‹ Les aventures de Huon de Bordeaux [microform]Chapitre 9 sur 27 · CHAPITRE Y La forit enchantée · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y La forit enchantée

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UON se rendit droit à Rome, où il allêi ."demander conseil à son oncle Tapôstole (1). II lui raconta ses malheurs, puis il se confessa & lui. « Dépouiller toute rancune et toute hedne, lui dit le saint'-père, pardonnez à Charlemagne et à ceujc dont vous avez reçu injure. — Je leur pardonne de grand cœur, sire. — C'est d'un noble baron et je vous absous de vos péchés, sans vous imposer de pénitence. Maintenant, écoutez-moi. En me quittant, beau neveu, vous irez à Brindes. Là vous trouverez Garin de Saint-Omer, qui est mon cousin et le vôtre. Il possède des navires et il a la garde du port. Je vous donnerai une lettre pour

(1) Le pape.

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lui ; je sais qu'il vous fera bon accueil et vous aidera à passer outre-mer. »

Garin de Saint-Omer reçut en effet son jeune cousin avec une grande cordialité. Il fit appareiller une nef et, quittant femme et enfants, il prit la mer avec Huon et ses chevaliers. Le vent était bon ; au bout de quinze jours déjà, ils débarquèrent en Terre Sainte. Alors Garin renvoya ses marins à Brindes et les treize voyageurs continuèrent leur route, montés sur les chevaux qu'ils avaient amenés. Arrivés à Jérusalem, ils allèrent prier au Saint-Sépulcre et adorer Dieu dans le Temple, puis, après avoir déposé de riches dons sur l'autel où Jésus-Christ lui-même fut offert à Dieu, alors qu'il n'était encore qu'un tout petit enfançon, ils quittèrent la sainte cité et chevauchèrent dans la direction de la mer Rouge.

Ils traversèrent plusieurs contrées sauvages; mais ils n'avaient pas cheminé quinze jours que les vivres vinrent à leur manquer. « Ah ! roi Cheirles, soupirait Huon, Dieu vous pardonne le mal que vous m'avez fait !... » Un jour, nos Français rencontrèrent au milieu d'une vaste forêt un homme à longue barbe blanche : « Prud'homme (1), lui cria Huon, Dieu qui répandit son sang pour les pécheurs ait votre corps et votre âme en sa garde ! » A l'ouïe de ces paroles, l'homme parut comme

(1) Homme sage et intègre, digne de considération*

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Le Tieillarâ prit U Jambe de Haon et la bsiia.

fou. Il accourut, se jeta aux pieds de Huon et, lui prepant la jambe, la baisa plus de vingt fois. « Sire, dit-il, Dieu qui naquit de la Vierge à Bethléem vous sauve et vous garde! Voici plus de trente ans que j'habite ce bois et quejen'aivuaucunhomme qui crût en Dieu, car il n'y a dans ce pays que des païens (1). D'où êtes-vous, sire, et où £iUez-vou3 ? En vous regardant je suis tout ému, car vous

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resaemblM trait pour trait à un franc baron qua j'aimais fort et qui avait nom Séguin de Bordeaux. mm, Voui avez connu le duc Séguin ? demanda Huon< -^ Ouï, aire, c'était mon ami. »

Alora Huon mit pied à terre et conta touta son histoire à Termite. Il apprit à son tour que Termite se nommait Jérôme et qu'il était frère du prévôt Guirré. Jeune encore, il s'en fut en pèlerinage au Saint-Sépulcre ; fait prisonnier par les Sarrasins, il demeura longtemps dans leurs ca* chots. Il réussit enfin à s'évader et se réfugia dans la forêt. C'est là qu'il vivait depuis trente ans, se nourrissant de racines et de fruits sau-> vages.

« Sire Jérôme, dit Huon, puisque vous connaissez ce pays, vous saurez sans doute où se trouve Babylone ; je suis fort en peine, car je ne sais de quel côté me diriger. — Soyez sans crainte, répondit Jérôme, je vous y conduirai moi-même ; j'y ai été maintes fois. Deux routes me sont familières : la première mène à Babylone en quinze jours, mais elle eàt fort périlleuse ; l'autre demande un an, mais elle est sûre et l'on y rencontre nombre de bonnes hôtelleries. — Par ma foi! s'éçria Huon, je ne suis point assez fou pour perdre une année à un voyage que je puis faire en quinze jours !

— Sire, vous aurez à traverser une forêt de plus

de quarante Ueues ; elle est sombre et redoutable,

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et le nain Obéron s*y tient souvent. Il n'est haut que de trois pieds, mais il est plus beau que le soleil en été. Il est roi de féerie et celui qui lui adresse la parole une fois demeure à jamais en son pouvoir. Vous n*aurez pas feiit douze lieues dans la forêt enchantée que vous le verrez surgir devant vous ; il vous parlera de telle façon que vous n'aurez de lui aucune défiance. Si vous ne lui répondez point, il se vengera : une tempête horrible fondra sur vous, le vent brisera de gros arbres, la pluie tombera en ruisseaux. Vous vous trouverez bientôt au bord d'une rivière assez large et profonde pour porter les plus grands navires et vous ne saurez comment faire pour la passer. Toutefois ce fleuve n'existe pas en réalité et si vous y entrer résolument, vous n'y mouillerez ni chausses, ni souliers. Mais refusez obstinément de prononcer la moindre parole : vous risqueriez de ne jamais sortir de la forêt d'Obéron, s'il lui prenait fantaisie de vous y retenir. — Par ma foi ! dit le jeune chevalier, je n'aurai gco^de de parler. »

