‹ Les Aventures d'un chien de chasseChapitre 6 sur 8 · J2 LES AVENTURES · texte numérisé non relu

J2 LES AVENTURES

-Son garde-manger? répéta M. de flértogenwal

den.

- Oui, son garde-manger, puisque voilà le chevreuil qu'il a tue cette nuit sur les bords de l'étang; tâtez, et vous sentirez son pelage encore humide.

-'Mais ne soupçonnes-tu personne, vieux Mos tricht! s'écria le baron Ubertus. Que diable! ti dois connaître ceux qui hantent les alentours de 1 demeure? Ta fille, tes enfants ont pu l'apercevmr Il faut les interoger.

Il faut nous taire, dit Mostrichl, en faisant re trer le pied du chevreuil dans la meule, et en le recouvrant soigneusement avec l'herbe séchée ; mon plan est déjà fait, monsieur le baron ; celui qui a mis une douzaine de bons florins en dépôt dans mou foin viendra certainement les chercher ce soir, et alors, il trouvera à qui parler. Oui, je sais que quelqu'un a rodé ce matin par ici ; ma fille a prétendu que c'était l'orphelin que j'ai élevé. Thibault, un braconnier! c'est impossible! Monsieur le baron sait comme moi combien une semblable supposition est abïurde; Thibault est incapable de braquer le ranci d'un fusil sur un hanneton ! Ma fille se trompe, ou ma fille me trompe, et dans ce dernier cas, mal heur à elle !

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Les paroles et l'accent du vieux chasseur décelaient la perplexité dans laquelle le plongeaient les doutes qui s'entre-croisaient dans son esprit, comme les étincelles que le choc du marteau fait jaillir du fer rouge. Son anxiélé était si visible, que le baron en fut ému ; il serra cordialement la main de son serviteur, et peu s'en fallût qu'il ne lui sautât au cou, tant il avait à cœur de lui prouver qu'il ne suspectait nullement sa sincérité dans cette étrange circonstance.

Ce qui venait de se passer avait au contraire suggéré une fort méchante inspiration à Lafourchette ; — un homme qui se noie se raccroche à toutes les branches, et l'ambitieux veneur ne pouvait se dissimuler que, depuis le matin, il exécutait un véritable plongeon dans l'opinion de son patron. 11 jugea l'occasion bonne pour faire perdre à son ancien camarade quelque peu du terrain que celui-ci avait regagné, et il la saisit.

— Ah ! père Mostricht, ah ! ah ! s'écria-t-il, en éclatant d'un rire affecté; ce n'est pas à tort que M. le baron vous a proclamé notre maître à tous...

Le père de Jackobine était de trop mauvaise humeur pour ne pas se montrer susceptible.

— Que trouves-tu donc de si gai à cequi se passe?... dit-il d'un ton bourru.

— C'est bien joué, père Mostricht, répondit Lafourchette avec un accent railleur; vous ne vous consoliez pas de la disgrâce dans laquelle vous tenait notre maitre, et ce braconnier insaisissable, ces ruses dont vous trouvez si aisément le secret, tout cela est admirablement combiné pour prouver à M. le baron que vous lui êtes indispensable. Mais à présent que vous avez atteint le but de vos désirs, il faut vous montrer bon enfant, père Mostricht, avoir pitié de nous et ne pas nous condamner inutilement au régime des nuits blanches. — Voyons, soyez franc, et avouez que si ce chevreuil se trouve dans votre meule, c'est que vous l'y avez apporté vous-même.

Le visage de Mostricht était jaune, il devint vert.

— Sang et tonnerre! s'écria-t il d'une voix frémissante, lu touches à mon honneur ! prends garde, Lafourchette ! il est aussi chatouilleux que celui d'un soldat!... Sais-tu que le gibier d'autrui est aussi sacré pour moi que la moisson du prochain? que je nomme voleur celui «jui s'empare de l'une ou de l'autre? que je regarderais comme un infâme le

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misérable qui s'attaquerait au bien de celui dont, pendant vingt ans, il a reçu du pain ? Tu m'accuses de tout cela, Lafourchette ! Viens donc, viens sur-lechamp faire avec moi un tour dans le bois. A chacun son arbre ! fusil contre fusil, œil pour œil, et balle pour balle 1

Le baron s'efforça vainement de calmer l'exaspération de son serviteur ; la voix indignée de celui-ci dominait les affectueuses consolations que le gentilhomme, les larmes aux yeux, prodiguait au vieux chasseur.

