CHAPITRE XIV Le retour
ANDis que, dans la ville d'Aufaleme, Esclarmonde s'abandonnait à la joie d'avoir retrouvé Huon, Galafre et ses Saitasins se battaient vaillamment contre Yvorin et ses hommes. Soudain arrive un fuyard épouvanté. « Sire, dit-il à Galafre, je me suis échappé à grand'peine de votre cité. Les Français que vous avez si bien accueillis se sont emparés de la ville; ils ont égorgé les hommes d'armes qui s'y trouvaient encore, puis ils ont relevé les ponts et verrouillé les portes, afin que vous n'y puissiez rentrer. Sire, celui qui tua votre neveu est leur seigneur ; en outre l'un de nos hommes affirme l'avoir vu à Babylone et déclare que c'est lui qui mit à mort l'émir Gaudisse. — Que
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faire ? s'écrie Galafre. — Sire, il ne vous reste qu'un parti à prendre : priez votre seigneur Yvorin d'avoir pitié de vous. »
Galafre pousse donc son destrier à travers la mêlée, jusqu'à ce qu'il arrive près d'Yvorin; alors il descend, met un genou en terre et s'écrie : « Bon roi, pitié ! J'ai agi déloyalement envers vous ; sire, voici mon épée, je me rends à votre merci. Mais premièrement, sire, aidez-moi à tuer ces larrons de France qui m'ont ravi ma ville et votre nièce. Le jeune chevalier qui était votre champion, c'est Huon qui tua Gaudisse. Les treize Français que j'avais en ma ville sont ses hommes liges. Sans doute ils font bonne chère en mon palais, tandis que moi je n'ai plus ni ville, ni palais... Sire, j'en perds le sens I Je suis puni de vous avoir désobéi. — Beau sire, je ne vous garderai point rancune de votre déloyauté ; pour commencer, je vais vous aider à tuer ces Français maudits. — Ah I sire, je vous en rends grâce, » s'écrie Galafre en se jetant aux pieds de son suzerain.
De loin ils aperçoivent les Français qui sont montés sur la muraille pour regarder la bataille. Alors Yvorin fait dresser des fourches(l) en face de la porte principale d'Aufaleme. « Vassal, dit-il au vieux jongleur, qui a suivi l'armée pour se divertir, c'est vous qui m'avez amené le félon traître, le
(1) Gibet à plusieurs piliers.
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meurtrier de mon frère, et pour cette belle œuvre je vais vous pendre. — Ayez pitié de moi, sire l Je vous jure que je ne savais même pas que ce bachelier fût Françcds. — Traître, vous mentez ! » Trente Sarrasins saisissent le pauvre jongleur qui pleure et se lamente. Us lui mettent une corde au cou, ils l'amènent aux fourches, ils lui font gravir Téchelle. Mais le ménestrel jette les yeux sur la muraille et y aperçoit Huon. « Sire Huon, s'écriet-il, me laisserez-voustuer? Ah ! Garinet, souvenezvous que j'eus pitié de vous ; et maintenant, si vous ne venez à mon secours, je vais être pendu pour l'amour de vous. — Allez vous armer, dit Huon à ses compagnons ; mon maître m'appelle à l'aide ; j'aime mieux mourir que de le laisser tuer. » Esclarmonde ouvre elle-même la porte de la cité et les Français font une sortie. A grand'peine ils dégagent le vieux jongleur ; à force de prouesses, ils le ramènent sain et sauf dans la ville ; mais Garin de Saint-Omer est tombé sous les coups des Sarrasins. Quand Huon le remarque, il s'élance vers la porte, il veut retourner dans la mêlée pour arracher à ses ennemis le corps de son compagnon. « Beau sire, avez-vous perdu le sens ? s'écrient ses chevaliers. A quoi bon secourir Garin, puisqu'il est mort ? — Hélas ! Garin, dit Huon en pleurant, que je suis marri I C'est pour moi que vous avez quitté votre épouse et vos enfants. Que Dieu ait votre âme ! » Cette nuit-là, les barons français reposèrent à
