre, le bon Dieu m'inspirerait peutêtre la force de dire oui ; mais celui-là, vois-tu, je le hais, je le méprise ! Je n'ai jamais pu, sans frémir, rencontrer son regard, dans lequel il me semble que la fausseté, la perfidie se cachent sous une apparence doucereuse.
— Sœur, il faudrait me dire le nom de cet homme, dit Thibault, dont la voix était à peine perceptible ; je chercherai à savoir si tes appréhensions sont fondées ; devenir le gardien de ton bonheur, c'est ma consolation à moi. ,
— Hélas! tu le connais, frère, c'est l'ancien camarade de mon père, celui qui l'a remplacé chez le
seigneur.
Lafourchette ! s'écria Thibault avec une indignation furieuse, Lafourchette ! Non, cela ne se peut pas ; il ne peut avoir songé à prendre la fille de ce^lui que son infâme trahison a réduit à la misère... Lafourchette ! oh ! tu avais raison, sœur, tu avais raison, tu ne peux épouser un pareil homme!
— J'irai trouver le père, continua Thibault ; je lui dirai que celui qui veut devenir son gendre a été le seul auteur de sa ruine.
— Je ne sais ce que tu pourrais dire, frère, répondit Jackobine ; mais si puissantes que soient les preuves que tu apporteras de l'indignité de cet homme je crains bien que le père ne veuille pas y ajouter foi; et puis, continua la jeune fille, que le refus vienne de lui, qu'il vienne cie moi, il n'en faudra pas moins payer la somme, et nous ne le pourrons pas sans vendre la maison.
— Cette somme, quelle est-elle !
— Hélas ! que me sert de te le dire ? ni toi ni moi n'avons deux cents florins, mon pauvre frère.
— Deux cents florins ! répéta Thibault tout rêveur ; car il avait déjà songé aux deux pièces d'argent que lui avait remises le voiturier, et qu'il avait si aisément gagnées, et il lui semblait les entendre encore tinter à son oreille, deux cents florins !
— 'A quoi ["penses-tu, mon; (Thibault? demanda doucement Jackobine.
— Sœur, dit le jeune garçon avec un accent fébrile, et comme s'il était sous l'impression d'une décision violente, rappelle les enfants, regagne le logis, prends courage et espère ; et si le vieux homme ne conserve pas sa pauvre maisonnette sans que tu sois forcée de la payer de ton corps et de ton àme, prie pour Thibault, car alors Thibault aura besoin de tes prières.
En disant ces mots, et sans adresser d'autre adieu à la jeune fille, le casseur de pierres se jeta dans la profondeur du taillis.
11 y fit cent pas ; puis s'apercevant que la corde qui était restée attachée au collier de Sansonnet s'embarrassait dans les souches et empêchait celui^i de suivre la marche rapide de son maître, Thibault se baissa, détacha le cordeau, et au lieu de le serrer dans sa poche, il le lança loin de lui, avec cet air résolu et menaçant que devait avoir Guillaume-le Bâtard, lorsqu'il jeta sa torche sur les vaisseaux qui l'avaient amené en Angleterre.
Thibault courut sans s'arrêter, sans se. tourner en arrière, jusqu'à ce qu'il se retrouvât au bord de la route, devant le buisson signalé à sa mémoire par l'importante capture qu'il y avait opérée quelques jours auparavant.
Il jeta un regard avide dans la fameuse cepée ; la place que feu le lièvre y avait occupée était nettement dessinée sur les feuilles, entre les herbes desséchées ; mais d'excellentes raisons avaient empêché son propriétaire de s'y retrouver, et elle n'avait pas encore rencontré de locataire.
Thibault fit un geste de désappointement, qui était une menace pour ceux des camarades du défunt qui se trouveraient sur son passage : il rentra au fond de la forêt, et excita son chien à quêter.
Sansonnet n'avait pas besoin de ces encourage
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ments ; il allait et venait devant son maître, croisant et recroisant sa marche en intelligents zigzags. Le museau auvent, le nez attentif à happer au passage les émanations dont se chargeait la brise en caressant le coteau, la queue fouettant l'air avec une joyeuse vivacité, l'expression satisfaite de la physionomie : tout indiquait chez Sansonnet les charmes qu'il trouvait à cette occupation, et l'ivresse avec laquelle il avait vu les opinions de son maître se modifier d'une façon si inattendue.
11 conduisit Thibault jusqu'à une clairière où de hautes bruyères remplaçaient le taillis. Là, il ralentit son allure ; il n'avançait qu'avec des précautionssavammenl calculées, se glissant comme une couleuvre à travers les épais rameaux, se retournant de temps en temps pour s'assurer si son maître le suivait, précipitant parfois sa course comme pour rejoindre un gibier qui se dérobait devant lui. Puis, tout à coup, s'arrêtant si brusquement qu'on eût cru qu'il avait été frappé de la foudre, il demeura immobile dans la position qui, une fois déjà, avait si fortement intrigué le casseur de pierres.
Celui-ci haletait d'émotion ; de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front ; il suivait tous les mouvements du chien avec une anxiété profonde ;
stimulant la lenteur que mettait l'animal à découvrir une proie, frémissant à la pensée du rôle qu'il allait avoir à remplir.
Jamais il n'avait autant détesté ce plaisir de meurtre et de carnage ; jamais le sentiment de l'attentat qu'il allait commettre n'avait été chez lui aussi vif: son cœur battait comme il doit battre chez le meurtrier qui, dans une tragédie, reconnaît un frère dans la victime condamnée par le destin, et cependant il se sentait implacable comme ce meurtrier.
Sansonnet ne bougeait plus que pour témoigner de l'inquiétude qu'il éprouvait, en se voyant si mal secondé par son maître.
Le cœur partagé entre l'horreur et l'espérance, le tremblant Thibault approcha de la touffe de bruyère sur laquelle le chien dardait toute la flamme dont ses regards étaient chargés ; il chercha à apercevoir l'animal qui se tenait caché sous l'épaisseur des rameaux.
Il fut longtemps sans rien distinguer.
A la longue, l'œil de l'apprenti braconnier se fixa sur deux prunelles brunâtres qui le considéraient lui-même avec une indicible expression de terreur et d'angoisse ; aussitôt, comme si le brouillard qui obscurcissait sa vue se fût dissipé, il reconnut que
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ces deux prunelles étaient enchâssées dans une tète ornée d'un plumage noir, aux reflets chatoyants: c'était un coq de bruyère.
11 voulut lever son bâton dont il s'était armé, mais son bras retomba inerte à son côté ; il lui avait semblé que ces pauvres petits yeux avaient trouvé un langage, que le pauvre oiseau le suppliait, par le mouvement précipité de ses paupières, de ne point l'arracher aux douceurs de sa hère indépendance, à ses ardentes amours avec ses nombreuses sultanes, aux odorants bois de bouleau, aux bruyères dorées, aux myrtilles rouges et noires que la main du bon Dieu a si abondamment semées sur les plateaux pour la plus grande liesse de l'espèce des tétras. Thibault hésitait ; il hésita trop longtemps. Bien qu'il ne se doutât pas probablement du combat qui se livrait dans l'âme de son ennemi, le coq fut assez avisé pour profiter du répit qu'on lui donnait ; d'un vol brusque, aussi bruyant qu'un tonnerre lointain, il s'enleva dans l'air, renversant d'un coup d'aile le bonnet de Thibault presque aveuglé ; et, rapide comme une flèéhe, aussitôt qu'il eut pris son essor, il disparut dans le taillis.
Thibault, délivré soudain de toutes ses incertitudes, poussa un cri de douleur en voyant sa proie
s'envoler ; il lança après elle son bâton désormais impuissant. Sansonnet, de son côté, paraissait tout déconcerté du bond prodigieux qu'il avait fourni pour saisir l'oiseau ; tous deux se considéraient avec une égale stupeur : cependant la physionomie du chien nuançait ce sentiment d'une légère expression de dédain pour un maître aussi malheureux ou si mal habile.
Alors Thibault se mit à courir, comme un fou, à travers les bois.
Il semblait que le succès avec lequel le tétras étaitparvenu à s'échapper eût donné du cœur à tous les animaux de la forêt ; ils jaillissaient par douzaines autour de Thibault et de son chien.
Dix fois le jeune homme essaya du procédé qui lui avait si bien réussi une première fois, et dix fois toute son ardeur, toutes ses précautions furent inutiles , tantôt c'était un lièvre qui, au lieu de bondir, se dérobait doucement par un des côtés que ne gardaient ni le chien ni son propriétaire ; tantôt c'en était un autre qui sautait cavalièrement par dessus l'échiné de Sansonnet ; il y en eut un qui, s'élançant comme une avalanche au moment même où le pauvre Thibault exécutait la manœuvre de ses genoux, lui fit perdre l'équilibre et le renversa sans,
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lui laisser la consolation d'avoir écrasé son ennemi dans sa chute.
Il n'était pas plus heureux avec le gibier à plumes. Les bécasses le conduisaient dans des fourrés marécageux, où il avançait jusqu'à mi-jambes, et où le malheureux avait trop à faire de se retirer pour songer à l'oiseau qui s'envolait au dessus de sa tête ; les coqs se relaissaient au plus épais du hallier, et les coups de bâton que Thibault essayait de leur asséner ne fouettaient que les branches. Il tenta de fatiguer, par des vols multipliés, les perdrix dont l'aile lui avait paru plus paresseuse ; mais les prudents volatiles gagnèrent la plaine, où le braconnier, plusprudent encore, n'osait pas les poursuivre. Ces insuccès si multipliés avaient allumé dans le sang de Thibault une espèce de fièvre. Certes, la pensée de Jackobine et des siens était toujours le mobile qui lui inspirait cette frénétique ardeur, mais ce sentiment commençait à se mélanger de cette passion sauvage qui pousse l'homme à la conquête, surtout lorsque cette conquête, comme le gibier, se dérobe à sa volonté ; ce n'était plus le moyen de soulager sa famille qu'il convoitait seulement, c'était la proie.
Enfin, couvert de sueur, les vêtements en lam-
beaux, brisé, harassé, mais non découragé, Thibault s'arrêta : il venait de s'apercevoir que le soleil était descendu derrière les hautes montagnes de l'Ardennes, que le jour n'allait pas tardera disparaître, et il n'était pas plus avancé que le matin.
Il regarda Sansonnet. Le pauvre animal, la langue pendante, avait profité de la minute de répit qui lui était accordée pour souffler et se rafraîchir en étendant son ventre sur l'herbe ; il considérait son maître avec une sorte de mauvaise humeur ; il était évident que l'instinct de Sansonnet lui avait soufflé à l'oreille que ce n'était pas ainsi que l'on devait s'y prendre.
Sans s'arrêter aux réflexions de son compagnon, Thibault chercha à s'orienter.
Il se trouvait à l'extrémité de la forêt de Hertohenwalden, à deux lieues au moins du village : il songea que s'il voulait être en mesure de livrer le lendemain un second assaut au gibier, il fallait regagner les maisons où il trouverait à réparer ses forces.
Il se mit en route ; mais la nuit le surprit avant qu'il eût fait la moitié du chemin, et, comme elle était fort obscure, il ne tarda point à s'égarer.
Il comprit qu'il essaierait vainement de retrouver
d'un ghien^de chasse 139
à tâtons la direction qu'il devait suivre. Il résolut d'attendre que la lune fût levée ; il s'étendit sur l'herbe sèche, partageant ses pensées entre la douleur que les dernières paroles de Jackobine avaient laissée dans son âme, et le dépit que lui causait le méchant résultat de sa première campagne.
Sansonnet s'était couché à côté de son maître, et paraissait dormir avec le calme d'un philosophe.
Tout à coup, Thibault, qui était, lui, beaucoup trop agité pour trouver le sommeil, sentit l'animal qui dressait la tête en écoutant avec une attention profonde ; puis, presque aussitôt, il l'entrevit qui s'élançait en poussant un jappement étouffé.
Ce mouvement de Sansonnet fut suivi d'un grand bruissement de feuilles froissées; puis, au même instant, le cri qui avait si longtemps troublé la conscience de Thibault, mais rendu encore plus aigu par le silence de la nuit, retentit à trente pas de l'endroit où le jeune homme avait fait halte.
