‹ Les aventures de Huon de Bordeaux [microform]Chapitre 20 sur 27 · LES ÉCHECS · texte numérisé non relu

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Haon voit lous un erbre ua vieux mËneatrel (p. 104).

une nappe et mis dessus quatre pains de fine farine blutée et une bouteille de vin. Quand le ménestrel aperçoit Huon tout nu, il a peur et s'écrie : « Homme sauvage, ne me fais pas de mal ! — Par ma foi ! répond Huon, je suis sauvage, en effet; toutefois, je ne vous toucherai point, mais

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je vous prie de me donner de votre pain* — J'ai pitié de toi, dit le jongleur (1) ; va chercher dans ma malle une chemise, des braies, un pelisson d'hermine, un manteau d'écarlate, et couvre-t'en ; puis viens t'asseoir à mes côtés, bois et mange, et tiens compagnie à l'homme le plus affligé qui se puisse voir. — Vous ne sauriez l'être plus que moi, vieillard, et pourtant je m'estimerai heureux lorsque j'aurai mangé à ma faim. Dieu vous rende le bien que vous me faites I »

Revêtu des habits de son nouvel ami, Huon s'assoit auprès de lui sur l'herbe fleurie. Le jongleur le regarde manger. « Ami, lui dit-il, de quel pays es-tu? — Mentirai-je ou dirai-je la vérité? se demande Huon... Obéron, puisque tu m'as abandonné, je mentirai, car c'est plus prudent... Sire, dit-il alors en se tournant vers le jongleur, m'avezvous parlé? Je m'étais oublié. — Je te demandais, ami, en quel pays tu es né. — Sire, je suis d'Afrique ; je m'étais embarqué avec des marchands^ mais une grande tempête a coulé notre navire; mes compagnons se sont noyés, moi seul je me suis sauvé avec l'aide de Mahomet. Et vous, sire, qui êtes-vous et d'où vous vient votre affliction î — Frère, on m'appelle Instrument et les païens ne connaissent pas de meilleur jongleur que moi : je

(1) Les jongleurs parcouraient le pays, récitant ou chantant des poèmes ou des contes en s'accompagnant d'instruments, et souTent f xëcutant iiii99i de» tour* d'admte.

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sais harper, Tieller, timbrer (1) et danser. J'avais un seigneur qui était très bon pour moi : c'était Gaudisse, le courtois émir dont tu as sans doute entendu parler ; il fut tué il y a quelques jours par un jeune Français nommé Huon. Que Mahomet le confonde ! » A ces mots, Huon baisse la tète. « Comment t'appelles-tu ? continue le jongleur. — Sire, j'ai nom Garinet. — Eh bien I Geurinet, prends courage ; te voilà bien vêtu, tu es jeune et beau, tu peux encore être heureux; mais moi, je suis vieux et j'ai perdu mon bon maître. Je me rends à Monbranc, chez Yvorin son frère ; si tu voulais rester avec moi et porter mon bagage qui n'est point lourd, je partagerais avec toi mon gain. Tu ne resterais pas longtemps pauvre, car — je te le dis sans mentir — il n'est bourg ni cité où l'on ne me donne telle quantité de riches manteaux que tu aurais peine à les emporter. Veux-tu me servir ? — Volontiers, par ma foi 1 » répond Huon. Il prend la petite malle du jongleur et la charge sur soa dos, ainsi que la harpe et la vielle, et tous deux s'acheminent vers Monbranc.

Mais bientôt Huon se met à pleurer, a Je n'ai plus, se dit-il, mon blanc haubert, mon cor d'ivoire, ni mon hanap doré. J'ai perdu Esclarmonde mon amie, mes treize compagnons et toutes les riches* ses que j'avais emportées de Babylone, et me voici

(1) Jouer d'une sorte de tambour de basque,

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au service d'un pauvre ménestrel I — Garinet, frère, lui dit le vieux jongleur, pourquoi te désoles-tu? Si tu es pauvre aujourd'hui, demain tu seras riche. Crois-moi, laisse là tes lamentations. — A votre gré, maître, » répond Huon. Ils arrivent à Monbranc et trouvent la ville pleine de chevaliers armés et de sergents, car Yvorin vient de déclarer la guerre à son vassal Galafre qui ne veut point lui rendre sa nièce.

Le ménestrel et Huon se rendent droit au palais, et se présentent devant Yvorin. « Sire, dit Instrument, Mahomet vous sauve et vous garde ! Je viens vous conter de dures nouvelles : votre frère a été mis à mort par un Français. — Je le sais, répond Yvorin ; néanmoins je suis pïus courroucé encore contre Galafre que contre ce Français. Galafre est mon vassal, je Fai sommé de me rendre ma nièce qui a conspiré contre son père, et il me la refuse. Mais, par Mahomet I lorsque je le tiendrai, je le ferai pendre, et traîner ensuite par les rues de ma ville I Quant à ma nièce, elle sera brûlée vive. » A l'ouïe de ces menaces, Huon se jure qu'il trouvera moyen de sauver Esclarmonde, dût-il y perdre dix fois la vie.

