CHAPITRE IX
Le premier plan qui m'était venu à l'idée , c'était de gagner la grande route la plus voisine , et de prendre le premier carrosse public allant à Londres. J'imaginai que je serais là plus à l'abri des recherches > si la vengeance de M. Falkland le portait à me poursuivre, et je ne doutai pas de trouver bientôt parmi les ressources multipliées de la capitale, une manière avantageuse de placer ma personne et mes talens. Dans mon arrangement, je gardai M. Forester comme une dernière ressource, à laquelle je n'aurais recours que dans le cas où j'aurais besoin d'une protection directe contre les traits du pouvoir et de la persécution. Ce qui me manquait surtout , c'était cette expérience du monde qui peut seule »ous rendre fécond en ressources , ou
au moins nous mettre à portée d'établir une juste comparaison entre celles qui s'offrent à nous.
Après avoir arrangé ma marche, le cœur rempli de joie , je poursuivis le sentier détourné dans lequel je me trouvais. 11 faisait une nuit fort sombre, et il tombait une petite pluie très-fine; mais à peine m'en apercevais-je , jamais le ciel ne m'avait paru si serein et si brillant. Je ne touchais pas à terre. « Je suis )> libre , me répétais-je mille fois à moi- » même. Qu'ai-je à démêler à présent » avec les dangers et les alarmes ! Je sens 5> que je suis libre; je sens que je res- » terai toujours libre. Y a-t-il une puis- » sance capable de retenir dans les » chaînes une ame ardente et détermi- » née ? Y a-t-il une puissance qui ait » le droit d'infliger la mort à un homme » quand toutes les facultés de son être )> lui commandent de \ivre? » Je ne re^ portais plus qu'un oeil d'horreur etd'in^ dignation sur le honteux assujettisse-
ment dans lequel j'avais été tenu. Je ne sentais pas de haine contre l'auteur de mes infortunes; la justice et la vérité ne me désavoueront pas ; je n'éprouvais que de la pitié pour la cruelle destinée à laquelle il semblait condamné. Mais ce n'était qu'avec un dégoût inexprimable que je pensais à ces erreurs qui font que chaque homme est réservé à être plus ou moins esclave ou tyran. Je ne pouvais revenir de l'aveuglement du genre humain , de ce qu'il ne se levait pas tout entier pour secouer le joug insupportable de Ja misère et de l'iguominie. Quant à moi , je pris bien la résolution ; et c'est un résolution à laquelle je n'ai jamais entièrement manqué , de me tenir toujours hors de cet odieux théâtre , et de ne jamais remplir le rôle d'opprimé ni d'oppresseur.
Pendant tout le cours de cette expédition nocturne, mon esprit demeura dans la chaleur de l'enthousiasme, plein de hardiesse et de confiance , et accès-
sible seulement à ce qu'il fallait <îe crainte pour le tenir dans une douce émotion , mais non pour me causer rien de pénible ou de douloureux. Après trois heures de marche j'arrivai sans accident au village 011 je comptais prendre une place pour la capitale. Si mutin , tout était tranquille, aucun son de créature humaine ne frappa mon oreille. Ce ne fut qu'avec grande difficulté que je parvins à me faire introduire dans la cour d'une auberge où je trouvai un garçon d'écurie qui pensait ses chevaux. Je reçus de lui l'information peu agréable que le carrosse ne passant par cet endroit que trois fois par semaine, on ne l'attendait pas avant le lendemain six heures du matin.
Cette nouvelle commença à rabattre un peu les transports d'ivresse auxquels j'étais livré depuis l'instant où j'avais quitté la maison de M. Falkland. Toute ma fortune en argent comptant montait à environ onze guinées. J'en avais bien
à peu près cinquante de plus qui m'étaient venues de la succession de mon père ; mais cette somme était placée de de manière à n'être pas à ma disposition pour l'instant , et je doutais même si je ne ferais pas mieux au bout du compte d'y renoncer tout-à-fait que de ni'e* poser en la réclamant à laisser un fil à mon persécuteur pour suivre mes traces , ce que j'avais le plus à redouter au monde. 11 n'y avait rien que je désirasse amsi ardemment que d'anéantir tout moyeu de communication entre nous pour l'avenir , de manière qu'il ne sût pas même si j'existais encore , et que de mon côté je n'entendisse pas seulement prononcer le nom de mon ancien maître.
