CHAPITRE VU
Tiuon rend vmfe à ton mauvais oncte
ES cheveJiers français se remirent en marche ; h la véprée, ils arrivèrent sous les murs de Tormont, et un sergent qui gardait la porte s'avança au-devant d'eux. B Ami, lui dit Huon avec courtoisie, que le Dieu qui est mort en croix te sauve et te garde I — Seigneur, répond l'homme, parlez plus bas. Ignorez-vous dans quel pays vous êtes? Si un autre que moi vous eût entendu, il vous eût fait saisir et mettre à mort, vous et vos compagnons. Moi, je crois en Dieu comme vous, mais je n'ose en faire profession à cause du duc. ^ Ami, qui donc tient cette cité? — Sire, c'est le duc Macaire; il était chrétien naguère, mais il a renié le Dieu de gloire... Et vous, sire, où allez-vous? Qui
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êtes-vous? — Je vais droit à la mer Rouge, avec ces chevaliers, mes compagnons, et je voudrais passer la nuit dans cette ville, car nous sommes bien las. — Sire, croyez-moi, éloignez-vous de cette cité maudite ! Si vous y entriez, le duc vous ferait à coup sûr jeter en prison ; il a déjà dans ses cachots cent quarante captifs chrétiens. — Seigneur, s'écrie Jérôme, allons-nous-en. — Non, dit Huon, je resterai. Voici le soir, c'est folie de s'éloigner d'une bonne ville à la tombée de la nuit. — Vous dites vrai, répond le sergent, et je vais vous conduire à un hôtel (1), où vous serez bien logés et servis. C'est chez le prévôt Hondré, qui — comme moi — est chrétien sans le dire. »
Le sergent fit entrer les Français dans la ville et les accompagna jusqu'à la maison de Hondré, qui leur fit le meilleur accueil. Quand ils eurent pansé leurs chevaux, Huon appela Jérôme : « Sire Jérôme, lui dit-il, allez parcourir les rues de la ville et faites crier partout que les fous, les joyeux ménestrels (2) et les truands (3) oisifs peuvent venir manger à mon hôtel ; ils auront, sans payer leur écot, des vivres et du vin en abondance. Vous irez aussi au marché et vous ferez apporter ici tout ce qu'il faut pour un somptueux festin. Ne mar«
(1) Voir la note, p. 16.
(2) Musiciens et poètes ambulants, (d) Vagabonda, mendiants.
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chandez point, payez largement. Quant au vin, mon hanap y pourvoira. ■»
(baignant de perdre l'olifant d'Obéron, Huon le confia à Hondré, qui l'enferma dans son coffre aux trésors. Jérdme s'acquitta si bien de sa mission que les oisifs de toute sorte accoururent, au nombre de quatre cents, s'asseoir À la table de Huon, qui les serrait et leur versait le vin découlant de son hanap. Mais Jérôme avait fait au marché de telles provisions que le sénéchal du duc ne trouva plus rien à acheter pour le souper de son maître. « Une armée de diables a-t-elle dévalisé le marché î demanda-t-il aux vendeurs. — Sire, c'est un vieillard à barbe grise qui a tout acheté. — Et où s'en est-il allé? — Chez le prévôt Hondré. »
Le sénéchal s'en retourne furieux au palais et va dire sa mésaventure à son maitre ; celui-ci revêt son haubert pour aller chfttier le coupable. Au même instant arrive un des convives de Huon, ■ qui s'est échappé pour venir conter au duc ce qui se passe chez Hondré, et comment le vin y coule à flots d'un merveilleux hanap, ainsi que d'une source inépuisable. Le hanap excite l'envie du duc qui, pour s'en empsirer, se rend à la maison du prévôt, suivi de trente de ses chevaliers. Il y trouve le pont-levis abaissé et les portes grandes ouvertes : on y entre comme au moulin.