« Ami, dit Yvorin au jongleur, prends ta vielle et joue, pour me faire oublier ma douleur. » Instrument tire de sa vielle, puis de sa harpe, une musique si douce que, de toutes parts, les païens ravis jettent au jongleur leurs riches manteaux. Huon les ramasse* « Voilà un beau bachelier, dit

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Yvorin à ses barons, c'est grand dommage qu'il soit au service d'un ménestrel. — C'est un bon serviteur, dit le vieillard; il me porte mon bagage et me chïirge moi-même sur son dos quand il y a un gué à passer. — Oui, répond l'émir, il attend que tu aies amassé grand avoir, puis il te tuera pour s'en emparer... Appelle-le ici. » Huon s'avance : « Vassal, lui dit Yvorin, c'est une grande honte pour un homme jeune et fort comme toi d'être au service d'un jongleur. Certes, c'est par fainéantise que tu le sers. Tu serais mieux fait pour garder un château. Tu ne sais donc aucun métier? — Sire, au contraire j'en sais beaucoup, répond Huon, écoutez plutôt. — Ne te vante point à tort, dit l'émir, car je te mettrai à l'épreuve. — Sire, je sais mettre un épervier en mue ; je sais chasser le cerf et le sanglier; je sais

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corner la prise et donner la curée aux chiens ; je sais servir à table ; je sais jouer aux échecs, nul ne m'y peut surpasser... — C'est au jeu d'échecs que je veux t'éprouver, s'écrie Yvorin. — Sire, laissez-moi achever, vous me soumettrez ensuite à toutes les épreuves qu'il vous plaira d'imaginer. Je sais encore endosser un haubert, porter l'écu et la lance, faire galoper un cheval ; je sais prendre part à une grande bataille et, quand il s'agit de donner de rudes coups, on trouverait maint chevalier qui ne me vaut point. — Voilà bien des métiers, répond l'émir, mais c'est aux échecs que je t'éprouverai. Ma fille y joue si bien que jamais je ne l'ai vue mater. Par Mahomet 1 tu vas faire une partie avec elle; si elle te fait mat, on te coupera la tête ; mais si c'est toi qui la mates, tu recevras sa main, avec de grandes richesses. — A votre volonté, sire; néanmoins je vous avertis que votre fille sera sûrement vaincue. »

L'émir fait connaître à sa fille l'enjeu de la partie. c< Mon père est fou, se dit-elle. Jamais je ne serai cause que l'on mette à mort un aussi bel homme que ce jeune vaniteux; j'aime mieux me laisser mater par lui. D'ailleurs il ne me serait point désagréable de devenir sa femme ; c'est certainement un seigneur déguisé. » On dresse une table, on apporte un échiquier d'argent dont les pièces sont en or ; les deux adversaires s'assoient, l'émir et les barons les entourent pour suivre la partie. « Sire,

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dit Huon à Yvorin, ce jeu aura pour moi de graves conséquences : nul ne doit s'en mêler; je vous prie donc de commander à vos barons de garder le silence. — Le premier qui donnera un conseil aura la tête coupée, » s'écrie l'émir.

La partie s'engage, Huon perd bon nombre de pièces. Il pâlit, la damoiselle s'en aperçoit : « Vassal, dit-elle, à quoi pensez- vous? Vous voilà bien près d'être mat et d'avoir la tête coupée. — Dame, nous n'en sommes point encore là I réplique Huon.

Quelle honte pour vous de devenir la femme du serviteur d'un pauvre jongleur I » L'assistance éclate de rire et la damoiselle admire le courage et la belle humeur du jeune homme. Elle admire aussi sa beauté ; elle le regarde tant qu'elle en est toute distraite. Elle oublie déjouer et commence à perdre. « Sire, dit Huon à Yvorin, vous voyez que si je continuais la partie, votre fille serait matée avant longtemps... » A ces mots, l'émir accable sa fille de reproches. « Sire, continue Huon, ne vous emportez point, notre marché peut se rompre. Que votre fille se retire dans sa chambre; pour moi, j'irai servir mon ménestrel. — Si vous y consentez, dit Yvorin, je vous donnerai cent marcs d'argent. — J'accepte, sire, » dit Huon, et la fille de l'émir s'en va toute triste. « Que Mahomet confonde ce bachelier! murmure-t-elle. Si j'eusse pu deviner qu'il me dédaignerait ainsi, par ma foi 1 je l'eusse maté. »

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