Dans l'état où étaient mes affaires , je sentis que l'économie n'était pas une vertu à négliger,, hors d'état , comme je l'étais , de prévoir les retards ou les obstacles qui pourraient contrarier mes projets quand une fois je serais arrivé à Londres. Pour cette raison et pour
d'autres encore/ je crus devoir persister dans mon premier plan de voyager par le carrosse; la seule chose qui me restait à considérer , c'était de savoir comment je m'arrangerais pour qu'un délai de vingt-quatre heures ne devînt pas pour moi , par quelque fâcheuse rencontre , une nouvelle source de calamités. Il n'était nullement prudent de passer tout ce temps au village où je me trouvais ; il ne me semblait même pas à propos de l'employer à continuer mon chemin à pied sur la grande route. En conséquence je me décidai à faire un circuit y dont la direction semblait d'abord s'écarter extrêmement de la route que je projettais; mais qui, rabattant tout d'un coup dans une autre chemin de traverse , me mettrait à même de gagner à la chute du jour une ville de marché plus voisine de douze milles de la capitale.
Après avoir ainsi fait mon arrangement pour la journée, et m'être bien
convaincu que c'était le plus convenable aux circonstances , je chassai cle mon esprit toutes mes inquiétudes , et je me laissai aller à tous les difiérens sujets de distraction qui s'offraient à moi. Je m'arrêtais ou bien je poursuivais ma route, suivant l'impulsion du moment.
Tantôt couché sur un rivage, je restai plongé dans une douce rêverie ; tantôt j'examinais en détail les différentes vues qui se succédaient les unes aux autres. Les brouillards du matin se dissipèrent , et firent place à un ciel pur et fortifiant. Avec celte ductilité d'esprit qui caractérise si bien la jeunesse, j'oubliai en un instant les alarmes qui étaient depuis long - temps mes compagnes inséparables , et je vis l'avenir se déployer devant moi sous mille formes toujours nouvelles. A peine si , dans tout le cours de mon existence , j'ai passé une journée de jouissances plus d.élicieuses et plus variées. Elle formait un contraste bien marqué et peut-être
assez salutaire avec les terreurs qui l'avaient précédée et les scènes terribles qui devaient la suivre.
J'arrivai le soir au lieu de ma destination; je m'informai de l'auberge où le carrosse avait coutume de loger. Comme j'entrais dans la cour je fus abordé par un homme à cheval qui y entrait au même instant , et qui me demanda si je ne m'appelais pas Williams.
Quoiqu'il fit déjà presque nuit quand j'avais gagné l'entrée de la ville , j'avais remarqué ce même homme qui venait en sens contraire au mien, et m'avait croisé à environ un demi-mille de là. Il m'avait lui-même observé avec un air de curiosité qui m'avait déplu , et autant que j'avais pu le distinguer, il m'avait p\ru d'assez mauvaise mine. Il n'y avait pas deux minutes qu'il m'avait dépassé , lorsque j'avais entendu le pas d'un cheval qui avançait lentement derrière moi.
Cette circonstance m'avait causé quelque inquiétude. J'avais d'abord ralenti ma
marche , et ceci ne m'ay ant servi de rien, je m'étais arrêté pour laisser passer le cavalier; ce qu'il avait fait. Un coupd'oeil que j'avais jeté sur lui , m'avait fait penser que c'était le même homme que j'avais déjà remarqué. Il avait pressé le pas de son cheval , et était entré dans la ville. J'avais continué, et peu de temps après , je l'avais vu à la porte d'un cabaret buvant un pot de bierre; ce que cependant je n'avais pu apercevoir à cause de l'obscurité , sinon à l'instant même que j'avais été tout près de lui. J'avais été toujours en avant et ne l'avais pas revu , si ce n'est , comme je l'ai déjà dit, quand il m'aborda dans la cour de l'auberge.