Thibault voulut suivre son chien ; mais l'ombre était si profonde, qu'il ne fût pas parvenu à découvrir le point d'où le cri était parti, si Sansonnet ne fût venu à lui et ne l'eût guidé.
L'animal s'arrêta devant un roncier, et Thibault entendit un grand tapage dans le branchage ; il se
baissa, promena à tâtons ses mains sur la terre, et ses doigts ne tardèrent pas à rencontrer un corps chaud et velu, qui se débattait dans les convulsions de l'agonie.
Fort d'une première expérience, Thibault reconnut au seul toucher que c'était encore un lièvre.
11 voulut s'en emparer, mais lorsqu'il essaya de l'amener à lui, l'animal, si inanimé qu'il parût, résista. On eût dit qu'une force surnaturelle s'opposait à ce que Thibault prit possession de sa nouvelle capture.
Il avait assez de joie au cœur pour défier tous les sorciers du pays, il passa tranquillement la main le long du corps de la bète, et il découvrit que ce phénomène devait être attribué à un fil d'archal qui enserrait le cou du lièvre et avait provoqué la strangulation.
Ceci expliquait également au casseur de pierre le succès du bond de Sansonnet, qui lui avait semblé bien étrange après les tentatives avortées de la matinée.
Il devinait qu'un des confrères, sur les traces desquels il essayait de marcher, avait déposé là cet engin de destruction, qui avait happé le lièvre au passage.
d'un chien de chasse 141
Il détacha soigneusement le fil métallique de la racine à laquelle il était attaché, le serra dans sa poche en se promettant de l'examiner à loisir, et de faire son profit de cet examen ; puis, sans avoir négligé la recommandation du voiturier, il jeta son gibier sur son épaule et se mit en chemin, car la lune s'était dégagée des vapeurs de l'horizon et projetait jusque sous bois sa lumière, faiblement tamisée par les branches dégarnies de leurs feuilles.
Bientôt il aperçut les murs du parc du baron Ubertus, se dessinant en larges bandes blanchâtres sur les masses sombres de bois qu'ils entouraient.
En passant le long de ce mur, le cœur de Thibault commença à battre à coups précipités ; il avait entendu faire des additions si fabuleuses de la quantité de gibier que contenait ce parc, que cette émotion était bien naturelle chez un débutant.
Précisément du côté que longeait Thibault, un large pan de muraille s'était écroulé, et avait été remplacé à la hâte par une palissade de branchages.
Il s'arrêta devant la brèche béante ; il mesura de l'œil la hauteur de l'obstacle à franchir, sourit et passa outre ; car, même après une récidive, il n'avait point encore oublié les principes que lui avait incul-
qnés son père adoptif sur le respect que l'on doit à une propriété que consacrent^ quelques rangées de pierres, amoncelées les unes sur les autres.
Mais Sansonnet, qui n'avait jamais entendujles prédications de Mostricht, se montra beaucoup moins réservé que son maître ; il glissa son museau entre deux épines, et, trouvant que cela sentait terriblement bon de l'autre côté, pressentant que les épines seraient complaisantes, il agrandit l'ouverture aux dépens de sa toison, et pénétra dans l'enceinte aussi résolument que s'il en eût été le seigneur et le maître.
Thibault l'appela, le siffla, mais vainement. Sansonnet reparut bien à la brèche; mais, loin de songer à rebrousser son chemin, il semblait que M. le baron l'eût chargé de faire au jeune homme les honneurs de sa propriété.
Il invitait évidemment son maître à le suivre, le regardant expressivement avec ses grands yeuxjaunes, qui reluisaient au clair de la lune comme deux escarboucles ; puis, se retournait du côté du parc en faisant entendre un aimable grognement, qui, pour n'être qu'un murmure, n'en valait pas moins un long poème.
Les insidieuses provocations de Sansonnet eurent
d'un chien de chasse 143
raison des sages leçons du vieux chasseur. Thibault sonda de l'œil la profondeur ténébreuse qu'il avait devant lui; il regarda à droite et à gauche, et enjamba la palissade.
Lorsqu'il fut de l'autre coté, il s'aperçut que Sansonnet avait disparu ; mais il ne tarda pas à le retrouver.
Le chien était debout sur ses pattes de derrière, ses pattes de devant s'appuyaient sur le tronc d'un hêtre de moyenne grosseur, et dans cette posture, il semblait contempler amoureusement les étoiles.
Cufieux d'approfondir la raison des préoccupations astronomiques de Sansonnet, Thibault leva à son tour le nez en l'air, et il remarqua, interposées entre la voûte constellée et la terre, une douzaine de masses brunes et opaques, perchées sur les branches les plus basses du hêtre.
Il était facile de reconnaître ces masses brunes pour des oiseaux ; les oiseaux semblèrent à Thibault aussi gros que le coq de bruyère, mais la longueur de leur queue empêchait de les confondre avec ces derniers.
La trouvaille du fil métallique avait ouvert l'imagination du jeune homme ; il coupa un gaulis d'une dizaine de pieds de longueur, en ayant soin de lais-
ser à son extrémité, un morceau de racine faisant massue ; il le dégarnit de ses branches, et, le prenant par sa partie flexible, et s'approchant à pas de loup des oiseaux, il asséna un vigoureux coup de son instrument sur celui qui était le plus à sa portée : le faisan, frappé à mort, tomba sur la terre avec un bruit sourd et mat; deux ou trois de ses voisins, épouvantés, s'envolèrent ; mais les autres, tendant la tête pour reconnaître l'objet qui avait effrayé leurs camarades, se rendormirent, Coffrant ainsi d'eux-mêmes aux coups du chasseur. •
Lorsqu'il eut fini sur cet arbre, Thibault passa à un autre et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il comprît qu'un plus long séjour dans l'enceinte privilégiée devenait par trop dangereux.
Lorsqu'il repassa le mur, il compta quatorze victimes outre son lièvre.
Ce mur avait été pour Thibault le Rubicon de César; il l'avait franchi, et sa piété filiale et son amour pour Jackobine allaient faire de lui un homme de sang et de rapine.
Le baron était d'une humeur massacrante. Têtu de sa belle veste verte à brandebourgs, chaussé de ses hautes guêtres de cuir, il paraissait
rrèt à entrer en campagne.
Cependant, soit par l'effet d'une distraction involontaire, soit qu'il eût voulu retarder l'instant où il exposerait ses oreilles à la bise, il avait conservé oiffure de nuit, encore ornée du large ruban formant rosette, que madame la baronne y attachait chaque soir.
Ainsi costumé, il arpentait bruyamment l'antique salon du manoir des Hertogenwalden, fournissant, i chaque révolution qu'il accomplissait dans la vaste )ièce, un nouveau témoignage des méchantes disposition de son esprit.
1 Tantôt son gros poing s'abattait sur une curieuse
porcelaine du Japon, sur une faïence de Delft, pla cée sur un scribain d'ébène niellé d'ivoire, et tantôt il s'escrimait du pied contre les boiseries vermoulues qui reliaient entre eux les panneaux de tapisserie de haute-lice qui décoraient l'appartement.
Un charmant tableau de JeanSteen, représentant Diane surprise au bain par Actéon, était l'objet privilégié sur lequel le digne gentilhomme paraissait décidé à assouvir la colère qui crispait sa large face.
Chaque fois qu'il rencontrait, en passant, le tableau détesté, qu'il n'avait jusqu'alors à peu près toléré que parce qu'on lui avait assuré qu'il valait son pesant d'or ; chaque fois qu'il le rencontrait dans sa promenade, il l'apostrophait d'un coup du manche de son fouet d'argent ciselé, décapitant l'indiscret chasseur, et le débarrassant en même temps du châtiment cornu que l'on voyait poindre en germe sur sa tête, laissant un trou noir là où s'épanouissaient les chairs nacrées de la chaste déesse et de ses nymphes.
Madame de Hertogenwalden assistait impassible à ces distractions de sauvage : assise au coin de la haute cheminée de marbre sculptée et armoriée, en fouie dans un immense fauteuil à oreillettes, dont la tapisserie datait du seizième siècle, la bonne dam
tricotait avec acharnement, sans que les craquements stridents de la toile déchirée, sans que le fracas de la poterie volant en éclats ralentissent un instant le mouvement de ses longues aiguilles d'ébène, si agiles que l'œil avait peine à en suivre les chassezcroisés.
Cependant un horion plus violent que les précédents ayant ébranlé le clou qui soutenait le tableau, il se détacha : le cadre et la toile s'abattirent sur le scribain, complétant l'œuvre de destruction que le baron avait si intelligemment commencée.
Alors, la baronne, laissant à ses doigs le soin de continuer mécaniquement son travail, tourna la tête du côté de son mari, se contentant de le regarder de temps à autre par-dessous ses lunettes.
Mais s'enivrant de son triomphe de Vandale, le baron avait pris à partie la vieille boiserie ; il la criblait, de .coups de pieds ; et sous le choc des lourds souliers armées de clous, les ais vermoulus s'effondraient avec un bruit lugubre, en remplissant la pièce des flots d'une poussière centenaire.
— A quoi songez vous, Ubertus? dit doucement madame la baronne, vous allez ouvrir une si large brèche aux rats, qui pullulent dans ce château, que la nuit ils ne vous laisseront plus dormir.
— Tant mieux, morbleu ! tant mieux ! murmurait le gentilhomme ; je les chasserai, les rats ; aussi bien, ce sera probablement là le seul gibier que ces gredins-là m'auront laissa.
La baronne fut si émue de l'état dans lequel elle j voyait son mari, qu'elle posa son tricot sur une escabelle et releva ses lunettes sur son front.
— En vérité, Ubertus, dit-elle, avouez qu'il est bien humiliant, pour votre épouse, de voir qu'après une année, vous n'êtes point encore résigné à la perte de quelques petitschiens, lorsqu'elle vous a vu prendre si aisément votre parti de la rigueur avec laquelle la Providence vous refusaitdes descendants
Le baron qui s'était approché de la fenêtre pour jeter un coup d'oeil dans son parc, dont les vastes pelouses disparaissaient sous une couche uniforme de neige, se contenta de hausser les épaules au lieu de répondre.
— Peut-être, mon ami, que, si au lieu de tourner votre espoir vers des préoccupations si futiles, vous eussiez joint vos prières aux miennes, peut-être, dis- j je, Dieu eut-il daigné visiter sa servante, comme il 8 fit jadis pour Sarah, femme d'Abraham.
— Moutarde du diable ! s'écria le gentilhomme ] avec une explosion qui fit tressaillir la bonne dame,
que je plains le bon Dieu s'il est forcé d'écouter les billevesées écloses dans la cervelle des vieilles femmes ! Et pourquoi eussiez-vous voulu avoir un héritier, folle que vous êtes ?
— Mais, fit timidement madame Ubertus, qui, en voyant la colère de son mari se tourner contre elle, cachait son visage derrière les larges oreillettes de son siège, mais pour perpétuer votre race et votre nom, Ubertus.
— Dites plutôt pour perpétuer dans ma honte celle de toute la noblesse ! s'écria le baron avec une exaltation véhémente. Le bon Dieu s'est montré, comme il lui appartient, du reste, bien autrement sage que vous en se refusant à vos vœux. Un héritier, lorsque le dernier des manants peut rire et se jouer d'un gentilhomme sans que le gouvernement daigne se soucier d'un semblable attentat! un héritier, lorsque la révolution n'a rien laissé debout I lorsqu'après nos droits les plus sacrés, voici la propriété elle-même qui est atteinte 1 un héritier, par ce temps de malédiction et de désolation 1 — Savezvous, madame ce qu'un Ubertus né hier aurait de mieux à faire aujourd'hui?... à mourir.
Le baron mit à prononcer cette dernière phrase toute la dignité que déployait le vieil Horace en ré-
citant le fameux, hémistiche que Corneille a mis dans sa bouche.
La baronne se précipita vers son mari :
— Au nom du ciel! mon ami, que se passc-t-il donc? lui dit-elle.
— Vous aliez l'apprendre, répondit le baron, en lui montrant du doigt notre vieille connaissance Lafourchette, qui, en ce moment même, escaladait le perron du château.
Sans souci du soin de sa dignité, l'impatient gentilhomme ouvrit lui-même la porte du salon à son serviteur qui fit son entrée en saluant humblement ses maîtres.
