CHAPITRE Xin
Vite rencontre imprévue.
E lendemain, au point dujour, Yvorin donna l'ordre à tous ses chevaliers de s'armer pour l'accompagner à Aufaleme. Huon alla trouver l'émir : « Sire, lui dit-il, prétez-moi des armes et un cheval et laissez-moi vous suivre, vous verrez que je sais me battre. — Bien parlé! «s'écria Yvorin, et il remit à Huon une merveilleuse épée de fin acier. « Vous m'avez fait un don magnifique, sire, dit Huon, vous en serez récompensé. » L'émir appela son sénéchal : « Donne à ce bachelier, lui dit-il, le meilleur destrier qu'il y ait encore dans mon écurie. — Sire, répondit le Sarrasin, à quoi pensezvous ? Il n'attend qu'une occasion pour s'enfuir ; si vous lui faites cadeau d'un bon cheval, il partira
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Il tourne en traven le pauvre cheval édopé (p. 114).
et VOUS ne reverrez ni épée, ni destrier. — Tu as raison, » dit l'émir. On amena donc à Huon une vieille haridelle au cou long et décharné, aux flancs si amaigris que l'on pouvait compter ses côtes ; de plus elle boitait d'un pied et elle était borgne. Huon avait beau jouer des éperons, la pauvre bête se traînait lamentablement.
Les hommes de Monbranc arrivèrent sous les murs d'Aufaleme. « Galafre, s'écria Yvorin à très haute voix, je vous ferai pendre si vous ne me rendez ma nièce. » Mais Galafre refusa de nouveau de livrer sa captive. « Oncle, lui dit son neveu Sorbrin, je vaism'armer et monter sur mon bon destrier, puis je sortirai de la ville et j'irai demander la bataille. Je proposerai à Yvorin de choisir pour champion le meilleur guerrier de son
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armée. Moi, je serai le vôtre. Si mon adversaire a le dessus, vous rendrez Esclarmonde, mais si c'est moi, Yvorin devra laisser votre pays en paix. -— Tu as bien parlé, Sorbrin, » dit Galafre.
Merveilleusement armé, et monté sur un destrier magnifiquement harnaché, Sorbrin s'avance donc au-devant d'Yvorin et lui annonce les conditions du combat qu^l demande. Mais aucun champion ne se présente pour Yvorin. Alors Huon sort lentement des rangs, au pas de sa misérable monture : « Sire, dit-il à Sorbrin, j'accepte votre défi. Allons jouter! — Ami, es-tu Sarrasin? — Non, que Dieu les confonde! je suis chrétien et chevalier de grande parenté, mais pauvre et misérable. — Ami, c'est ta mort que tu demandes ; du premier coup je t'aurai tué. — J'aime mieux être mis à mort que de m'en retourner à Monbranc sur ce mauvais roussin. »
On mesure le champ et Sorbrin met son fringant coursier au galop ; Huon essaye en vain de faire courir sa haridelle. Alors il tourne en travers le pauvre cheval éclopé, prépare son écu et attend le choc. Sorbrin eorive avec un bruit pareil à la mer en fxirie, il transperce le bouclier de Huon, mais sa lance vole en éclats sans faire de mal à son adversaire, qui demeure ferme comme un roc sur sa vieille rosse, bien plantée sur ses quatre pieds. Huon jette sa lance au milieu du pré, tire son épée, en frappe Sorbrin et, d'un seul coup, lui fend le
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heaume et la tête jusqu'aux épaules. Sorbrin tombe de son cheval, Huon saisit Fanimal par le mors, saute en selle et fait au galop vingt fois le tour du pré ; puis il se rend au-devant d'Yvorin qui vient à sa rencontre pour le remercier. Mais Galafrene veut point tenir sa promesse ; il refuse de livrer Esclarmonde.
