LE GÊXNT
ou choisissez un champion qui joute à votre place» -^Volontiers, dit Gaudisse... Barons, lequel d*entre vous est assez hardi pour lutter contre ce géant? Je lui donnerai pour femme ma fille Esclarmonde et il régnera sur la moitié de mon royaume. «>
A cet appel, nul ne répond; tous redoutent trop le terrible Agrapart pour se mesurer avec lui. Le silence se prolonge, Témir se met à pleurer. Alors Esclarmonde s'avance : « Mon père, dit-elle, si je ne craignais de vous déplaire, je vous dirais toute ma pensée. — « Parlez sans crainte, ma fille. •— Sire, par Mahomet I je vous ai menti; le mes*sager de Charlemagne n'est point mort, il est encore prisonnier dans votre cachot souterrain. Voulezvous que j'aille le quérir? Promettez^lui sa liberté, pourvu qu'il consente à lutter contre ce géant; il le fera peut-être. —-Qu'on l'amène ici I s'écrie l'émir. S'il entreprend ce combat et s'il en sort victorieux, je lui accorderai mon pardon et mon amitié. »
On tire donc Huon de sa prison et on le conduit devant l'émir. A la lumière du jour, le jeune captif parait gros et gras, mais il est pAle et ses chairs sont molles et flasques. « Vassal, dit l'émir, vous voyez le géant qui sort de cette salle ? Il m'a défié à une joute, mais aucun de mes barons n'est asses hardi pour relever le défi et lui offrir son gage. Si vous voulez me servir de champion et si vous pouvez me délivrer de ce guerrier, je vous laisserai rentrer dans votre pays, à moins que vous ne
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préfériez épouser ma fille et régner sur la moitié de mes terres. En outre, je délivrerai tous les Français que j'ai dans mes prisons. Je ferai charger un cheval du meilleur or que je puisse trouver, je l'enverrai à l'empereur Charlemagne et je m'engagerai à lui payer tous les ans le même tribut. Je lui promettrai de le secourir sur terre et sur mer, avec cent mille hommes armés, s'il me fait jamais mander qu'il est en guerre et qu'il a besoin de moi. — Sire, je consens à combattre ce géant, à condition que vous me fassiez rendre mon hanap, mon blanc haubert et mon cor d'ivoire. — Vous les aurez sur l'heure, » dit l'émir.
On les apporte et Huon est fort joyeux de les revoir. Il confie son hanap et son cor d'ivoire à Jérôme, mais il prend le haubert et se retire à l'écart pour l'endosser. Il confesse ses péchés à Dieu et bat sa coulpe, car il redoute la colère d'Obéron, qu'il a maudit souvent dans son cachot. « Dieu ! se dit-il, pourrai-je entrer dans ce haubert fée? Obéron, je suis mort si vous ne me secourez. » Il endosse sans peine le haubert : « Dieu soit loué ! s'écrie-t-il, je vois que je suis réconcilié avec le noble roi de féerie ; il est généreux de m'avoir pardonné. »
L'émir donne à Huon sa meilleure épée et son destrier Baucent (1), le plus beau cheval du pays,
(1) Les chevaux portaient souvent un nom de couleur : Baucent signifie pie.
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Haon iperonne Bancent et sort de la ville.
merveilleusement harnaché : son chanfrein (1) seul valait cent marcs d'or fin ; quand Huon met Baucent au galop, trente clochettes d'or font une musique plus douce que harpe et que viole. Le bachelier sort de la ville, tandis que Gaudisse et ses barons montent sur les murailles pour contempler la joute. Huon éperonne Baucent, le force à
(1} Annnre qui protégeait la tète du chaval de ga«m.
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tourner dix fois autour d'un pré et lui fait fairo mille tours de force. « Quel bel homme ! s'écrie l'émir. Qu'il a fière mine ! Certes, c'eût été dommage de le mettre à mort. » Mille Sarrasins en armes gardent la lice, afin de rendre toute trahison impossible. Le géant y attend déjà son adversaire ; Huon va le rejoindre et, arrivant au galop devant Agrapart, il le défie : « Vassal, répond le géant, d'où es<-tu ? Es-tu l'homme lige de Vémir Gaudisse ? — Non, s'écrie Huon, que Dieu le confonde ! Je suis Français, mais c'est moi qui ai tué ton frère l'Orgueilleux en combat singulier. — Par Mahomet 1 j 'en ai regret, car tu es d'une vaillante nation. Renie ton Dieu pour embrasser ma foi, viens avec moi en Orient, et je te donnerai pour domaine la marche d'Occident et pour femme ma sœur, qui est plus grande que moi, noire comme l'encre, et qui a des dents longues d'un pied. — Donne-la à tous les diables, s'écrie Huon, je ne suis point venu ici pour prendre femme. En garde! je te défie, au nom du Dieu tout-puissant. **- Et moi, je te défie, au nom de Mahomet mon seigneur. »
Les combattants s'éloignent pour prendre du champ, puis se précipitent l'un sur l'autre au grand galop de leurs chevaux. Le choc des lances sur les boucliers est si violent que les chevaliers tombent tous deux à terre. Ils se relèvent et tirent leur épéa. Huon frappe Agrapart à la tète, tra-
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verse son heaume dont Tacier ne valait rien et lui tranche l'oreille droite. « Par Mahomet ! ce coup est bien asséné ! s'écrie le géant. Si tu me frappes encore, tu me tueras ; j'aime mieux payer une forte somme et m'avouer vaincu. Je me rends à toi, ne me fais plus de mal. » Quand Jérôme voit que Huon est vainqueur, il s'approche de l'émir et lui dit : « Sire, l'autre jour, lorsque je suis arrivé en votre palais, je vous ai fait croire que j'étais votre neveu. C5e n'était pas vrai. Je suis Français et l'homme lige de Huon ; je ne savais comment parvenir jusqu'à lui ; voilà pourquoi j'ai usé d'une ruse. Tous les Français qui m'accompagnaient sont aussi ses vassaux. — On dit avec raison, répond Gaudisse, que nul ne se peut garder des Français. » A cet instant, survient Huon qui amène son prisonnier : « Sire émir, dit-il, je vous donne ce Sarrasin^ faites-en ce que vous jugerez bon. » Agrapart se jette aux pieds de Gaudisse et lui rend hommage ; dorénavant, il sera le vassal de l'émir et lui livrera tous les ans un riche tribut.