La figure jaune de Lafourchette avait pris une couleur terreuse qui envahissait jusqu'à ses lèvres: au large cercle rouge qui entourait ses yeux, à son nez, revêtu d'une teinte d'un si beau violet qu'on eût pu le croire taillé dans une betterave, il était facile de juger que le chasseur se ressentait du froid et de l'insomnie d'une nuit passée en plein air ; il y avait en outre, dans l'expression de son regard quelque chose de hagard qui devait résulter d'une terreur profonde.
— Approchez- vous du feu, mon garçon, lui dit la baronne avec sa bonté ordinaire.
d'un chien de chasse 151
Lafourchette traversa tout honteux la vaste pièce ]ui, avec ses vieux cristaux et ses dorures ternies, lui apparaissait comme un temple ; puiss'apercevant ]ue la souillure de ses souliers laissait une trace sur le tapi», il ramassa soigneusement la neige qui s'était létachée de ses vêtements, et, ne sachant ou la poser, il la recueillit dans sa poche.
Le baron paraissait supporter, avec l'impatience iui faisait le fonds de son caractère, tous ces préliminaires.
— Eh bien! chasseur, s'écria-t-il en saisissant Lafourchette par le col de sa veste el en le secouant "udement, le drôle est-il enfin prisonnier?
— Hélas! monsieur le baron, murmura Lafourchette, en faisant précéder ces paroles d'un profond soupir, non-seulement celui que nous poursuivons l'est pas pris, mais je crains bien qu'il ne le soit janais.
— Jamais ! s'écria le gentilhomme, que dis-tu là? amais ! mais moutarde du diable ! quand je devrais noi même!...
— Ah ! monsieur le baron, dit Lafourchette, qui, lu juron familier de son maître, était devenu tout remblant, ne parlez pas du diable, je vous en conure !
— Et pourquoi donc, maître sot?
— Parce que, reprit Lafourchette en baissant la voix et en se rapprochant du châtelain, parce qu( c'est à Satan lui-même que nous avons affaire !
— Au diable ! balbutia la baronne qui s'était signée, par un mouvement d'instinctive terreur.
— Monsieur Lafourchette, dit le baron, vou; m'avez tout l'air, en ce moment, d'un mauvais chenapan, qui, ayant, au mépris des ordres de son seigneur, passé douillettement la nuit entre ses draps, voudrait bien amuser celui-ci par un conte bleu, qui dispensât à l'avenir ledit Lafourchette d'une consigne aussi désagréable que celle qu'il avait à exécuter.
Lafourchette s'avança vers son maître d'un aii profondément humilié.
— Que monsieur le baron veuille bien tâter mes habits, dit-il, il verra si ce sont là des hardes qui son demeurées sur le dos d'une chaise, au coin du feu comme c'est le droit des hardes d'un chrétien.
— Peuh ! fît le méchant gentilhomme, le ruisseai ne coule pas très-loin de votre demeure, monsieur Lafourchette?
— Alors, je dirai à monsieur le baron, regardez mes membres qui tressaillent encore, écoutez mes
d'un chien de chasse 153
dents qui s'entre-choquent, au souvenir de cette terrible nuit ! Oui, monsieur le baron, je n'bésite pas à vous le déclarer, c'est Satan en personne qui ravage nos bois ouverts et notre parc, qui tue nos lièvres et nos faisans, qui massacre nos chevreuils et nos cerfs. — Non, un simple mortel, comme vous, comme moi soit dit, sauf le respect que je dois à votre seigneurie, ne pourrait déjouer nos ruses, éventer nos pièges, tromper nos efforts, échapper à nos poursuites, sans jamais laisser plumes ou pattes entre nos mains.
— Te tairas-tu, triple imbécile, maudit bavard ! s'écria le baron, chez lequel la véhémence avec laquelle son serviteur avait prononcé ces paroles semblait avoir produit une recrudescence de courroux. Pour parler avec assurance, il faudrait pouvoir dire : je l'ai vu ; et c'est ce dont je te défie, malgré ton effronterie.
— Monsieur le baron, répondit humblement Lafourchette, lorsque votre meute chasse un cerf, nous n'avons pas besoin d'avoir tâté son merrain et compté ses andouillers pour dire combien de fois il a touché au bois ; si dure que soit la terre, il laisse derrière lui un extrait de naissance que nous savons déchiffrer.
i54 LES AVENTURES
— Eh bien ?
— Eh bien ! monsieur le baron, si je n'ai pas vu le diable, au moins j'ai mis le doig dans la place encore brûlante que son pied avait imprimée sur la neige.
Le baron fit un geste de dénégation.
— Laissez parler ce garçon, Ubertus, dit la baronne.
— Nous étions cachés. Fritz et moi, dans les joncs de l'étang du coté où les chevreuils vont au gagnage, et où ces pauvres animaux ont été si cruellement maltraités avant hier. Le dernier coup de minuit retentissait encore, — remarquez bien cette circonstance, monsieur le baron, — que nous entendions un coup de fusil du côté du « ru de Chorion ».Nous j courons, nous arrivons si vite que ça sentait encore la poudre. Nous nous mettons à battre les buissons. Mais, bah! nous n'avions pas fait cinquante pas que, pan ! nous entendons un autre coup de fusil en plein bosquet de « Schoumont », àl'autre extrémité du parc, à plus d'une lieue du « ru de Chorion » ! Voyons, ajouta Lafourchette avec une expression suppliante, monsieur le baron ne peut pas supposer qu'un braconnier, si longue que soit ses jambes, en ait à la fois une au « Chorion» et l'autre à « Schoumont ».
d'un chien de chasse 155
— C'est que ce braconnier avait un compère chargé de vous attirer du côté opposé à celui où devait se faire le coup, répondit le baron avec un redoublement de mauvaise humeur, et il a bien dû rire en voyant la facilité avec laquelle vous donniez dans le panneau, brutes que vous êtes...
— Chemin faisant, se hâta de continuer Lafourchette, nous entendons un second coup do fusil, puis un troisième: nous en comptons jusqu'à douze! Quand nous sommes là, ah I monsieur le baron! quel spectacle ! partout des plumes* que le vent faisait courir sur la neige, de larges marbrures rouges indiquant la place où nos chevreuils avaient rendu l'âme... C'était à pleurer, quoi ! Il y va sans dire que toutes nos recherches sont infructueuses ; mais je ne me désespérais pas, je regardais le beau tapis blanc que le bon Dieu avait mis sur la terre, et je me disais: demain matin, je prendrai ta piste, mon gaillard, et elle me conduira à ton gite ! Mais jugez de notre terreur, monsieur le baron, quand aux premières clartés de l'aurore, nous apercevons, à côté des traces d'un chien nettement dessinées sur la neige...
— Eh bien ! quoi, éternel parleur?
— Un pied fourchu, monsieur le baron.
— Celui de quelque fauve qui aura rôdé par là ?
— Monsieur le baron sait bien que nous n'en avons plus dans le parc ; et puis ce n'était pas le pied d'un cerf, il était trop lourd, trop largement fourchu pour appartenir même à un dix-cors. Ce n'était pas non plus une biche brehaigrie ; elle ne se méjuge pas à ce point. — Enfin, monsieur le baron, un cerf ne saute pas les murs de sept pieds de haut et nous avons retrouvé notre trace de l'autre coté de l'enceinte. Non, c'était bien le pied du diable, monsieur le baron.
— Je voudrais que celui dont tu parles t'eût emporté toi et ton camarade, puisque vous vous laissez épouvanter comme de vieilles femmes. Ah 1 si j'avais encore mon vieux Mo strie ht ! continua le baron avec un profond soupir.
— Monsieur le baron peut être certain que Mostricht n'eût pas fait mieux que nous, reprit aigrement Lafourchette, dont les yeux avaient lancé un éclair de haine et de colère.
M. Ubertus hocha la tète, en signe qu'il ne partageait pas l'opinion de son chasseur ; puis ayant échangé sa coiffure de nuit contre son bonnet de peau de Renard, — après avoir essuyé, non sans impatience, les mille recommandations de dévotion
d'un chien de chasse
et de prudence que la baronne, mise en émoi par le récit de Lafourchette, crut devoir adresser à son mari, il sortit pour aller juger par lui-même de la réalité des faits que signalait son serviteur.
Il suivit pas à pas, accompagné de Lafourchette, les traces que ce dernier avait reconnues, et qui étaient bien réellement celles d'un pied fourchu d'une forme extraordinaire. Çà et là dans les endroits où la neige avait mieux conservé l'empreinte, on démêlait le pied d'un chien qui avait apporté une précision singulière à confondre sa piste avec la piste de celui qu'il accompagnait.
Attachés à la voie, le baron et son garde sortirent du parc ; elle les conduisit jusque fort avant dans la forêt; ils la perdirent sur les bords d'un ruisseau qui traversait la route, sans qu'il leur fût possible de la retrouver d'aucun des côtés du chemin.
Le baron regagnait le château tout pensif, lorsqu'en
traversant un taillis, il aperçut Mostricht.
Depuis quelques jours, cédant aux instances de Jackobine, le vieux chasseur avait accepté d'un marchand de bois les modestes fondions de surveillant.
Il mesurait mélancoliquement les tas de bûches que les ouvriers alignaient dans la vente.
Lafourchette avait si habilement entretenu la ran-
cune dans l'esprit de son maître et de son ancien serviteur, qu'il était convaincu qu'il avait rendu tout rapprochement entre eux impossible.
Mais les explosions étaient trop violentes chez l'irascible gentilhomme, de trop larges portes étaient ouvertes à la colère dans son cœur, pour que le fiel put y séjourner.
En reconnaissant son vieux serviteur, il s'aperçut tout à coup qu'il avait complètement oublié ses griefs contre celui-ci. Son amitié se réveilla aussi cordiale que jamais, et comme il ignorait ce que c'était que de déguiser ses sentiments, il alla droit à lui, la lèvre souriante et la face épanouie.
Les angoisses de la misère, autant que les perfides suggestions de son camarade, avaient, au contraire, aigri la mauvaise humeur de Mostricht. Lorsqu'il vit que le seigneur se dirigeait de son côté, il prit l'air roide et gourmé du soldat sous les armes, et porta la main à son bonnet.
M. le baron ne remarqua pas l'attitude digne et réservée du vieux chasseur, et, s'asseyant familièrement sur une grosse bille de hêtre :
— Que dirais-tu, chasseur, s'écria-t-il en donnant à Mostricht une qualification qui eut pour résultat de dérider quelque peu le sombre visage de celui-ci
d'un chien de chasse 159
que dirais-tu d'un garde-chasse qui prétendrait que Satan a renoncé à son gibier ordinaire pour déclarer une guerre à mort à mes chevreuils et à mes faisans ?
— Monsieur le baron, répliqua Mostrich toujours grave, je l'enverrais garder les dindons !
— Tu l'entends, Lafourchette ! fit le seigneur Ubertus avec son gros rire.
Depuis le commencement de la conversation de son ci-devant collègue avec le baron, Lafourchette était assez embarrassé de sa contenance. 11 avait fait appel à toutes les ressources de sa diplomatie native, pour demeurer dans l'attitude indifférente qui convenait au rôle à double face qu'il avait joué vis-à-vis des deux parties. — En entendant l'apostrophe, dont leur seigneur et maître avait innocemment doublé l'amertume, sa haine ne put se contenir ; il lança au vieux chasseur un regard qui ne promettait rien de bon à celui-ci ; ce regard, Mostricht ne le surprit pas, occupé qu'il était à écouter le gentilhomme, qui lui exposait la situation, en lui racontant ce qui s'était passé.
Lorsque le baron eut terminé son récit, et exprimé les doutes qu'il conservait, la figure du père de Jackobine rayonna d'une orgueilleuse satisfaction.