Cette aventure avait , pendant ma route , chassé la gai té de mon esprit , et y avait fait naître mille idées sinistres. Cependant , en y pensant davantage , mes craintes m'avaient partisans fondement; si j'étais poursuivi, il me semblait que ce devait être nécessairement par quel-
qu'un des gens de M. Falkland , et non pas par un étranger. Or, cet homme, j'étais bien sûr de ne l'avoir jamais vu de ma vie. Je m'étais cru dispensé même des préventions les plus simples , étant déjà presque nuit. Enfin , je m'étais déterminé à aller jusques à l'auberge pour y prendre les informations dont j'avais besoin.
Je n'eus pas plutôt entendu le bruit du cheval , à mon entrée dans la cour > ainsi que la question qui me fut faite par le cavalier , qu'aussitôt j'eus l'esprit frappé de l'affreuse certitude de tout ce que je craignais. Tout incident qui avait quelque liaison avec la situation à laquelle je venais d'échapper était fait pour me glacer d'effroi. Ma première idée fut de m'enfuir à travers champs , et de me fier pour ma sûreté à la vitesse de mes jambes ; mais la chose n'était guères praticable; je remarquai que mon adversaire était seul , et il me -sembla que d'homme à homme je pouvais raisonnablement
sonnablement espérer , de manière ou d'autre , de m'en débarrasser , soit par une ferme résolution , soit par les ressources de mon esprit.
Cette détermination prise , je lui répondis d'un ton brusque et résolu , que j'étais bien celui qu'il avait nommé. « Je » devine bien » , ajoutai-je « pourquoi » vous venez , mais c'est inutile ; vous » voudriez me ramener au cbâteau de » Falkland , mais on ne m'arrachera ja- » mais en vie de cette place. Je n'ai » pas pris mon parti avant d'y avoir » bien réfléchi , ni sans avoir de fortes » raisons , et puisque je l'ai pris , l'uni- » vers entier ne me le ferait pas chan- » ger. Je suis Anglais , dieu merci y et » le privilège d'un Anglais , c'est d'être » seul maître et seul juge de ses actions. »
« Hé ! là , là 9 me dit-il , calmez-vous » un peu. Pour quoi diable vous pres- » ser si fort de deviner mes intentions, j) et de me dire les vôtres ? Mais au reste , » vous avez deviué juste , et peut-être Tome IL 8
» avez-vous à vous applaudir de ce » qu'il n'y a rien de plus fâcheux pour » vous dans ma commission. Ce qu'il » y a de sûr , c'est que M. Falkland )) compte bien que vous allez revenir » avec moi ; et de plus , j'ai une lettre » pour vous , et peut-être , quand vous » l'aurez lue , ne serez-vous pas aussi » obstiné. Si cela ne suffit pas , on verra » après ce qu'on aura à faire. »
En disant ceci, il me donna la lettre; elle était de M. Forester , qu'il avait laissé , à ce qu'il me dit , à la maison de mon maître. Voici ce qu'elle portait :
Williams,
« Mon frère Falkland a envoyé le » porteur de la présente pour vous » chercher. Il s'attend que si on vous » trouve , vous reviendrez à la maison. » Je m'y attends aussi. Cela est de la » dernière conséquence pour votre » honneur et votre réputation. Quand » vous aurez lu ceci , si vous êtes un
Ci?1)
» bas et méprisable coquin , vous cher- » cberez peut-être à vous enfuir. Si )> votre conscience vous dit que vous » êtes innocent , il n'y a pas le moindre » doute que vous reviendrez. Apprenez- » moi si j'ai été votre dupe et si , au » moment où je me laissais aller à votre » extérieur de candeur et de simplicité, » je n'étais que l'instrument d'un dé- » terminé fripon. Si vous venez , j'en- » gage ma foi que , pourvu que vous » laviez votre réputation , non-seule- » ment vous aurez la liberté d'aller par- » tout où il vous plaira ; mais que vous » aurez de moi tous les secours qui )> peuvent être en mon pouvoir. Pre- » nez-y garde î je ne m'engage à rien » de plus. »
Valentin Forester.