Au soir, tandis qu' Yvorin rentrait à Monbranc, Huon chevauchait à sa droite. Arrivé au palais, Témir lui dit : « Ami, vous vous mettrez à table à mon côté, car aujourd'hui vous m'avez grandement honoré. Prenez dans mon trésor tout ce qui vous fera envie, argent, or, bijoux, fourrures précieuses, à votre gré. CJommandez à mes serviteurs et ils feront toute votre volonté. — Sire, merci, » répondit Huon.
Après le souper, le vieux jongleur fit retentir sa harpe aux trente cordes, qui remplit la grande salle de sons harmonieux. De nouveau les païens, transportés d'admiration, lui jetèrent leurs manteaux précieux. « Hé 1 vassal, s'écria le vieillard en regardant Huon qui était assis à la droite de l'émir, tu ne viens pas ramasser ces manteaux ? Je te croyais pourtant à mon service 1 » Un grand éclat de rire accueillit ces paroles. Les Sarrasins ne prolongèrent pas la veillée ; de bonne heure ils allèrent se reposer.
Au point du jour, Yvorin, ses barons et ses hommes d'armes sont debout ; ils s'arment et
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sellent leurs chevaux. Puis ils défilent sous les fenêtres du palais, d'où la fille de Témir et ses compagnes les regardent partir. « Quel beau bachelier ! s'écrient les damoiselles à la vue de Huon. — Il n'est guère courtois ! dit la fille d' Yvorin avec un soupir ; pourquoi n'a-t-il pas voulu de moi ? »
Aujourd'hui Huon, monté sur le fier destrier de Sorbrin, chevauche à côté de l'émir, en tête de l'armée. Arrivé sous les murs d'Aufalerne, il s'avance jusqu'au fossé et s'écrie à très haute voix : « Roi Galafre, venez me parler ! Hier j'ai mis à mort votre neveu, mais vous n'avez point rendu à Yvorin sa nièce, ainsi que cela était convenu. Venez donc jouter vous-même; si vous avez le dessus, votre seigneur vous laissera en paix, mais si c'est moi, vous me livrerez la jeune fille; sinon Yvorin vous fera pendre. — Vassal, répond Galafre du haut des murailles, je vous enverrai mon champion. »
En efifet, les portes s'ouvrent et il en sort un chevalier, grand, l'air très fier, et monté sur un superbe coursier. La joute commence. Bientôt Huon est blessé à la tête : « Sainte Marie, gémit-il en tombant, secourez-moi ! Esclarmonde, et vous mon ami Jérôme, jamais je ne vous reverrai. » A ces mots, son adversaire jette son épée à terre d'un geste de désespoir. « Sarrasin, murmure Huon, à quoi pensez-vous? Allez-vous faire la paix? — Sire Huon, répond une voix connue»
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Hélasl c'est Anftitenie, la viUe de Golafre (p. 118).
prenez mon épée et coupez-moi la tête, puisque j'ai pu vous blesser. Je ne vous avais pas reconnu.
— Jérôme!... Comment êtes-vous devenu champion de Galafre 7 — Sire, ne demeurons pas ici, déjà les Sarrasins des deux camps nous regardent avec humeur. Rendez-moi votre épée, comme si vous vous déclariez mon prisonnier. Je vous mettrai sur votre cheval et je vous ferai entrer dans la ville. Là vous trouverez Esclarmonde qui se désole nuit et jour parce qu'elle vous croit mort.
— A votre volonté, sire. »
Les deux chevaliers français se dirigent donc lentement vers la ville. « Sarrasins, crie Yvorin à ses hommes, laisserez-vous emmener ainsi notre
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champion? » Et ses guerriers se préparent à faire une charge pour délivrer Huon. De son côté, Galafre et ses sergents sortent au-devant de Jérôme. « Sire, s'écrie Jérôme, j'emmène mon prisonnier en lieu sûr ; pendant ce temps vous repousserez l'attaque d'Yvorin. »
La mêlée devient générale; presque tous les hommes d'Aufaleme ont quitté ses murs. Huon et Jérôme passent le pont-levis : aussitôt leurs compagnons les entourent; Jérôme leur donne l'ordre de fermer les portes et, aux cris de « Montjoie ! Montjoie I », les Français tuent les quelques sergents sarrasins qui se trouvent encore dans la ville, et s'en rendent maîtres. Alors les quatorze Français montent au château, où Esclarmonde tombe dans les bras de Huon.
