‹ Les aventures de Huon de Bordeaux [microform]Chapitre 18 sur 27 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le naufrage.

u festin qu'il donna pour célébrer la victoire de Huoo, l'émir le fit asseoir à ses eûtes et lui témoigna le plus grand respect et la plus vive reconnaissance. « Huon, lui dit-il à la fin du repas, veux-tu t'en aller en France, ou demeurer avec moi ? — Laissons cela pour le moment, sire... Jérôme, apportez-moi mon hanap... Vous voyez cette coupe, sire. N'est-elle point vide? — Oui, certes. » Alors Huon fit sur la coupe le signe de la croix et aussitôt elle se trouva pleine jusqu'au bord. II la tendit à l'émir : « Buvez, sire, » dit-il. Mais à peine celui-ci l'eut-il prise, qu'elle était vide de nouveau. « C'est un enchantement I s'écria Gaudisae. — Non, sire, mais nul ne peut

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boire à cette coupe, s'il n'est pur de tout péché mortel. Sire émir, vous mi'avez témoigné de la bonté, et je prends votre âme en pitié. Croyez en Dieu ! Laissez là Mahomet, qui ne sait ni ne peut rien ! Sinon, vous verrez entrer soudstin dans votre cité des hommes armés, en telle foule qu'ils la rempliront toute et la prendront. — Ecoutez ce démon, s'écria l'émir. Je l'ai tenu un an dans ma prison, et à peine sorti il se vante de me faire tuer ! Par Mahomet ! je voudrais bien les voir, tous ces guerriers qui le vont secourir ! — Vous ne voulez point réfléchir encore à votre réponse, sire ? — Non, répliqua l'émir. — Par ma foi ! vous vous en repentirez ! »

Huon prit son cor dlvoire ; il en sonna longuement et tous les convives de l'émir se mirent à danser et à chanter. Dans la forêt lointaine où il errait, Obéron entendit le son du cor. « Dieu ! s'écria-t-il, voilà mon ami qui corne. Je lui ai fait endurer de grandes peines, parce qu'il avait menti ; je lui pardonne aujourd'hui, car c'est un homme noble et vaillant, bien qu'il ait le cœur un peu trop léger... Je me souhaite, avec cent mille hommes armés, où le cor vient de sonner ! »

A l'instant, le petit roi de féerie se trouve à Babylone avec sa nombreuse armée et il marche sur le palais. Laissant ses hommes à la porte, il pénètre seul dans la grande salle. A sa vue, Huon court se jeter à son cou : « Soyez le bienvenu,

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•ire, s'écrie-t-ily je vous rends grâces d'être ac* couru à mou aide. » Obéron lie de chaînes magi-^ ques Témir et ses barons, et les livre à Huon pour qu'il en fasse ce qu'il lui plaira. Pendant ce temps, ses sergents criaient dans toute la ville un ban (1) qui promettait la liberté à ceux qui se feraient chrétiens, et menaçait de mort les autres. Plus de deux mille Sarrasins reçurent le baptême, mais un grand nombre furent tués ou faits prisonniers, « Sire, demande Huon à l'émir, avez-vous réfléchi ? Croyez en Dieu ; sinon, préparez- vous à mou«» rir. — J'aime mieux me leûsser tuer, répond l'émir, que de renier Mahomet. — Pourquoi tarder, Huon? s'écrie Obéron; prends la tête de ce mé« créant et tu pourras t'acquitter envers Charlemagne. » D'un coup, Huon abat la tête de 6audisse, puis on lui coupe la barbe et on lui arrache quatre grosses dents màchelières. « Garde bien ces dépouilles, dit Obéron, ta vie en dépend. — S'il vous agrée, sire, mettez-les vous-même en lieu sûr, afin que je ne les puisse perdre. — Je les souhaite, dit Obéron, dans le flanc de Jérôme. Je veux qu'elles soient cachées au-»dessus de sa hanche, mais de façon à ne lui faire aucun mal. » Et par magie, il en fut ainsi.

Après ces événements, Obéron voulut retourner à Monmur. « Huon, dit^l, beau doux ami, il vous

(1) Une proclamation.

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faut rentrer en France ; vous emmènerez Esclar* monde votre fiancée, mais souvenez-vous qu'aucun protecteur ne raccompagne. Je vous enjoins donc de la traiter avec le plus grand respect et de ne point lui donner de baiser jusqu'à ce que vous soyez arrivés à Rome et que Fapostole vous ait mariés. Si vous me désobéissez, de terribles malheurs fondront sur vous. — Je m'en garderai bien, sire I » répondit Huon.

Alors les deux amis prirent congé l'un de l'autre et Huon fit appareiller une nef sur laquelle il s'embarqua avec ses compagnons et Esclarmonde.

Mais auparavant, il avait marié la belle Sibylle à l'un des plus grands seigneurs de Babylonie et les avait établis suzerains de ce pays, qui désormais fut chrétien. Huon et ses compagnons prirent la mer. Pour commencer tout alla bien, les flots étaient calmes, les vivres abondants, les passagers joyeux. « Certes, Dieu m'a fait prospérer, se dit Huon; je possède un hanap qui vaut une riche cité et un haubert qui me donne toujours la victoire; mon cor d'ivoire me procure autant d'hommes d'armes que j 'en veux et j 'aurai pour femme la belle Esclarmonde, fille de l'émir de Babylonie, qui m'aime tant, que pour moi elle a renié sa foi païenne et ha! son père. » Gonflé d'orgueil, Huon oublia sa promesse à Obéron.

Malgré la résistance d'Ësclarmonde, il s'amusa à l'embrMser et à la lutiner. En vain , Jérôme lui

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fit des remontrances; en vain, la jeune fille ellemême se désola.