Peu à peu, la sensibilité impuissante du baron Ubertus dégénéra en colère, et naturellement cette colère retomba sur celui qui l'avait indirectement provoquée.

11 se rappelait les insidieuses insinuations parlésquelles Lafourchette avait entretenu son irritation contre Mostricht. Les reproches, les injures, les menaces débordèrent du cœur de l'irascible châtelain comme la lave du cratère d'un volcan.

Mais la voix de Mostricht se faisait encore entendre au milieu de cet ouragan d'invectives.

— Oui 1 s'écria-t-il de son côté, je le vois bien, les présomptions seront plus fortes que mon inno-

cence : tout me condamne, et vous-même monsieur le baron, vous-même, maigre votre bonté, vous regretterez peut-être un jour d'avoir ajouté foi à la parole de votre serviteur. Lafourchette a raison : je suis déshonoré ! - Reprenez votre plaque, ajoutait-il on arrachant de dessus sa poitrine cet insigne des fonctions qu'il avait recouvrées, je ne suis plus digne de la porter 1 Je vous rends vos promesses, mon cher seigneur, ce n'est pas votre amitié, ce n'est plus ma place, ce n'est plus la dot de ma fille que je dois reconquérir, c'est mon honneur! 11 faut que je prouve qu'il n'est pas vrai que Alostricht ait menti à trente années de probité et de fidélité à ses maîtres !

En achevant ces paroles, le vieux chasseur brandit son fusil d'un air menaçant, et il s'éloigna rapidement dans la direction de la forêt.

M. Ubertus, de plus en plus bouleversé par l'aspect de cette douleur, s'arrêta court au milieu de sa plus véhémente période, et courut après son serviteur, sans davantage s'embarrasser de Lafourchette.

Demeuré seul, celui-ci déchargea la fureur qu'il avait jusqu'alors contenue, sur le malheureux bonnet de peau de renard, gisant suria neige, d'un coup

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de pied, il l'envoya rouler dans un bourbier, et, en même temps, il étendit le poing du côté où le maître et le serviteur avaient disparu ; puis, se ravisant, il ramassa la précieuse coiffure et se dirigea vers le château en la tenant à la main.

Après ce que le baron Ubertus, dans sa colère, avait révélé devant Mostricht, Lafourchette comprenait qu'il lui était impossible de songer désormais à obtenir, de gré ou de force, la main de la fille du vieux chasseur.

Selon l'habitude des méchants, il ne doutait pas que la conduite de celui-ci ne fut en tout point semblable à ce qu'eût été la sienne en pareille circonstance. Il présumait que le premier usage que ferait Mostricht de la haute faveur qui lui avait été rendue devait tendre à rompre le léger fil auquel tenait encore sa position auprès du seigneur de Herlogenwalden.

Il cheminait donc, morne, préoccupé, comme il sied au patient contre lequel la fortune vient d'exer-

cer son humeur, à l'homme qui voit d'odieuses perspectives succéder à une éblouissante réalité.

Mais les pensées de Lafourchette n'étaient pas toutes consacrées aux regrets : l'homme juste se console dans le malheur par le souvenir du bien qu'il a fait, le méchant par l'espoir du mal qu'il peut rendre.

L'instinct de la haine, les suggestions de la vengeance dominaient chez Lafourchette le sentiment de l'intérêt égoïste, si profond cependant chez lui.

Ainsi que l'avait deviné Thibault, c'était bien Lafourchette qui avait introduit Snab auprès de la favorite du baron, et provoqué de la sorte le renvoi de Mostricht ; et s'il pouvait tout oublier, jusqu'à l'espérance de posséder la belle Jackobine, s'il pouvait devenir insensible à la perte de sa place, il lui était impossible de pardonner au vieux chasseur le bonheur insolent avec lequel le hasard s'était chargé de déjouer une trame si laborieusement combinée.

La félicité future de son ancien camarade l'occupait bien plus que sa propre infortune.

Comme le naufragé qui élève sa tête au-dessus des vagues pour découvrir une épave libératrice dans la profondeur de leurs sillons, Lafourchette passait en revue mille combinaisons perfides : pas

une de ces combinaisons n'avait pour but de conjurer, tandis qu'il le pouvait encore, le malheur qui le menaçait; elles tendaient toutes à la ruine de celui qu'il détestait.

La physionomie crispée parles mauvaises passions qui bouleversaient son àme, Lafourchette suivait donc le chemin par lequel nous avons vu, une première fois, le seigneur de Hertogenwalden rentrer dans son parc.

