CHAPITRE IX
La bette Esctarmonde.
BiGNEURS,nous alloiis reprendre Iliistoire de Huon, le vaillant chevalier...
Resté seul sur le rivage, il se recommande à Dieu et se dirige vers Babylone où l'émir Gaudisse tient sa cour.
Le bachelier arrive au premier pont : « Laissemoi passer, crie-t-il au portier. — Volontiers, fait celui-ci, mais dis-moi d'abord dans quel pays tu naquis. Si tu es Français, tu perdras la main droite ; seuls les Sarrasins entrent ici comme ils veulent. »
Alors Huon fit grande folie. Il oublia que, grâce à l'anneau de l'Orgueilleux, il eût aisément pu franchir le pont, malgré la mauvaise volonté du portier, et il lui mentit : « Je suis Sarrasin, dit-il... »
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Or ces mots furent entendus d'Obéron, qui en éprouva un vif déplaisir. A peine le bachelier les eut-il prononcés qu'il se rappela la recommandation de son ami et, tout triste, il fit le serment de ne plus dire désormais que la vérité.
Arrivé au deuxième pont : «t Fils de sorcière, cria-t-il à très haute voix, ouvrez-moi vite la porte et abaissez votre pont, ou, par le Dieu qui se laissa mettre en croix, vous vous en repentirez. — Comment as-tu passé le premier pont ? » demanda le portier, surpris. Alors Huon prit Fanneau de l'Orgueilleux et le tint à bras tendu pour le faire voir au portier. Aussitôt le pont s'abaissa et la porte s'ouvrit. Le bachelier continua tristement sa route : « Hélas ! se disait-il, jamais je ne re verrai ma mère ni mon frère; Obéron m'abandonnera à mon sort, puisque j'ai menti. Et pourtant ce petit mensonge vaut-il qu'il y prenne garde ? »
Grâce à son anneau il passa sans encombre le troisième et le quatrième pont ; il se trouva alors dans le jardin qui entourait le palais de l'émir, mais il était triste et tourmenté. « Dieu f se disaitil, si à cause de mon mensonge Obéron me refusait son aide, que deviendrais-je ? Obéron, Obéron, me délaisserez-vous ou me secourrez- vous ? Par ma foi ! je veux le savoir. » Alors, saisissant son cor d'ivoire, il en sonna de toutes ses forces. Du fond d'une forêt où il voyageait, Obéron l'entendît : « Voilà, dit-il, un lâche et un menteur qui corne.
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Qu'il continue jusqu'à en mourir, s'il le veut ; je ne bougerai point. . . » A bout de souffle, Huon cessa de sonner ; il avait compris que le roi de féerie ne viendrait pas. Mais le cor gardait encore le pouvoir de faire danser et chanter ceux qui l'écoutaient. L'émir était à table avec ses barons; soudain toute la compagnie ou!t le son clair et prolongé d'un cor de chasse. Sur-^le-champ ceux qui servaient les mets -et les vins se mirent à danser, tandis que l'émir et ses barons chantaient à gorge déployée. Gaudisse aperçut par la fenêtre le sonneur de cor : « Barons, fit-il, celui qui corne là dehors est un enchanteur ; vous voye2 qu'il nous a tous ensorcelés, allez lui couper la tête. »
Cependant Huon se désolait. Mds il songea tout à coup que si Obéron le délaissait. Dieu et la sainte Vierge ne l'abandonneraient point, et il reprît courage. « Par celui qui a fait le monde, dit-il, j'entrerai dans ce palais et, quoi qu'il arrive, je m'acquitterai de mon message. » Le heaume en tête et l'épée au poing, Huon se précipite dans la salle où Gaudisse vient de donner l'ordre de le décapiter, mais personne ne reconnaît en lui le joueur de cor. Il passe sans s'incliner devant l'image de Mahomet.
« Cest un messager d'outre-mer, » murmurent les païens. Huon se souvient que Charlemagne lui a commandé de tuer le premier Sarrasin qu'il verrait à la cour de Babylonie. Il se jette sur le baron
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qui est assis en face de Témir et, d'un seul coup d*épée, il lui tranche la tète si violemment qu'il la fait voler sur la table et que le sang rejaillit sur Gaudisse. « Seigneurs, s'écrie Témir furieux, prenez-moi ce traître; s'il nous échappe, nous sommes déshonorés. »
De tous côtés les Sarrasins assaillent Huon; alors il prend l'amneau qu'il porte au bras et le jette sur la table en s'écriant : « Sire émir, voyez ce signe et ne me faites aucun mal. — Bco'ons, commande l'émir épouvanté, laissez cet homme I Celui qui lui fera la moindre blessure sera pendu. » A regret, les Sarrasins obéissent. Huon promène ses regards autour de lui : il voit la fille de Gaudisse, la belle Esclcuinonde, assise au haut bout de la table, et^ s'approchant d'elle, il lui donne trois baisers. La damoiselle en a grande joie, car elle pense que c'est pour sa beauté que ce chevalier jeune et noble l'a baisée : son cœur s'enflamme pour Huon.