Laissons-les à leur joie et voyons comment Jérôme et ses compagnons étaient arrivés à Aufaleme. Lorsqu'ils se trouvèrent en sûreté dans leur petit esquif, après la tempête, ils cherchèrent en vain à apercevoir Huon et Esclarmonde, afin de les recueillir ; ils les crurent noyés et les pleurèrent. Ils errèrent à l'aventure dans leur barque, poussée de-ci de-là par les vents. Après plusieurs jours d'angoisse, les naufragés virent la terre au loin et bientôt après les tours d'une ville. « Hélas ! s'écria Jérôme, c'est Aufalerne, la ville de Galafre, qui aura tôt fait de nous mettre à mort si Dieu ne vient à notre aide. »
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Lorsque, enfin, la barque toucha terre, Galafire descendit sur le rivage : « Seigneurs, dit-il aux Français, d'où êtes-vous? — Sire, répondit Jérôme, nous sommes Français ; en revenant du Saint- Sépulcre nous avons fait naufrage. Toutefois nous possédons encore de Tor et si nous devons payer un tribut pour passer au port, nous Tacquitterons volontiers. — Seigneurs, répondit Galafre, je ne vous ferai aucun mal, à condition que vous vouliez demeurer auprès de moi et m'aider. Je suis engagé dans une guerre contre un émir des environs qui pille mes bourgs et ravage mes terres. -— Si le bon droit est pour vous, sire, nous vous secourrons volontiers; s'il ne Test pas, non. — Il Test, seigneurs, comme vous allez le voir. L'autre jour abordèrent ici des marins qui transportaient dans leur nef une captive d'une grande beauté. Ils me déclarèrent l'avoir achetée outre -mer; mais Esclarmonde — c'est le nom de la jeune fille — m'apprit que ces hommes mentaient et qu'ils allaient la conduire à son oncle Yvorin, lequel la mettrait à mort. Je fis donc tuer les marins et je délivrai Esclarmonde, dont je veux faire ma femme. Mais un des matelots réussit à s'échapper. Il se rendit dans la ville d'Yvorin, qui est proche d'ici, et lui conta toute cette histoire. L'émir requiert de moi que je lui livre sa nièce; hier encore son champion me tua mon neveu, Sorbrin, et s'empara de son destrier... Je vous traiterai
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avec bonté, pourvu que l'un de vous se fasse mon champion et reprenne le cheval de Sorbrin. — Volontiers, sire, dirent les Français ; nous sommes tous habiles à la joute. »
Galafre les conduisit donc en son palais, où ils furent fort bien logés. « Sire, dit Jérôme, voulezvous me faire voir la jeune fille pour laquelle a lieu cette guerre ? » L'émir conduisit J érôme auprès de la damoiselle. En apercevant le vieillard, Esclarmonde poussa un cri. « Qu'avez- vous, dame ? lui demanda Galafre. — Sire, j'ai dans le côté une douleur qui me tourmente sans trêve. Je vois que ce vieillard est Français; laissez-nous seuls, je veux lui parler de mon mal : il pourra sans doute me donner un remède. — A votre gré, dame. » Jérôme et Esclarmonde se firent part en aussi peu de mots que possible de leurs aventures. « Si je reste ici, dit la damoiselle en terminant, Galafre m'épousera; il faut que vous trouviez une ruse pour m'emmener en France : je m'y ferai nonne et je passerai mes jours à prier pour l'âme de Huon, qui certes doit être mort sur cette île maudite. » Jérôme prit congé d'Esclarmonde et il se mit à réfléchir au moyen de la délivrer. Le lendemain, lorsque Huon lança son défi, ce fut Jérôme qui s'offrit comme champion de Galafre, et voilà comment il advint que les deux chevaliers français livrèrent combat l'un contre l'autre, ainsi que vous l'avez ouï.