— Yous avez raison, monsieur le baron, dit-il ; il n'y a pas plus de diablerie là-dedans que dans la quenouillée que file, à cette heure, ma fille Jackobine. Cependant, je n'aurais jamais supposé qu'il existât dans nos environs un coquin assez audacieux et assez rusé pour inventer et employer de pareilles machinations. Pour ce qui est des coups de fusils tirés à une distance aussi considérable l'un de l'autre, presque en même temps, je ne crois pas que notre drôle ait pris de compare, ainsi que monsieur le baron l'a supposé. — Un brigand aussi madré que celui-là travaille seul. — Il aura attaché un pétard au haut d'un arbre, en ménageant la mèche de façon à ce que ce pétard ne fit explosion que lorsque le scélérat serait lui-même rendu sur le canton qu'il voulait exploiter. — Quand au pied du diable, continua Mostricht, c'est là une égnime que l'on donne à deviner aux apprentis chasseurs de mon pays. — Ce coquin, que l'enfer confonde ! aura proprement détaché les pieds dïin cerf, et, après les avoir fait dessécher, il les a cloués sous ses chaussures, ce qui vous explique l'écartement des pinces, la confusion que vous avez remarquée dans la sole, et les éraflures que garde la neige autour de la trace.
M. le baron se récria d'admiration, en se frottant joyeusement les mains.
— Eh bien ! s'écria-t-il, que te disai-je ce matin, Lafourchette ? Vivent les vieilles cervelles allemandes pour avoir raison des écheveaux embrouillés. — Puis, remarquant ce qu'il prit pour de la confusion sur le visage de celui auquel il s'adressait, l'honnête gentilhomme, croyant avoir affligé son serviteur, regretta presque son enthousiasme. Bah ! bah ! ajoutat-il, tu auras ta revanche : Rapideau est le meilleur de nos chiens de meute, et cependant il me souvient de l'avoir vu prendre le contrepied. Trouve-moi pour cette nuit une demi douzaine de bons lurons; je me mets à votre tête, et, pour demain matin, je te promets l'honneur de coucher le signalement du diable sur ton procès-verbal tout comme si c'était d'un simple charbonnier. — Ah ! si tous les braves gens du pays voulaient se joindre à nous... dit encore le baron, en accompagnant ces derniers mots d'un soupir et d'un regard significatiflancé à Mostricht.
Mais il fallait à l'orgueil de ce dernier une proposition plus directe pour l'amener à résipiscence ; il n'accepta pas cette ouverture, qui ne lui semblait nullement en proportion avec l'injustice dont
462 LES ATENTURES
il croyait avoir été la victime ; il resta muet.
Le baron, piqué à son tour du dédain avec lequel son ancien chasseur paraissait répondre à ses avances , lui dit un adieu beaucoup moins affable que ne l'avait été le bonjour.
Les insinuations de Lafourchette lui revenaient en mémoire.
Ce dernier laissa son maître prendre les devants et demeura auprès de Mostricht :
— As-tu vu qu'il ne t'a seulement pas dit merci, pour le service que tu lui avais rendu ?
— Ce n'est pas un service, mon garçon ; un honnête homme doit contribuer de toutes ses forces à l'anéantissement de la race infâme des braconniers.
Lafourchette interrompit son ancien camarade :
— Mostricht, lui dit-il, avec une bonhomie affectée, n'oublie pas que c'est demain qu'il faut donner tes éous, et que si tu ne le pouvais pas, malgré toute mon amitié pour toi, mon pauvre homme, il me serait impossible d'empêcher que le malheur ne t'arrive.
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Au moment où le baron Ubertus, après avoir quitté Mostricht, allait franchir la grille de son parc qui ouvrait sur le chemin, il passa devant un jeune paysan qui cassait des pierres sur cette partie de la route.
L'homme apportait tant d'ardeur à son travail que, malgré la hante importance du nouveau venu, il ne parut pas avoir remarquera présence ; il mit au contraire un véritable acharnement à manœuvrer son lourd marteau de fer, qui faisait pleuvoir une grêle de menus cailloux dans un rayon de trois ou quatre mètres autour de l'ouvrier.
Un chien qui dormait dans le fossé, sur le rayon de peau de bique de son maître, parut, au contraire, fort inquiet de l'apparition du gentilhomme ; le museau pointu de l'animal écarta les poils roux qui lui
faisaient un doux oreiller ; ses lèvres frémissantes découvrirent une double rangée de dents aiguës qui ne demandaient qu'à mordre ; il fit entendre un grondement sourd, et son œil fauve suivit le seigneur jusqu'à ce qu'il eut disparu derrière les premiers massifs du parc.
Le baron, absorbé par la méditation d'un plan de campagne pour l'expédition qu'il projetait, fut insensible à l'indifférence impolie du casseur depierres, indifférence dont, en d'autres circonstances, il n'eût pas manqué d'accuser les idées révolutionnaires d'être cause.
Cependant les principes subversifs que le baron haïssait n'entraient pour rien dans l'attitude cavalière de Thibault, car c'était lui, vis-à-vis du noble gentilhomme.
Aussitôt qu'à travers les larges besicles de treillis métalliques, qui garantissaient les yeu* du travailleur des éclats delà pierre, celui-ci avait reconnu le baron Ubertus, une assez notable pâleur avait sucau ton brique dont le froid incisif de la journée enluminait ses joues ; lorsque le baron se fut éloigné, un soupir d'allégement s'échappa de sa poitrine et, pendant quelques instants, le marteau demeura inactif entre ses mains. . . -
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Evidemment, un remords tourmentait l'âme du jeune ouvrier ; il sentait qu'il n'était pas étranger aux soucieuses préoccupations dont il croyait avoir surpris la trace sur le front du châtelain.
Quant à Sansonnet, s'il avait une conscience, il faut avouer qu'il la traitait avec des façons de Pandour.
Tandis que son maître se livrait à un acte de contrition intime, le chien avait quitté sa peau de bique, il avait gagné la grille du parc, et, les deux pattes de devant appuyées sur une des bornes, il considérait l'enceinte seigneuriale d'un regard profondément narquois.
11 ne manquait, en vérité, que dix doigts à Sansonnet pour que le seigneur de Hertogenwalden subît l'outrage d'un geste insultant, familier aux gamins de Paris.
Un ordre impératif de Thibault rappela l'animal aux convenances et à la modération.
Thibault avait repris son ouvrage, et c'était plaisir de voir le granit s'émietter sous les coups qu'il Importait. En le regardant apporter une telle énergie dans sa tâche, personne n'eût jamais supposé qu'un aussi consciencieux ouvrier pût consacrer la plupart de ses nuits à la maraude.
La nuit était venue, et Thibault tapait toujours sur ses pierres. Les ténèbres étaient si épaisses, qu'il ne distinguait le mètre de cailloux, contre lequel il s'escrimait, qu'à la lueur des gerbes d'étincelles que le choc du fer faisait jaillir du silex.
Enfin, il s'arrêta, rassembla soigneusement ses outils, endossa sa peau de bique, et le panier au bras comme un enfant qui revient de l'école, il se mit en mesure d'aller chercher son gîte et son souper.
Ce gîte, c'était simplement une de ces huttes de gazon que les ouvriers des routes construisent, afin de s'abriter pendant la pluie, et danslaquelle le maître cantonnier l'avait autorisé à élire domicile ; le souper consistait en un énorme morceau de pain noir, dont Thibault fit deux parts : l'une qu'il donna à Sansonnet, l'autre qu'il conserva pour lui. Lorsqu'il eut terminé ce maigre repas, il s'allongea sur la botte de paille, qui était à la fois le tapis, le fauteuil et le lit de son appartement, et il s'endormit.
Pendant trois heures, les ronflements sonores de Thibault ébranlèrent le dôme du frêle édifice.
Vers dix heures du soir, Sansonnet, qui reposait, sans façon, aux côtés de son maître, releva la tête et secoua les oreilles.
La lune s'était levée; ses rayons, glissant à tra-
b'un chien de chasse 167
vers les interstices de la claie qui servait de porte, répandaient une douce lueur dans la cabane.
Le chien jeta un regard sur son maître. Thibault dormait toujours ; il le secoua par ses habits, d'abord avec une certaine retenue, puis avec impatience; enfin, vo}rant qu'il ne parvenait pas à tirer le dormeur de son engourdissement, l'animal commença à remplir l'étroit espace de ses aboiements.
Au vacarme de ce boute-selle, Thibault finit par ouvrir les yeux ; il se dressa surson séant et demeura quelques instants immobile, la tête reposant sur la paume d'une de ses mains. — Il était clair qu'il ne voyait pas sans chagrin arriver l'heure des expéditions nocturnes, et que l'habitude du crime n'avait point encore atténué l'horreur que ce crime lui inspirait.
Il imposa silence à-son chien, et, détachant une ceinture de cuir qu'il portait sous sa chemise, il en tira une petite croix d'or, soigneusement enveloppée d'un lambeau de mouchoir, et la porta à sa lèvres avec un tendre respect.
G'étaitla croix que Jackobine avait vendue, et que Thibault avait pieusement rachetée.
Ensuite, il fit tomber dans son bonnet de laine une
quantité assez considérable de pièces d'argent, qu'il se mit à compter.
Cette opération, lorsqu'elle fut terminée, parut lui avoir rendu quelque énergie; il poussa un profond soupir, comme un homme qui voit approcher l'instant qui mettra un terme à ses douleurs ; il baisa une seconde fois la croix d'or, la replaça ainsi que l'argent dans sa ceinture, et sortit immédiatement de la hutte.
En ce moment, l'équipage de Thibault était celui d'un simple flâneur, amateur forcené des effets de clair de lune.
Mais si nous avions conservé quelques illusions, touchant les déplorables habitudes qu'un premier pas avait fait contractera l'honnête casseur de pierre, ces illusions se fussent évanouies, lorsqu'il eut fait un court séjour sous les futaies de Hertowalden.
La somme que Thibault voulait demander au braconnage était si considérable, qu'il avait judicieusement compris que les moyens de destruction les plus expéditifs étaient ceux auxquels il devait donner la préférence. Il avait dore prélevé, sur le prix de ses premières ventes, la somme nécessaire à l'acquisition d'un fusil.
Selon les traditions de ses confrères, Thibault avait
son arsenal en plein air ; ce fut du tronc d'un chêne vermoulu qu'il tira son arme et un sac de toile, tout roidi et tout maculé par le sang des nombreuses victimes qu'il avait contenues, un petit faisceau de cordes minces et déliées, mais fortes et résistantes, les munitions nécessaires, et enfin de vieux souliers de forme étrange, sous la semelle desquelsil avait cloué des sabots de cerf, ainsi que Mostricht l'avait si judicieusement deviné.
Il chargea son fusil avec de minutieuses précautions, passa son sac en bandoulière, et, après quelques réflexions, chaussa les souliers, et, ainsi harnaché, il se dirigea vers le parc de Hertogenwalden, qui paraissait le théâtre favori de ses exploits.
Il marchait en ayant soin de se tenir, autant que possible, dans l'ombre des haies et des arbres ; Sansonnet, lancé en éclaireur, l'oreille au guet et le museau en avant, trottant à l'amble comme un renard, s'aplatissant le long des sillons pour amoindrir la grosse tache noire que faisait son corps sur le manteau blanc qui couvrait la terre, le précédait de quelque vingt pas.
Au moment où ils allaient entrer dans un vaste champ qui, sur la droite, précède le parc de Hertogenwalden, Sansonnet s'arrêta tout à coup et se cou-
cha dans la neige, en tournant la tête du côté de son maître, comme pour avertir celui-ci qu'il remarquait quelque chose d'insolite.
Effectivement, une compagnie de perdrix passait avec un grand crépitement d'ailes au-dessus de la tête du braconnier ; il était évident qu'il notait pas seul à battre la campagne, et que quelque chose ou quelqu'un avait décidé ces oiseaux à prendre leur vol au milieu de la nuit.
Le jeune homme se laissa glisser dans la haie ; au même instant, trois hommes débouchaient dans la plaine, à peu de distance de Thibault, et celui-ci voyait reluire, sous les vastes manteaux des voyageurs des fourreaux de sabre qui scintillaient au clair de lune. Ils marchèrent droit au parc, dont la grille roula sur ses gonds, et se referma derrière eux.
Il était clair que le baron Ubertus avait voulu faire à l'ennemi inconnu qui dévastait son parc, les honneurs de la gendarmerie.
Cette découverte eût dû inspirer à Thibault de satutaires appréhensions, et le ramener à sa botte de paille, sur laquelle il avait le droit d'achever sa nuit sans avoir rien à redouter des porteurs de tr cornes.