Ce jour-là, la route était déserte, les échos ne répétaient pas les retentissements du marteau du vaillant casseur de pierres ; les outils de Thibault gisaient épars sur la route, abandonnés avec une négligence qui n'entrait pas d'ordinaire dans les habitudes du jeune ouvrier.

Cependant lorsque Lafourchette eut dépassé le tas de cailloux où les claies à tamiser, les pelles, les pioches, les lourdes masses, marquaient la place à laquelle Thibault avait sans doute travaillé le matin même, la tête d'un chien, sentinelle vigilante à laquelle la garde de ces précieux ustensiles paraissait avoir été confié, surgit et se montra au-dessus du fossé.

C'était un chien de taille moyenne, autant qu'on en pouvait juger à travers les touffes épaisses de son

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poil grisâtre, qui, à force d'absorber la poussière, avait formé des mèches compactes , il paraissait fortement membre et d'une vigueur peu commune.

Lafourchette avait à suivre de bien autres pensées, pour se soucier d'un aussi chétif personnage ; il continua sa route sans remarquer que les regards élincelantsde l'animal se fixaient sur lui avec une persistance singulière.

Mais il ne fut pas arrivée à dix pas plus loin, qu'il fut tiré de ses préoccupations par une longue secousse.

Le chien s'était doucement levé de la couche moelleuse sur laquelle il reposait, et, s'approchant à pas de loup du jeune chasseur, il avait saisi le bonnet de peau de renard par cette queue touffue qui faisait un si bon effet, lorsqu'elle se balançait entre les deux épaules du baron Ubertus, el, s'arc-boutant sur ses quatre pattes, l'animal lui imprimait des secousses si formidables, qu'il allait évidemment gâter l'ensemble de la coiffure seigneuriale.

Lafourchette tira un fouet de sa gibecière, et sangla d'un vigoureux coup de lanière les reins de l'assaillant, qui s'enfuit en poussant un hurlement de douleur.

Le chasseur n'eut pas plus tôt repris le cours de

ses réflexions interrompues, qu'il entendit les pas du chien derrières ses talons ; il se retourna, il le vit prêt à renouveler son attaque ; seulement, la communication intime qu'il venait d'avoir avec cette longue lanière de cuir paraissait avoir fourni à la bête des notions mathématiquement exactes sur la portée de cet instrument ; Lafourchette eut beau manœuvrer son fléau avec l'habileté pratique d'un postillon, il ne parvint pas à cingler une seconde fois le chien de la mèche de son outil.

11 ramassa des cailloux et les lança à son étrange persécuteur; mais, bondissant à droite, à gauche, le chien les évitait avec un bonheur merveilleux ; il semblait que le ciel l'eût créé à J'épreuve de la corde et delà pierre.

De guerre lasse, pressé de reprendre le fil de ses sombres rêveries, le chasseur assura le bonnet sous son bras et poursuivit sa route. Mais si vingt fois il se retourna, vingt fois il acquit la certitude que Ventèté animal n'avait pas renoncé à accompagner le porteur d'un objet pour lequel il manifestait de si bizarres prédilections.

Cette persistance lit réfléchir Lafourchette.

Il n'avait point oublié, quedans ses présomptions, Mostricht avait déclaré que le chien du braconnier

devait être un animal à longs poils, ouépagneul, ou griffon. Il examina celui qui le suivait avec plus d'attention.

Rien ne le distinguait des chiens les plus'vulgaires ; cependant, il agitait sa queue dans le sens horizontal, ce qui indiquait une prédisposition native pour la chasse; il fut en outre impossible à Lafourchette de ne pas être frappée delà ressemblance qui existait entre feu Snab et son persécuteur.

Évidemment, ce chien devait avoir une raison pour revendiquer avec tant d'acharnement une casquette qui, lors même qu'elle eût contenu le renard, son premier propriétaire, n'eût constitué qu'un piètre dîner pour un carnassier, quel qu'il fût.

Ne fallait-il pas chercher les causes de cette opiniâtreté dans l'ordre des relations intimes que la bète pouvait avoir eues avec l'objet mobilier précité?

N'était-il pas possible que ce chien fût le compagnon du héros qui avait caché dans le foin de Mostricht les deux trophées de la nuit précédente?

Lafourchette n'eut pas plutôt admis la possibilité de cette supposition, qu'il entrevit à la fois toutes les conséquences qu'aurait infailliblement la découverte du braconnier, si elle était opérée par lui seul, et

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