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l'abri des fortes murailles d'Aufaleme. Le lendemain, Huon dit à ses compagnons : « Seigneurs , comment sortirons-nous d'ici, car Yvorin va assiéger la ville. — Dieu seul peut nous sauver, fit Jérôme. — A rien ne sert de nous tourmenter, continua Huon, allons nous promener. » Ils descendirent donc au port et ils virent arriver de la haute mer une belle et grande nef, dont l'avant était orné d'une croix d'or. « Amis, dit Jérôme, voilà, si je ne me trompe, un navire français. . . Seigneurs, cria-t-il aux marins, de quel pays venez-vous ? — Puisque vous nous parlez français, sire, nous vous le dirons hardiment ; nous sommes tous Français, de Paris, de Saint-Omer, d'ailleurs encore. — Il n'y a personne de Bordeaux? demanda Huon. — Si vraiment, répondit un mairin, il y a Guirré... Où est le vieux de Bordeaux? Qu'il s'avance ! — Me voici, dit le prévôt Guirré. — Ck)mment as-tu nom? demanda Huon en le regardant attentivement. — Sire, on m'appelle Guirré. — Dismoi, ami, d'où tu viens et où tu vas. — Sire, j'avais un jeune seigneur qui fut dépouillé de son héritage : il s'appelait Huon; Charlemagne l'envoya outremer s'acquitter d'une mission fort dangereuse. A la mort de leur mère, il y a deux ans, son frère puîné s'empara du duché ; il épousa la fille d'un trattre, il est devenu dur aux pauvres et il déshérite les orphelins. Il m'a destitué de ma charge. Les barons, furieux, m'envoyèrent à la recherche de notre seigneur, et voilà bien des mois que je parcours en
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ÏA» Fransais pillèrent la ville.
vain les pays d'outre-mer. Maintenant, le cœur navré, je m'en retourne en France et ces courtois marins m'ont pris à bord de leur nef. — Sire Jérôme, s'écria Huon, venez embrasser votre frère. » Stupéfiés de se rencontrer à Aufaleme, les deux vieillards s'embrassèrent, puis Guirré se jeta au cou de Huon : « Sire, demanda Huon, m'avez-vous reconnu? — Oui, dit Guirré, vous êtes Huon. Ah ! sire, que l'on vous désire au pays de douce France I — Seigneurs, dit Huon aux mariniers, il y a autour de cette cité un grand nombre de païens : nous n'y sommes point en sûreté. Voulez-vous nous embarquer à bord de votre nef, ainsi qu'une dame et un vieux jongleur. — Sire, volontiers : toute notre nef est à vous. — Dieu vous en sache gré, amis. » Les Français pillèrent la ville et transportèrent à bord
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du navire de grands trésors ; enfin, à l'aube, les treize compagnons s'embarquèrent avec Esclar* monde et Instrument, puis les marins levèrent Tancre et ils prirent le large. Les treize compagnons curivèrent sains et saufs à Brindes, mais Huon demeurait sombre et triste ; il pleurait sa bonne mère et se désolait de la méchsinceté de son jeune frère, autrefois si doux. A peine débarqué, il courut à la maison de Garin de Saint-Omer. « Dame, dit-il doucement à la veuve, priez pour Garin le vaillant, car vous ne le verrez plus en ce siècle. — Sainte Marie! sire, que me dites- vous? Mon seigneur a-t-il quitté ce monde ? — Oui, dame, hélas ! et j'en ai le cœur navré. » Les Français demeurèrent huit jours en l'hôtel de Garin, puis ils prirent congé des bons matelots et se mirent en route pour Rome, emmenant avec eux le prévôt Guirré qui ne quittait plus Jérôme.
A Rome, l'apostole baptisa Esclarmonde, mais il lui laissa son nom de Sarrasine. Huon confessa tous ses péchés, ses mensonges, son ingratitude envers Obéron, sa dernière désobéissance. Puis le saintpère célébra son mariage avec la fille de Gaudisse. Les fêtes furent brèves, car Huon avait hâte de rentrer en France. Le lendemain déjà, les compagnons reprirent leur voyage et ils chevauchèrent tant, qu'à la fin ils se trouvèrent dans le duché de Bordeaux où Huon voulait saluer son frère et déposer ses trésors, avant de se rendre à la cour de Charlemagne.