Mais l'argent que nousl'avons vu compter dans sa hutte était le produit de la vente du gibier dont la disparition causait tant de soucis au baron ; il s'en fallait d'une trentaine de florins que la somme nécessaire àMostricht ne fût complète, et Thibault ne se croyait pas le droit de rompre encore avec les habitudes de braconnage qui, comme nous l'avons dit, répugnait toujours à ses sentiments. Il ne songea donc pas plus que Sansonnet à retourner en arrière, et marcha résolument vers le théâtre ordinaire de ses meurtres.
La brèche par laquelle Thibault avait, la première fois, pénétré dans le parc, était réparée depuis longtemps déjà ; mais un gaillard chez lequel éclosaient si aisément tant de ressources n'était pas homme à s'embarrasser de si peu ; il se baissa, ouvrit son sac dans lequel Sansonnet se glissa avec une agilité qui indiquait qu'il avait déjà goûté de cette façon de voyager ; puis, embrassant des bras et des genoux un beau sycomore que l'on semblait avoir planté le long du mur pour en faciliter l'escalade, il parvint au faîte de ce mur avec autant d'aisance qu'il en déployait au temps où il grimpait sur les grands arbres, afin de cueillir des nids pour sa petite amie Jackobine.
Une fois sur le mur, il fut aisé à Thibault de se laisser tomber dans l'enceinte, en se suspendant à une branche.
11 détacha les pieds de cerf qui ornaient ses souliers, en homme qui devine que la meilleure ruse perd la moitié de sa valeur à être deux fois employée et que sa trace se perdrait au milieu des nombreuses empreintes qu'allaient laisser ses ennemis sur la neige.
11 alla droit au château, et se blottit dans un des massifs de rhododendrums qui faisaient au printemps une ceinture de Heurs violettes à l'habitatioi seigneuriale.
Les fenêtres de la cuisine resplendissaient comm des soupiraux de l'enfer. On entendait au dehors 1 choc des verres et le tintement des widercomes; évi demment, l'explication deMostricht n'avait pas complètement rassuré le petit monde à l'endroit du pied fourchu, et lç baron s'occupait de combattre l'influence du mauvais esprit avant d'entrer en campagne.
Lorsque la porte s'ouvrit, dix ou douze silhouettes se dessinèrent en noir sur les rouges clartés de l'in térieur, et on entendit un bruit de voix discordantes, dont l'animation prouvait du reste que le noble gen-
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tilhomme avait été généreux dans la distribution de courage qu'il avait faite à sa nouvelle armée.
Enfin, l'organe éclatant du châtelain recommanda le silence, et la petite cohorte se rangea autour de son chef, afin de décider son plan de campagne, à quatre pas de celui contre lequel il était dirigé.
Jl fut décidé que l'on se séparerait en deux bandes, qui partiraient dos à dos, convergeant l'une vers l'autre, et pivotant sur le château ; les hommes devaient s'échelonner à cinquante pas l'un de l'autre, de façon à se prêter main-forte au besoin.
Il était bien recommandé à chacun de chercher sur la neige de nouvelles traces semblables à celles que Lafourchette avait signalées la veille : celui qui les rencontrerait devait appeler ses compagnons, en imitant le houlement de la chouette.
Enfin Lafourchette devait diriger l'une des deux troupes ; le baron se réservait le commandement de l'autre. •
Au début, tout alla sans encombre.
Le digne gentilhomme marchait fier comme un général d'armée, s'arrêtant dans toutes les clairières pour rectifier autant que possible l'alignement de ses cinq soldats.
Cette battue nocturne avait mis en émoi tout le
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gibier du parc ; les chevreuils, les lièvres, les lapins, troublés dans leurs ébats nocturnes, s'enfuyaient par douzaines devant les visiteurs, qui n'étaient là que pour les protéger ; ceux que la troupe de Lafourchette chassait devant elle se croisaient avec ceux qui fuyaient les hommes du baron, et s'arrêtaient étonnés devant cette double invasion de leurs domaines ; les uns, se dressant sur leurs pattes de derrière, tendaient leurs larges oreilles aux bruits que leur apportait la brise, tandis que les autres, relevant leur gracieuse tête, aspiraient de leur mufle noir et blanc les émanations humaines que le vent leur apportait.
Ubertus les considérait avec un attendrissement paternel ; car il ne doutait pas que ce jour ne fût le dernier où un effronté braconnier oserait prélever sur ces intéressants quadrupèdes une dîme réservée au maître seul.
Tout à coup la détonation d'une arme à feu, répercutée par tous les échos de la vallée, retentit venant précisément des bords d'un étang où les deux bandes devaient se réunir.
Le baron, exaspéré de l'insolence du drôle qui avait si audacieusement mis à profit la battue princière qui s'exécutait autour de lui, poussa un
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hourrah retentissant, et s'adressant à ses gens :
— Garde à vous ! leur cria-t-il, serrez les rangs ! le brigand ne peut nous échapper : mort ou vif, il faut qu'il soit dans nos mains avant une heure...
La troupe, partageant l'indignation de son chef, descendit la colline comme une avalanche ; le corps d'armée que guidait Lafourchette exécutait la même manœuvre sur le versant opposé : les dispositions de M. le baron semblaient devoir obtenir un éclatant succès ; son monde formait un vaste cercle, qui se resserrait rapidement. Le braconnier ne pouvait fuir sans se heurter à une des mailles du réseau humain qui l'enveloppait de toutes paris.
En deux minutes, les chasseurs d'homme se trouvèrent réunis autour delà pièce d'eau. Ubertusleur recommanda encore d'unir l'intrépidité à la prudence, et, à leur tête, il commença à explorer les buissons qui bordaient l'étang, et dans lesquels il supposait que l'infâme flibustier devait avoir cherché un asile.
Lafourchette découvrit sur-le-champ une place où la neige était largement tachée de sang tiède encore. Le brigadier des gendames signala également l'endroit où le gibier qui avait servi de cible au coup de fusil, avait soulevé la neige en se roulant dans
les convulsions de l'agonie ; chacun put ramasser des poils grisâtres à pointes rousses qui indiquaient que ce gibier avait et»' un chevreuil, et les apporter triomphalement à M. le baron. Mais on eut beau fouiller les halliers, sonder le tronc des vieux saules, inventorier jusqu'à des joncs jaunis par l'hiver et si clair-semés qu'ils n'eussent pas recelé un mulot, non- seulement il fut impossible de mettre la main sur l'auteur de ce nouveau meurtre, mais on ne parvint pas à signaler un indice qui trahit la façon dont il s'y était pris pour déjouer l'admirable stratégie du baron.
A la joie qui, pendant quelques minutes, avait épanoui la large figure du seigneur châtelain, avait succédé une véritable fureur; il avait jeté par terre son fameux bonnet de peau de renard, et il trépignait avec rage sur la soyeuse fourrure.
Lafourchette exagérait le désespoir de son maître ; riiair les démonstrations bruyantes de sa déception, au lieu de calmer le baron, semblaient agir désagréablement sur son système nerveux. 11 se précipita sur le jeune chasseur, le saisit au cou, et, le secouant rudement :
— Cessez vos doléances, monsieur Lafourchette, cria-t-il ; enTérité, je ne suis pas éloigné de croire
que vous êtes de connivence avec le bandit qui m'outrage.
Pendant quelques instants, Lafourchette demeura muet, comme si l'horreur que lui causait une semblable supposition lui eût enlevé l'usage de la parole.
— Monsieur le baron, dit-il d'une voix dans laquelle il parvint à introduire quelques larmes, appelez-moi voleur, appelez-moi assassin, appelez-moi parricide, mais ne m'accusez pas de ce qui serait la honte d'un loyal chasseur. — Par les trois rois! je vous jure, monsieur le baron, que, pour avoir le plaisir de conduire en prison, les menottes au poignet, le gueux qui nous cause tant de soucis, je consentirais volontiers à ce que jamais, à l'avenir, une pauvre goutte de bière ne rafraichît mon gosier altéré.
— Alors, le coquin sera passé entre vos hommes et vous, maître Lafourchette ; vous avez manqué de cette omnipotence du regard que je vous avais tant recommandée, et qui l'eût foudroyé s'il eût essayé de venir de mon côté.
— C'est impossible, monsieur le baron, il ne peut avoir trompé notre vigilance. Un renard, avec ses pattes rembourrées de velours ne se fût pas glissé
entre nous sans laisser au moins son signalement entre nos mains.
— Mais où est-il ? ou se cache-t-il ? Un homme ne s'évanouit pas comme une fumée ! Cent florins à qui me dira par où il s'est enfui !
— Monsieur le baron, dit un bûcheron que Lafourchette avait recruté pour le service de son maître, et qui ne prenait pas la peine de cacher la frayeur qui faisait entrechoquer ses dents, monsieur le baron, il m'est avis que si celui que vous cherchez est celui que nous pensons, il a à son service des chemins où ni vous, ni nous, nous n'oserons le suivre.
— Oui, fit un sabotier, je crois que la présence de M. le doyen serait plus utile ici que celle des gendarmes.
— Le fait est, ajouta Lafourchette avec un soupir qui indiquait que ni les explications de Mostricht, ni les libations qui avaient précédé l'entrée en campagne, n'avaient dissipé ses idées touchant une intervention diabolique, le fait est que ce quisepasse n'est pas naturel.
— Taisez-vous, s'écria le baron, dont la colère fit une nouvelle explosion ; taisez-vous, poltrons fieffés, et allez me chercher Mostricht, qui ne craint,
lui, ni Dieu, ni diable, et qui saurait suivre, s'il le fallait, M. Satan lui même en enfer pour le ramener dans nos cachots.
— Mostricht, répondit Lafourchette, dont les terreurs paraissaient s'être évanouies au seul nom de son ancien camarade, Mostricht serait probablement le premier attrapé le jour où s'affirmerait son procèsverbal.
— C'est pour cela, dit le baron avec un accent d'indescriptible amertume, c'est pour cela que, ce matin même, il nous a si clairement expliqué la ruse dont le mauvais garnement s'était servi pour mettre à profit ta stupide crédulité.
— U nous a expliqué celle-là, reprit Lafourchette, parce qu'il en avait de meilleures à son service, et monsieur le baron en voit la preuve en ce moment.
— Que veux-tu dire, maudit imbécile?
— Je veux dire, monsieur le baron, que depuis que j'ai acquis la conviction que l'esprit malin était pour quelque chose dans nos tourments, j'ai toujours soupçonné Mostricht d'entrer pour moitié dans son trafic. Voyez-vous, trop de science est méchante conseillère ; jadis le vieux chasseur nous parlait toujours d'un certain docteur Faust, dont les pratiques n'étaient pas des plus édifiantes ; et je crains
fort qu'il n'ait été corrompu parles méchants exemples de son ancienne connaissance.
Lafourchette fut interrompu par des exclamations qui partaient des bords de l'étang.
Tout le monde était réuni autour d'un objet de forme noire, à moitié enfoui dans la neige ; chacun se l'indiquait du doigt ; mais les appréhensions étaient devenus si vives que personne n'avait osé le ramasser.
— Qu'est-ce cela? fit le gentilhomme, on dirait une corne.
Au mot de corne, tous ces braves firent un saut en arrière, comme s'ils se fussent vus menacés par le front de Belzébuth en personne. Le baron, avec le dédain que méritait la sotte superstition de ses gens se baissa, et déjà il avançait la main vers l'objet du débat, lorsque Lafourchette, lui saisissant le bras l'arrêta :
— Pardon, monsieur le baron, dit ce dernier, mais s'il y a un danger à courir après ce que vous avez dit tout à l'heure, je ne peux le céder à personne ; je vais avant tout reconnaître à quoi nous avons affaire.
Soit condescendance, soit que l'accent convaincu de Lafourchette eût ébranléla force d'âme du baron, il laissa faire son serviteur.
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Celui-ci tira un briquet phosphoriquedesa poche, y plongeaa une allumette, l'enflamma, il en projeta la lueur que sa main abritait sur ce qui excitait à la fois tant de curiosités et tant de craintes.
— Par ma foi ! c'est une corne, s'écria le baron une vrai corne.
— Une corne? répéta l'assistance, au comble delà stupeur.
— Eh! oui, une corne à poudre, probablement celle du bandit qui...
Le baron n'acheva pas : Lafourchette ayant sottement laissé chapper son allumette, le feu tomba sur la poire à poudre qui était ouverte. Une explosion formidable ébranla l'air et la terre. Une gerbe de feu et de fumée s'élança vers le ciel, grillant cheveux et sourcils à ceux qui s'étaient penchés pour mieux voir.