Quelle lettre î Pour une ame comme la mienne , brûlante de l'amour de |a vertu , une pareille lettre était capable
de ramener , d'un bout du monde à l'autre, celai à qui elle était adressée. Les prisons , les tortures , les écliafauds n'étaient rien auprès. Les idées qu'elle excita en moi remplirent toute la capacité de mon esprit, et fermèrent la porte à toute réflexion d'un autre genre.
Je repassais dans ma tète chaque incident remarquable qui avait pu m'arriver dans la maison de M. Falkland.
Excepté l'affaire du coffre mystérieux , je ne me rappelais rien dont on pût faire sortir l'ombre d'une accusation de la nature de celle indiquée dans la lettre de M. Forester. Dans cette affaire, ma conduite , sans nul doute , avait été extrêmement repréhensible , et je n'y avais jamais repensé sans me la reprocher vivement. Mais je ne voyais pas que cette action fût de la nature de celles qu'on peut soumettre à la censure des lois. Bien moins encore pouvais-je me persuader que M. Falkland , que la seule possibilité de se voir découvert faisait
frissonner , et qui devait se regarder comme entièrement à ma discrétion , osât jamais mettre en avant un fait si étroitement lié avec la cause de son supplice continuel. En un mot , plus je méditais sur les expressions du billet de M. Forester , moins je pouvais m'imaginer la nature des scènes dont elles étaient en quelque sorte le prélude.
Toutefois l'impossibilité de pénétrer le mystère renfermé sous ces expressions n'était pas faite pour adoucir mes craintes. Elle ne servait, au contraire, qu'à rendre plus poignantes les alarmes dont j'étais rempli. Elle subjuguait toutes les facultés de mon ame , excepté mon courage. Quelles étonnantes ressources mon persécuteur avait il donc à son commandement? C'était maintenant que je commençais vraiment à le redouter.
Toutes les terreurs qui jusqu'à présent avaient obsédé mon esprit , me semblaient des jeux d'enfans en comparaison de ce que j'éprouvais. Mais que
pou vais- je faire? C'était un ennemi qu'il fallait affronter et non pas fuir. « Dé- » chire-moi en pièces, m'écriais -je , » épouvantable et incompréhensible dé- » mon î Suspends ce corps misérable » aux rayons d'un soleil brûlant qui le » dessèche en poussière ! Inflige- moi des » tortures lentes et raffinées y inouies » jusqu'à ce jour! tu le peux. Dans un a coin ou dans un autre de la terre , » tu peux m'atteindre! Mais mon hon- » neur ! mon honneur ne sera jamais la » victime ! On m'entendra; on con- * naîtra la vérité ; tous les artifices de » l'enfer ne sauraient l'empêcher. Je a puis être le plus infortuné des hom- » mes ; mais mes persécuteurs eux- » mêmes seront forcés de reconnaître 3) mon innocence.
» Ami , dis-je au porteur de la lettre, » après un long silence , vous avez raiî) son. Vous m'avez remis une lettre bien )> extraordinaire , en vérité ; mais j'y )> obéirai. Certainement je vous suivrai
» à présent , quelles qu'en soient les » conséquences. Jamais personne ne » pourra jeter cle blâme sur moi , tant » qu'il sera en mon pouvoir de me laver » moi-même. »
Je sentis que dans la position où me mettait la lettre de M. Forester , il me convenait de montrer , non pas une simple volonté , mais l'empressement et l'impatience de retourner. Nous nous procurâmes un second cheval dans le village , et nous fîmes notre route , mon compagnon et moi , dans le plus parfait silence. Pendant ce temps j'avais l'esprit encore occupé à chercher l'explication de la lettre de M. Forester; mais tous mes efforts ne me conduisaient à rien de satisfaisant. Je connaissais bien toute la rigueur et l'inflexibilité de M. Falkland à poursuivre les desseins qu'il avait le plus à cœur ; mais je savais aussi que tout principe de vertu et de magnanimité était naturel à sou caractère.
