UN BON CONSEIL
— Puisque tu reconnais tes torts, reprit Susanne, demande-lui pardon.
Eh bien, elle me demanda pardon si gentiment, que je ne sus que répondre, et je me dis : Et voilà une de celles dont tu voulais laisser voler l'argent I
Elles crurent que j'étais fâché d'avoir été accusé de mensonge et elles s'efforcèrent de me mettre à mon aise. Mais je me sentis encore plus honteux, sachant que je ne méritais pas d'être traité en ami par ces pauvres orphelines. Gela ne dura pas longtemps. Ma résolution fut vite prise. J'étais décidé à leur rendre les 6000 dollars.
Mon souper achevé, je demandai à aller me coucher, sous prétexte que j'étais fatigué. Dès que je fus seul, je me creusai la cervelle. Irais-je trouver le docteur pour le mettre au courant? Non. Ce moyen ne valait rien. Les deux fourbes se douteraient que je les avais dénoncés, et j'avais peur d'eux. Irais-je avertir Marie-Jeanne? Non. Elle aurait beau se taire, son visage parlef'ait, ses oncles partiraient avec l'argent, et leurs soupçons tomberaient encore sur moi. Le plus simple, puisque je voulais seulement les empêcher d'être volées, était de prendre moi-même le sac, de le cacher et d'écrire plus tard à Marie- Jeanne où elle le trouverait.
Le moment me parut bon pour exécuter mon projet. J'avais laissé tout le monde au rez-de-chaussée et personne n'aurait pu remonter sans me donner l'éveil^ Je descendis donc de mon grenier et je me dirigeai vers la chambre du roi, qui n'était pas homme à confier l'argent à son associé. J'avais à peine eu le temps de regarder autour de moi lorsque j'entendis un bruit de pas sur l'escalier. Je soufflai ma chandelle et je me glissai sous le rideau de calicot, derrière les robes de Marie-Jeanne.
Le roi et le duc entrèrent.
— Si j'ai compris vos signes, dit le premier, vous avez quelque chose n me proposer?
— Uni, répliqua l'autre. Je ne suis pas tranquille. Ce docteur m'in-
ne
LES AVENTURES DE IIUGK FINN,
quiète. Contentons-nous des 6 000 dollars, réveillons Huck, sautons dans un canot et regagnons le radeau.
— Vous n'y songez pas! Nous contenter de 6 000 dollars quand dans un jour ou deux nous pourrons en toucher 12000 ou 15000 ! Ce serait par trop bête.
— Il me semble encore plus bête de nous exposer à perdre ce que
nous tenons. Et puis, j'ai des scrupules — enlever tout ce qu'elles possèdent à ces orphelines, qui m'ont embrassé de ?i bon cœur!
— Avouez que vous avez peur, répondit le roi; je ne crois pas à vos scrupules. D'ailleurs les orphelines ne perdront que 3 000 dollars. La maison leur appartient, et elles ne seront pas trop à plaindre.
Ce sont ceux qui achèteront la tannerie et le reste qui y perdront le plus. Dès qu'on saura Vous n'y songez pas ! ^^g ^q^^^ ne sommes pas les
vrais héritiers, la vente sera annulée ; mais nous serons loin avant qu'on le sache.
— Le docteur pourrait bien mettre des bâtons dans les roues.
— Je me moque du docteur. Nous avons pour nous tous les niais de la ville et dans n'importe quelle ville les niais représentent une assez jolie majorité.
— Allons, soit ; mais je maintiens que c'est jouer un jeu dangereux. En attendant, l'argent me paraît mal caché. Marie-Jeanne et ses sœurs sont en deuil, et les nègres recevront bientôt l'ordre de serrer ces robes dans une malle ou ailleurs.
— Oui, et quand un nègre rencontre un sac d'écus, il ne se gêne guère pour l'alléger. Vous avez raison ; cachons-le dans ma paillasse.
Il se mit aussitôt à fouiller sous le rideau, à deux ou trois pieds de l'endroit où je me tenais. Je me collai contre le mur, me demandant ce que je pourrais bien lui dire s'il me découvrait. Il rencontra ce qu'il cherchait avant que j'eusse eu le temps de trouver la moitié de ma réponse et ne se douta pas que j'étais là.
Enfin, après avoir soulevé le lit de plume, ils enfouirent le sac dans la paillasse.
— Les nègres ne retourneront que le lit de plume, dit le roi ; ils sont trop paresseux pour se donner la peine de remuer la paillasse plus d'une ou deux fois par an. Voilà notre argent à l'abri des voleurs.
J'aurais pu lui apprendre qu'il se trompait. Il n'était pas encore au bas de l'escalier, que j'avais déjà mis la main sur le sac. Je remontai dans mon grenier et je fourrai l'argent dans ma paillasse à moi. Mon intention était de le cacher en dehors de la maison, parce que je pensais que l'on furèterait dans toutes les chambres à la première alerte. En attendant, je me couchai sans me déshabiller; mais je n'aurais pu dormir lors môme que j'eusse essayé, tant j'étais tracassé. Au bout de deux ou trois heures — je ne sais pas au juste — j'entendis le roi et le duc qui remontaient. Je me glissai à bas de mon lit et, le menton appuyé sur le haut de l'échelle qui conduisait au grenier, j'écoutai jusqu'à ce que tout bruit eût cessé, puis je descendis après avoir eu soin de retirer mes souliers.
GUOO DOLLARS ESCAMOTÉS.
Je m'approchai à pas de loup de leurs chambres et je prêtai l'oreille. Ils ronflaient. J'arrivai sans encombre au bas de l'escalier. Au rez-dechaussée rien ne bougeait. Je regardai à travers une fente de la porte de la salle à manger et j'aperçus tous les veilleurs endormis sur leurs chaises. Le salon, où se trouvait le cercueil, était faiblement éclairé ; mais je n'y vis personne. Je pus donc gagner l'entrée de la maison sans avoir rencontré une âme. Par malheur, la grille était fermée à double tour et on avait retiré la clef. Au môme instant, j'entendis quelqu'un qui descendait l'escalier, juste derrière moi. Je courus me réfugier dans le salon et, après avoir jeté autour de moi un rapide coup d'œil, je ne vis d'autre endroit que le cercueil pour cacher mon sac. Le couvercle avait été repoussé en arrière, de façon à laisser à découvert le visage du mort. Je soulevai ledit couvercle et je glissai le sac dans le cercueil, puis je me faufilai derrière la porte.
La personne qui venait de descendre était Marie-Jeanne. Elle se dirigea tout droit vers la bière, s'agenouilla, et comme elle me tournait le dos, je pus m'éloigner sans être forcé de lui expliquer le motif de ma présence.
Je regagnai mon grenier, assez mécontent du résultat de mon expédition. Après tout, me dis-je, si par hasard on découvre le sac, on n'y comprendra rien, et je ne serai pas compromis. Dans le cas contraire, j'écrirai au docteur quand nous serons à une bonne distance de Nantuck et il rendra l'argent aux orphelines. Je m'endormis en songeant à la joie qu'il éprouverait, ce qui ne m'empêcha pas de rêver que le duc m'étranglait.