Le ban et l'arrière-ban du seigneur de Hertogenwalden, sabotiers, bûcherons, chasseurs et gendarmes, croyant que l'enfer s'entrouvrait pour les engloutir, prirent la fuite dans toutes les directions.
Le baron qui se trouvait placé entre la pièce d'eau et l'explosion, fut plus maltraité encore que ses subordonnés; il fit plusieurs tours sur lui-même, et
roula à demi-asphyxié jusque dans l'étang, heureusement peu profond à cet endroit.
Lorsqu'il eut repris ses sens, il se trouva assis dans l'eau jusqu'à la poitrine, et, en même temps, il aperçut son armée qui arpentait la colline à toutes jambes.
Ce spectacle l'empêcha trop de s'arrêter à ce que ses brûlures et sa position pouvaient avoir de désagréable ; ses vigoureux poumons envoyèrent aux fuyards les invectives et les reproches lesplus pathétiques; mais cette éloquence, renouvelée d'Homère, se perdit dans le sauve-qui-peut général.
Alors seulement, il commença de sentir la fraicheur de l'eau, et, se décidant à sortir de ce bain de siège trop prolongé, il regagna tout ruisselant le château, se répandant en malédictions contre la lâcheté humaine.
Aussitôt que la silhouette du baron se fut montrée au sommet de la colline, un museau de chien s'allongea doucement entre les racines d'un gros saule : c'était celui de Sansonnet, qui sauta lestement sur la rive, éventa à plusieurs reprises dans la direction où les assaillants avaient disparu, et ensuite commença de secouer et de lécher sa toison humide, avec un calme insouciant,
qui indiquait qu'il avait du temps à perdre en menus détails de toilette.
Au bruit que faisait l'animal, on eût pu voir, à la pâle clarté des cieux, s'agiter et s'entr'ouvrir, dans le silence de la nuit, une touffe de roseau placée au milieu de l'étang, et dans laquelle le baron Ubertus, ni ses gens, n'avaient supposé que le diable luimême pût tenter d'aller chercher un asile : la grosse tète de Thibault apparut alors entre les tiges desséchées ; il s'assurait de la réalité de la déroute de ses ennemis, et quelques instants après, il prenait terre, remorquant après lui un superbe brocard. Les conséquences que le bain qu'il avait fait partager à son chevreuil pouvaient avoir pour la vente de celui-ci le préoccupaient bien plus que les dangers auxquels ce séjour dans l'eau pouvait exposer sa santé ; il débarrassa soigneusement sa victime des herbes qu'elle avait apportées de son voyage sousmarin, lissa ses poils avec une véritable sollicitude, se contenta de tordre insoucieusement le devant de sa blouse, et, chargeant son butin sur ses épaules, il sortit du parc, dédaignant toute précaution, que la quantité des pas qui avaient sillonné la neige pendant cette nuit mémorable rendait du reste inutile.
Thibault était demeuré fidèle à celui qui, le pre-
mier, lui avait donné sa pratique ; il vendait religieusement tout son gibier au voiturier de Dolhain qui lui avait acheté son premier lièvre. Lorsque le temps lui manquait pour aller à la ville ou s'il craignait d'être observé, il déposait son butin dans une marnière abandonnée, que son associé ne manquait jamais de visiter tous les jours en passant : on comptait lorsque l'on se retrouvait, et cette espèce de receleur soldait ce qu'il avait reçu avec une bonne foi qui ne préside pas toujours aux transactions commerciales les plus légitimes.
Thibault se dirigeait donc vers sa cachette ordinaire, lorsqu'en contournant le village, il aperçut sur sa gauche une petite lumière qui brillait sur la lisière de la forêt : il ne pouvait pas s'y tromper : cette lumière devait venir de la maison de Mostricht.
Or, bien que l'étoile du matin s'inclinât déjà vers l'est, il n'était pas encore l'heure à laquelle, en cette saison, les gens de la campagne quittent leur lit. 11 lui sembla étrange que l'on veillât encore dans la chaumière de son père adoptif.
Depuis le jour où il avait rencontré Jackobine dans la forêt, Thibault n'avaitpas revu son amie. Il ignorait ce qui s'était passé dans la demeure de sa famille : il n'hésita pas à se détourner de son chemin
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pour s'assurer si un nouveau malheur ne l'avait point encore frappée.
Malgré le fardeau dont ses épaules étaient chargées, il marchait si rapidement, qu'en quelques minutes il se trouva le long de la haie qui entourait le jardinet. Mais, avant de franchir cette haie, il jugea prudent, pour le cas où i) serait surpris, de cacher son chevreuil dans une meule de fourrages que l'on apercevait à une cinquantaine de pas de la maison du chasseur.
Pendant que Thibault cherchait à mettre le foin à sa place, et à rendre à la meule son apparence primitive, il remarqua que Sansonnet, de son côté, n'-avait pas quitté le champ de bataille sans emporter une part du butin.
Ce n'était rien moins que le couvre-chef de peau de renard du baron, que celui-ci avait oublié dans son désastre, et dont Sansonnet s'était fait un glorieux trophée.
Thibault avait trop de choses en tête pour accorder de l'importance à cet incident ; il glissa la noble coiffure dans le fourrage, à côté de la victime de la nuit, et il se hâta de gagner les alentours de la maisonnette.
A sa grande surprise, Thibault reconnut que les
volets n'avaient point été fermés, que les croisées étaient veuves de leurs rideaux à carreaux rouges et blancs; et, de l'endroit où il se trouvait, il put plonger son regard dans l'intérieur de la chambre.
Les enfants dormaient dans leur lit ; mais Mostricht et Jackobine veillaient, et paraissaient ne pass'ètre couchés.
Le vieux chasseur était assis dans un coin du foyer où achevaient de se consumer quelques débris de meubles brisés ; sur la table, et sur la bûche étaient entassées les hardes de la pauvre famille, comme si elles eussent été préparées pour un prochain départ.
Jackobine allait et venait ; le bruit de ces petits sabots marquait chacun de ses pas ; la pauvre enfant achevait de vider la grande armoire de chêne. De temps en temps, elle suspendait sa tâche, et, s'asseyant sur les genoux de son père, elle l'embrassait avec une indicible tendresse ; et lorsque l'ancien garde relevait son visage, à la lueur vacillante de la flamme, on voyait briller les larmes qui coulaient lentement sur ses vieilles joues ridées :
— Père, disait-elle, pourquoi n'avoir pas accepté le sacrifice que j'étais prête à accomplir?
— J'aurais été heureux de te voir devenir la femme
de mon camarade ; mais je ne veux pas qu'il soit rlit que Mostricht a vendu sa fille pour quelques pièces d'argent. Puisque le temps n'a pas eu raison, comme je l'espérais, de ta répugnance pour Lafourchette, c'est moi à mon tour, qui refuse un sacrifice qui te coûterait trop cher. C'est une triste rosée que des pleurs pour la fleur d'oranger d'une mariée.
— Mais pourquoi partir aujourd'hui, père? nous avons encore trois jours devant nous ; or, dans trois jours, qui sait si Dieu ne viendra pas h noire aide!
Le cœur de Thibauit était serré comme s'il eût été pris dans les dents de fer d'un éteau ; il se dirigea résolument vers la porte ; sa main effleura le loquet, mais une seconde de réflexion suffit pour lui montrer les inconvénients et le danger d'une semblable démarche.
N'avait-il pas à redouter que sa vue ne réveillât dans le cœur du vieux chasseur une colère qui commençait à s'assoupir, et ne fit repousser l'offrande par laquelle le pauvre garçon voulait venir en aide à la triste situation de sa famille adoptive?
Et si Mostricht, si Jackobine elle-même, interrogeait Thibault sur les moyens qu'il avait employés pour réunir cet argent, que répondrait-il?
Thibault n'avait jamais menti ; son cœur palpi-
tait à la pensée de tromper Jackobine, et une sueur froide coulait sur son front à l'idée de la fureur de Mostricht, si le vieillard apprenait que son ancien élève l'avait, malgré lui, rendu complice de son braconnage.
Le trouble du pauvre Thibault était extrême, il grandissait d'instant en instant ; car, tout en rêvant, il voyait Jackobine continuer les préparatifs du départ.
Une inspiration soudaine l'arracha à cette perplexité.
Il porta la main à la ceinture dans laquelle était son petit trésor, la détacha rapidement, la lança dans la chambre à travers un des carreaux de la fenêtre, et s'enfuit aussi précipitamment que s'il venait de commettre une mauvaise action.
11 avait dépassé de plusieurs centaines de pas la meule de foin dans laquelle il avait caché son chevreuil, lorsque son gibier lui revint en mémoire ; il allait retourner en arrière pour le reprendre, mais il aperçut Mostricht qui allait et venait autour de sa maison, et inspectait attentivement tous les alentours ; il s'éloigna donc en remettant le complément de son expédition à la nuit suivante.
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Au bruit du carreau volant en éclats, Jackobine avait poussé un cri de terreur et s'était réfugiée derrière son père.
Le vieillard resta un instant immobile, tant cette agression singulière l'avait surpris ; mais presque aussitôt, avec son impétuosité toute juvénile, il allait se précipiter vers la porte, quand son pied heurta la ceinture qui était tombée devant la huche. Elle roula sur le sol avec un bruissement métallique.
Mostricht ramassa cet objet, dont il avait peine à distinguer la forme dans la demi-obscurité de la chambre ; la bourse de Thibault, mal fermée par un cordon de cuir, s'ouvrit ; ses flancs laissèrent échapper une pluie de florins, qui s'éparpillèrent sur le carreau, roulant dans toutes les directions.
sac tait
Mostricht fut un instant à se demander s'il rêvait où s'il était éveillé. Méfiant comme un gendarme en sa qualité d'ancien garde, sa première pensée bien présomptueuse dans sa situation, avait été qu'on attentait à sa propriété. Avant d'avoir ouvert les lèvres, il avait déjà mentalement crié : Au voleur! Quand il s'était élancé vers la porte il croyait avoir à constater au moins un crime, et il se trouvait en face d'une générosité commise avec effraction, qui bouleversait tous ses souvenirs judiciaires. 11 tournait, il retournait le sac de cuir entre ses doigts, en se demandant quel é le coupable du bon Dieu ou du diable, caria misanthropie de Mostricht avait mis d'abord les hommes hors de cause.
Jackobine, subitement rassurée, avait été loin d'être aussi embarrassée que son père pour remonter à l'origine de la rosée bienfaisante qui était tombée chez eux dans un moment si critique ; elle s'était jetée a genoux, et, élevant ses mains vers le ciel elle avait commencé par remercier Dieu avec une touchante ferveur.
Mostricht, intrigué au dernier point, reprit son idée de faire une battue dans les environs. Lorsqu'il fut à l'extrémité, du jardinet, dans le clair-obscur
d'un chien de chasse 191
qui est à l'aurore des mois brumeux, il crut distinguer une ombre qui s'enfuyait ; il voulut avancer dans la direction qu'il lui voyait prendre, mais l'ombre ne tarda pas à gagner du champ et à se perdre dans le brouillard.
Désormais les irrésolutions de Mostricht étaient fixées ; il devenait évident qu'il avait été l'objet du bon vouloir d'un de ses semblables. Mais quel était celui qui enveloppait de tant de mystères une action dont les hommes sont si disposés à s'enorgueillir? Dans quel but avait-il agi de la sorte? Voilà ce qu'en rentrant chez lui se disait le vieux chasseur ; et, en se le disant, il fixait son regard inquiet sur Jackobine.
La jeune fille, rouge comme une fleur de coquelicot, paraissait en proie à une violente émotion ; son sein gonflé allait et venait avec précipitation, ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé. Elle avait achevé de réunir le petit trésor dispersé, elle l'avait placé sur la tabla, - a doigts jouaient avec les pièces brillantes, comme si elle eût trouvé un charme particulier, en dehors de sa valeur matérielle, au contact de ce petit trésor.
■ — Que penses-tu de cela, enfant? demanda tout à coup Mostricht.
— Père, répondit la jeune fille en souriant ; en vérité, ce qui vient de se passer est bien étrange, et si nous étions au temps des miracles, je croirais...
