‹ Les aventures de Huck FinnChapitre 22 sur 31 · LES TROIS SOEURS · texte numérisé non relu

LES TROIS SOEURS

Quand tout le monde fut parti, le roi demanda à Marie-Jeanne si on pouvait le loger. Elle lui dit qu'il y avait une chambre d'ami dont l'oncle William se contenterait peut-être et qu'elle céderait sa propre chambre, qui était un peu plus grande, à l'oncle Harvey. ElleT coucherait avec une de ses sœurs, de sorte que cela ne la gênerait en rien. Il y avait aussi dans le grenier un petit cabinet qui ferait mon affaire.

Là-dessus elle nous emmena en haut pour nous montrer les chambres qui étaient assez bien meublées et très propres. Elle voulut enlever ses robes et un tas d'autres objets, parce qu'elle craignait que loncle Harvey se sentît moins chez lui si elle les laissait là; mais l'oncle Harvey déclara qu'il se sentirait bien plus à l'aise si on ne dérangeait rien à cause de lui. Les robes étaient accrochées le long du mur, protégées contre la poussière par un rideau de calicot qui retombait jusqu'au plancher. 11 y avait une vieille malle dans un coin, une boîte à guitare dans un autre, et une masse de ces bibelots dont les femmes aiment à s'encombrer. La chambre du duc était moins grande, mais assez confortable en somme. Quant à mon cabinet, le roi affirma que j'y serais très bien et ne demanda pas mon avis.

Cette nuit, nous eûmes un grand souper. Je me tins tout le temps derrière le roi et le duc. Les autres invités avaient des nègres pour les servir. Les plats disparurent en un clin d'œil, car chacun semblait avoir réservé son appétit pour le repas du soir. Marie-Jeanne et Susanne occupaient un des bouts de la table, en face de leurs oncles. Lorsqu'on eut fini, j'allai souper dans la cuisine avec Joana, tandis que les nègres lavaient la vaisselle. Le bec-de-lièvre se mit à me ques-

LES AVENTURES DE HUGK FIXN.

tionner à propos de l'Angleterre, et à plusieurs reprises je me trouvai embarrassé.

— Avez-vous jamais vu le roi d'Angleterre? me demanda-telle.

— Je crois bien ! Il venait tous les dimanches à notre église.

— Je me figurais qu'il demeurait à Londres.

— Certainement. Où voulez-vous qu'il demeure?

11 se sentirait bien plus à l'aise si l'on ne dérangeait rien.

— Alors, comment avez-vous pu le voir, puisque vous habitiez Sheffield ?

Je me mis à tousser, comme si j'avais avalé de travers, afin de me donner le temps de réfléchir, puis je répliquai :

— Le roi ne reste pas toujours à Londres ; il vient chaque été à Sheffield prendre des bains de mer.

— Des bains de mer à Sheffield ! Sheffield n'est pas un port de mer.

— Qui vous dit le contraire?

UiN BON PLACEMENT. 173

— Vous.

— Moi? J'ai seulement dit qae le roi vient là pour prendre des bains de mer... Est-ce qu'on est obligé d'aller à la Jamaïque pour avoir du rhum ?

— Non.

— Eh bien, le roi n'a pas besoin d'aller si loin non plus. Il se fait envoyer son eau dans des barriques. Il n'aime pas les bains froids et dans le palais de Sheffîeld il y a des chaudières aussi grandes que cette cuisine. Au bord de la mer on ne trouve pas ce qu'il faut pour chauffer assez d'eau.

— Bon, je comprends ; vous auriez pu m'expliquer cela tout de suite. Je me crus hors du bois et je me sentis plus à l'aise ; mais elle revint

bientôt à la charge.

— Vous alliez donc aussi à l'église? Où vous mettiez-vous ?

— Sur le banc de votre oncle, parbleu.

— Ici, le pasteur, à moins d'avoir une nombreuse famille, ne se réserve pas un banc, attendu qu'il est en chaire tout le temps.

Je venais de commettre une nouvelle bévue, oubliant que Harvey Wilks était pasteur et célibataire. Je m'en tirai pourtant, non sans tousser un peu.

— Oh I il ne monte pas en chaire chaque semaine. Dans notre église il y a dix-sept prédicateurs, parce que le roi s'ennuierait d'entendre toujours le même.

— Hum! Et traite-t-on bien les domestiques chez vous? Leur donne-t-on congé, comme ici, le jour de Noël, le jour de l'an et à la fête du 4 juillet?

— On voit bien que vous ne connaissez pas l'Angleterre. Ils ont à peine une heure de congé d'un bout de l'année à l'autre.

— Pas même le dimanche ?

— Pas même le dimanche.

— Alors comment trouviez-vous le temps de vous rendre à l'église?

— J'étais forcé do trouver le temps bon gré, mal gré. Je n'appelle

174 LKS AVENTURES DE HUCK FINN.

pas ça un congé. Tous les Anglais sont obligés de se montrer à l'église, le dimanche. C'est la loi.

Joana ne semblait pas convaincue,

— Je vois bien, me dit-elle, que vous vous êtes amusé à me débiter des histoires. Ce n'est pas bien de mentir, même pour s'amuser. Mon oncle se fâcherait, s'il le savait.

— Vous pouvez tout lui répéter, il ne se fâchera pas.

— Je suis sûre du contraire et ]e ne veux pas vous faire gronder. Une moitié de ce que vous m'avez dit peut être vraie; mais je ne crois pas un mot du reste.

— Qu'est-ce que tu ne veux pas croire, Joana? demanda Marie- Jeanne qui venait d'arriver avec Susanne. Ce qui n'est pas bien, c'est de parler ainsi à un étranger qui se trouve si loin de sa famille et de ses amis.

— Je te reconnais là, Marie-Jeanne. Toujours prête à panser les gens avant qu'ils soient blessés. Il m'a raconté des bourdes, et je lui disais que je ne pouvais pas les avaler, rien de plus.

— C'est déjà trop. A sa place tu te serais sentie froissée ; il est sous notre toit et personne n'a le droit de froisser son hôte.

— Mais il m'a dit que...

— Peu m'importe ce qu'il a dit. Notre devoir est de faire oublier à ce pauvre garçon qu'il n'est plus parmi les siens. Tu vois, il a l'air tout triste.

Je ne sais pas si j'avais l'air triste, je sais, seulement que je me disais : Et voilà la fille dont le vieux cafnéléopard veut empocher l'argent !

Alors Susanne se mit de la partie, si bien que je fus tenté de prendre la défense de Joana, et je me dis : Voilà une bonne fille dont Tom Sawyer ne laisserait pas voler l'argent, s'il pouvait l'empêcher.

Ensuite Marie-Jeanne recommença; elle parla très doucement, comme la première fois ; mais quand elle eut fini, la pauvre Joana avait des larmes dans les veux.

Page 1