« Sire, dit l'hôte à Huon, voici le duc et il a
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l'air courroucé, vous allez payer cher votre fanfaronnade. — Ne craignez rien, répond Huon, laissezmoi faii^. » Et, se levant, il s'avance vers le duc : o Sire, dit-il, soyez le bienvenu à mon festin. — , Vassal, répond Eudes, n'approchez pas 1 Je vous hais ; par Mahomet I vous ne sortirez point vivant de ma ville. Pourquoi avez-vous assemblé ici tant de convives, si ce n'est pour me narguer? — Je m'en vais sur l'autre rive de la mer Rouge, sire, et je donne h souper à ces pauvres gens pour que Dieu m'accorde un heureux retour. — C'est mal imaginé, s'écrie Eudes, tu te seras attiré la mort, car je vais te faire couper la tête. — Sire, laissez là vos menaces et courez vous désarmer, pujs lavez vos mains, vous et vos hommes, et asseyez-vous à table. Après le souper, nous ver-
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rons qui de nous deux a tort. — Bien parlé I » répond Eudes. Puis il dit à ses hommes : « Allez vous désarmer et nous mangerons ici ; aussi bien n*ayons-nous rien au palais. »
Lorsqu'ils sont tous assis autour des tables, Huon prend son hanap et va se tenir devant le duc : « Sire, dit-il, regardez ce hanap ; vous voyez qu'il est vide. — C'est la vérité, » répond Eudes. Alors Huon fait le signe de la croix sur la coupe, qui se remplit jusqu'au bord, et il la présente au duc. Mais à peine celui-ci y a-t-il porté la main que le vin disparaît. « C'est un enchantement, s'écrie Eudes. — Non, dit Huon, c'est Fefifet de votre méchanceté. Nul ne saurait boire à cette coupe s'il est coupable de péché mortel. — Vassal, tu es fou de m'insulter ainsi en ma cité. Par Mahomet, je te ferai mettre à mort. Mais dis-moi d'où tu es. — Sire, de Bordeaux. — De Bordeaux! Qui est ton père ? — Mon père était le duc Séguin, sire ; Dieu lui fasse gr&ce, car il est mort il y a plus de sept ans. — Fils de mon frère, s'écrie Eudes, sois le bienvenu I Pourquoi t'es-tu logé ailleurs qu'en mon palais?... Beau neveu, pourquoi vas-tu par delà la mer Rouge? — Charlemagne m'envoie porter un message au roi Gaudisse ; il m'a dépouillé de mon ôef parce que j 'ai tué son fils Chariot, et il ne me le rendra que si je réussis à m'acquitter de mon message. — Moi aussi, beau neveu, je fus banni de France ; alors,
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11« ont déjft réiud à abattre mm tour (p. 07).
je reniai la foi chrétienne. Je me suis établi ici, je m'y suis marié et ma femme m'a apporté en dot de grandes richesses... Voici maintenant ce que tu Tas faire. Toi et tes compagnons, vous passerez la nuit dans mon palais ; demain, dès que le soleil sera levé, je vous ferai accompagner par mes barons,
car vous aurez de rudes épreuves à traverser. *— Sire; j'irai chez vous, puisque vous le voulet ainsi. — Vous vous en repentirez, » marmotte Jérôme entre ses dents.
