‹ Les aventures de Huon de Bordeaux [microform]Chapitre 10 sur 27 · CHAPITRE VI Tiuon M lie d'amitié avec Obéron · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI Tiuon M lie d'amitié avec Obéron

3 ES chevaliers français chevauchent vl toujours dans la forêt profonde ; tout û à coup Huon aperçoit devant lui le H petit roi de féerie. « Sire, lui dit le nain, avez-vous réfléchi ? Encore une fois, je vous somme de me saluer. Pas plus qu'un bœuf ne pourrait monter au ciel, vous ne sauriez m'échapper !... Sire Huon, je vous connais bien ; je sais que vous avez tué Chariot, le fils du puissant Chariemagne, et que vous vous rendez par delà la mer Rouge auprès de l'émir Gaudisse.

Jamais sans mon secours vous ne parviendrez & vous acquitter de votre message! Mais si vous daignez me parler, je vous aiderai à vous emparer de la barbe blanche de l'émir et des quatre

53 OBÉI{OTi

dents mAchelières que vous devez rapporter à Charlemagne. Je sais bien que sans Jérôme, ce vieux radoteur, vous m'eussiez déjà adressé la parole. Ne Técoutez plus I — Sire, dit Huon, soyez le bien trouvé. — Huon, beau frère, jamais salut ne sera mieux récompensé.

— Sire, dit Huon, pourquoi me poursuivezvous ? — Ami, parce que je vous aime à cause de votre grande loyauté. Vous ignorez quelle est ma parenté, vous allez le savoir : je suis le fils de Jules César et de la fée Morgane. A ma naissance il y eut grande joie ; mon père manda tous ses barons au palais et les fées vinrent visiter ma mère- Mais l'une d'elles, que l'on avait mécontentée je ne sais comment, me fit un triste don : elle souhaita que je demeurasse nain et, à ma grande douleur, son souhait s'est accompli. Elle eût voulu ensuite revenir en arrière, mais il était trop tard; alors elle me souhaita d'être le plus beau après Dieu et, vous le voyez, je suis aussi beau que le soleil d'été.

« Une seconde fée m'accorda de connaître le cœur et les pensées des hommes. Gr&ce à la troisième, il n'y a pays, marche, ni royaume, où je n'aie le pouvoir de me transporter à mon gré ; si je veux un palais, je le possède aussitôt, car je suis roi de féerie ; tout ce que je souhaite, je l'obtiens. Je suis né à Monmur, à quatre cents lieues d'ici, et pourtant j'ai plus tôt fait d'y aller et d'en

mtOTi Dt BOJ{DEAVX 54

revenir qu'un cheval de parcourir un arpent. Quant à mon petit olifant, il fut doué par les fées de dons merveilleux : Tune a voulu qu'il rappel&t à la santé les malades qui en ouïraient le son ; une autre lui a donné le pouvoir, que vous avez éprouvé, de rassasier les affamés et de désaltérer ceux qui ont soif; une troisième a souhaité que l'homme le plus malheureux se prit à chanter et à danser au son de ce cor, et une quatrième, qu'il pût être entendu de moi, où qu'on en sonne, fût-ce à l'autre bout du monde. Il n'est bête fauve ni oiseau, même des plus hautains et des plus farouches, qui ne vienne à moi sur un signe de ma main. Enfin, je ne vieillirai jamais et, quand je voudrai terminer ma vie, ma place est marquée auprès de Dieu... Huon, beau frère, sois le bienvenu dans ma forêt. Je sais qu'il y a plus de trois jours que tu n'as mangé ; veux-tu dîner au milieu de ce pré ou dans une salle de festin? Et que veux-tu manger? — Je n'en ai cure, sire, pourvu que je dîne ! »

Obéron jette un rire clair. « Mes messagers n'ai* ment point qu'on les voie, dît-il ; couchez-vouâ dans l'herbe, seigneurs, et vous cachez les yeux. » Les chevaliers français obéissent; mais on n'eût point bandé un arc, que déjà le nain leur crie : « Relevez- vous ! » Et lorsqu'ils se relèvent, ils aperçoivent devant eux un vaste palais à plusieurs étages. Us y montent et s'assoient aux tables qu'ils trouvent toutes prêtes. Des serviteurs leur

OBÉJÇOW

lia aparçotrent dnant anz un Tute palaU (p. 64}.

apportent dans des bassins d'or d« l'eau pour se laver les mains, puis ils dînent de grand appétit. Après le dîner, Huon dit À Obéron : « S'il vous agrée, sire, nous prendrons congé de vous et nous continuerons notre chemin. — Avant de vous laisser aller, Huon, je veux vous faire un présent... Gloriant, frère, apportez-moi mon hanap. » Tenant sa coupe des deux mains, Obéron s'approche de Huon : « Sire, dit-il, ce hanap est-il vide? — Il est vide, certes, dit Huon. — Vous allez me le voir remplir par le grand pouvoir que Dieu m'a donné. » Alors le nain passe trois fois sa main autour du vase, puis il fait au-dessus le signe de la croix et aussitôt la coupe s'emplit de vin. « Tel

7rU0?i DE BOT{DEAVX 56

est le pouvoir magique de ce hanap, dit-il à Huon, qu'il fournirait assez de vin pour tous les vivants, et même pour les morts s'ils ressuscitaient, à condition toutefois qu'il soit en la possession d'un homme de bien, car nul n'y peut boire s'il n'est pur de tout péché mortel. Dès qu'un méchant y porte les lèvres, l'enchantement perd sa puissance. Si vous y pouvez boire, il est à vous. — Sire, jamais je ne vis magicien aussi puissemt que vous... Je me suis confessé au pape et je ne hais personne; toutefois, je crains de n'être point assez pur pour boire à cette coupe. » Huon prend le hanap, qui reste plein, et il boit à longs traits.

