‹ Les aventures de Huck FinnChapitre 24 sur 31 · DOLLARS ESCAMOTES · texte numérisé non relu

DOLLARS ESCAMOTES

Lorsque je descendis, au grand jour, le salon était fermé et les veilleurs avaient disparu. 11 ne restait dans la maison que les gens de la famille et M""" Bartley. Je devinai, à l'expression des visages, que je n'avais aucune raison pour m'alarmer ; évidemment on n'avait rien découvert.

L'enterrement eut lieu vers onze heures et il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Tous les enterrements se ressemblant, je n'ai donc pas besoin déparier de celui-là. Dans l'après-midi, les Wilks reçurent beaucoup de visites durant lesquelles on vida un bon nombre de bouteilles. Le roi se montra plus mielleux que jamais. Gomme on l'engageait à s'établir à Nantuck, il déclara que le climat des États-Unis ne lui convenait pas — son médecin le lui avait dit — et d'ailleurs son troupeau aurait de la peine à se passer de lui. Il le regrettait, mais il lui faudrait régler ses affaires temporelles au plus vite et abréger autant que possible son séjour. Naturellement, son frère et lui désiraient ramener leurs chères nièces à Sheffield, où elles se retrouveraient au milieu de leur famille. Cette idée plut surtout aux nièces, au point qu'elles en oublièrent leur chagrin. Elles engagèrent même le vieux caméléopard à tout vendre sans perdre de temps. Elles semblaient si heureuses que cela me serrait le cœur de les voir se laisser duper ainsi ; mais comment les mettre sur leurs gardes sans m'exposera être étranglé?

Le roi était si pressé qu'il fit poser dès le lendemain des affiches annonçant la vente aux enchères de la maison, des nègres, de la tannerie et du reste de l'héritage. Cette vente devait avoir lieu deux jours après l'enterrement ; mais on se réservait le droit de traiter à l'amiable s'il se présentait des acheteurs.

Il s'en présenta, et le roi céda à un prix très raisonnable les trois esclaves du défunt. Cela porta un premier coup à la joie des orphelines, qui se désolèrent en apprenant que leur ancienne servante allait partir pour Memphis, tandis que ses deux fils s'en iraient à la Nouvelle- Orléans. L'idée ne leur était pas venue que ces gens qu'elles aimaient pussent être ainsi séparés. Le roi s'excusa de son mieux.

LES AVENTUIIES DE IIUCK FINN.

— Soyez sans inquiétude, dit-il à ses nièces ; je les ai donnés plutôt que je ne les ai vendus, et j'ai mis pour condition qu'ils seraient bien traités.

Gela ne parut pas consoler Marie-Jeanne.

Le lendemain, il faisait à peine jour lorsque les deux oncles vinrent me réveiller dans mon grenier et je vis à leur mine que quelque chose allait de travers.

Êtes-vous entré dans ma chambre?

— Êles-vous entré dans ma chambre? me demanda le roi à brùlepourpoinl.

— Oui, Votre Majesté, répondis-je en me frottant les yeux.

Je lui donnais toujours son titre lorsqu'il n'y avait aucun étranger présent.

— Ah ! ah ! Quand y étes-vous entré?

— Mais vous le savez bien — le jour où miss Marie-Jeanne vous l'a montrée. Vous n'avez pas eu besoin de moi depuis.

— Là, vous voyez! dit le duc, qui, après avoir regardé son compagnon en haussant les épaules, me demanda à son tour : Y avez-vous vu entrer quelqu'un ?

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— Non, Votre Grâce ; mais j'en ai vu sortir les deux nègres.

— Tous les deux ? Ensemble ?

— Oui.

— Quel jour ?

— Le jour de l'enterrement.

— Vous ont-ils parlé ?

— Non ; ils ne m'ont pas même vu ; j'étais en haut de l'échelle.

— Avaient-ils l'air content?

— Je ne me suis pas trop occupé d'eux ; j'ai pensé qu'ils venaient de faire votre chambre.

— Ils n'auraient pas eu besoin de se mettre deux pour la faire.

— C'est vrai, je n'y songeais pas... Ce sont de bons nègres, allez ! Vous ne les auriez pas entendus marcher. Ils avaient ôtô leurs souliers, parce qu'ils savaient que l'on n'aime pas le bruit dans une maison où il y a un mort.

— Voilà qui me paraît assez clair, s'écria le roi. ,

— Oui, ce n'est que trop clair, dit le duc. Et ces bons nègres qui semblaient prêts à s'arracher les cheveux, tant ils regrettaient de quitter le pays ! Nous avons donné dans le panneau comme les autres. Et on prétend qu'un nègre n'apprendra jamais à jouer la comédie ! Ces mauricauds-là sont des acteurs de premier ordre. Si j'avais un bailleur de fonds, je louerais une salle, je les engagerais, et ma fortune serait faite. Et vous les avez vendus pour quelques centaines de dollars que nous ne tenons pas encore ! Où sont les billets à trois jours qu'on vous a remis ?

— Dans mon portefeuille — nous toucherons les fonds demain.

— A la bonne heure ! mais je voudrais les avoir déjà touchés. Je crus qu'ils allaient se mordre.

— Est-ce que vous êtes fâchés que les nègres soient partis? demandai-je d'un air innocent. Est-ce qu'ils vous ont pris quelque chose?