Huon fit donner à Jérôme un de ses chevaux de rechange et les Français se mirent en route ; ils étaient quatorze maintenant. Un jour, comme ils cheminaient lentement dans la forêt enchantée, Huon arrêta soudain son cheval et se laissa glisser sur la mousse. « Je ne puis plus chevaucher, dit-il, j'ai si grand' faim que le cœur me faut. Reposons-nous ici dans cette clairière. » Tous mirent

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donc pied à terre ; ils enlevèrent le mors à leurs chevaux afin qu'ils pussent paître en liberté. Huon s'assit sur le sol, s'adossa au tronc d'un gros chêne et se prit à pleurer : « Quel pays ! dit-il en gémissant. Ni pain, ni blé!... Voilà bien trois jours que je n'ai rien mangé. — Vous ne savez pas jeûner! dit Jérôme : nourrissez-vous de racines et de baies. Depuis trente ans elles composent tous mes repas et je n'en suis point mort. — Sire, je n'y suis pas accoutumé et je n'y puis goûter. » Soudain, ils virent s'avancer sous les arbres un petit homme, beau comme le soleil d'été et magnifiquement vêtu de soie brodée d'or. En sa main il tenait un arc ; un cor d'ivoire tout incrusté d'or était suspendu à son cou. Le petit homme se mit à corner doucement, et nos Français de commencer à deinser et à chanter en chœur 1

« Que nous est-il arrivé? s'écrie Huon, je ne sens plus ni faim, ni fatigue ! — C'est le nain Obéron, murmure Jérôme. Pour Dieu ! ne prononcez pas une parole. — Vous qui passez par mon bois, dit Obéron, je vous sadue et je vous conjure par le Dieu de majesté, par le saint chrême et le sel du baptême, de me saluer à votre tour. » Pour toute réponse, les Français remettent le mors à leurs chevaux, sautent en selle et prennent la fuite. Plein de fureur, Obéron frappe du doigt son olifant (1),

(1) Cor d'ivoire.

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Us Tirent nn petit homme, beaa comme la aoleil i'étà (p. 48}.

et la tempâte annoncée par Jérôme surprend les voyageurs épouvantés. Ils continuent à fuir. Tout à coup ils se voient arrêtés par un Oeuve puissant. « C'est un enchantement, ne craignez rien, chevauchez toi^ours I » s'écrie Jérôme. En effet.

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à peine sont-ils entrés dans l'eau, que la rivière disparaît. Alors surgit devant eux une grande ville fortifiée ; murailles crénelées, tours, clochers, tout y est. « Par ma foi ! j'ai peur, murmure Huon entre ses dents. — Cette cité n'existé pats, répond Jérôme, chevauchez toujours I » Après avoir galopé encore l'espace de cinq lieues, les Français se croient en sûreté. « Dieu nous a protégés, dit Huon, ralentissant son allure, il nous a fait la grâce d'échapper à ce démon. »

A peine a*t-il prononcé ces mots, que le petit homme saute et gambade devant lui. « Dieu I fait le chevalier, le voici I — Vassal, dit Obéron, je ne suis point un démon, mais un homme. Encore une fois je te conjure, par le Dieu de gloire, de me ré* pondre. — Fuyons ! » crie Jérôme. Mais le petit nain porte son cor à ses lèvres et en tire un son argentin que prolonge l'écho des bois. Aussitôt, sous l'empire d'tme puissance invincible, les chevaliers français s'arrêtent et se mettent à danser et à chanter. « Ces hommes sont fous s'ils pensent m'é* chapper, dit Obéron, je leur ferai chèrement payer leur manque de courtoisie, » et de son arc il frappe trois coups sur son cor d'ivoire, en s'écriant : « A moi I mes hommes. » A peine ces paroles sont-elles sorties de sa bouche, que l'on voit accourir de tous côtés des hommes armés ; il y en a bien quatre cents, montés sur de superbes chevaux.

« Noble sire» disent^ils, nous voici» que nous

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voulez-vous ? — Vous allez rapprendre, mais je suis triste d'en être réduit à vous demander un tel service... Que faire, puisque ces misérables refusent absolument de m'obéir ?... Voici ce que je requiers de vous, seigneurs : quatorze chevaliers traversent ma forêt; je les ai salués au nom du Christ, mais ils ne daignent point me répondre ; poursuivez-les et les tuez ! — Ayez pitié d'eux, sire, implorent les chevaliers fées. — Je ne le puis, car pas un ne m'a adressé la parole. — Sire Obéron, dit Gloriant, l'un des chevaliers fées, essayez encore une fois de leur parler ; s'ils ne répondent point, nous les tuerons. — Je le ferai pourl'amoui de vous, » répond Obéron.

Cependant, durant ce colloque, nos Français ont pris de l'avance ; ils cheminent aussi rapidement que le permet le mauvais sentier. « Sire Jérôme, s'écrie soudain Huon, je regrette d'avoir suivi votre conseil. Ce nain a le plus noble visage que j'aie jamais contemplé, j'aimerais à causer avec lui. D'ailleurs fût-il Béelzébuth lui-même, qu'on devrait lui répondre lorsqu'il parle au nom de Dieu... Ce petit homme est-il vraiment aussi dangereux que vous le dites ? Sachez que je lui parlerai s'il revient; j'espère que vous ne le prendrez point en mauvaise, part. »

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