Obéron, tout joyeux, le baise et lui donne la coupe précieuse : « Huon, dit-il, si tu prends soin de garder ta loyauté, je te viendrai toujours en aide, mais pour peu que tu dises un mensonge, je te retirerai mon amitié. — Sire, répond Huon, j'espère mériter de la conserver. — Je veux te donner encore mon petit olifant, dit Obéron. Tu ne saurais te rendre en pays si lointain que je ne t'entende quand tu corneras pour m'appeler, et j'accourai aussitôt avec cent mille hommes armés. Mais garde-toi de sonner sans besoin, il t'en adviendrait malheur. — Sire, je m'en garderai. — Dieu te sauve et bénisse, Huon, dit le nain en versant des larmes. — Noble sire, pourquoi menez-vous tel deuil sur notre départ î demande Huon. — Ami, tu emportes mon cœur avec toi... »

obeupn

• Voici mon £pëe, coupez-moi la t6te ■ (p. 58).

Huon chevauche avec ses compagnons. Après avoir parcouru quinze lieues, ils arrivent au bord d'une rivière grande et profonde qu'ils ne savent comment traverser. Mais un messager d'Obéron les suit, une baguette d'or à la main. Il en frappe les eaux du fleuve, qui se fendent et laissent à sec un large chemin sur lequel leurs chevaux passent GÛsénient. Le chevalier fée les quitte alors pour retourner auprès de son maître. Quand ils sont arrivés sur l'autre bord, la rivière roule de nouveau ses ondes comme si de rien n'était. Ils continuent leur route en devisant d'Obéron et de ses dons. Vers le soir, ils s'arrêtent dans un verger pour s'y reposer et Huon s'émerveille en éprou-

miOJ^ DE BOTiDEJTUX 58

Tant la vertu de son hanap. « Par ma foi ! dit-il, aigourd'hui j'ai rencontré belle aventure. Quand je serai de retour en douce France, j'offrirai cette coupe à Charlemagne et s'il n'y peut boire j'en aurai grande joie!... Hélas! Quelle folle pensée! Reverrai-je jamais la France? Les dons d'Obé* ron me sont plus précieux que deux cités. J'ai peine à croire toutefois ce que me cQnta le nain, que si je corne il m'entendra, quelque éloignés l'un de l'autre que nous soyons. Dieu me confonde si je n'en fais L'épreuve ! — Vous êtes fou, s'écrie Jérôme, si vous cornez il vous arrivera malheur; songez aux recommandations du petit roi. »

C'est en vain que Jérôme conseille la prudence ; Huon saisit le cor et en sonne. Aussitôt, tous ses compagnons se mettent à chanter, à danser et à mener grande joie. « Tu as bien fait de corner, » chante Jérôme. Huon souffle de toutes ses forces. De loin, le nain l'ouït : « Ah I Dieu, s'écrie-t-il, j'entends corner mon ami; qui donc l'attaque? Je me souhaite où l'olifant vient de sonner, avec cent mille hommes armés. » A l'instant même son souhait est exaucé, au grand effroi de Huon.

« Dieu te confonde, Huon ! crie Obéron. Où sont tes ennemis? Est-ce ainsi que tu m'obéis? — Sire, pardonnez-moi. Avant de tenter de grandes aventures, j'ai voulu éprouver la vertu de votre cor; voici mon épée, coupez-moi la tête ! — Pour cette fois, répond Obéron, je te pardonne... Sur la

59 OBÊT{OT^

route que tu dois parcourir, tu trouveras la cité de Tormont. C'est là que vit un l&che renégat qui est ton oncle, le frère de ton père. On l'appelle Macaire, mais en douce France il portait le nom d'Eudes. Banni pour avoir voulu tuer le roi, il se rendit outre-mer, où il renia le Christ. Aujourd'hui, si un chrétien tombe entre ses mains, il le fait pendre ou jeter en prison. Je te défends d'aller à Tormont. — Sire, je vous désobéirai... J'irai, au contraire, visiter mon oncle et, s'il est tel que vous le dites, je lui arracherai les jeux. Au besoin, je saurai bien corner et vous viendrez à mon aide. — Tu dis vrai, mais garde-toi de me déranger encore sans raison, ou je te ferai endurer de grands maux. »

Obéron prend congé de Huon et, de nouveau, les larmes coulent de ses yeux. « Sire, qu'avez* vous ? demande le bachelier. — J'ai grand'pitié de toi, car nul homme ne saurait dénombrer les souffrances que tu auras à supporter. — Sire, vous me promettez trop de maux ! s'écrie Huon en riant.

— Va, dit Obéron, et que Dieu soit avec toil » puis il disparaît avec ses hommes.

Page 1