— Mêle-toi de ce qui te regarde, me dit le duc d'un ton rageur. Si

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tu ouvres trop la bouche pendant que nous serons dans cette ville, gare à toi.

— Oh ! reprit le roi d'une voix doucereuse qui m'effraya presque autant que la menace du duc, il nous connaît et on peut compter sur sa discrétion. Quant à nous, ajouta-t-il en s'adressant à son associé, comme nous ne savons pas au juste quel chemin ont suivi nos nègres, le mieux est de nous taire et de réaliser au plus vite.

— Si vous m'aviez écouté, riposta le duc, nous aurions déjà réalisé une jolie somme, les nègres seraient encore ici et nous n'y serions plus. Enfin, puisque le mal est fait, je ne tiens pas à partir les poches vides. Naturellement, vous n'avez jamais songé à emmener ces trois filles ?

— Parbleu ! nous les laisserons derrière nous à la première étape. La proposition a produit un bon effet, c'est tout ce que je voulais.

— A la bonne heure ! Mais il s'agit de nous entendre et d'arrêter nos plans.

Là-dessus, ils s'éloignèrent sans plus s'occuper de moi que si je n'existais pas.

LES QUATKE FRÈRES.

Doux OU trois heures plus tard, je sentis que le moment du déjeuner approchait et je descendis. En passant, devant la chambre des orphelines je vis la porte ouverte. Marie-Jeanne se tenait assise près d'une vieille malle où elle venait de ranger des effets ; elle s'était arrêtée au milieu de son emballage et elle pleurait. Mon premier mouvement fut d'entrer pour essayer de la consoler.

Je me figurais qu'elle se désolait encore de la mort de son oncle. Pas du tout ; elle ne pensait qu'aux nègres et à leur mère.

— Ah ! comment ne pas pleurer en songeant à ces pauvres gens qui ne se reverront plus ! dit-elle.

Je fus sur le point de m'écrier que les nègres reviendraient bientôt, comme s'ils n'avaient jamais été vendus. Mais alors il aurait fallu lui tout raconter. Marie-Jeanne, pour me remercier du service que je lui rendais, me ferait peut-être écharper. Elle ameuterait toute la ville. A force de réfléchir, j'avais compris que maintenant je courais deux dangers au lieu d'un. On m'avait vu arriver avec ces faux oncles et on croirait que j'appartenais à la bande. Mon intention était donc d'emprunter un canot à la tombée de la nuit et de rejoindre Jim sur le radeau. Quant au reste, rien ne pressait. Le roi et son ami ne voulaient pas partir les poches vides et ils ne toucheraient le prix de la vente que le lendemain au plus tôt. Je comptais laisser, pour le docteur une lettre où je lui dirais : « Ecrivez au juge de Bricksville :. Nous tenons le ccunéléopard et son associé. Vous verrez bientôt arriver des témoins qui vous donneront des renseignements sur M. Harvcy et son frère. En attendant, faites-les coffrer. » De cette façon, je ne risquerais pas

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d'être étranglé par le duc ou écharpé par les gens de la ville. Aussi jugeai-je prudent de ne pas consoler trop tôt Marie-Jeanne et me contentai-jo de lui dire :

— J'ai rêvé hier au soir que vous n'iriez pas en Angleterre et que vous reverriez vos nègres.

La vente eut lieu sur la place publique, assez tard dans l'après-midi. Le commissaire-priseur avait en vain conseillé aux héritiers de ne pas tant se hâter ; le révérend Harvey Wilks était trop pressé. Il aimait mieux, disait-il, sacrifier quelques centaines délivres sterling que de retarder son départ pour Sheffield, où sa chaire restait vide.

Eufln, tout fut vendu, sauf un champ situé près du cimetière, et on se dirigea de ce côté. A peine y fut-on, que la moitié de la bande — il y avait là plus de badauds que d'enchérisseurs — retourna sur ses pas. Un steamer qui s'était arrêté en face de la ville attirait les curieux. Au bout de cinq à six minutes nous les vîmes revenir, accompagnés de beaucoup d'autres, riant, gesticulant, poussant des cris confus. Amesure qu'ils se rapprochaient, on distinguait ce qu'ils disaient.

— Vive la concurrence!... Voilà un autre révérend Harvey Wilks et un autre sourd-muet!... Les paris sont ouverts, faites votre choix !

Tout en criant, ils entraînaient, sans trop les bousculer, un vieux monsieur que l'on aurait plutôt pris pour un riche fermier que pour un clergyman, et un jeune homme, également bien mis, qui portait un bras en écharpe. Ils paraissaient ahuris, mais j'aurais parié pour eux et je n'avais pas envie de rire, car leur arrivée dérangeait mon plan. A voir le duc, vous auriez juré qu'il n'avait rien entendu. Quantau roi, il ne perdit pas non plus son sang-froid. 11 contemplait les vrais héritiers d'un air attristé. Son visage disait clairement : « Se peut-il qu'il y ait au monde de tels fourbes !» Ah! il jouait bien son rôle. Les gens qu'il avait réussi à enjôler se groupèrent autour de lui pour montrer qu'ils prenaient son parti. Le vieux gentleman ne sembla pas s'inquiéter de cette démonstration.

— Messieurs, dit-il — et je vis tout de suite qu'il ne parlait pas

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