Un silence de stupeur pèse sur tous les barons. « Sire émir, dit Huon, écoutez-moi, et vous aussi, barons sarrasins. Je naquis en douce France, pays des cœurs vaillants et fiers, je suis l'homme lige (1) de Charlemagne et c'est par la volonté du puissant empereur que je suis ici. Il vous mande qu'il est fort courroucé contre vous, car dans tout l'Orient comme dans l'Occident il n'est aucun prince qui ne
(1) Le yatsal.
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Huon Ml AMailli de toutea parts (p. 90).
lui rende hommage, hormis vous, sire. Il vous ordonne de recevoir le baptême, pour votre punition, et de lui envoyer en guise de tribut mille éperviers mués, mille ours, mille lévriers bien dressés, mille hommes d'armes, mille bacheliers et mille captives jeunes et belles. De plus vous me donnerez, pour que je les lui porte, votre belle barbe blanche et quatre de vos grosses dents màchelières. —Ton seigneur est fou, s'écrie Gaudisse, je n'en fais pas plus de cas que d'un ail pelé ! Il m'a déjà dépêché quinze messagers : il n'en a pas revu un seul ; je les ai fait écorcher et saler, et tu subiras le même sort... Il est vrai que ton anneau te protège. Mais puisque tu es Français, quel dfable t'a remis cet anneau ? — Sire, avec l'aide de Dieu je vous dirai la vérité ; j'ai tué votre suzerain et je lui ai enlevé son anneau. »
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A ces motSi les Sarrasins fondent sur Huon.
Le bachelier se défend vaillamment, il blesse ou tue un grand nombre de païens, mais à la fin son épée lui échappe, les Sarrasins le lient; ils lui enlèvent son olifant, son blanc haubert et son hemap, puis ils le traînent devant l'émir. Leur prisonnier a si fière mine que les Sarrasins murmurent : « Voyez quel noble bachelier I Certes il y a de belles gens dans le royaume de France! »
On allait pendre Huon lorsqu'un vieux conseiller de Gaudisse s'écria : « Sire émir, c'est aujourd'hui la fête de l'été, vous ne devez exterminer personne en ce jour de joie, ce serait contraire à nos lois. Jetez donc ce bachelier dans un cachot et qu'on Fy garde durant une année. L'an prochain, à pareil jour, vous le délivrerez et vous le mettrez aux prises, en champ clos, avec votre champion. S'il est vainqueur dans la joute, vous le laisserez aller; vaincu, vous le ferez pendre. — Si c'est là l'usage de mes ancêtres, répondit l'émir, je n'y veux point manquer. — C'est l'ancienne coutume, sire, » affirmèrent les barons.
Huon fut donc jeté en prison. Or Esclarmonde sentait toujours sur sa joue les trois baisers du chevalier français. Elle ne put dormir cette nuit-là à cause de l'amour qui lui poignaît le cœur. Elle se leva, descendit à la prison, trouva le geôlier qui dormait appuyé à un pilier, lui prit ses clefs et ouvrit la porte du cachot. « Dieu I s'écrie le captif,
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• N'ayei crainte, je sala Eadarmonde. •
que me veut-on? — N'ayer crainte, Huon, beau frère, je suis Esclarmonde que vous avez embrassée hier. Vos baisers m'ont rempli le cœur d'amour; si vous voulez m'épouser, je vous délivrerai. — Dame, vous êtes Sarrasine, je ne puis vous aimer. Si vous avez reçu de moi trois baisers, c'est
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que je Tavais promis à Charlemagne. — Ami, ne changerez-vous point de sentiment? — Non, certes. — Par ma foi ! vous le payerez cher. » Alors Esclarmonde éveille le geôlier et lui ordonne de laisser jeûner son prisonnier pendant trois jours.
Au quatrième jour Esclarmonde revient : « Vassal, dit-elle à Huon, avez- vous réfléchi? Promettez-moi de m'épouser et de m'emmener en votre terre, et tout mon temps se passera désormais à chercher votre délivrance. — Dame, j'accomplirai toute votre volonté. — Ami, vous en serez récompensé, car, pour Famour de vous, je me ferai chrétienne; au reste il y a longtemps que j'y songe : les cruautés de mon père m'ont fait détester Mahomet. » Esclarmonde commande que l'on serve un bon repas au prisonnier, puis elle envoie le geôlier dire à l'émir que Huon vient de mourir de faim et de chagrin. « Puisqu'il est mort, dit Gaudisse, n'en parlons plus, et que Mahomet ait pitié de son âme ! » Dans son cachot, Huon est nourri comme un prince et Esclarmonde le visite souvent.