Huon fait donc porter son bagage chez son on^ cle ; il prend son hanap, mais il oublie de rede*» mander Tolifant à son hôte. Le lendemain, quand Huon se dispose à partir, Eudes le retient et le fait manger à sa table. Or, la veille déjà, le mauvais duc avait imaginé une trahison. Prenant donc à part Geoffroy, l'un de ses chevaliers qu'il avait amené de France et qu'il avait contraint à renier Dieu, il lui dit : « Geoffroy, faites armer une cen* taine de mes Sarrasins, et que mon neveu et ses compagnons soient mis à mort pendant que nous serons à table. — Bien, sire, » répond Geoffroy i mais il s'en va tout triste. Il se rappelle que le duc Séguin lui sauva la vie naguère ; il ne peut se résoudre à tuer Huon. Il court à la prison où sont renfermés les cent quarante chrétiens français : « Seigneurs, leur dit-il, si vous avez du cœur, vous serez délivrés aujourd'hui même. » Les Français sont prêts à tout, pourvu que leur captivité prenne fin. Geoffroy leur conte la trahison du duc, puis il leur donne des armes et les conduit au palais. Alors, au lieu de frapper Huon et ses compagnons, ils se jettent sur les Sarrasins et en égorgent un grand nombre ; Huon et ses amis leur viennent en aide. Au cri de « Montjoie ! » les Français emportent tout
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devant eux, et bientôt, mâltreâ du châteciti, ils en font fermer les portes et remonter le pont-levis.
Mais Eudes a sauté par là fenêtre et s'est caché dans le fossé. Il parvient à s'échapper et va conter dans la ville ce qu^il est advenu de sa garnison. Aussitôt, quatre cents Sarrasins s'assemblent ; ils amènent leurs engins de guerre pour assiéger le château. Ils ont déjà réussi à en abattre une tour, lorsque le prévôt Hondré vient dire à son seigneur que c'est folie de démolir ainsi son palais ; il l'engage à promettre aux Français la vie sauve, à condition qu'ils lui rendent le château et quittent la ville. Le mauvais duc feint d'accepter ce conseil et il charge Hondré lui-même d'aller parlementer avec les assiégés.
Or Huon, depuis qu'il avait vu s'écrouler une tour, était fort en peine. « Dieu ! dit-il, nous allons périr ici. Impossible de défendre des murailles aussi faibles* — Huon, dit Jérôme, pourquoi ne comez-vous pas? — Il y a longtemps que je l'eusse fait, bel ami, si j*avais mon cor, mais hélas ! je l'ai oublié à l'hôtel de Hondré. » A cet instant, une voix forte retentit du fossé. « Hé ! sire Huon, laissez-moi vous parler. — Dieu ! qui est-ce ? dit le bachelier, se montrant sur la muraille. — C'est moi, sire, le prévôt Hondré. — Quel est votre message, mon hôteî — Sire, voici ! Le duc vous mande que si vous quittez le palais vous aurez la vie sauve. Mais ne le croyez point 1 A peine serez^vous sortis qu'il vous fer&
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tous mettre à mort, car c'est un traître. Tenez bop, sire I — Hondré, bel hôte, nous sommes morts, à moins que vous ne nous secouriez. Mon petit olifant est resté dans votre coffre ; si je Tavais ici, cent mille guerriers occuperaient la ville sur l'heure et nous délivreraient.— Sire, vous l'aurez sans retard. »
Hondré court à son hôtel, prend le cor caché dans Faumônière et le remet au sergent chrétien, en qui il a confiance. Celui-ci parvient à le lancer par-dessus la muraille. Huon s'en empare et corne avec une telle violence que le sang lui jaillit de la bouche. A l'instant même, assiégeants et assiégés se mettent à chanter et à danser. Et soudain les rues sont remplies d'hommes armés. Ils se jettent sur les Sarrasins, tandis qu'Obéron, montant au château, proclame du haut des murs que ceux des païens qui croiront au vrai Dieu auront la vie sauve. Beaucoup se convertissent, les autres sont massacrés. Huon tranche la tête au duc et l'expose sur la muraille de la ville.
« Huon, dit Obéron, je vous ai délivré, ami, et maintenant je m'en retourne à Monmur, mais je ne puis vous cacher que votre étourderie et votre imprudence seront cause d'une foule de malheurs.» A ces paroles, Huon s'épouvante : « Sire, dit-il, conseillez-moi, je suis prêt à faire toute votre volonté. — Elh bien! soit, dit Obéron ; je te défends d'aller à Dunostre. C'est un château fort que mon père, Jules César, fit élever au bord de la mer. A