Quand nous arrivâmes , il.était plus de
minuit , et nous fûmes obligés de réveiller un des domestiques pour nous ouvrir. Je trouvai que M. Forester, dans l'idée que je pourrais arriver pendant la nuit , avait laissé un mot pour moi , dans lequel il me marquait de me mettre aussitôt au lit , et de prendre soin de n'être pas dans un état de fatigue ou d'épuisement pour l'affaire du lendemain. Je tâchai de me conformer à son avis , mais j'eus un sommeil fort agité et très -peu rafraîchissant. Cela ne me découragea pourtant pas; la singularité de ma situation , mes conjectures sur le présent , mes craintes sur l'avenir ne m'auraient pas même laissé la possibilité de m'abandonner à la langueur et à l'inactivité.
Le lendemain matin , la première personne que je vis fut M. Forester.
Il me dit qu'il ne savait pas encore ce que M. Falkland avait à alléguer contre moi , parce qu'il n'avait pas voulu le savoir. Il était venu le jour précédent
à la maison de son frère , où il avait rendez-vous pour régler quelques affaires indispensables, avec l'intention de repartir au moment où les affaires seraient terminées , sachant bien que cette façon d'agir serait la plus agréable à M. Falkand. Mais il n'était pas plutôt venu , qu'il avait trouvé toute la maison en alerte , parce qu'on venait d'avoir depuis quelques heures la première nouvelle de mon évasion. M. Falkland avait dépêché des domestiques à ma poursuite sur tous les points , et il en était revenu un , au moment de l'arrivéé de M. Forester , portant la nouvelle qu'une personne conforme au signalement donné , avait été vue le matin à la ville , demandant le carrosse pour Londres
M. Falkland avait paru extrêmement troublé de ce rapport , et s'était emporté contre moi avec la dernière âcreté ^ m'appelant le plus ingrat et le plus dé* nature coquin du monde.
.« Monsieur, avait repris M. Forestcr,,
» prenez un peu plus garde à ce que » vous dites; c'est un terme bien dur 33 que celui de coquin , et il ne faut pas » s'en servir légèrement. Les Anglais )) sont libres , et un bomme ne doit pas » être appelé un coquin pour avoir » voulu chercher une autre manière » de gagner sa vie. »
M. Falkland avait secoué la tète, et avec un sourire plein d'amertume : « Mon j) frère , mon frère , avait-il dit , vous )) êtes la dupe de ses artifices. Pour moi , » il m'a toujours été suspect , et je me » doutais de la perversité de son caj) ractère , mais actuellement j'ai des 3) preuves »
« Arrêtez , monsieur , avait inter- 3> rompu M. Forester > je croyais , je 33 l'avoue , que dans un moment d'ai- 33 greur , vous employiez contre lui 33 des expressions dures sans y attacher 33 de sens déterminé ; mais si vous avez 33 quelque grief sérieux contre Wil- » liams ; je vous prie , qu'il n'en soit pas
» question entre nous avant que je sache » si ce garçon est à portée d'être enten- » du. Pour mon propre compte , je ne » me soucie guères de l'opinion des » autres. C'est une chose que le monde » accorde ou retire avec si peu d'exa- » men , qu'il est impossible de rendre » la moindre raison des jugemeirs qu'il i) porte. Mais cette considération ne )) m'autorise pas à prendre légèrement » une mauvaise opinion de quelqu'un.