— Des miracles! dit le chasseur ; te voilà comme M. le baron. Un jour, il avait tiré sur une bécasse, qui rasait, en voletant, la cime du taillis ; et lorsqu'il cria ; Apporte! à sa chienne, la bête lui rapporta un lièvre ; il crut au miracle, parce que j'étais un serviteur trop respectueux pour lui avouer que j'avais lâché mon coup de feu sur la bête, en même temps que le sien allait effaroucher l'oiseau qu'il visait. L'argent tombé suppose une main qui l'a volontairement laissé choir ; cette main tu ne Ja connais pas plus que moi, je l'espère. Ce n'est pas là-dessus que je t'interroge ; je veux savoir ce qu'à ton avis nous devons faire de cet argent.
— N'est-ce pas un péché, mon père, que de fermer sa porte au secours qui se présente au nom de Dieu ?
Le vieux chasseur hocha la tête.
— Ce n'est pas mon opinion, dit-il ; si tu voulais réfléchir un peu, tu verrais qu'il est telle personne en ce monde dont tu ne voudrais pas me voir accepter les bienfaits. — Ce pauvre Lafourchette par exemple ?
— N'en est-il pas tels autres, père, que vous seriez bien heureux de voir s'acquitter ainsi de la dette de reconnaissance qu'ils ont contractée envers vous?
— De qui veux-tu parler, fillette? s'écria Mostricht, les sourcils froncés.
— De qui parlerais-je? si ce n'est de Thibault, mon père? balbutia la jeune fille.
Le bonhomme se leva, et fit plusieurs tours dans la chambre.
— Eh ! continua Jackobine avec chaleur, vous n'avez pas le droit de le refuser, mon père ! c'est une dette qu'il acquitte, c'est le prix du pain qu'il a reçu de vous, ajouta-t-elle, en prévision des faibles susceptibilités qu'elle redoutait d'avoir éveillées chez le vieux chasseur ; il reste encore votre obligé pour l'affection, pour la tendresse que vous lui avez prodiguées autrefois.
— Peuhl dit le chasseur, quelle apparence que ce fainéant, qui n'a même pas su profiter du bon état que je lui avais donné, soit parvenu à amasser les cent soixante-dix florins qui sont là?
— Comment? s'écria Jackobine avec exaltation. Ah ! je vous le dirai, mon père, car je le devine. Pour amasser cette somme, Thibault a épuisé ses
forces dans un travail de tous les instants ; il n'a pas mangé quand il avait faim, il a vécu dans une cabane auprès de laquelle la hutte du plus misérable des charbonniers est un palais : chacune de ses pièces d'argent représente sans doute une larme, une angoisse, une privation, une douleur de Thibault ; et nous refuserions de les accepter de sa main ! Ah! mon père, ce serait là un sacrilège.
— Ouais, répondit Mostricht avec humeur, ma fille tient tant à ce que je devienne le débiteur de M. Thibault, quelle voudrait me faire accepter ses suppositions pour une réalité.
— Ce que je vous dis-là n'est point une supposition, mon père, repartit Jackobine d'une voix ferme.
— Comment?
— Je suis certaine que c'est Thibault qui nous a apporté cet argent.
— Tu en es sûre?
— Oui, mon père, répondit Jackobine en tirant de son sein une petite croix d'or qu'elle présenta au vieillard ; je suis sortie pendant que vous étiez dehors, et voici ce que j'ai trouvé au pied de la fenêtre, ce qu'il y a sans doute laissé tomber en s'enfuyant.
Mostricht parut ému en reconnaissant |ce bijou
pour être celui qu'il avait détaché du col de sa femme morte pour le donner à sa fille.
- Sans vous le dire, continua Jackobine, je l'avais vendue un jour que le pain manquait à la maison. Lorsque votre nouveau patron vous eut donné quelque argent, je voulus la reprendre, et celui qui l'avait entre les mains m'avoua que Thibault était déjà venu racheter la seule relique qui nous reste de celle qui l'a nourri comme moi.
L'émotion de Jackobine avait gagné son père ; il rendait justice à la conduite de Thibault, et bien que cette conduite n'eût pas complètement raison des préjugés du bonhomme, elle n'en avait pas moins apaisé le ressentiment qu'il nourrissait contre son élève.
- Allons, dit-il avec un gros soupir à l'adresse de ses espérances évanouies, aussitôt que les enfants seront habillés, tu iras porter les 170 florins au notaire ; cela le rendra patient pour attendre le reste. Si décidément c'est à M. Thibault que je dois de conserver les vieilles solives sur lesquelles les yeux de notre pauvre défunte se sont fermés, lorsque la mort nou^ la prise, il sera temps de le remercier lorsque nous le rencontrerons.
Jackobine se jeta au cou de son père ; elle l'em-
brassa comme si elle eût été chargée de sceller sur les joues de celui-ci la réconciliation que le vieillard lui permettait d'entrevoir.
Le jour était venu ; tout en babillant, Jackobine avait préparé le déjeuner de ses frères, et aussitôt qu'elle fut débarrassée des soins du ménage, elle embrassa son père et s'élança dans la direction de Dolhain, vive et alerte comme un oiseau qui sent renaître le printemps.
De son côté, Mostricht sortit de la chaumière pour se rendre à ses travaux ; il n'avait pas fait cinquante pas, qu'à un détour du chemin il se trouva tout à coup en face du baron Ubertus, que suivait Lafourchette.
Le désordre que la fameuse chasse au braconnier avait laissé dans la toilette du gentilhomme avait été réparé à la hâte.
La culotte qui avait pris une si large part à l'immersion subie par son propriétaire avait été échangée contre une autre ; mais la précipitation avec laquelle le châtelain s'était emparé du premier vêtement qu'il avait trouvé sous sa main avait fourni au hasard l'occasion de lui jouer un de ses plus malins tours. Celte seconde culotte était destinée aux cérémonies, et datait de l'époque où celui pour la-
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quelle elle avait été cousue était mince et fl-uet.
11 avait fallu l'aide de Lafourchette pour réunir les boutons et les boutonnières de la ceinture; les efforts de toute la domesticité du château n'étaient pas parvenus à comprimer les majestueux mollets du gentilhomme ; il avait fallu renoncer à attacher les rubans de satin faisant jarretière, qui flottaient au vent et laissaient les tibias exposés à toutes les rigueurs de la bise; enfin, un vieux feutre évasé remplaçait le bonnet en peau de renard dont Sansonnet avait fait sa proie.
Mais comme il convient à un homme de guerre, le noblebaron paraissait insensible aux préoccupations du costume ; loin d'avoir sur lui son effet ordinaire, il semblait que le bain qu'il avait pris avait doublé l'effervescence de ses sens ; ses yeux étaient injectés de sang, son teint paraissait animé bien plus par l'effet de la violente irritation qu'il éprouvait que par suite de la compression des muscles abdominaux; sa respiration allait et venait avec un bruit strident. Tel qu'il apparaissait devant Mostricht, il donnait l'idée du lion après le combat.
Lors de la découverte de sa petite armée, entraînée dans le sauve qui peut général, le seigneur de Hertogenwalden n'avait retrouvé ses hommes que
pour leur reprocher amèrement leur lâcheté. Tandis que son valet de chambre cherchait à atténuer les conséquences que cette aventure pouvait avoir pour la santé de son maître, tandis que les uns peignaient et retaillaient la barbe du gentilhomme à moitié roussie dans l'explosion, que les autres unissaient leurs forces pour contrarier cette loi physique qui veut que le contenant soit plus grand que le contenu, le baron Ubertus, tout entier à son indignation, avait improvisé un discours qui surpassait en véhémence ceux que le vieux Nestor prononçait pour gourmander la tiédeur pusillanime des Grecs. Puis, sans terminer sa philippique, lorsque ses gens en furent à la péroraison de la toilette de leur seigneur, sous l'impression d'une idée soudaine, celui-ci avait enfoncé d'un coup de poing sur sa tête le bolivard dont on l'avait coiffé, et, congédiant tout son monde, il ordonna au seul Lafourchette de le suivre, sortit du parc, et se dirigea à grands pas du côté de la chaumière de Mostricht.
Lafourchette, que la verbeuse colère du baron Ubertus avait moins ménagé que personne, s'était trouvé fort inquiet en voyant son maître marcher dans cette direction ; un rapprochement entre le châtelain et son ancien serviteur ne contrariait pas
seulement les idées matrimoniales que fondait Lafourchette sur l'embarras dans lequel devait se trouver Mostricht, mais lui inspirait encore de sérieuses appréhensions touchant la place qu'il avait si ténébreusement conquise.
Aussitôt que le seigneur de Hertogenwaiden eut reconnu le père de Jackobine, il lui fit signe d'approcher, et en même temps il s'assit sur une pierre, car la rapidité avec laquelle il était venu l'avait fort essoufflé. Lafourchette dont la physionomie était sombre, presque sinistre, demeurait debout à quelques pas de là.
— Chasseur, dit Ubertus à Mostricht qui le considérait dans un muet étonnement, chasseur j'allais chez toi ; ne t'épouvante pas, ma visite ne devait t'annoncer rien que d'agréable. Devine un peu ce que j'allais te proposer, mou brave Mostricht.
— hh ! eh ! ce n'est pas bien difficile, répliqua celui-ci avec une légère nuance d'ironie; monsieur le baron a mis ses jeunes gens aux trousses du braconnier, et ce n'est pas le braconnier qui a été attrapé, et alors monsieur le baron s'est avisé qu'une vieille cervelle avait son prix. Ensuite, il a songé à ce vieux radoteur de père Mostricht ; il a fait comme moi : lorsque je n'avais rien pour attacher mes
chiens, je pratiquais un nœud à la vieille couple que j'avais jetée la veille dans le fossé. Le baron parut sensible à ce reproche.
— J'ai été vif, dit-il, trop vif peut-être ; mais, continua-t-il, te plaignais-tu de ma vivacité lorsque, après un beau coup de fusil, je vidais ma bourse dans la main de l'adroit chasseur? Songeaistu à me la reprocher lorsque, après un vaillant hallali, j'approchais ma propre gourde de tes lèvres? Et puis, sois franc comme il convient à tous ceux qui ornent leur casquette de la branche de chêne, tu avais eu des torts, de grands torts, mon pauvre Mostricht.
— Par les trois rois de Cologne! non, monsieur le baron, je le jure !
— Voyons, reprit, en l'interrompant, le gentilhomme, mettons quej'aie dil négligence, distraction ? Hélas ! qui n'a pas la conscience chargée de plus gros péchés? Et puis, il faut l'avouer, ce diable de Snab était si alerte.
— Mais mille tonnerres I monsieur le baron, répliqua Mostricht, en proie à une vive irritation, je vous répète qu'à l'heure qu'il est j'ignore encore comment...
M. de Hertogenwalden pressentit qu'il s'était en-
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gagé sur un terrain où la négociation qu'il méditait se trouverait infailliblement compromise.
— Mon Dieu ! s'écria-t-il, je suis bien fou de songer aux plaies cicatrisées, lorsque j'en ai là une vive et saignante qui appelle le médecin. Oublions le passé, Mostricht, je te rends ta place, je doterai ta fille, je te comblerai de mes bienfaits. Mais, au nom du ciel, débarrasse-moi du vampire qui boit le meilleur de mon sang, qui me réduira, si je veux encore réjouir mes yeux par l'aspect de quelque noble bête, à en conserver la peau, bourrée en foin derrière un vitrage.
Les craintes de Lafourchetle se trouvaient donc réalisées, et son visage traduisait ce qui se passait dans son àme. Mais lorsque le seigneur parla de doter Jackobine, l'œil du jeune chasseur étincela ; il lui sembla possible d'obtenir, sous les auspices du gentilhomme, la main que la jeune fille s'obstinait à lui refuser, et de voir compenser ainsi la modification qui allait s'opérer dans sa position sociale.
— Oui, s'écria-t-il en faisant deux pas en avant, oui, père Moslricht, vous serez la tète qui dirige, je serai le bras qui exécute...
— Silence ! dit le baron d'un ton sévère, je n'ai point oublié combien votre bras m'a été utile pour
sortir de l'étang dans lequel j'ai failli me noyer : j'ai pu apprécier l'élasticité de vos jambes en les voyant arpenter la colline ; vous n'êtes plus à mon service.
Lafourchette fit de vains efforts pour répondre ; un gémissement sourd sortit de sa poitrine.