Mais, de son château de Monmur, Obéron avait vu ce qui se passait sur la nef de Huon et, soudain, un effroyable coup de vent^coucha le navire sur le flanc. La tempête augmenta d'heure en heure, les vagues s'enflèrent. « Seigneurs, dit Jérôme à ses compagnons, plaçons des vivres dans la petite nacelle et réfugions-nous-y ; si le navire coule, nous pourrons peut-être encore nous sauver. » Ainsi fut fait ; seul, Huon refusa d'obéir à Jérôme, et Esclarmonde ne voulut point l'abandonner. Tout à coup, la nef donna sur un écueil et se brisa ; la petite nacelle surnagea et emporta les barons français à la dérive, à plus de cent lieues de là. Huon et Esclarmonde se cramponnèrent à une planche ; après avoir été longtemps battus des vagues, ils furent jetés sur une île déserte.

Des marins sarrasins abordèrent dans l'île pour y chercher de l'eau douce. Ils reconnurent Esclarmonde et l'emmenèrent, pour la livrer à son oncle Yvorin; quant à Huon, ils le laissèrent seul, tout nu, les poings liés et les yeux bandés. A peine les marins s'étaient-ils rembarques, que la tempête recommença et leur navire, au lieu d'aborder à Monbranc, la cité d'Yvorin, échoua sur la côte d'Aufalerne. Le roi Galafre, seigneur d'Aufalerne, descendit au port. « Quels trésors

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lA petite nacelle surnagea (p. 100).

avez-vous dans votre aef ? demanda-t-il aux marins. — Sire, de ta soie et de l'hermine ; nous vous en donnerons volontiers. — Quelle est cette dame que je vois pleurer à bord ? — C'est une esclave, sire, que nous achetâmes outre-mer. — Ils mentent, sire, s'écria la dame. Ayez pitié de moi ! Je suis la fille de l'émir Gaudisse ; mon père a été tué par un Français. Ces hommes veulent me conduire à Monbranc, & mon oncle Yvorin, qui me hait et me fera mourir, je le sais. » Plein de pitié pour la dame si belle, Galafre fit tuer les marins, sauf un seul qui s'échappa, et il délivra ainsi Esclarmonde qu'il garda près de lui dans le dessein de l'épouser plus tard. Le marin sauvé se h&ta d'aller à Monbranc, ville qui n'était point éloignée d'Aufaleme. Il raconta à Yvorin tout ce qui s'était passé.

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Uémîr de Monbranc jura de venger son frère et de faire périr sa nièce renégate. Il envoya des messagers à Galafre, qui était son homme lige, pour le sommer de lui rendre Esclarmonde, mais Galafre s'y refusa.

Cependant, Huon pleurait et se désolait dans son lie déserte. Obéron Tentendit à Monmur et les larmes ruisselèrent de ses beaux yeux.

« Qu'avez-vous, gentil sire? demandèrent ses hommes. — Il me souvient de Huon, seigneurs, de mon ami à qui j'ai donné toute mon afiFection. Il m'a désobéi de nouveau et j'ai dû l'en punir. Il a perdu mon cor d'ivoire, mon haubert et mon hanap. Maintenant, les poings liés et les yeux bandés, il se trouve sur une tle de la mer. Dieu le confonde, puisqu'il a manqué à sa promesse I — Sire Obéron, dit Gloriant, Dieu ne pardonna-t-il point à notre père Adam lorsque celui-ci lui désobéit? Et vous ne pourriez pardonner à HuonI — Sire, dit à son tour Malebron, en se jetant aux pieds d'Obéron, délivrez Huon, je vous en prie.

— Non, dit Obéron. — Sire, reprit Malebron, permettez-moi d'aller à son secours. — Je te le permets, répondit Obéron, mais à une condition, c'est que tu me rapportes mon hanap, mon haubert et mon cor d'ivoire, et que tu restes lutin de mer plusieurs années au delà du terme que je t'avais fixé. — Sire Obéron, où trouverai-je Huon?

— Dans rtle de Moïse, où il gft captif et dolent.

Malabron trouve Huon, les yeux bandés (p. '

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— Sîre, je vous recommande à Dieu. Si je ne réussis point à sauver Huon, vous ne me rêver* rez jamais. »

Malebron arrive bientôt à Ttle de Moïse, où il trouve Huon, les poings liés et les yeux bandés, qui se désole et maudit Obéron, cause de ses nouveaux malheurs. Le lutin le salue courtoisement. c< Dieu 1 s'écrie Huon, qui me parle ? — C'est un homme qui t'aime autant que la mère son enfant. Je suis Malebron, le lutin de mer, qui te fit passer naguère la mer Rouge, quand tu te rendais à Babylone. — Au nom de Dieu ! frère, débande-moi les yeux et délie-moi les mains. » Le lutin délivre Huon et lui apprend à quel prix il a pu lui venir en aide. « Maudit soit Obéron ! s'écrie Huon. — Prends garde, dit Malebron, le petit roi t'entend.

— Peu me chaut ! répond Huon. Il m'a fcdt trop de mal pour que je me soucie de lui. Mais toi, frère, vas-tu xne laisser ici, ou m'emporteras-tu ? — Je te déposerai de l'autre côté de la mer, mais je ne puis rien de plus, je ne puis même te donner des vêtements. » Le lutin se jette à l'eau, Huon s'assoit sur sa croupe, les jambes croisées, aussi nu qu'au jour de sa naissance, et ils traversent ainsi la mer. Malebron abandonne son fardeau sur le rivage. « Huon, dit-il, que Dieu soit avec toi ! Il faut que je te quitte pour me mettre à la recherche du haubert, du hanap et du cor (}ue tu as perdus, n

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