» Le moins que je puisse faire en faveur » de ceux qui sont assez malheureux r> pour encourir le mépris et la haine » publique , c'est d'exiger qu'ils aient » été préalablement entendus dans leur a défense. Une règle très-sage dans nos » lois veut que le juge monte sur le » siège sans rien connaître du fonds de » la cause sur laquelle il a à prononcer ; » et , comme particulier , je suis dé- )) cidé à me conformer à cette règle. Je » trouve juste de procéder contre un » coupable d'une manière sévère et in-
» flexible ; mais plus je mettrai de ri- » gueur dans les conséquences , plus je » veux d'impartialité dans les préli- » min aires. »
Pendant que M. For ester me rapportait ces détails , il me voyait prêt à l'interrompre à chaque mot , tant j'étais tourmenté du besoin d'exprimer une partie des sentimens qu'excitait en moi son récit; mais il ne voulut jamais me laisser parler : « Non , non > Williams , » me ditril , je n'ai pas voulu entendre » M. Falkland contre vous ; je ne veux » pas non plus entendre votre défense»
)) Dans ce moment- ci je suis venu pour » vous parler , et non pas pour vous » écouter. J'ai cru à propos de vous w avertir de votre danger , mais je n'ai » rien de plus à faire pour le présent. » Réservez pour un autre moment ce y> que vous avez à dire ; arrangez votre » histoire du mieux qu'il vous sera pos- » sible ; vraie , si la vérité , comme je » l'espère , peut vous amener à votre
» but , sinon la plus plausible et la plus » ingénieuse que vous pourrez l'imagix> ner. Le soin de sa propre défense » exige l'emploi de tous les moyens , et » un bomme qui se trouve mis en ju- » gement a tout le monde contre lui , » et a à se battre seul contre tous. Adieu , » que le ciel vous envoie une heureuse » délivrance , Si l'accusation de M. Falw kland , quelle qu'elle soit 3 se trouve » être l'effet de la précipitation , comp- )) tez sur moi comme sur un ami plus » chaud que jamais ; sinon , voici le » dernier témoignage d'amitié que vous » recevrez de moi. m
On peut croire que cette harangue si singulière , si grave , si chargée de menaces conditionnelles , n'était guères propre à adoucir l'anxiété de mon ame.
J'ignorais totalement les griefs qu'on m'imputait , et ce n'était pas un petit sujet de surprise pour moi , tandis qu'il était en mon pouvoir d'être pour monsieur Falkland le plus formidable des
accusateurs , de voir cependant tous les principes de l'équité assez complètement renversés pour que l'homme innocent, et muni d'une arme aussi forte , fût la partie accusée et souffrante , au lieu d'a voir , comme il était juste , le véritable criminel à sa merci. J'étais encore plus étonné de cette puissance surnaturelle qui semblait être dans les mains de M. Falkland pour ramener ainsi , d'une manière irrésistible , dans la sphère de son autorité , l'objet de sa persécution , réflexion qui ne laissait pa> de décourager un peu cette soif d'indépendance qui était alors la passion dominante de mon ame.
Mais ce n'était pas le moment des réflexions. Pour l'homme opprimé et malheureux , le cours des événemens paraît être lancé hors de sa portée , tandis qu'entraîné lui-même avec eux par une force insurmontable , tous ses efforts ne peuvent les atteindre pour en modérer la rapidité. On me laissa seulement quel-
ques instans pour me recueillir , et on procéda à l'instruction de mon procès.
Je fus conduis à la bibliothèque où j'avais passé tant de momens heureux dans les plus douces méditations. Là , je trouvai M. Forester et trois ou quatre des gens de la maison , déjà assemblés , et qui m'attendaient ainsi que mon accusateur. Tout était disposé de manière à me faire sentir que je n'avais à compter que sur la justice des parties intéressées, et que je ne devais rien attendre de leur merci. M. Falkland entra par une porte presqu'au moment où j'entrais par l'autre.