— Monsieur le baron, s'écria Mostricht avec une vivacité qui eût dû éveiller bien des remords dans l'âme de soncamarade, je ne prends la place de personne ; j'accepte vos offres, mais à la condition que mon ancien collègue conservera, sinon le titre, au moins les appointements de premier chasseur ; et, ceci convenu, je vous promets qu'à moins que vos chevreuils et vos lièvres n'aillent au gagnage dans la prison de Dolhain, avant trois jours ils n'auront rien à redouter de notre délinquant.
Cette perspective avait tellement électrisé .M. Ubertus qu'il eût volontiers donné la moitié de ses domaines pour l'escompter; il accéda sans réplique à la demande du vieux chasseur.
Celui-ci ne voulut pas retarder l'instant de se mettre à l'œuvre ; il rentra dans la chaumière, décrocha, non sans émotion, le fusil que la poussière et la rouille rongeaient depuis tant de mois au-dessus de la cheminée, il rejoignit son seigneur et mai-
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tre, et tous les trois ils se dirigèrent vers le parc. Tout en cheminant aux côtés du baron, Mostricht pria ce dernier de lui raconter, dans tous leurs détails, les événements de la nuit précédente. Ce récit queM.Ubertus interrompait par les exclamations rageuses de l'homme qui se trouve contraint de ruminer son infortune, fut écouté avec une attention profonde par le vieux chasseur.
— C'est étrange, dit-il lorsque le baron eut terminé sa lamentable narration. Jenecomprends pas, ajouta Mostricht, comment un homme a pu, lui seul, consommer toutes ces machinations. Lorsque je racontais les inventions des braconniers fameux aux enfants pour les amuser à la veillée, du diable si je m'attendais à les voir jamais mises en pratique. Savez-vous ce qu'il vous a manqué pour mettre bas votre coquin, monsieur le baron? Une ligne garnie de son hameçon.
— Une ligne? s'écria le seigneur Ubertus. qui redoutait que la précieuse recrue qu'il venait de faire n'eût perdu la tête.
— Ah ! mon Dieu oui, reprit Mostricht, une ligne, rien de plus ; pareille aventure m'est arrivée, il y a
i vingt ans, lorsque j'étais chez le docteur. Nous donnions la chasse à un drôle qui en voulait à nos la-
pins; il était cerné, je m'attendais de minute en minute à entendre sonner l'hallali, lorsque nous arrivons au bord d'un ruisseau où, pendant plus d'une heure, nous requêtons en vain ; notre homme avait disparu : pas plus de braconnier que dans ma cainassière ! A force de chercher dans les arbres, au lieu du gaillard que j'espérais y voir perché, je finis par y trouver une idée. Je priai un camarade d'aller me chercher une ligne. J'y ajustai quelques vers de terre, et me voilà assis au bord du ruisseau péchant aux goujons, mais sans perdre de vue une tou fie de joncs qui m'avait semblé suspecte, et que je ne me souciais cependant pas d'aller fouiller, parce que l'eau était à cet endroit profonde de dix pieds. Je venais de compléter ma seconde douzaine de poissons, quand j'entends un éternuement considérable partir de mes roseaux: je le crois bien ! nous étions en décembre. — Dieu \ous bénisse ! répondis-je ; mais dépêchezvous de venir ici, car s'il fait trop froid maintenant où vous êtes, il v fera trop chaud tout à l'heure ; et comme en parlant ainsi, j'avais posé ma ligne, et pris mon fusil, le gredin me comprit sur-le-champ, comme vous aurait compris le vôtre, monsieur le baron, si vous vous étiez servi de mon argument. Votre homme était dans l'eau, bien sur ; j'en mettrais ma
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main au feu : le vrai braconnier est amphibie.
Ubertus avait envie de battre Lafourchette, pour n'avoir pas eu l'idée de lui pêcher un plat de grenouilles. Maison était arrivé sur le théâtre de l'action, etMostrichtfaisait remarquer à son maître les indices qui corroboraient ses conjectures.
Sur les bords de l'étang, on voyait distinctement la place à laquelle le braconnier était sorti des joncs. Elleétaitreconnaissableauxgouttesd'eau qui avaient ruisselé de ses habits, et dont chacune avait fait son trou. Mostricht demeura longtemps en méditation devant une empreinte de soulier qui se trouvait encadrée par ces stigmates.
A présent, dit-il en se relevant, que l'on me montre mille traces, et je reconnaîtrai celle-là. Bien que le pied ne soit pas des plus grands, l'homme est fort et puissant ; voyez comme il enfonce, même aux endroits où le terrain semble solide. Il est jeune, il n'y a pas longtemps qu'il court les bois, car ses pas sont allongés, et ils sont inégaux; il faut des années de pratique pour donner à l'homme une marche régulière. J'ajouterai que notre malfaiteur ne doit pas avoi r l'habitude des armes à feu ; ici, pour entrer dans l'étang, il s'est servi de son fusil en guise de canne : voyez le sillon qu'a laissé la crosse dans le sable. 11 a dû ap-
paver sa main sur le canon, au risque de se fair emporter les doigts : un vieux routier n'a pas de ce distractions-là. Le chien qui l'accompagne est jeune comme son maitre : regardez, au renie qui est marqua, l'accès de gaieté qu'il a eu en sortant de la mare : cette bête-là n'a pas encore appris à souffrir avec patience. Je crois pouvoir répondre que ce chien doit être à long poils, une façon de chien de berger ; jl a du duvet sous ses ergots, et il est clair que sa toison est assez épaisse pour faire éponge, car vous pouvez voir que l'eau en coulait encore longtemps après qu'il eut quitté sa baignoire. Mais, hàtons-nous, la pluie commence à tomber, la neige va achever de fondre, et, dans une heure, il sera impossible d'épeler le reste de l'histoire sur le terrain, où l'on peut, à cette heure, lire encore couramment.
Le vieux chasseur parlait ainsi, tout en suivant la trace qu'il avait indiquée, sans la confondre une seule fois avec les empreintes multipliées dont les évolutions de la nuit précédente avaient laissé le parc sillonné dans tous les sens.
Ils arrivèrent à l'endroit où Thibault avait escaladé le mur d'enceinte.
— Oh ! Ja triple brute, s'écria Mostricht, qui, en inspectant la muraille, paraissait en proie à une vé-
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ritable indignation, ça veut jouer au Robin des Bois, et c'était tout au plus bon à faire marcher la navette d'un tisserand ! Il vous marche droit à la place où il vont sauter, au |îeq de prendre tout bêtement son modèle dans le pauvre lièvre du bon Dieu, qui sait si bien croiser et recroiser ses voies que le plus malin y perd son latin ! Allons, monsieur le baron, prenez courage ; sans vouloir faire affront à mon camarade Lafourchette, je doisluiaffirmerque son diable abesoin d'aller pas mal à l'école pour être de la force du vieux Mostricht.
Depuis que celui-ci luifournissait ces nouveaux témoignages de sa perspicacité, le visage du seigneur de Hertogenwalden s'était épanoui : un sourire de jubilation élargissait sa grosse face, il serrait avec une reconnaissance attendrie les mains de son ancien serviteur. -
Une révolution opposée s'était aussi opérée sur la physionomie de Lafourchette : pendant que la figure du maître s'étendait dans le sens horizontal, celle du garde, replacé au second rang, s'allongeait outre mesure ; en outre, elle allait à chaque instant en se rembrunissant.
Lorsque le regard de l'honnête Mostricht cessait <îe rencontrer les veux de Lafourchette, au lieudel'ex-
pression fausse et contrainte par laquelle celui-ci essayait de dissimuler son dépit, tout chez lui respirait la fureur, la haine, la menace.
De l'autre côté du mur, les difficultés grandirent : la pluie tombait fine, tiède et continue : la neige s'effaçait plus rapidement que dans les taillis où elle était abritée. Cependant, Mostricht, courbé vers la terre, trouvait encore çà et là un indice qui lui permettait de se maintenir dans la direction que le braconnier devait avoir suivie.
Ces indices le conduisirent à la route, où la neige, depuis longtemps battue par les piétons et par les voitures, avait complètement disparu.
Le baron Uhertus poussa un gros soupir ; un sourire de triomphe glissa sur les lèvres minces de Lafourchette.
Mostricht montra à ses deux compagnons les massifs de la foret de Hertogenwaklen, qui s'étageaient parallèlement a cinq cents pas environ du chemin ; il reconforta le pauvre gentilhomme, il refoula les malicieuses satisfactions auxquelles Lafourchette était trop prompt à s'abandonner, en leur annonçant que, selon toutes les probabilités, lebraconnier aurait quitté le chemin pour gagner les bois.
Le vieux chasseur descendit dans le fossé. Le re-
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vers de ce fossé était garni d'une herbe serrée et lavée ; il était impossible que la boue dont les souliers du braconnier devaient s'être chargés sur le chemin, n'eût pas laissé une trace assez forte pour avoir survécu à la fonte de la neige.
11 fit ainsi un quart de lieue sans rien apercevoir; il revenait sur ses pas, décidé à vérifier le terrain une fois encore, lorsqu'il s'entendit appeler par Lafourchette.
Celui-ci avait suivi le fossé opposé à celui qu'exploraient Mostricht et le baron Ubertus. Un talus assez élevé abritait ce fossé, etlà, quelques îlots d'une neige déjà grisâtre avaient échappé au souffle delà brise, au contact de la pluie.
Sur une de ces plaques déneige, Lafourchette avait aperçu une tache de sang ; il la montra du doigt à son compagnon.
— Bravo î s'écria le vieillard, j'ai toujours dit qu'avec quelques leçons, on trouverait en toi l'étoffe d'un véritable chasseur, Lafourchette. Tu as raison, morbleu ! il a passé par ici, voici le talon de sa chaussure imprimé dans le revers du fossé ; mais pourquoi, au lieu de se prolonger sous bois, a-t-il pris de ce côté ?
Lafourchctte avait paru tout à fait insensible à l'éloge dont il venait d'être l'objet.
Dame, peut-être pour vous rendre visite, père Mostricht, reprit.il, avee un aecent goguenard; voyez nous voilà tout à l'heure revenus à votre porte.)
Effectivement, on apercevait la chaumière du cha «eur à peu de distance.
" A moins, reprit Mostricht, comme s'il se fût parlé à lui-même, que le drôle, ayant pressenti le dé- . «1 n'ait pas donné dans le piège que lui tendaient L'beaux labourés ; qu'il n'ait préfère faire une lieue de plus, en gagnant les bois par ces coteaux si secs et si pierreux, que le sabot d'un éléphant n'en égratignerait pas la surface. A moins, continua-t-il, qu il n'ait sa cachette dansles environs. Et cependant, estil à un mille d'ici, une seule pierre que je ne puisse saluer comme une vieille connaissance?
" En achevant ces mots, Mostricht s'avança rapide-! ment sur la colline ; il marchait en décrivant des cercles qui allaient toujours en s'élargissant. Un de ces cercles l'amena devant la meule de
foin . . .
Cette meule datait du temps on le vieux chasseur avait chez lui des bestiaux, l'herbe desséchée s'était noircie à l'air, et Mostricht venait d'apercevoir, avec
stupeur, une large place dont le Ion jaunâtre indiquait que le foin de l'intérieur avait été amené au dehors.
Il plongea son bras dans la meule, et si maître qu'il fût ordinairement de lui-même, il ne put retenir un cri de surprise.
Le baron Ubertus et Lafourchette accoururent à ce cri: ils virent Mostricht qui, tenant d'une main le fameux bonnet en peau de renard, leur montrait de l'autre un pied et la moitié d'unejambe de chevreuil, qui sortaient du mur de fourrage. *
— Qu'est-ce que cela signifie, chasseur? s'écria le gentilhomme, chez lequel la joie de retrouver sa coiffure favorite ne parvenait pas à dominer la stupéfaction.
Mostricht commença par essuyer avec la manche de sa vaste la sueur qui ruisselait de son front. Il fut quelque temps à se remettre de l'émotion à laquelle il paraissait en proie.
— Cela signifie, monsieur le baron, que le scélérat a établi son garde-manger dans ma propriété ; et cela signifie peut-être bien autre chose encore.
Mostricht avait prononcé ces derniers mots d'une voix si étouffée, que ses compagnons ne purent l'entendre ; ses yeux avaient lancé un éclair.