LE GÉANT
Un matin, ils aperçurent nne trfea grande nef (p. SS).
votre fille et elle lui enseignera à bien parler français. — Volontiers, mon neveu. Tu seras désormais mon chambellan; je te confie la clef de ma grande prison, afin que tu y fasses enfermer ces Français que tu n'aimes guère, sans doute. Toutefois prends garde de les laisser mourir de faim. C'est ce qu'il advint l'an dernier à un messager de Charlemagne. »
A ces mots, JérAme entra dans une telle fureur qae tout le sang lui monta au visage. Il saisit un bâton qu'il vit ô ses pieds et il allait en frapper l'émir, . lorsqu'il comprit que ce serait folie ; il se domina et, tournant son bâton levé contre ses compagnons, il donna un coup à chacun d'eux, puis il les mena droit à la prison. Esclarmonde l'y suivit. « Tyacre, dit-elle, puisque nous sommai cousins, nous devons être amis. Je voudrais m'assurer de votre loyauté et alors je vous confierai*
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un secret, — Dame, je ne vous trahirai point; parlez 1 — Sire, vous trouverez en ce cachot un prisonnier français. J'ai fait croire à mon père qu'il était mort, mais je vous déclare qu'il se porte à merveille et que l'émir lui-même n'est pas mieux nourri que Huon. » Cette nouvelle remplit de joie le cœur de Jérôme, mais il se défiait d'Esclarmonde et ne lui répondit pas.
Frappant toujours de son bâton les Français, Jérôme les pousse devant lui dans la prison et les enferme dans le cachot de Huon. « Dieu ! s'écrie le bachelier, quels diables sont entrés ici ? » Ses compagnons entendent bien que quelqu'un parle, mais l'obscurité est si profonde qu'ils ne voient personne. Huon se dirige vers eux en tâtonnant : « Seigneurs, leur demande-t-il, de quel pays êtesvous? — Sire, nous naquîmes en douce France. — Pour Dieu ! dites-moi en quelle terre. — A Bordeaux, sire; nous sommes les hommes liges d'un jeune duc qui avait nom Huon; l'émir l'a fait mettre en prison et il y est mort. Nous étions venus à Babylone pour obtenir des nouvelles de lui, mais l'un des nôtres nous a trahis. — Compagnons, s'écrie Huon plein de joie, venez m'embrasser ; je suis Huon à qui vous avez témoigné tant d'amour. »
A l'ouïe de ces paroles, les Français mènent grande joie. « Sire, font-ils, êtes-vous en bonne santé? — Oui, grâce à Dieu. La fille de l'émrir s'est éprise de moi et elle me comble de bienfaits. Elle
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va venir bientôt me visiter; nous la prierons de nous donner de la lumière. — Sire, demandent-ils effrayés, avez-vous gardé la sainte foi chrétienne ?
— Amis, répond Huon, doutez-vous de moi?...
Mais où est Jérôme? — Ah ! sire, c'est lui qui nous a fait emprisonner. Parce qu'il sait parler le sarrasinois, il a renié la chrétienté et fait croire à Gaudisse qu'il est son neveu ; on l'appelle Tyacre dans le palais. — La bonne ruse ! s'écrie Huon, et il jette un rire sonore. Ne comprenez-vous donc pas qu'il a fait tout cela pour nous délivrer? »
Bientôt Jérôme entre dans le cachot, suivi d'Esclarmonde qui apporte une lampe. Dès que Huon aperçoit le vieillard, il se jette à son cou et le baise tendrement. « Huon, dit Esclarmonde, ces hommes sont-ils vos compagnons dont vous m'avez parlé ?
— Dame, oui; en vérité ce sont mes gens et vous pouvez vous fier hardiment à chacun d'eux... Barons, vous devez respect et amitié à cette dame, car c'est grAce à elle que je ne manque de rien. »>
Cependant la nouvelle de la mort de l'Orgueilleux était parvenue aux oreilles de son frère Agrapart. Il fit armer dix mille de ses gens et s'en vint àBabylone demander justice à l'émir. Laissant ses barons et ses hommes d'armes sous les murs de Babylone, il pénétra seul et à pied dans la ville. Il passa sans difficulté les quatre ponts, car à sa vue les portiers s'évanouirent de peur. C'était un géant haut de dix-sept pieds; ses yeux rouges flam-
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boyaient comme des charbons ardents ; il y avait entf e ses sourcils la largeur d'une coudée. Son haubert avait quatorze pieds de long : trois hommes de taille ordinsdre s'y fussent trouvés à Taise.
Agrapart entre droit au palais : nul ne l'ose arrêter. Il trouve l'émir à table avec ses barons et Jérôme. Les pas du géant font trembler le chàteaui sur les tables le vin se répand, chacun demeure muet de terreur. « Mahomet confonde Gaudisse, le félon traître I rugit Agrapart d'une voix de ton* nerre. -^ Vous avez tort, Agrapart, de me parler ainsi devant toute ma cour, répond Gaudisse, mais apprenez-moi ce que vous me voulez. — • Sire, voici : je sais que le meurtrier de mon frère l'Orgueilleux est venu en votre cité; vous eussiez dû le faire pendre^ vous vous êtes contenté de le mettre en prison. Traître I Brigand I Le vez-vous I Vous n'avez pas le droit de rester assis à la première place ; pensez-vous que je vous laisse votre rang d'émir 7 » Et le géant secoue le malheureux Gaudisse jusqu'à lui faire tomber son bonnet de la tète. « Puisque vous avez laissé vivre le meurtrier, continue Agrapart, vous vous êtes rendu complice de son crime ; et moi, qui suis héritier de toutes les terres de mon frère et votre nouveau suzerain, je vais vous livrer à la mort. Toutefois je veux que tout se passe selon la justice : faites armer vos hommes, armez*vous vous-même et nous combattrons, vous et moi, en champ clos, à la vue de nos deux armées;